LE CLUB DES PHOQUES
Lorsque, du haut des remparts de Saint- Malo, l'œil suit, dans sa course régulière et gracieuse, le large ruban de sable qui tranche d'un côté sur le cordon d^écume, éternelle bordure de TÛcéan, de Taulre sur la pâle
verdure des 772/^/5(1), le regard se trouve arrêté par une masse de roches escarpées qui forment cap et s'avancent brusquement dans la mer. Le fort dellotheneuf est perché, comme un nid d'aigle, sur Textrême pointe de ce cap. Sa situation est telle que, vus de profil à une certaine distance, ses ouvrages avancés paraissent dépasser le bord et pendre, soutenus par une force inconnue, sur le gouffre qui mugit et tourmente incessamment leur base. Le côté du cap qui regarde la ville surplombe et forme comme un immense perron renversé, dont chaque marche serait un accident du roc, une saillie bizarrement découpée dans la pierre. Cet escalier géant, que nul être humain ne s'est sans doute avisé de descendre, a son dernier degré sur la plage, toute hérissée en cet endroit de rescifs aux
(1) Miels t monlicules sablonneux, couverts de plantes grasses, qui bordent le sillon de Sainl-Malo.
pointes abruptes et dentelées. L'autre côté, qui domine la baie de Rotheneuf, descend par une pente, praticable il est vrai, mais bien rapide encore, jusque sur la grève. Malgré sa proximité de la ville et du bourg populeux de Paramé, toute cette pente nord-est du cap de la Varde semble une véritable solitude. Son aspect sauvage et désolé, le vent de mer qui souffle sans relâche, éloignent les promeneurs, et sauf quelque douanier dont l'uniforme vert se confond avec la nuance terne et sale du varech des rochers, quelque chasseur obstine à la poursuite d'un vol de roquettes, nul pas ne vient fouler le tertre qui précède les fortifications. A partir de ce tertre jusqu'aux terrains cultivés les plus proches, le sol est sablonneux, presque mouvant,et couvert, comme les miels, d'une chevelure clairsemée de plantes grasses, sorte de pelouse sans charme ni fraîcheur^
Durant les mois d liiver, le vent est si violent et si continu, que Tidée d'y élever une demeure humaine devrait paraître bizarre sinon insensée. Pourtant, vers le commencement de Tannée 1795, au beau milieu de la pente, un pauvre pêcheur, du nom deMalescot, avait établi son domicile dans une misérable, cabane en planches, dont le toit, par un bonheur insigne, ne s'était encore envolé qu^une fois depuis un mois. Jean-Pierre Malescot était un ancien calfât employé au radoub des navires dans le port. Robuste et très habile dans sa profession, il aurait pu vivre aisément de son travail, si sa brutale humeur et son caractère insolent ne lui avaient fermé tous les chantiers Fun après l'autre. Par suite de celte exclusion, et faute de mieux, il s'était fait pécheur j mais la pêche est une industrie précaire et insuffisante, lorsque, comme lui surtout, on manque des ustensiles les plus
nécessaires, et qu'on a une famille à soutenir. Aussi, depuis un mois, le pain manquait bien souvent dans la cabane. Malescot souffrait, et, rendu plus brutal encore par la souffrance, il maltraitait sans pitié sa femme malade et sa fille, pauvre enfant de dix ans qui courait tout le jour à demi-nue sur les rochers. *
Du reite, on ne pouvait juger le calfât d'après ces tristes scènes de sa vie intérieure. Jamais une plainte n'était sortie de la bouche cVYvonne. La bonne créature, forte de ses croyances, qui lui donnaient l'espoir d'une vie meilleure, renfermait soigneusement sa douleur en elle-même, et n'enseignait à sa fille que des mots de douceur patiente et de résignation. Ce silence généreux Joinî à quelques bonnes actions brillant à de longs intervalles dans la vie de Malescot, lui laissaient une sorte de réputation équivoque. On se souvenait que, nageur habile au point de pou-
voir tenir l'eau sans trop se fatiguer pendant une demi-journce, il avait, en diverses occasions, par des prodiges d'audace et d'adresse, sauvé de malheureux naufragés lorsque personne n'osait plus croire à la possibilité de leur salut. On citait des circonstances où il avait déployé un courage au dessus de tout éloge. Mais, d'un autre côté^parmi ses anciens confrères, ceux qui l'avaient fréquenté le plus s'accordaient à le représenter comme un homme égoïste et cupide. Ils hochaient la léte d'une façon toute significative quand on parlait devant eux de son ménage et de la pauvre Yvonne, et quand on venait à vanter l'humanité intrépide du calfât, ils donnaieiîtà entendre* qu'il entrait dans sa conduite plus d'ostentation, plus d'avidité surtout que de compassion véritable,
— Le bourgeois qui se noie paie bien , di* snient-ils; et pm's, il y a des curieux pour
l)aUre dos mains et crier bravo sur la chaussée ! Mettez-le par une nuit bien noire à portée d'un malheureux en détresse, qu'il n'y ait personne pour le voir ou lepayer,et vous nous direz de ses nouvelles !
Ceux qui parlaient ainsi ne se trompaient guère, nous penchons à le croire. Voici, en effet, ce qui arriva par une nuit froide et brumeuse du mois de février 1 793.
Il y avait trois heuresqueMalescot dormait, lorsque des coups violents, frappés à la porte de sa cabane, le réveillèrent en sursaut. Croyant avoir affaire à quelque mendiant attardé sur la côte, il défendit à sa femme d'ouvrir, et se retourna tranquillement de l'autre côté. Mais les coups redoublèrent, et, de guerre las, il se leva en grondant, saisit son bâton, et tira la barre de bois qui soutenait la porte«en dedans.
