partie
— Ah ça! messieurs mes bons amis , dit-il après un court silence, mon vénérable cousin que voilà désire me parler tête à tète. . . Il faut vous en aller.
Un murmure accueillit cette proposition
inattendue. Vincent se levaetourrit les deux battants de la porte.
— Monsieur de La Foliays,dit le plus hardi des sauvages parasites en posant son chapeau de paysan sur l'oreille, je suis gentilhomme, t^i>* ••
— Chapeau bas ! s'écria Vincent ; chapeau bas devant mon respectable parent, messieurs I
lit, d'un revers demain, il fit voler le couvre-chef du manant.
Alors tous se levèrent en tumulte; il se serait passé quelque tragique aventure , si Vincent, grossissant sa voix, n'eût dit :
— Ma foi de Dieu l drôles que vous êtes, le premier qui bouge est exclu pour jamais de ma table l
Il se fit aussitôt un silence absolu. Vincent, qui était bon prince, ajouta en les poussant vers la porte:
— Sans rancune, mes braves, et à demain. Les manants défilèrentle chapeauàla main.
On les entendit bientôt au dehors entonner à plein gosier un hymne bachique.
M. Gérard avait tourné le dos à cette scène; Vincent s'approcha de lui, et passa doucement son bras sous le sien. Il y avait dans le regard du gentillâtre de Taudace et de Tironie.
— Malheureux! commença le bourgeois en essayant de se dégager.
— Trêve, monsieur de Pelhédou , s'il vous plaît! interrompit Vincent avec aplomb; je sais ce qui vous amène.
Le bourgeois le regarda stupéfait.
— Je sais qu'il est une chose au monde à laquelle vous sacrifieriez votre vie. C'est votre fortune, monsieur de Pelhédou.
— Mais il ne s'agit pas..., voulut dire le bourgeois.
— Si fait , interrompit encore Vincent. — •
Puis il ajouta en avançant cérémonieusement un siège: Je sais aussi... Veuillez donc vous asseoir... Je sais aussi qu'il est une autre chose que vous préférez même à votre fortune; votre présence en est la preuve.
En toute autre circonstance, M. Gérard se serait vivemeift offensé de ce ton leste que prenait avec lui son cousin. Celui-ci, en effet, d'ordinaire gardait devant M. Gérard l'humble posture qui convient à l'obligé en face du protecteur ; mais ici le vieillard n'avait qu'une pensée, et cette pensée le rendait faible contre Vincent.
— Soyez franc, mon cher cousin, poursuivit ce dernier en se mettant de plus en plus à Taise. S'il ne s'était agi que de me donner un bon conseil, auriez-vous pris la peine de visiter ma pauvre maison ?
— Vincent, dit le bourgeois d'un ton solennel, voulez-vous m'écouter?
— Volontiers, mon cousin, volontiers; mais laissez-moi finir. Vous avez réfléchi, vous vous êtes dit : Nous sommes menacés tous les deux; lui dans sa liberté, dans sa vie peutêtre, qu'importe ? moi dans ce que j'ai de plus cher au monde; car cette chose que vous préférez même à votre fortiTne , c'est votre titre de bourgeois ; et si je m'asseois sur la sellette des accusés, adieu maîtrise, bourgeoisie, médaille! Tout cela n'est-il pas vrai, mon cousin de Pelhédou?
M. Gérard regardait avec effroi cet homme qui lui dérobait, comme en se jouant, sa pensée la plus intime. Jusque-là, il n'avait vu que forfanterie dans ses paroles; maintenant, il découvrait la cause de cette audace, et il tremblait. Vincent connaissait Taccusation qui pesait sur lui , et Vincent n'avait pas peur. Bien plus, il semblait vouloir exploiter cet attachement profond à son titre de bour-
geois,que lui, M. Gérard, ne pouvait désavouer. Qu'allait-on lui proposer?
Vincent ne le laissa pas en suspens.
— Tout cela est vrai, continua-t-il; tout cela même est au dessous du vrai. Si j'ai parlé de vie et de fortune, c'est que je n'ai point trouvé d'autre terme de comparaison. Pour rester bourgeois, mon cousin , vous renieriez Dieu, vous qui êtes dévot.
— Assez! dit le vieillard avec impatience.
— Soit. A quoi bon vous dire, en effet, que vous commettriez un crime au besoin ? Vous savez cela mieux que moi,
— Il faut qu'il se sente bien fort, pensa le bourgeois avec terreur.
Et il ajouta tout haut :
— Où voulez-vous en venir?
— A votre but , mon cousin de Pelhédou. Je suis bon parent, croyez-moi, et n'ai point oublié les petits services que vous avez pu me
rendre à l'occasion. Vous êtes venu chez moi pour me faire un long discours, dont la conclusion eût été ceci : Votre crime est découvert, votre vie menacée; partez.
— Eh bien?
— Eh bien ! je suis de votre avis. ♦ Ici Vincent prit un air grave.
— Je suis de votre avis, répéta-t-il ; mais je ne veux pas vous laisser le masque hypocrite dont vous vous êtes affublé au seuil de ma porte. Ce que vous faites est pour vous, non pour moi.
M. Gérard voulut se récrier.
— Vous plaît-il discuter ce point? dit Vincent avec froideur. D'abord , à cette heure même où nous sommes , vous n'êtes plus bourgeois que de fait. J'ai commis un vol, vous êtes mon parent j de droit, vous êtes déchu. Ensuite...
— Misérable ! s'écria le vieillard pâle de colère.
— V^oiis voyez bien? Concluons. Dans notre intérêt commun , je pars; vous paierez mon voyage.
— A cela ne tienne !
— Dans notre intérêt commun, j'abandonne mon château, mes ressourcés...
— Votre château ! vos ressources ! dit amèrement le vieillard.
— Oui, mon cousin , répéta Vincent avec emphase, mes ressources, mon château ! Pour nous, je me voue à l'exil. Donc, vous devez me soutenir.
— • Ah ! pour cela..., s'écria M. Gérard.
— Et vous me soutiendrez.
M. Gérard réfléchit une minute.
— Réellement, je n'y puis consentir, dit-il avec hésitation. .
— Non ? Alors je me constitue demain prisonnier.
Le vieillard fît un bond sur son siège.
•— Et après-demain, continua Vincent avec un calme imperturbable, il n'y aura plus que neuf bourgeois à Vitré.
— Je consens, dit M. de Peihédou.
— A la bonne heure! Je ne vous dis pas merci , mon cousin ; nous n'en sommes plus aux compliments. A propos, demain je prendrai cinq à six mille francs à votre caisse. .
— Cinq mille francs ?
— Cinq à six mille; plutôt six que cinq. C'est pour éviter les frais d'envoi. Plus je prendrai, moins souvent je vous importunerai. Et maintenant, mon cousin, vous ferai-je préparer un lit dans ma pauvre çiaison ?
M. Gérard se leva. Il se croyait le jouet d'un rêve. Lui qui était venu la menace à la bouclie, comptant imposer des lois, s'en retour-
nait vaincu , dépouillé, sans pouvoir opposer la moindre résistance. Il remonta dans sa carriole sans prononcer un mot, et répondit par un triste signe de tête à l'adieu triomphant de Vincent.
— A demain, mon cousin de Pelhédou ! lui cria de loin ce dernier. J'irai vous demander à dîner et recevoir vos vœux de bon voyage.
Vincent partit et choisit Rennes pour résidence. Dans les quelques mois qui s'écoulèrent entre ce départ et le mariage de François, le gentilhomme fit plusieurs demandes d'argent, toutes accompagnées de la même menace. M. Gérard ne refusa jamais.
Voilà pourquoi un maître des bourgeois avait envoyé son fils étudier le droit à Rennes. La fortune de l'armurier était immense pour Vitré. Outre les fonds employés à son commerce, il avait une réserve de deux cent mille francs dont il ne tirait aucun bénéfice,
iDais qu'il contemplait avec satisfaction. Ces demandes exagérées mirent rapidement le trouble dans ses affaires. Comme il ne pouvait avouer la cause de déficits aussi considérables sans rendre son sacrifice inutile, il aima mieux, au risque d'encourir le blâme de ses confrères, éloigner de lui son fils que d'avoir à éluder sans cesse ses questions.
Les environs de Vitré sont, pour les voleurs de grand chemin, un véritable pays de cocagne ; taillis, ravins, fossés profonds, haies gigantesques, tout est réuni pour les défendre ou les cacher. Aussi la place est-elle fort cou-
rue. A défaut des bandes nombreuses et organisées qui disparaissent peu à peu , les brigands isolés y abondent. Le souvenir des attaques dirigées contre la voiture de Paris à Rennes, et dont l'auteur n'avait jamais été connu, s*évanouit bientôt, étouffé par de nouvelles histoires du même genre.
M. Gérard, tranquille de ce côté, avait vu partir pour Rennes, l'un après l'autre, les sacs enflés de ses beaux écus de six livres. T/abandon était, il est vrai, volontaire; entre deux malheurs, sa ruine et sa déchéance, il choisissait le moins affreux ; mais il songeait parfois avec un désespoir indicible que sa ruine elle-même ne le sauverait pas. Alors il était prêt à tout abandonner; il prenait la route de la maison de ville, résolu à déposer entre les mains du conseil son titre et son pouvoir; puis il s'arrêtait. Après avoir été
dictateur, pour ainsi dire, retomber au rang de citoyen ! la force lui manquait.
Enfin^ la crise lui parut imminente. Après la lettre de Vincent, il n'y avait plus à balancer. M. Gérard voulut tenter un dernier effort.
Hélène et Goton Leveau le virent avec surprise partir tous les soirs à la nuit tombante. Lui-même attelait son cheval ; ce qu'il plaçait près de lui dans sa carriole , nul ne le savait. Hélène, par deux fois , lui avait demandé I^ permission de le suivre ; le vieillard avait péremptoirement refusé.
— Hélas! madame, disait Goton en levant les yeux au ciel ; qui fait le bien ne se cache pas.
Et, malgré les sévères répiimandes de la jeune femme, Goton faisait mille suppositions bizarres, parlait de diable, de sabbat, et ne manquait pas de faire part au voisinage de
ses soupçons sur le compte cle maître Gérard .
C'était à Pelhédou que se rendait ainsi ce dernier. Pendant sept nuits , il fit ce voyage. La huitième, il prit la route de Fougères, et ramena un brocanteur escorté de charretiers et de domestiques; il lui fallait un étranger pour l'oeuvre qu'il voulait accomplir.
Tandis qu'Hélène, étonnée de sa longue absence, comptait les heures et les minutes , le vieillard parcourait, avec le marchand, les salles de son château.
— Et combien voulez-vous de tout cela?
lui disait l'usurier en fripant avec dédain ces tentures qui avaient fait l'admiration des ménagères vitréennes.
— Dix mille francs, répondait le vieillard.
Le marchand passait en haussant les épaules. Quand il eut tout vu , il offrit quatre mille francs.
M. Gérard poussa un profond soupir et ouvrit une porte basse communiquant avec son cabinet. L'usurier dut se croire dans un arsenal; M. Gérard avait employé huit jours à transporter son magasin de Vitré à Pelhédou ; il n'avait plus dans sa boutique que les objets étalés en montre.
— Je donnerai huit mille francs du tout, dit l'usurier.
Les armes seules valaient plus du double de cette somme.
— Il me faut dix mille francs! répéta dolemment le malheureux bourgeois; et il soupira de nouveau en soulevant le couvercle d'un petit coffre à fermoirs de fer.
Là était son argenterie de famille; des plats, des soupières qui dataient des premiers Pelhédou. -
— Vous n'avez pas autre chose ? demanda l'impitoyable Juif.
— Tout cela pour dix mille francs ! murmurait le vieillard.
— Pas de montre, pas de...?
— Rien.
L'usurier porta la main au cordon de moire qui pendait au cou du vieillard.
— Qu'y a-t-il au bout de cela ? dit-il. M. Gérard devint pâle d'indignation :
— Arrière, Juif! s'écria-t-il fièrement.
Mais, le souveniV de sa détresse lui revenant aussitôt, il ajouta : Tout cela pour dix mille francs !
— Tout cela! répéta Tusurier en grimaçant un sourire de dédain ; allons,je donnerai neuf mille cinq cents francs.
— Dix mille. Qu'ai-je à faire de neuf mille cinq cents?
— Dix mille, donc ! payables à trois mois. M. Gérard avait la fièvre; vingt fois par
minute, il se sentait pris du désir de jeter cet homme à la porte.
— A l'instant! dit-il avec fatigue; et il s'assit sur le coffre qu'il avait bruyamment refermé.
Le Juif fit semblant de réfléchir :
— Deux affaires comme celle-là me mettraient sur la paille, dit-il enfin. N'importe, je vous achète le tout.
Il compta dix mille francs sur un coin de table, non sans batailler pour l'appoint des pièces de six livres. Ensuite, ses aides se mirent en devoir de dépouiller le château. Le soir, il n'y avait plus rien.
Après le départ de cette nuée de vautours, M. Gérard se promena longtemps dans ces salles vides et rendues immenses par leur nudité. Il faisait nuit déjà; la lune éclairait lugubrement cette scène; on eût dit l'ombre
(F lin des vieux maîtres de Pelhédou, gémissant sur la ruine de son orgueil.
Le vieillard, l'œil sec, la poitrine oppressée de sanglots, gagna péniblement le seuil. Là, il jeta un dernier regard sur la demeure de ses pères. A ce moment, un éclair de fierté illumina son visage.