— Vile, Malescot ! vite^ garçon ! dit l'arrî-
vanl qui n'élait autre que le douanier giieltcur, dont la guérite se cachait entre deux saillies du roc, à quelques centaines de pas de là. Il y a des gens qui se noient là-bas; la patache est en rade, et pas un de nous ne sait nager au fort... Vite! prenez votre corde, et à l'eau.
Tandis qu'il parlait, on entendait le sifflement du vent qui frôlait les herbes sèches du tertre, et le fracas assourdissant des vagues brisant sur la grève voisine. Il y avait tempête en mer cette nuit ; les planches de la pauvre cabane tremblaient et se choquaient comme les feuilles mortes restées après l'automne aux branches des arbres. Malescot, presque nu, grelottait sur le seuil et ne répondait pas.
— Le temps presse, continuait ledouanier; j'ai perdu, à courir au fort, des minutes que je voudrais racheter au prix d'un an de solde !.. Les derniers cris étaient faibles, déchirants ;
un effort, Malescot! un effort pour l'amour de Dieu !
Malescot fit attendre encore sa réponse. Enfin, il dit d'un ton de raillerie grossière et bourrue :
— A quoi servent donc les cjaheious sur les côtes? Un tas de faignanls qui ne sont bons qu'à faire aller le pauvre monde, qui craignent l'eau comme des chiens enragés qu'ils sont! Un douanier a-t-il jamais sauvé un homme? Non! Eh bien! il reçoit sa paie toutes les semaines, pas moins! Et Malescot, lui, se meurt de faim dans son taudis!... Et pourtant!. .. mais le monde e;st comme ca ! Bonne nuit, citoyen Soleil ! la femme dira un De Profundis pour ceux qui vont boire le grand coup, c'est tout ce qu'on peut faire par un temps pareil.
Le douanier avait fait peu d'attention aux accusations portées contre son corps, mais la conclusion du pécheur l'indigna :
— Qtioi ! dil-il , vous allez laisser périr ces pauvres gens, qiumcl il vous serait si facile de les sauver ! Le dernier cri venait à peine d'une demi-lieue au largo; ce n'est qu'un jeu pour vous, qui êtes plui'à l'aise dans Te^iu que sur la terre.
Pour toute réponse, le pêcheur referma violemment le châssis vermoulu qui servait de porte à la cabane, en jurant que, par une nuit semblable, il ne ferait ni un pas ni une brasse, quand il s'agirait delà ville de Saint-Malo tout entière. Le douanier restait immobile à la même place; c'était un simple soldat vivant de sa paie; mais le cri des malheureux en souffrance lui demeurait comme un poids sur le cœur. Il frappa de nouveau.
— Malescot! cria-t-ilà travers les planches, je ne suis qu'un pauvre homme tout comme vous; pourtant, si le gain peut vous tenter, ne refusez})! us votre aide : ilyam'apourvou^troiîs
pièces de six livres^ si vous ramenez un homme vivant!
La porle, qui se rouvrit soudain, lui coupa la parole. Malescot était sur le seuil, la gourde au cou et la corde roulée sous le bras.
— Et si riiomme est mort? dit-il.
— Vous aurez moitié, dit le douanier profondément surpris de l'avide sang-froid du cal fat.
— Et si je ne ramène rien? demanda encore ce dernier.
— AlorsDieu ait pitié devous, monhomme!
vous êtes dur envers ceux qui souffrent! — Alors , vous aurez encore un écu pour votre peine.
— C'est bon! dit Malescot en faisant un pas pour sortir; puis, se ravisant, il ajouta : Donnez toujours l'écu, citoyen Soleij.
•— Ouaiid vous reviendrez...
Mai'iUcnaiil !.. Doniicz-voiis, oui ou
iiou?
Le douanier lui mit l'argent dans la main sans plus dissimuler son dégoût. Il avait acheté le droit de commander.
— En roule, sur-le-champ! dit-il.
Malescot ne se le fit pas répéter, A défaut de toute autre vertu, il avait celle des ouvriers du port, la bonne foi. Payé, il travaillait. Il ne s'agissait plus pour lui ni d'humanité ni de généreuse impulsion ; c'était de !a besogne pour un écuou pour trois pièces de six livres, €t rien de plus.
Il descendit promplement sur la giève^ suivi par le douanier qui le stimulait encore. I/instant d'après il faisait un signe de croix et s'élançait dans la mer.
La veille dans Ta près- midi, profitant d'un brouillard épais qui avait subitement enveloppé la baie, une petite barque non pontée, cacbée jusqu'alors par un accident de la plage, avait levé Tancre, et^ malgré l'asi^ect mena-
çantdelainer, avait pris, toutes voiles dehors, le chemin de Jersey, A l'époque où^ous plaçons notre histoire, ces départs clandestins étaient chose commune. On émigrait à force en Bretagne, et les nobles fugitifs choisissaient les grèves voisines de Saint-Malo comme le point de départie moins dangereux et fe plus commode. 11 y avait, il est vrai, une nuée de douaniers guetteurs ,5ifr ces côtes, mais les rescifs se courbent là si à propos ew voûtes mystérieuses et profondes! Il y a, au cœur
même de ces niasses de rochers, solides et
compactes en apparence, des retraites si merveilleusement cachées, des ports et des bassins si inconnus! On attendait dans ces abris longtemps quelquefois, mais toujours en sû-^ reté; puis,tiquand les cent yeux des argus de la falaise ne pouvaieVît percer le brouillard opaque ou la nuit trop noire, une barque, sortant sans bruit du havre prupecteur, fai-
— oOô —
sait roule vers l'Angleterre. C'était alors un excellent métier que celui de contrebandier. Il y a telle grande fortune commerciale â Saint-Malo qui n'a pas eu d'autre origine. Pensez donc! les contrebandiers de gS étaient gens à deux fins. Ils fraudaient à la fois le fisc et la guillottine. Le chasse-marée qui partait chargé d'émigrés s'en revenait avec du tabac ou des foulards à son l^ord.
La barque que nous avons vue partir à la faveur du brouillard portait un seul passager. C'était un jeune homme de vingt à vingt-deux ans. Lui-même, malgré les sinistres pressentiments des matelots, avait exigé que l'on mît à la voile sans retard.
M. le marquis de Saint-Jouan ne s'élait pas décidé sans répugnance à quitter sa terre natale. Son père, qui était mort depuis peu, avait prévu dès longtemps les conséquences des événements de 89, et s'était hâté de réali-
ser salorluiH^ à tout hasard. Maître d'un capital immense, le jeune marquis, tout dévoué à la cause royale, s'était offert sans réserve à M. de la llouarie. Il avait secondé de ses efforts personnels et de son argent le conspirateur breton ; mais, une fois le complot avorté et son chef mort, M. de Saint-Jouan se crut dégagé de tout lien. Il mesura d'un coupd'œil impartial les forces des royalistes en Bretagne. Il vit que l'ineptie d'une part, la trahison de l'autre, enlevaient à son parti toute chance de succès. Il vit que tout système raisonnable de défense était impossible avec les nobles qui, au Heu d'agir avec ensemble, se disputaient le pas sur le champ de bataille, s'occupant exclusivement de puériles distinctions^ et demandant pour clief, non pas le plus habile, mais le meilleur gentilhomme. Il comprit toute rétendue du mauvais vouloir ou de rini}>uissance des princes, et, désespérant
(l'accomplir une lâche où tout le génie de la Rouarie avait cclioué, il donna une larme à cet homme qui eût été grand, sans doute, s'il ne fût mort, étouffé;, pour ainsi dire, sous l'écrasante nullité de ses amis. Ensuite il se prit à penser à lui-même. Son château était voisin de la cote ; il mit dans une cassette ce qui lui restait de la fortune de son père, et gagna sans suite le lieu d'embarquement.
La tempête le surprit lorsqu'il n'était encore qu'à quelques lieues de la baie de Rotheneuf. La barque cessa bientôt d'obéir au gouvernail et fut submergée presque au même instant. Tous les matelots se noyèrent^ mais le marquis, excellent nageur, se soutint sur l'eau jusqu'à la nuit, en poussant par intervalles des cris de détresse, et parvint, après des efforts incroyables, à gagner un rescif encore éloigné de la plage. Épuisé, presque privé de sentiment, il s'étendit Sur le roc, atf après
avoir pousse un dernier cri, s'endormir, la tête sur sa cassette qu'il n'avait point abandonnée.
Cela se passait une heure environ avant que Malescot se mît à la mer. La froideur glaciale de l'eau saisit d'abord ce dernier, et paralysa Faction de ses muscles ; il avançait à peine, sa respiration était courte et pénible, chaque vague qui venait briser sur sa tête lui donnait le vertige. Mais bientôt sa nature amphibie triompha : le sang circula de nouveau librement dans ses veines, et chacun de ses élans vigoureux le faisait bondir hors de l'eau, comme ces poissons que la canicule met en fièvre, et qui viennent dans les temps d'orage offrir leur ventre miroitant au plomb meurtrier du chasseur. Au bout de quelques minutes, il avait pr/s son eau, et se trouvait aussi à Taise que tout à l'heure entre ses draps.
Lorsqu'il avait quitté le douanier, celui-ci
lui avait indiqué la direction à suivre, car on n'entendait plus de cris.
-— A trois lieues, sous le vent, du fort de la Conchée ; à trois quarts de lieue du point de départ, lui avait dit le brave homme.
Malescot suivait cetle route sans hésitation, ne déviant qu'aux abords des écueilsj il était dans son élément. La tempête et lui se connaissaient. Bien souvent en effet, le calfât, fier de sa supériorité incontestée, avait choisi les marées d'équinoxe les plus houleuses, pour se précipiter du parapet de la chaussée, et faire admirer à la foule ébahie ses tours de force et son étonnante adresse. Le douanier Tavait dit : « Faire une demi-lieue en mer, pendant la tourmente, était pour Malescot une pure bagatelle; )i et, peu de temps après son départ, malgré la marée montante et la force prodigieuse du flot, il était près du lieu désigné.
Il s'arréla, se soulenant sur l'eau dans une position verticale, et cherchant à dominer l'espace environnant, pour voir si aucun corps ne se montrait à la surface; mais il ne put rien découvrir. Alors (il tenait à remplir sa tâche en conscience, et n'était pas d'ailleurs sans avoir calculé la différence qui existe entre un écu et trois pièces de six livres), alors il s'avisa d'un expédient ingénieux, analogue à celui pratiqué par les chasseurs lorsque, le gibier tombée les chiens viennent à faire défaut. D'abord, il traça une large circonférence autour du lieu présumé du naufrage, en prenant pour centre un rescif dont la tête sombre faisait tache au milieu de la plaine d'écume; puis, nageant tout autour et rétrécissant graduellement le cercle, il se rapprocha de plus .en plus de l'écueil, sûr que rien ne pouvait lui échapper dans l'espace ainsi exploré. Il fallait être nageur passé-maître, on
en conviendra, pour entreprendre un pareil travail.
Au bout d'une demi-heure de recherche infatigable , nul naufragé, vivant ou mort , ne s'était trouvé sur son passage. Il était alors tout près du rescif, et, pour dernière ressource, il poussa un cri aigu qui dut faire tressaillir dans sa guérite l'honnête douanier.
Au même instant, une forme humaine se dressa sur la pointe du rocher,
— Bon ! se dit Malescot, il y aura dix-huit livres ; et dix-huit livres, ça se laisse gagner tout de même... Ohé! l'autre!
— Ohé ! répondit l'individu debout sur le
rescif. ! LL l1
— Êtes- vous seul?
— Seul.
Ce mot fut prononcé avec fatigue, mais de
celte voix aristocratique, pour ainsi dire, que T. II, 20
n'ont émoussée ni les efforts du travail, ni les brutales clameurs des querelles populaires.