— La pauvreté n'est pas un cas de déchéance, dit-il. Je mourrai bourgeois de Vitré. Qu'importe le reste?
Il remonta dans sa carriole. Le cheval, la bride sur le cou, marchait à son aise. M. Gérard était perdu dans ses réflexions. Tout à coup, sur son front brûlant, il sentit le contact d'un objet Iroid, et ces paroles retentirent à son oreille:
— Ta bourse !
A ce dernier malheur, le bourgeois re-
trouve l'énergie et, pour ainsi dire, la force de sa jeunesse. L'assaillant était seul; il y eut
une lutte longue, désespérée. Enfin, le vieillard épuisé lâcha prise et tomba sans mouvement au fond de sa carriole. Le lendemain, avant le jour, il revint à la vie. Son cheval l'avait conduit de lui-même à Vitré; il était devant la porte de sa maison. Mais, hélas 1 ces dix mille francs si chèrement achetés avaient disparu.
Au petit jour, Hélène entendit le cheval piétiner sous le porche. Elle descendit en hâte et trouva son père dans le plus triste état. Il avait reçu en se débattant plusieurs blessures. La fièvre faisait s'entre-choquer ses dents et trembler tous ses membres.
Ce fut matière à commérage pour Goton Leveau. Quand le bourgeois eut été transporté et couché dans son lit, la vieille s'empressa de faire le tour du quartier.
— Tout n'est pas gain dans le commerce avec Satan, disait-elle invariablement en ter-
minant son récit, qui s'embellissait à chaque nouvelle édition. Le pauvre maître est bien coupable, mais, ciel de Dieu, qu'il est sévèrement puni!
Ceux qui écoutaient Goton Leveau ne savaient trop que penser. Le vieux respect dû à la bourgeoisie luttait avec désavantage con* tre ces accusations vagues, absurdes, mais incessamment répétées.
Hélène restait nuit et jour assise au chevet de son père. Elle reportait sur lui une part de son aaiour, rendu plus vif par l'absence de François. La jeune femme faisait trêve maintenant aux regrets de la séparation. Un souci plus réel, plus accablant, pesait sur son cœur. Parfois, durant ses longues heures de veille, elle se levait avec effroi et demeurait immobile, penchée sur le lit du vieillard. Celui-ci avait parlé dans son délire, et son secret s'était échappé, non pas le secret de sa ruine :
il ne disait rien du passé; mais un projet, dont la première idée germait depuis longtemps et presque à son insu dans son cerveau, lui revenait avec la fièvre. El c'était effrayant' sans doute, car Hélène frissonnait à l'écouter.
Ce fut pendant cette maladie que le crédit politique de M, Gérard subit sa première atteinte. Les récits de Goton Leveau arrivèrent, de porche en porche, jusqu'à la maison de ville. Le conseil s'émut; une dépulalion de trois bourgeois fut chargée de faire au maître d'humbles représentations, en lui demandant compte de ses absences nocturnes. M. Gérard était alors accablé par la souffrance ; Hélène n'eut qu'un mot à dire pour éloigner les bourgeois.
Goton était allée se poster sur le seuil. Quand sortit la dépulation :
— Mes bons maîtres, dit-elle, le pauvre
homme est bien malade; ayez pitié de lui, pour l'amour de Dieu !
— Si nous interrogions cette femme? dit un des membres du conseil.
Mais il y avait une dignité grande et véritable dans cette antique institution des bourgeois de Vitré. Les deux autres répondirent :
-— C'est une servante. — Et ils passèrent.
Cependant Vincent attendait avec impatience le résultat de sa lettre. Le gentillâtre avait mené tambour battant les écus de son cousin. Dès son arrivée à Rennes, il avait loué dans la rue Saint-Georges, au dessus d'un tripot fameux à cette époque, un logement selon son cœur. La rue Saint-Georges était alors et est encore une sorte de long et sale lupanar; Vincent avait sous ses pieds un cabaret, sur sa tête un nid de filles de joie. Il était là dans
son centre. Dès le matin il descendait pour jouer et boire; le soir, on Teût retrouvé buvant et jouant. Sans le jeu, Vincent eût été obligé de jeter ses louis par les fenêtres pour voir en deux ans, à Rennes, la fin des deux cent mille francs du bourgeois.
Un jour qu'il avait, par hasard, fait une excursion hors de la rue Saint-Georges, it rencontra François Gérard, sonjeime cousin. Celui-ci était à Rennes depuis deux mois seulement. Il portait encore sur son visage la pu deur vitréenne, marchait à pas comptés, et ne regardait guère autre chose que le bout de ses larges souliers apportés du" pays. Vincent trouva qu'il serait charmant de convertir ce jeune quaker à sa manière de vivre. Par malheur, la tâche n'était pas difficile. L'éducation de François, où il n'entrait que peu d'éléments intellectuels, se prétait merveilleusement à cette existence brutale. Tandis qu'Hé-
— - ôi) —
lène se souvenait et priait, François oubliait et faisait pis. Le remords venait, il est vrai, quelquefois, mais son cousin avait de souverains remèdes pour guérir ce mal passager.
Vincent se conduisait en généreux parent. Comme François n'avait qu'une pension assez modique, le gentilhomme lui prétait sans compter. Il en était quitte pour demander un millier d'écus déplus, de temps à autre, à cette perle des cousins, le bon M. de Pelhédou. Mais les envois de l'armurier devinrent graduellement plus rares, et cessèrent enfin tout à fait comme nous l'avons dit. François dut s'exécuter à son tour. On savait la fortune de son père ; il lui fut facile de contracter de petits emprunts. Ce faible crédit une fois éteint, les deux cousins restèrent en face de leurs dettes et du stérile souvenir de leurs orgies passées.
Telle était leur situation durant la maladie
de M. Gérard. François ignorait coniplètement les rapports de son père avec Vincent. Il n'avait même pas songé à deviner la source de l'opulence passagère de ce dernier.
Un matin, Vincent entra chez François. Il était en costume de voyage.
— As-tu des commissions pour Vitré ? ditil en riant.
— Tu pars? demanda François avec surprise.
— Oui, je vais faire un tour... presser des fermiers en retard... régler un compte, enfin.
— Et moi ? dit François effrayé de se trouver seul vis a vis de ses créanciers.
— Toi , qui t'empêche de faire de même? François baissa la tête en silence. Son père
lui avait défendu de quitter Rennes, et il n'en était point venu encore à braver un ordre de
son père. Il s'assit à une table et écrivit rapidement quelques mots qu'il remit à \incent.
— Tu donneras ceci à mon père, dit-il, et tu tâcheras d'arranger la chose.