— Un ci-devant, bien sûr ! se dit Malescot • Citoyen, ajouta-t-il tout haut, va falloir jouer des pieds et des mains, si tu sais nager; sinoH; j*ai ma corde et je te remorquerai tout doucement jusqu'à Rotheneuf; tu boiras un coup, mais c'est fameux et ça purge.
•— La mer baisse? fit l'inconnu.
— Il peut élre à présent minuit, not' bourgeois; vers trois heures, ça sera comme vous dites.
L'étranger laissa échapper une exclamation de mécontentement,
— Combien y a-t-il d'ici à la plage ? reprit-il.
— Trois tout petits quarts de lieue , not* maître!
Malescot suivait avec une joie méchante Teffet de ses réponses sur l'inconnu. Lui^l'ex*
calfàt pauvre et méprisé, martyriser à son aise un ci-devant, c'est-à-dire un riche, un noble; quelle aubaine! Après un instant de silence, ce dernier continua d'un air de découragement :
— Je suis trop las, je succomberais à moi-» lié route. Dites-moi, brave homme, le rocher couvre-t-il à marée haute ?
•— Dans une heure, un brick pourrait passer par-dessus sans toucher. Mais que diable faites-vous Jà, vous ? Vous ne savez pas nager, je vois ça. Tenez ma corde, et liez-vous-la autour...
— Comment faire? murmurait rinconnu qui semblait gravement préoccupé.
— Ça le chiffonne, d'aller à Rotheneuf, où il y a im poste, dit Malescot en a parle; tant pis ! ça le regarde ! — Puis il reprit tout haut avec impatience : Ah ça ! descendez-vous, dites donc, sans vous commander? J'aimerais
autant être dans mes draps qu'ici, savez- vous? Allons! à Teau, en double! ou je pars.
Le naufragé qui, comme le lecteur Fa sans doute deviné, n'était autre que le marquis de Saint-Jouan, fit quelques pas en avant, puis s'arrêta encore indécis.
— C'est que mon embarras est grand, brave homme^ dit-il; j'ai là une cassette d'une grande importance et fort lourde, malheureusement. Dans une circonstance ordinaire,une lieue à la nage serait pour moi peu de chose ; je nage comme je n'ai vu personne nager. Mais il y a quatre heures que je suis dans l'eau, chargé de ma cassette ; je suis brisé de fatigue ; voulez-vous m'aider, nous supporterons chacun la moitié de son poids?
— Diable! quatre heures, c'est gentil, dit le calfât frappé surtout de cette circonstance qui avait trait à sa spécialité.Pour ce quevous dites, que vous n'avez jamais rencontré per-
sonne pour nager comme vous, il faudra rayer ça de vos papiers ; car moi, me voilà, Malcscot. Vous avez entendu parler de moi, je parie?
— T En effet, dit le marquis rassemblant ses souvenirs; un honnête homme malheureux et compatissant... Dieu soit loué ! je suis sauvé; vous allez prendre la moitié de la cassette ?
• — Donnez-la-moi tout entière, allez^bourgeois ; s'il y a quatre heures que vous êtes à Feau, vous devez en avoir assez. Donnez-mo ça, et soyez sans inquiétude.
Le marquis réfléchit un instant. Dans son opinion, Malescot était un honnête homme ; mais il ne put se résoudre à livrer ainsi sa fortune entières aux mi^ins d'un inconnu.
— Cette cassette et moi, nous ne nous séparons jamais, dit-il. Acceptez le marché te que je vous le propose; pour votre part de fatigue, vous aurez cinquante louis, une fois à terre»
fr
— Cinquante quoi? Cinquanle louis, dilesvous? Oh ! mais, oh! mais.*. Eo:ibarque ! embarque ! Faut donc qu'il y ait tout l'or du monde dans cette casselte-là î
— Il y îï surtout des papiers de la plus haute importance. Vous acceptez?
— Pardié, dommage! J'accepte et je réponds de vous et de la boîte.
Le marquis, à ces mots, tendit à Malescot un petit coffret de forme cubique, et tous deux commencèrent à nager vigoureusement vers la plage.
iir.
La cassette était lourde, en effet ; mais, malgré son poids, le marquis avançait en silence, sans bruit de respiration forcée, et si vite que le pécheur avait peine à le suivre.
Pour ce dernier,il réfléchissait.
Vous dire quelles séries de mauvaises pensées se succédci'ent dans son esprit, el renouèrent la première idée d'un crime, vague, lointaine et bien viterepoussée d'abord, à l'exécution froidement méditée,et poursuivie ensuite avec un acharnement de béte féroce, serait chose aisce peut-être, uiijis, à coup sûr, inutile autant que fatigaiite. Il n'est personne qui ne puisse saisir renchaînement logique de ces deux idées :I1 y a là près de moi un trésor qui me rendrait heureux et riche pour toute ma vie. Et : Il faut à tout prix que ce trésor soit à moi.
Au bout d'un quart d'heure, Malescot, qui avait insensiblement changé sa route pour prendre une direction presque parallèle à la plage, entendit, plus fréquente et plus oppressée^ la respiration du marquis. Il sentit la cassette lui peser davantage. A cet instant, le crime était résolu déjà. Se plaignant d'une
douleur subite à celui de ses bras qui nageait, il pria son compagnon de changer déplace, afin que, son autre bras nageant à son tour, le membre malade pût se délasser. Le marqujs ne conçut aucun soupçon, et consentit volontiers à un arrangement qui devait le soulager lui-même, Malescot, tenant toujours la cassette, passa devant, et, au moment où ses pieds se trouvaient à la hauteur de la tête de lautre, il lança une sorte de ruade si violente et si adroitement détachée, que son talon, frappant droit au front sa victime, lui fit lâcher prise à l'instant. Pendant que le marquis s'enfonçait sous l'eau, Malescot prit son élan, et s'éloigna de toute sa force dans la direction de terre. Cependant M. de Saint-Jouan n'était qu'étourdi du coup. Il revint bientôt à la çurface, et, l'indignation lui rendant une partie de ses forces, il se mit à la poursuite du Éugitif. L'orage grondait alors avec force, et la lueur
des éclairs lui nionlrail Malcscot fuyant dans le lointain. Mais, chaque fois que la foudre illuminaitlamer,ilvoyaitdiiïiinuerladistance, et ses efforts redoublèrent à mesure qu'augmentait son espoir d'atteindre le spoliateur.
Celui-ci nageait en désespéré. H se retournait de temps à autre, et voyait avec rage les progrès de son adversaire. I^a cassette retardait sa marche. S'il était atteint, elle le priverait de tout moyen de défense; il faudrait l'abandonner ou périr. Or, Malescot en était venu àce point déjà de préférer la mort à la perte de son cher trésor. Son unique espoir était de trouver quelque rocher où il pût déposer un instant son fardeau, tandis qu'il ferait volte-face et dépêcherait l'ancien possesseur. Mais ce dernier avançait toujours ; il était à peine éloigné maintenant d'une cinquantaine de brasses , et le rescif le plus proche était à plus de deux cents. Malescot î'attei-
— olO —
gnit cependant lorsqu'il était temps encore, en fit le tour avec rapidité, et disparut une seconde derrière ; puis son adversaire étonné le vit revenir de lui-même à sa rencontre.
En quatre ou cinq brasses chacun, ils furent en présence. Alors s'engagea unelutte inouie, uue lutte comme personne n'en a pu voir ni raconter. La tempête, au plus fort de sa violence, rugit autour de ces deuxhommes;points misérables et perceptibles à peine dans l'immensité de l'espace, insectes fragiles que la destruction presse de toutes parts, que chaque vague soulève et peut clouer morts à la dent de quelque rescif. Et ces deux hommes pourtant, insoucieux de la scène terrible qui se déploie sous leurs regards, sourds à la voix du tonnerre qui gronde, insensibles au choc des grandes lames brisant incessamment sur leurs têtes, ces deux hommes se cherchent, non pas pour unir leurs faibles efforts contre
leur puissant adversaire, mais pour attenter mutuellement à leur vie ^ choisissant ainsi rOcéan déchaîné, la nature entière bouleversée jusque dans ses fondements, pour arène et pour témoin d'un combat impie et sans miséricorde.
Le marquis n'avait pu voir Malescot déposée la cassette ; aussi croyait-il, en l'attaquant, n'avoir affaire qu'à un seul de ses bras. Dès qu'il fut à portée, il fit un bond hors de l'eau , voulant retomber les mains jointes et serrées sur les reins du pécheur. Celui-ci le vit venir, et, au moment où le marquis fondait sur lut de tout le poids de son corps, il l'évita par un plongeon subit,le saisit à la gorge, et s'efforça de l'étrangler sous Peau. Un mouvement con< vulsif et désespéré l'empêcha de réussir, et tous deux revinrent haletants à la surface. Une fois Saint-Jouan surf ses gardes , la lutte devenait plus égale. Si Malescot était
plus robuste et moins épuisé, l'autre était inconteslabiement meilleur nageur.Tournant autour de son ennemi avec une prestesse incroyable, il pouvait le harceler par devant, par derrière, sur Tun et l'autre flanc, tout cela dans la même seconde, pour ainsi dire. Déjà Malescot avait reçut un grand nombre de coups, plus adroitement portés que vigoureux, il est vrai, mais qui n'avaient pas laissé de l'étourdir. 11 se sentait faiblir, et voyait avec désespoir la vie et sa riche proie lui échapper en même temps.
Il n'en devait pas être ainsi. Au moment où déjà le vertige s'emparait de lui, son doigt rencontra par hasard le câble qu'il avait roulé autour de ses reins. Son parti fut pris aussitôt, La corde de sauvetage allait devenir l'instru"* ment d'un assassinat. Rassemblant tout ce qui lui restait de forces, il plongea, mit la corde en trois doubles, et fit au bout un noeud grOg
et fortement serré; ensuite il revint à la surface, et attendit sans bouger une nouvelle at*« taque de son adversaire. Celui-ci, croyant cette fois en finir, vint sur lui et se précipita impétueusement. Malescot frappa. Lechanvre mouillé avait acquis une pesanteur et une dureté considérables -, le marquis resta sans mouvement pendant quelques secondes. A ce moment suprême, un éclair déchira la nue ; l'assassin et sa victime purent se reconnaître en face. Puis Malescot , poussant un cri de triomphe sauvage , biandit de nouveau sa massue de corde etasséna un second coup. Le malheureux Saint-Jouan disparut sous les flots.
— Cest tout de même, dit le calfât en reprenant haleine, ça faisait un fier nageur!
Et, sans perdre une minute, il fit route vers le rescif dépositaire de son trésor. Arrivé sur la plage, il enlerra la casselte dans le sable, et
regagna le point de départ. Le douanier l'attendait religieusement.
•— Eh bien, Malescot? dit-il. Tout seul?
— Un homme ne peut sauver ceux qui sont déjà morts. Je n'ai trouvé personne, citoyen Soleil.
~ Les pauvres malheureux!... Bonsoir, mon garçon. Nous avons fait ce que nous avons pu.
— Pour ça, bien sûr, citoyen Soleil... Bonne nuit.
Avant le jour, Malescot disparut, abandonnant sa femme et son enfant. Depuis lors, on n'entendit plus parler de lui à Saint-Malo.