M. Gérard entrait à peine en convalescence, lorsqu'on lui annonça la visite de son parent, M. Vincent Gérard de^laFollays. Ce fut pour lui un coup de foudre. Hélène vit le trouble de son père. Rapprochant ce trouble des paroles échappées au vieillard dans son délire, elle voulut empêcher l'entrevue et ordonna de refuser la porte. Mais Goton obéissait quand il lui plaisait; bientôt on entendit du vacarme au dehors, et des talons de bottes résonnèrent dans la chambre voisine. Hélène se précipita.
— Monsieur, s'écria-t-elle, vous ne pouvez pas...
— Ma foi de Dieu ! interrompit Vincent, c'est cette charmante petite cousine !
Et il lui passa cavalièrement la main sous le menton. Le gentilhomme s'était formé dans ses voyages.
Hélène se recula, offensée.
— Petite cousine, continua Vincent en joignant le geste à la parole, on m'a chargé de vous embrasser sur les deux joues... Hé! il ne faut pas vous fâcher. C'est ce cher François qui m'a chargé de cela, petite cousine.
— - Vous avez vu François? s'écria Hélène, qui se rapprocha vivement.
— Sans doute, nous causerons de lui,- mais j'ai un message...
Hélène était devenue rêveuse, depuis bien longtemps François ne lui écrivait plus. Que faisait-il à Rennes ?
— Peut-être pourra-t-il me dire s'il se souvient de moi, pensait-elle en baissant les yeux.
Vincent profita du moment et entra dans la
chambre du maître-bourgeois. Hélène né pnt que le suivre. M. Gérard s'était dressé sur son séant à la vue de Vincent. Il était d'une pâleur livide. Ses blessures et sa maladie l'avaient vieilli de dix ans. D'un geste, il ordonna à sa fille de sortir.
— Eh bien! cousin? commença gaillardement le gentilhomme.
M. Gérard Tarrêta en lui montrant la porte. Vincent comprit et lira le verrou.
— M. de la Foliays, dit alors le vieillard d'une voix creuse, vous êtes venu contempler votre ouvrage.
Vincent ne répondit pas d'abord. L'aspect de cet homme qui, penche sur sa tombe, lui reprochait sa mort, le déconcerta, lltira machinalement la lettre de François et la posa sur la table de nuit.
— Lui aussi ! s*écria douloureusement M. Gérard après avoir parcouru la lef""^.
Vincent, vous êtes le mauvais génie de ma maison !
Celui-ci baissait la tête avec embarras. Un instant il fut tenté de battre en retraite, mais le silence qui suivit lui donna le temps de se reconnaître. Ayant perdu plutôt que mangé les sommes envoyées par son cousin, il n'en savait pas le compte. Pourtant la fortune de ce dernier n'était pas de celles qui se dissipent en deux années : M. de Pelhédou devait être en état de faire un dernier effort.
— Mon cousin, reprit Vincent, je n'ai rien proposé que de raisonnable.
— Vous m'avez ruiné, Vincent, dit le vieillard. Je vous demande pitié pour mon honneur !
— Son honneur 1 pensa le gentilhomme. Sa médaille, je pense ! Toujours son idée ûxel A moins qu'il n'y ait des bourgeois dans l'autre
monde, il s'ennuiera déplorablement pendant l'éternité.
Puis, la discussion lui rendant une partie de son impertinence, il poursuivit en se jetant dans une bergère.
— Monsieur de Pelhédou, nous aurions dû songer plus tôt à ce voyage d'Amérique,peutétre; mieux vaut tard que jamais... Vrai, mon cousin, si je fais fortune, je veux vous rendre ce que vous m'avez... avancé.
Le bourgeois le regardait d'un œil morne,
— Je suis ruiné, dit-il.
— A d'autres! mon cousin. Ce qui vous reste m'épargnerait une traversée d'outremer. Voyons!comptez-Hîoi ces 10,000 francs.
— Je suis ruiné. ..ruiné ! répétait la voix monotone du vieillard.
— Il faut frapper le grand coup, pensa Vincent. — Mon cousin de Pelhéddu, ajoutat-il tout haut, vous me navrez, sur ma parole!
moi qui avais fait serment de devenir honnête homme, je vais me voir contraint de recommencer...
—Quoi? demanda vivement le bourgeois.
— Hé! ce que vous savez bien.
— Vous le feriez !
— Oui, sur ma foi de Dieu ! cousin de Pel-
ai ^
hédou.
Le vieillard tira lentement ses jambes décharnées de son lit. Ainsi debout et demi-nu, il ressemblait plutôt à un spectre qu'à un homme. Chancelant et s'appuyant aux meubles, il gagna une armoire en garde-robe située à l'extrémité de la chambre, et se mit en devoir de s*habiller.
Vincent le regardait ftîire avec stupéfaction.
— Veuillez vous remettre au lit , monsieur dePelhédou, dit-il enfin. Au nom de Dieu... !
— Chut! dit le vieillard en étendant la main.
Quand il eut passé avec effort son étroit pantalon, il atteignit un flacon posé sur le rayon supérieur de Tarmoire et but quelques gorgées. Après quoi il se redressa et fit un tour de chambre à pas plus fermes.
— Vincent, dit-il en serrant fortement le bras de celui-ci, n*avez-vous pas dit.que vous recommenceriez?
— Je pense que je l'ai dit, balbutia le campagnard. Cependant...
— Ne vous rétractez pas ! Ce soir, il part de Vitré une voiture...
— Monsieur de Peihédou! disait Vincent qui craignait un piège.
— Avez-vous peur? continua le vieillard. Il n'y a pour gendarmes à Vitré que des recrues. Je sais cela, moi qui suis...
Il s'interrompit, et son regard , qui tout à l'heure brillait d'un feu extraordinaire, se baissa terne et glacé. Vincent respira; mais
l'armurier reprit bientôt à voix basse et Id'iin ton plus calme :
— Écoutez ! la voiture vient de Rennes et s'est arréfcéeje ne sais pourquoi, à Vitré. Elle porte la recette de tout le département. C'est un hasard unique, Vincent ! 80,000 francs en écus desix livres!
— Hum! fit le gentilhomme, c'est peu portatif.
— Et 5o,ooo francs en or, continua M. Gérard.
— 5o,ooo francs ! répéta Vincent. En or I Le vieillard suivait d'un œil avide l'effet
de sa tentation. Vincent, la respiration haletante , les mains fortement serrées, baissait la tète et semblait combattu.
— Si vous avez peur, dit le bourgeois, j'irai avec vous.
— Vous ! s'écria Vincent reculant de surprise.
Le vieillard sourit imperceptiblement.
— Nous partagerons , dit-il ; et, reprenant son ton lamentable, il ajouta : — Je suis ruiné, Vincent, ruiné !
Ce dernier l'observait avec inquiétude. La pensée lui était venue que le transport seul pouvait le faire parler ainsi; mais M. Gérard était debout à côté de lui , droit et ferme. La fièvre semblait s'être évanouie comme par enchantement.