Nous sommes à Londres, dans un somptueux hôtel de Pall-Mall. Dix ans se sont écoulés. A demi couché sur un confortable divan^ un gros homme, à la figure commune et brutalement caractérisée, fume sa pipe courte, noirciepar un longusage, véritable pipe decoc- T. II. 21
kncy ou de calfal, auprès d'un vaste bol de grog. Cet homme porte une robe do chambre d'une finesse extrême ; ses larges pieds, chaussés de babouches dignes d'un sultan des contes arabes, reposent sans façon sur la tablette sculptée d'une élégante cheminée de marbre blanc. Tout, dans la salle où nous le voyons, respire le luxe et Fopulence. Aussi cet homme, mal-* gré sa pipe et son trivial visage, est-il un grand seigneur» C'est un émigré français,' M. le marquis de Saint-Jouan, dernier rejeton d'une famille puissante, et qui s'allia souvent jadis au sang ducal de Bretagne. M. le marquis a quitté la France au commencement de la terreur ; mais, au rebours de ses confrères, qui n*ont mis dans leur valise de voyage qu'une perruque de rechange et quelques parchemins, il a transformé dès le principe les propriclés de ses pères, châteaux, forêts, prairies, en louis d'or ci en traites sur Londres.
Sa fortune est, clit-on, incalculable. Il pourrait acheter un quartier de la ville avec une année de son revenu.
Après sa conversation avec le douanier^ Malescot (le lecteur Ta deviné sous celte magnificence) avait déterré la cassette, et, sans même entrer dans sa cabane, il sY'tait caché dans les rochers pour attendre le jour. Alors,' il avait visité son trésor. Le coffre renfermait un sauf-conduit et tous les papiers nécessaires pour établir que le porteur était bien le marquis de Saint-Jouan, une somme énorme en ti^aites sur diverses maisons de Londres, et de Toraufond. Malescot,à celte vue, pensa devenir fou. Il resta tout le jour la bouche béante et comme fasciné. Sa main frémissait au contact de l'or ; il comptait, il jouait, il pleurait ; il arrangeait en piles les pièces de vingtquatre francs, et formait toutes sortes de dessins fantasques ou symétriques j puis ^
faisant ruissoler ses louis au fond du cofTrc, il plongeait ses bras dans l'or avec délire. Pas un remords du crime, pas un regret, à peine un souvenir ; seulement son système nerveux, violemment ébranlé, lui faisait ouïr parfois des bruits menaçants et étranges ; alors il soulevait à regret son regard, et, couvrant de son corps la cassette, il se demandait quelle force humaine pourrait désormais l'en séparer.
A la nuit tombante, sa fièvre se calma. L'idée lui vint de fuir. Il fut droit à une de ces retraites à lui connues, où se cachaient les contrebandiers. Le marché fut bientôt conclu. Malescot avait entortillé la cassette dans les lambeaux de son paletot de calfàt. Il proposa de gagner son passage^ c'est-à-dire de travailler commemanoeuvrependanlla traversée. A Southamplon, tout faillit se découvrir ; mais, ce pas franchi, Malescotn^avaitplus rien à craindre. Aussi changea-t-il subitement de ton et
de inanièics. Toute ia ville fut mise ù cuulribulion pour monter lu maison de M. le marquis. Au bout iVun mois, il prit la roule de Londres avec un train de prince, lui qui était entre à Soulhampton couvert de haillons misérables et sa cassette sous le bras. Mais cette cassette était le coffre magique des contes de fées : elle renfermait noblesse et fortune.
A Londres, il escompta ses traites, et se trouva riche de plusieurs millions.
Alors il se laissa doucement glisser sur la pente de sa vie nouvelle. Son premier et son plus fort vertige passé, Foriginalité burlesque inséparable d'une aussi brusque métamorphose une fois dissipée, il fut à peine plus ridicule et moins vulgaire que le commun des notabilités enrichies. Il fut à Londres ce que, au temps actuel, il eût été à Paris. Il tint table, écrasa le public de son luxe lourd et fastueux, moissonna les fleurs quasi-nouvelles
(les ihéâdcs à la mode, fit courir à Ncw-Markct, et jouant un jeu d'enfer dans les Iripols clandestins ou tolére's. Forcé d^abord de fréquenter ses pairs, aucun d'eux ne soupçonna son imposture. Tout le monde est plus ou moins porté à confondre la franchise avec la brusquerie, oubliant que cette dernière n'est bien souvent qu"*un masque facile revêtu par le mensonge. Un imposteur, par cela même qu'il joue un rôle, doit être nécessairement un comédien habile et rusé. Soyez rustique et insolent, le commun des hommes vous croira quand même. Malescot, pourvu outre mesure de ce côté, n'avait donc rien à craindre; mais, si faible et si large que fût Tétiquette durant rémigration^ c'en était trop encore pour le calfât. La simple politesse le gênait: il se croyait mystifié quand on le saluait d'une certaine manière. Aussi s'entoura-t-il bientôt par instinct d'un cercle do prétendus émigrés,
gens tie peu, qui regrettaient en paroles une haute position perdue, et singeaient, par spéculation, le dévouement fidèle et malheureux. Il y avait foule de ces messieurs à Londres dans ce temps-là. Tandis que les véritables proscrits travaillaient de leurs mains avec courage, leurs Sosies, prétextant une éducation et une santé beaucoup trop susceptibles, se faisaient les parasites de quelque riche gentleman. Malescot les dominait de toute son opulence, et se trouvait à Taise au milieu d'eux.
En outre, pour occuper son oisiveté, il s'était fait membre d'un grand nombre de sociétés de tempérance, de bienfaisance, etc., et d'une infinité de clubs. On était alors au commencement de l'empire, et la mythologie, à la mode en France, passant le détroit malgré le blocus continental, était venue infliger ses noms prétentieux à tous ces divers clubs. Les
jocke}S s'appelaient centaures, les nageurs j)hoqucs,les buveurssilènes.Malescot était un assez médiocre centaure ; mais il était silène passable, et sans contredit le roi des phoques. Au premier de ces clubs, on se moquait delui; on le regardait comme une inépuisable mine de gageures absurdes et perdues d'avance. Abusant de sa complète ignorance en matière declievaux, on lui faisait acheter à prix d'or des haridelles hors d'âge, qu'il inscrivait bravement pour les courses, et sur lesquels il perdait ses beaux billets de banque avec im sang-froid presque gentlemanesque.
Au club des nageurs, il en était tout autrement.Avec ses talents extraordinaires et l'avidité que nous lui connaissons, il gageait sans ^relâche et ne pf;rdait jamais. A la fin de l'année, il s'établissait une sorte de balance entre les deux clubs. Les phoques lui rendaient ce que lui prenaient les centaures.
Au moment où nous le remettons sous les yeux du lecteur, il venait de perdre au club des centaures des paris ruineux. D'un autre côté, [rien à faire au club des amphibies : la matière semblait épuisée. Il était donc de fort mauvaise humeur,réfléchissant qu'il perdait sans cesse d'une part et ne gagnait plus de l'autre, lorsque son valet de chambre , entr'ouvrant discrètement la porte , annonça M. Smithson.
M. Smithson portait, sur un corps démesurément haut, un cou long, mince et osseux, au bout duquel oscillait une de ces têtes britanniques dont nos caricaturistes ont si bien popularisé le type. C'était le compagnon le plus assidu du marquis. Comme ce dernier, il faisait au club des tours de force très estimables, mais sans aucune arrière-pensée de rivalité. Au contraire^ prenant bénévolement la seconde place, il se mettait dans toutes les
gageures (lu marquis, et nul ne parlait avec plus d'onclion de ses prouesses. On ne connaissait pas à M. Smithson de moyens d'existence bien précis; mais il était convenablementvétUjSepassaitvolontiers ses fantaisies même les plus coûteuses, et payait ses dettes du club avec une rare exactitude. Le reste importait assez peu.
Il entra, fit le salut de l'amphibie, et présenta gravement le doigt. Ensuite une conversation intéressante par elle-même, mais bien plus encore par les événements majeurs dont elle fut la source, s'engagea entre les deux amis.
— Ici, Pitt! dit M. Smithson. Saluez, mon garçon.
Pitt était un fort vilain épagneul. Il s*approcha tortueusement, s'accroupit et leva la patte,
— Bien, Pitll bien, mon garçon !
Et M. Smithson passait la main sur la léle de Tépagneul, avec une affection toute paternelle. Puis^ il alluma un cigare et ajouta en s'adressant au marquis :
— Rien de nouveau?
— Rien.
— Rien ! Ah ça ! mais vous vous perdez ! Diable, voilà plus de deux mois que vous n'avez rien fait. A quoi pensez vous-donc? Je ne vous cache pas, que moi, je serais bien aise de gagner un millier de livres. Ce drôle d'Irlandais qui donne des leçons de natation à Pitt, me prend une guinée par cachet d'une heure , et comme Pitt étudie six heures tous les jours, cela fait par mois plus de 3oolivres.C'est cher, mais aussi le chien est étonnant. L'avez-vous vu? Ici, Pitt! Il vous détache une coupe maintenant presque aussi bien que vous. Oui, c'est fort agréable. Réellementjj'aurai besoin... Fcrons-îious quelque chosi3 ces jours-ci?
M. le marquis clo Saint-Jouan liiuna lentement une bouffée de tabac, et dit :
— • Tout ca ni^ennuic, S.nilhson. Tout ca m'ennuie, voyez-vous! H n'y a plus rien à faire. Que parier maintenant?
— ]N'est-ce que cela? C'est une idée qui vous manque ? Eh! j'en ai, moi ! Que ne parliez-vous?
— Peuli î fit le marquis d'un air d'incrédule supériorité.
— Il n'y a pas depeuhl j'ai une idée. Vous êtes un fier nageur; mais peuh! ne signifie rien du tout.
Le marquis ne répondit pas cette fois, ayant pour principe de se disputer à l'occasion, mais de ne jamais discuter. M. Smithson continua d'un ton piqué :
— Oui, vous êtes... A bas^ Pitt!... Vous êtes un fier nageur ; mais vous n'êtes pas fort sur les idées; non. Tenez, pourquoi ne pariez-
vous pas (le traverser la Tamise avec un poids altaclic au corps? Ce n'est pas malin, mais il fallait le trouver; qu'en dites-vous?
A celte idée si simple et si féconde à la fois, M. de Saint- Jouan lança sa pipe par la fenêtre à travers un carreau, et se leva d'un saut. Il voyait là, en effet, toute une série de nouveaux succès, un avenir entier de gageures gagnées. La première exaltation passée, les deux amphibies tinrent un conseil sérieux sur les moyens d'uliliser au plus vite l'idée de ce subtil M. Smilhson. Il fut convenu que, dès le lendemain, au club, le marquis proposerait négligemment une gageure modique ; M. Smithson se chargeait de la faire ensuite monter convenablement.
— A propos, quel poids porterez-vous?
demanda ce dernier en faisant signe à Pitt de se préparer à sortir ; il me semble que quinze à dix -huit livres...
I— Pcuh!
— Vingt livres au plus, croyez-moi.
Mais le marquis haussa les épaules, et jura qu^il aurait honte de proposer moins de cinquante livres.
Là dessus, Pilt et M. Smilhson prirent
congé.
A quelques jours de là, clans un de ces ignobles taudis qui peuplent le quartier de la Tour, un homme et deux femmes étaient attablc's autour d'un plat de pommes de terre cuites à l'eau, et semblaient faire avidement honneur
à ce misérable repas. L^unc des femmes était jeune encore, mais minée par la maladie ou le chagrin; Tautre, sa fille sans doute, était dans tout l'éclat d'une jeunesse éblouissante de beauté;
L'homme pouvait avoir trente ans ; sous ses habits grossiers , on devinait une nature mâle en même temps que délicate et élevée. Tandis que ses deux compagnes mangeaient sans trop de dégoût, lui, après quelques bouchées, repoussa son assiette et tomba dans une profonde rêverie.
i — Edouard, dit la jeune femme avec une tendresse tempérée par une sorte de crainte respectueuse, vous n'avez pajs appétit, ce matin ?