*- Soit! dit alors Vincent. Cousin, nous irons ensemble. A quelle heure?
— Dès qu'il fera nuit, ma voiture vous at» tendra sous le château.
— J'y serai. A ce soir donc!
Vincent serra la main de son nouveau camarade, et sortit en chantonnant un refrain renncîis. En traversant l'antichambre, il crut entrevoir Hélène qui disparaissait par la porte opposée.
Ceci s'était passé dans la matinée. M. Gé-
rard, après le départ de Vincent, tomba dans nn profond abattement. Il se coucha, dormit tout le jour d'un sommeil de plomb, et s'éveilla en sursaut pour regarder précipitam-
ment à sa montre. On était alors à la fin de juin ; les soirées étaient longues. Le bourgeois, galvanisé par son inquiétude, reprit vie et ne put garder le lit plus longtemps. Dès sept heures, il ordonna d'atteler.
Jusque-là, Hélène n'avait rien dit. Quand Goton Leveau eut quitté la maison pour exécuter cet ordre étrange , la jeune femme se jeta aux genoux du bourgeois.
-— Mon père , dit-elle, au nom du ciel, ne faites pas cela !
M. Gérard la regarda d'un œil étonné.
— JYtais là, reprit Hélène en montrant la porte. 3'aitout entendu.
— Tout? répéta le vieillard qui repassa le seuil aussitôt. .
Il ferma la porte et ajouta :
— Et qu'avez-vous entendu, Hélène?
— Il m'a semblé... ô mon père! Restez, pour que je voie que je me suis trompée.
— Répondez ! dit sévèrement M. Gérard..
— J'ai entendu. C'est une affreuse méprise peut-être. Vous allez sur la route attendre une voiture... la nuit.,, et vous avez parlé de 5o,ooo francs.
Le bourgeois sourit avec calme.
— Enfant, dit-il. Et vous avez conclu?... C'est là une leçon sévère, Hélène. A l'avenir, modérez , croyez-moi , la curiosité de votre sexe.
— Hélas ! mon père, reprit la jeune femme il y a encore autre chose. Pendant votre maladie...
Elle allait parler sans doute de ces paroles mystérieuses qui revenaient si souvent à sa mémoire. Une honte respectueuse la retint.
— Écoutez , Hélène , dit le bourgeois en s'enveloppant dans son petit manteau pour sortir; je devrais par mon silence punir votre indiscrétion , mais j'ai pitié de vos folles in-
quiétudes. Il s'agit d'un dépôt de 5o,ooo fr. à moi confié par mon cousin de la Foliays, et laissé à Pelhédou. Nous allons le chercher ensemble. De là nous regagnerons la route, afin d'attendre la voiture. Vincent part ce soir pour un grand voyage.
Hélène n'eut rien à répondre, mais elle n'était point persuadée.
— Et maintenant, ma fille, continua le bourgeois, vous allez fermer la maison. Je serai de retour demain dans la matinée.
Ayant atteint le porche en parlant ainsi, il déposa un baiser sur le front d'Hélène et monta dans la carriole.
Vincent l'attendait au rendez-vous, M. Gérard céda les rênes , et la petite voiture descendit au grand trot la route de Brest. Une fois les dernières maisons dépassées, ils prirent un chemin de traverse, tournèrent la ville et se dirigèrent vers Pelhédou. Le château était
distant d'une grande lieue. Pendant toute la route, les deux complices gardèrent le silence. Vincent songeait, pour se donner du coour^ que toute trahison était impossible ; à quoi bon tendre un piège à l'homme qu'on a sauvé naguère au prix de sa fortune entière ; Les lois vitréennes n'avaient point changé ; sa prise serait le signal de la déchéance du maîtrebourgeois. Et pourtant il tremblait, le hardi hobereau; chaque buisson, projetant son ombre sur le grand chemin, lui semblait un émissaire du conseil. M, Gérard, au con4 traire, restait impassible sur son banc. Son
visage était empreint d'une détermination
calme et réfléchie.
Il descendit le premier dans la cour de
Pelhédou, et, mettant le chapeau à la main ,
il dit avec une solennelle courtoisie :
— Soyez le bien-venu dans la maison de
nos ancêtres communs, Vincent Gérard.
Celui-ci entra la tête basse. Le calme du vieillard lui ôtait son impertinence; avec son impertinence s'évanouissait son audace accoutumée. M. Gérard alluma un flambeau. Vincent regarda autour de lui avec %iirprise. Tentures, meubles , tapis , ces magnificences qu'il avait admirées et enviées autrefois, tout avait disparu. Partout le vide, partout la nudité. Le bourgeois semblait ne pas prendre garde à fétonnement de son cousin.
— Vincent Gérard, dit-il en passant le seuil de l'antichambre , voici la salie à manger. La table peut donner place à soixante-dix convives. J'espère que nous y viderons ensemble plus d'un verre avant notre mort.
Vincent ouvrit de grands yeux, cherchant la table et ne trouvant que le sol humide.
Le vieillard ne prenait pas garde. A mesure qu'il avançait dans le château, sa politesse devenait plus minutieuse, sa parole plus solen-
nelle. II décrivait et montrait du doigt les meubles absents avec une sorte d'ostentation lugubre.
— Voici maintenant le salon d'honneur, reprit-il. Les meubles furent achetés par Jean de Pelhédou, bourgeois de Vitré , votre bisaïeul et le mien.
Et il levait le flambeau comme pour mieux éclairer les splendeurs de celte pièce dont il ne restait que les quatre murs.
— Les tentures , continua-t-il , furent l'œuvre de Renée Bertin, femme Gérard,deuxième épouse de Jean de Pelhédou. On en trouverait difficilement de plus belles. C'est l'avis des connaisseurs.
Vincent se sentait frissonner. Son esprit n'était pas de trempe à braver la myst rieuse tristesse de cette scène. Il tâcha de se persuader que le vieillard était fou. Ce dernier poursui-
vit avec une lenteur glaciale en faisant le tour du salon:
— Ces portraits sont ceux de nos pères ; aucun d'eux n'a forfait à l'honneur ; dites comme moi ; Paix à leur mémoire.
— Paix à leur mémoire, répéta docilement le gentilhomme.
Et il s'inclina devant les cadres imaginaires.
— Pelhédou^ reprit copiplaisamment le vieillard , n'a pas été meublé en un jour. Feu ma mère avait coutume de dire que les tentures seules valaient plus de vingt mille livres. C'était là une orgueilleuse pensée, et cependant elles ont leur prix. Voyez I
Ils s'étaient arrêtés dans une pièce carrée, autrefois seconde salle de réception. Les suppôts de l'usurier de Fougères, [en arrachant brutalement la tapisserie, avaient écorché les murailles. La Inmière tombait d'aplomb sur
une longue crevasse déjà recouverte de toiles d'araignées.
— Voyez! répéta le vieillard avec emphase. Vincent le suivait de pièce en pièce. Tous
deux marchaient lentement et chapeau bas. M. Gérard ne faisait grâce ni d'un fauteuil ni d'un portrait.
— Mon cousin, dit enfin le gentilhomme, que cette promenade fantastique fatiguait outre-mesure, ne nous reposerons-nous pas?
Le vieillard désigna d'un geste plein d'orgueil une multitude de places vides.
— - Dieu merci, dit -il, les sièges ne manquent point à Pelhédou; mais poursuivons, s'il vous plaît, nous nous arrêterons dans ma chambre à coucher que voici.
Ils étaient en effet dans cette pièce^dévastée comme les précédentes.
— C'est ici , dit le bourgeois avec un sourire de satisfaction profonde, c'est ici que je me
repose de mes travaux, cousin. Ici » j'ai tout ce qu'il me faut sous la main. J'y viens quand je veux trouver le bonheur.
Le contraste était déchirant entre les paroles du bourgeois et la réalité.
— Par grâce, monsieur de Pelhédou, s'écria Vincent sérieusement èmu, finissons !
— Vous aurais-je offensé ? demanda le vieillard avec simplicité.
Vincent se mordit convulsivement la lèvre. Il était à la torture.
— S'il en est ainsi,ajouta gravement M.Gérard, je vous prie de recevoir mes excuses, mon cousin de la Foliays.
Il se tut , et Vincent n'eut garde d'ajouter une parole. Depuis son entrée au château , le gentilhomme pouvait mesurer la profondeur de l'abîme où il avait poussé ce malheureux vieillard. Vincent était un vaurien , mais non
pas tout à fait un méchant cœur. Il se repentait.
— Je lui donnerai les 5o,ooo francs, se disait-il, et je deviendrai ce que le diable voudra.
M.Gérard ouvrit une armoire enclavée dans le mur. Il en relira d'abord des bouteilles et des verres, puis deux fusils qu'il essuya soigneusement.
A la vue des bouteilles, Vincent, comme un coursier de bataille au son de la trompette, avait secoué toutetristesse.il ouvritla fenêtre, et se fit un siège du balcon.
M. Gérard s'était assis près de Vincent , et lui versait verre sur verre. Celui-ci , pour se remettre sans doute, avalait sans compter. Si les deux complices n'eussent pas été ainsi sérieusement occupés^ l'un à verser, l'autre à boire , ils auraient pu remarquer une figure
à demi-cachée sous les lilas de la cour, et qui semblait les examiner curieusement.
Hélène n'avait pu maîtriser son inquiétude; prenant à pied la route directe de Pe- Ihédou, elle était arrivée presque en même temps que la carriole. C'était chose hasardeuse qu'une course solitaire à travers les taillis, dans les environs de Vitré, les plus mal hantés qui soient en Bretagne, mais Hélène ne songeait point au danger. Il y avait dans cetle jolie tête blonde aux contours enfantins une détermination virile. Elle soupçonnait un projet criminel, et la droiture de son cœur, augmentée encore par une éducation austère, lui commandait d'empêcher le crime ; elle était venue pour cela. Si ses soupçons n'étaient pas fondés , elle resterait à l'écart , mais elle se jetterait entre le crime et son père, si, par malheur, elle avait deviné juste. Le vin fit bientôt sur Vincent son effet
accoutumé; Taudace et Tinsolence lui revinrent à la fois. Choquant à chaque instant son verre plein contre le verre vide de M. Gérard, il osa bientôt railler ce qui l'épouvantait tout à l'heure.
— A la santé des meubles, tentures, tapis et autres fantômes de Pelhédou ! s'écria-t-il enfin en riant à gorge déployée.
Son ivresse naissante l'empêcha seule d'apercevoir l'éclair haineux qui brilla subitement dans l'œil du maître-bourgeois. Ce dernier fit sur lui-même un violent effort. Se versant pour la première fois pleine rasade, il s'inclina cérémonieusement et but.
— Pelhédou, dit alors Vincent avec effu* sion^ si vous m'eussiez gardé rancune pour ces maudites vieilleries que je vous ai forcé de vendre, à ce qu'il paraît, ma foi de Dieu! j'aurais été contrarié on ne peut plus; car vous êtes un vertueux cousin, Pelhédou !
Et tous deux se serrèrent cordialement la main.
— A Foeuvre, maintenant ! dit le vieillard.
Il y avait encore une demi-lieue de Pelhédou à la grande route ; mais Vincent fouettait à tour de bras ; le pauvre cheval galopait autant qu'il était en lui, et la carriole, menaçant ruine à chaque cahot, arriva en quelques minutes au lieu choisi.
C'était un de ces bons endroits si communs en Bretagne. La grande route passait, boueuse et défoncée, entre deux taillis impénétrables. Eu arrière, du côté de Vitré, une colline abrupte; en avant, une côte plus abrupte encore ; entre les deux montées, un vallon juste assez large pour servir de lit à un mince filet d'eau. Dans ce ravin désert et profondément encaissé, lous les bruits devaient si perdre. Répercutés à l'infini, mais concentrés par les deux rampes symétriques , les cris de
détresse s^en allaient tout droit au ciel. Aussi le pont de la Vresche faisait-il à lui seul tous les frais des lugubres récits des veillées vitréennes.
Quand arrivèrent les deux complices, un bruit lointain de chaînes et de roues annonçait l'approche de la voiture. Celle-ci, en effet, escortée de deux gendarmes, descendait la cote au galop. Vincent voulait se placer n la tête du pont, le vin de Pelhédou lui donnait une vaillance chevaleresque. M. Gérard, lui arrachant les rênes, fit rentrer la voiture dans le taillis. Tous deux alors^ sautèrent sur le fossé.
La lourde machine fit retentir les pavés du pont. Vincent s'était mis à l'affût derrière une souche; M. Gérard armail silencieusement son fusil. Tout à coup une idée vint à ce dernier; il toucha le bras de Vincent, qui déjà mettait en joue, et lui dit à voix basse :
— Combien me demande François ?
— Au diable ! grommela le gentilhomme en se dégageant brusquement, vous allez me faire manquer...
— Combien ?.. . dites, dites ! répéta le vieillard.
— Ma foi de Dieu ! je n'en sais rien. .. raille écus, je pense.
— Merci.
Deux coups de feu partirent en même temps. Celui de Vincent, qui était un remarquable tireur, abattit le postillon. Celui de M. Gérard jeta Vincent mort à ses pieds.
En un instant la voiture fut vide, les voyageurs se dispersèrent. Les deux gendarmes d'escorte, recrues nouvelles ^ firent une décharge au hasard et tournèrent bride. M. Gérard alla ouvrir la caisse . Il prit mille écus , ni plus ni moins. François devait celte somme à Rennes, et les dettes non payées étaient un
cas de déchéance. Jamais la pensée du maîtrebourgeois n'était autre. Comme il retournait vers la carriole, il vit une forme blanche se dresser au dessus du corps de Vincent , puis s'affaisser à la même place. En approchant, il trouva Hélène évanouie.
La jeune femme était arrivée trop tard. Quand la carriole avait quitté Pelhédou, Hélène s'était hardiment élancée sur la saillie de Tarrière-train , et avait réussi à s'y cramponner. Mais la route était difficile ; Vincent faisait galoper le cheval quand même. Dans l'un de ces cahots qui disloquaient la pauvre charrette, Hélène, lâchant prise, était tombée sur le chemin. Quand elle se releva, étourdie par sa chute, la carriole était hors de vue. La jeune femme, désolée, se mit à courir au hasard. Les coups de fusil la guidèrent ; elle arriva sur le lieu de la scène pour heurter le cadavre de Vincent. Alors les paroles échap-
péesau vieillard durant son délire résonnèrent aux oreilles d'Hélène. La menace était accomplie ; François avait pour père un assassin.
M. Gérard traîna péniblement le corps de Vincent jusque sous la voiture, afin que son cousin, mort parmi les voyageurs, ne fût point considéré lui-même comme un assassin» Puis, sa force toute factice et résultat du désespoir commençant à l'abandonner, il plaça Hélène dans la carriole et se coucha près d'elle. Le cheval prit, suivant son habitude, le chemin de Vitré.
Le lendemain, la ville était en émoi. On racontait tout haut le vol de la nuit précédente; et tout bas, chose inouïe dans les fastes vitréens, on accusait un bourgeois de s'en être rendu coupable.
L'œuvre patiente de Goton Leveaii avait enfin porté son fruit. Moitié par mauvais vouloir, moitié par intempérance de langue, imprudence et sottise , la vieille femme avait tant inventé, conjecturé, deviné, qu'elle avait fini par faire de M. Gérard un véritable machinateur de scélératesses. Que l'armurier fût ou non coupable, il était de la dignité du corps des bourgeois de mettre un terme au scandale public. En pleine assemblée, un membre demanda donc la mise en accusation immédiate de M. Gérard. Cette motion fut unanimement repoussée , mais le conseil décida qu'une députation serait envoyée au maîtrebourgeois, afin qu'il eût à demander lui-même une enquête. C'était la même chose sous une autre forme; seulement, cette pudeur pleine d'égards doit nous donner une haute idée de la délicatesse vitréenne.
M. Gérard déposa sa médaille de maître
entre les mains de la députation. Redevenu simple bourgeois par sa volonté , il voulut être jugé dès le lendemain. Hélène et Goton Leveau devaient être appelées en témoignage. Le vieillard avait prévu tout cela; ses mesures étaient prises en conséquence. Après qu'il eut quitté le pont de la Vresche avec Hélène, cette dernière reprit lentement ses sens. Pendant toute la route il ne fut pas dit une parole; le père et la fille avaient pourtant la même pensée. Hélène prévoyait la mise en accusation de son père. Une présomption vague, suspendue par la maladie du vieillard, pesait toujours sur lui. L'événement de cette nuit allait donner aux soupçons une force nouvelle. Quel devait être son rôle à elle dans cette solennelle enquête où son témoignage serait invo jué le premier? Sa droiture presque puritaine se révoltait à l'idée d'un mensonge, dût ce mensonge sauver l'honneur du
père (le Franc^ois. Et pourtant* ce nom plaidait bien éloquemment clans son cœur.
M.Gérard songeait aussi à son jugement.
Il mettait en balance l'austère droiture d'Hélène avec son amour pour François, et il mesurait froidement le danger. Après tant de sacrifices accomplis dans un but unique, après un meurtre auquel ne l'avait point poussé la vengeance, mais ce qu'il regardait comme la plus absolue des nécessités, le vieillard allait se trouver en face d'une crise suprême. Hélène seule pouvait le sauver, en éclaircissant par son témoignage le voile qui couvrait sa vie depuis quelques semaines. 11 n'était question, en effet, dans cette cause, ni de vol ni d'assassinat* Cette accusation était écartée d*avance par l'incompétence du conseil. Un bour» geois de Vitré était un homme public qui devait agir au grand jour; M. Gérard avait caché sa vie; il s'agissait d'expliquer une série d'actes
en dehors des habitudes sénatoriales , actes pouvant donner matière à un soupçon de forfaiture. Une déchéance prononcée, les témoignages eùtendus pendant l'enquête, pouvaient donner l'éveil et entraîner la mise en accusation de l'armurier devant les tribunaux ordinaires ; mais ceci est en dehors de l'institution et de notre sujet.
A peine arrivé, après avoir subi les regards insolemment curieux de Goton , M. Gérard prit Hélène par la main et la fit entrer dans son sanctuaire. La jeune femme tomba sur un siège. Le bourgeois, qui avait eu le temps de méditer son rôle pendant la route, se plaça debout devant elle. Il resta ainsi quelques minutes, les bras croisés, absorbé en apparence par de douloureuses réflexions.
— Hélène , dit-il enfin avec effort , je suis un criminel.
Un sanglot convulsif souleva la poitrine
de la jeune femme, qui joignit les mains en silence. ^
— Cet homme, continua le vieillard , m'avait fait tant de mal 1
Et il raconta sa ruine, la dévastation de Pelhédou, qu'Hélène ignorait encore. — Tout cela n'était rien , reprit-il. Dieu m'est témoin qu'après avoir fait tout ce qu'il était en moi pour repousser cette déchéance , tache terrible à mon front de vieillard, ma fille! je l'eusse acceptée avec résignation , comme un châtiment du ciel pour mes fautes. Mais il fallait sauver François !
— François ? s'écria Hélène avec surprise.
— François, que cet homme a guidé depuis deux ans dans les sentiers du vice, ma pauvre enfant ; François , qu'il allait achever de perdre !
Hélène eut un mouvement d'invincible dé-
goût. Elle crut que ce père accusait faussement son fils pour se disculper lui-même.
— C'était pour le sauver? dit-elle avec lenteur.
Le moment était décisif; M. Gérard se sentait là devant son véritable juge. Baissant les yeux sous le regard d'Hélène , qui semblait vouloir descendre jusqu'au fond de sa conscience, il répondit avec une feinte candeur :
— Et pour qui donc, ma fille ?
Un sourire plein d'une douloureuse amertume erra sur les lèvres de la jeune femme.
— Monsieur, dit-elle, cet argent que vous avei pris, était-ce pour le sauver?
Le bourgeois souleva les trois sacs et les posa sur la table.
— Il y avait 5o,ooo francs en or dans la voiture, dit-il.
Et il tendit ouverte la lettre de François.
— Trois mille francs î s'écria Hélène avec
agitation ; il demande trois mille francs? et vous n'avez pris que cette somme... et il parle de fautes, de mauvais conseils... Oh! c'était donc pour lui!
Elle regardait la lettre d'un air égaré ; un violent combat se livrait dans son cœur. Tout à coup elle se leva.
— Monsieui-, dit-elle d'une voix basse mais ferme, que faudra-t-il dire à vos juges?
Le vieillard n'était pas préparé. Son masque faillit tomber à cette brusque réussite.
— Il faudra dire... s'écria-t-il vivement; mais, se reprenant aussitôt, il ajouta: — Ma pauvre enfant, je ne comptais point vous parler de cela. Après la sentence du conseil viendra sans doute celle des tribunaux, qui me délivrera d'une vie désormais bien amère ; et pourtant... je voudrais éviter à mon fils...
^ — Que faudra-t-il dire? demanda encore Hélène.
— Que vous m'avez suivi dans toutes mes excursions nocturnes, mon enfant. Ils vous croiront... Eh ! qui soupçonnerait un père, gardé contre le mal par Tépouse de son fils?
Hélène s'inclina avec un morne respect et sortit.
Le vieillard, leslé seul, s'ngenouilla. Il mit la main sur son cœur comme pour en contenir les battements précipités.
— Mon Dieu ! criait-il d'une voix étouffée, vous avez eu pitié de moi.
Bien que les formes et coutumes des bourgeois de Vitré, constitués en cour de justice pour juger un de leurs pairs , soient chose curieuse et bizarre, nous les passerons sous silence, pressé d'arriver à un dénouement en partie prévu.
M. Gérard comparut le lendemain devant le conseil. L'immense majorité désirait le trouver innocent. L'institution , encore dans
toute sa force, avait à redouter l'invasion des idées contemporaines; il fallait, pour qu'elle pi'it résister à ce choc, la conserver forte comme elle était, et pure de toute souillure.
Le vieillard répondit avec calme aux questions préliminaires ; à celles qui entamèrent le fond il répondit avec une sorte de dédain.
Goton Leveau suivit dans sa déposition son naïf système de perfidie.
. On fit venir Hélène; la jeune femme était pâle. Ce fut d'une voix brisée qu'elle répondit aux questions du bourgeois remplissant les fonctions de maître. Sa déposition fit courir un murmure de satisfaction parmi les membres du conseil. Elle déchargeait complètement M. Gérard de Pelhédou.
— Eh ! Dieu ! s'écria Goton , la jeune maîtresse en a menti, sauf respect ! Le bourgeois partait seul, toujours seul, et dame Hélène a
souvent passé les nuits à répandre des larmes en Tattendant.
— Hélène de Pelhédou , demanda le président, avez-vous dit la vérité?
Hélène fit un signe de tête affirmatif.
— Vous êtes fille de bourgeois^ jurez sur la mémoire de votre père.
Deux larmes jaillirent des yeux de la jeune femme, qui répondit pourtant d'une voix intelligible :
— Sur la mémoire de mon père, je le jure. — Béni Dieu! s'écria Goton, mentir par la
mémoire de son père mort!
— Messieurs mes frères, dit le président, Marguerite Leveau est servante ; Hélène Gérard est dame et fille de bourgeois. Choisissez, et jugez dans vos consciences.
Tous les bourgeois, sans exception, se levèrent et déclarèrent M. Gérard non coupable. Les uns quittèrent leurs places pour ve-
nir le saluer, tandis que d'autres débarrassaient le fauteuil magistral du voile noir qui l'avait couvert durant la séance.
L'armurier, les écartant avec hauteur, alla prendre sa médaille d'or,déposée au pied d'un Christ qui s'élevait au dessus de l'estrade.
De là, dominant ses collègues comme du haut d'une tribune :
— Je garde cet emblème, que le mauvais vouloir n'a pu m'oter, dit-il, mais je ne m'assoirai parmi vous que le jour où des excuses publiques me seront faites au nom de la ville de Vitré.
Aces mots il quitta le conseil à pas lents et la tête haute.
Hélène s'était retirée de suite après sa déposition. Quand M. Gérard arriva près de sa maison, il trouva la jeune femme souS U porche; elle tenait un paquet à la main.
— Où allez-vous, ma fille? dit-il avec surprise.
— Je vais à Rennes rejoindre mon mari. M. Gérard poussa un profond soupir.
— Hélène, dit-il, je suis vieux ; restez, je vous en prie.
— Je ne puis.
— Vous ne pouvez ! dit le vieillard à voix Ikiisse, Vous ne voulez pas demeurer sous mon toit parce que... Allez, ma fille; je n'ai pas le droit de vous retenir, et je vous donne ma bénédiction. *
Involontairement, Hélène fit un pas en arrière.
— Oh ! mon Dieu 1 s* écria M. Gérard avec angoisse.
Et il courba la tête sous ce suprême af^ front.
La jeune femme eut compassion. Elle
s'agenouilla et piit la main du vieillard qu elle brisa en disant:
— Je prierai pour vous, mon père.
Puis elle s'éloigna rapidement.
Une fois dans son sanctuaire, M. Gérard s'enferma suivant son habitude. Longtemps il resta immobile et comme accablé. Enfin, il dit d'une voix sourde :
— Fortune, famille... jusqu'au repos de ma conscience, j'ai tout perdu !
Alors il se dressa lentement de toute sa hauteur. Son œil brillait maintenant d'un enthousiasme extraordinaire.
— Mais tu me restes, toi! s'écria-t-il.
Et il tira de son sein un objet qu'il porta passionnément à ses lèvres.
C'était sa médaille de maître des bourgeois
de Vitré.
Bien longtemps après, vers l'an i825, une famille nombreuse débarquait à Lorient, de
retour d'un voyage aux Indes. Le père était un homme de quarante ans ; la femme à peu près du même âge, belle encore, portait sur sa physionomie le cachet d'une intelligence calme et pleine de fermeté.
C'était François Gérard de Pelhédou et sa femme Hélène. Cette dernière était arrivée à Rennes autrefois, comme elle était partie de Vitré, à pied, et son petit paquet à la main. Elle avait arraché François à la vie basse et misérable qu'il menait depuis le départ de Vincent, et tous deux, avec une faible somme, produit de la vente des modestes bijoux d'Hélène, étaient passés en Amérique. La jeune femme avait religieusement gardé le secret du bourgeois. En Amérique, son esprit hardi et fécond suppléa à l'insufTisance apathique du Vitréen. Ils revenaient en France avec une honnête fortune.
Dans l'intervalle, M. Gérard était mort
bourgeois et maître-bourgeois. Hélène put consentir à revoir sa ville natale.
Pour Goton Leveau, tout nous porte à croire qu'elle vit encore A part certains oiseaux de proie, c'est parmi les vieilles femmes inutiles et méchantes qu'on remarque les exemples les plus effrayants de longévité.
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