Edouard se leva brusquement , et arpenta la chambre à grands pas. Les deux femmes échangèrent un regard. *
— Encore vos tristes idées, je gage, mon-
sieur Étloiiard, dit la plus âg#e. Pour l'amour de Dieu! prenez courage; ne savez-vous pas que nous sommes tristes aussi, dès que vous ^ êtes affligé?
Le jeune homme passa la main sur son front, comme pour chasser la pensée qui l'obsédait, et, s'approchant des deux femmes, il prit leurs mains qu'il serra dans les siennes avec une émotion singulière.
— Oh ! je sais que vous êtes bonnes, dit-il; je sais ce que je vous dois, à vous, ma mère, qui avez accueilli autrefois le pauvre naufragé, à vous qui, si grande que fût voire misère, avez partagé avec lui votre dernier morceau de pain. Je vous remercie... Je vous remercie, vous aussi, Marie, qui avez donné à l'inconnu tout ce que vous aviez en ce monde, votre main et votre cœur. Je vous remercie toutes deux, car vous m'avez suivi sur la terre étrangère ! . . .
T. Il, 22
— Edouard ! iiitci rompit Marie d'un ton de reproche, ne parlez pas ainsi : nous avons fait notre devoir.
— Non! oh! non! vous avez fait plus.,. J'ai besoin de me rappeler vos bienfaits, car il est un autre souvenir.,,;'
^— Quoi? dit avidement Marie.
Edouard allait parler peut-être , mais celte question inopportune le rendit à lui-même, et il reprit sévèrement :
— Rien I je vous avais défendu de m'interr» roger, Marie! Il est des choses que vous devei ignorer à jamais, •
La jeune femme baissa la tête en silence; et une larme sillonna la mate blancheur de sa joue.
On frappa rudement à la porte.
— Qui donc se permet ?.\. dit Edouard d'un ton de hauteur qui faisait un étrange contraste avec ses misérables vêtements.
— Uo —
Yvonne, la plus âgée des deax femmes, se leva doucement et s'en fut ouvrir.
Un petit homme sec et tellement courbé que son torse faisait angle droit avec ses jam-^ bes cagneuses ^et décharnées , se glissa dans l'appartement, suivi d'un grand gaillard en costume d'ouvrier.
-— Bonjour ! bonjour ! dit-il en entrant; et son œil perçant fit, avec une rapidité magi^ que, l'inventaire du mobilier de la chambre,
— Qu'ya-t-il? demanda Edouard,
— Pas grand' chose, dit avec une grimace le petit vieillard, répondant plutôt au désap-^ pointement soulevé en lui par Taspect du mobilier qu'à la question du jeune homme ; pas grand'chose, en vérité ! Puis il ajouta, en produisant un bruit de crécel'e, c'était sa manière de sourire : Monsieur ne se souvient plus de moi, je vois cela ; c'est tout simple, locataires et propriétaires se voient au jour
(lu paiement , cl, comme monsieur ne paie jamais...
— Déjà le terme ! interrompit Edouard avec une surprise non jouée.
— Déjà! Oui, déjà'. Le troisième terme, s'il vous plaît ! entendez-vous ?
Edouard restait affaisse sous le poids de sa misère. Pendant ce temps, Yvonne et Marie hasardaient quelques mois de prière; mais le jeune homme les interrompit :
— Cela suffit, monsieur ! dit-il.
— Eh! eh! Entends-tu, John? dit le propriétaire souriant à son acolyte resté jusqu'alors immobile près delà porte. Il dit que cela suffit.
— Il l'a dit, votre honneur, répondit John.
— Que dis- tu de cela, toi, John ?
John regarda attentivement master Schupp, c'était le nom du propriétaire , comme s'il eût cherché à lire sa réponse sur la physionomie
— oio —
fossile du vieillartl ; mais les mille et une rides qui: s'enchevêtraient sur cet antique visage d'usurier formaient un grimoire illisible sans doute. Lecockney garda le silence.
— Eh bien?... C'est plaisant, n'est-ce pas ?
— Oh!... plaisant, votre honneur! hurla John qui éclata sur-le-champ comme si M. Schupp avait poussé un ressort dans son larynx, plaisant ! ha ! ha ! ha ! ha !
— Sortez, monsieur ! dit Edouard irrité.
— A merveille! Et mon argent, s'il vous plaît ?
— Demain, vous l'aurez.
— Demain?... Entends-tu, John ? Il a dit demain,.. Il avait dit demain la dernière fois...
— Il l'avait dit, votre honneur.
Le jeune homme se contenait avec peine ; mais, faisant sur lui-même un violent effort, il dit : ^
— Voulez-vous attendre jusqu'à demain ?
Ces mots furent prononcés avec un accent
d'impalienle provocation qui fit réfléchir le vieillard j il mesura d'un coup d'œilles épaules d'Edouard et celles de son acolyte.
— - Soit, dit-il après cet examen, je me laisse attendrir encore... Mais , demain sans faute, entendez-vous? ou bien...
— Assez, pour Dieu ! assez!...
— Ou bien le constable se mêlera de l'affaire.
M. Scliupp prononça ces derniers mots sur le seuil, et, sans en attendre l'effet, il referma prudemment la porte derrière lui.
Quand il fut parti, la mère et la fille interrogèrent du regard leur compagnon, qui continuait silencieusement sa promenade.
— Et... comment ferez- vous? dit enfin la mère, à voix basse, avec hésitation.
— Je ne sais j mais il faut que cet homme soit payé.
A ces mots, il saisit brusquement son chapeau et sortit de la chambre, tandis que les deux femmes tombaient dans les bras l'une de Taulre.
— Que Dieu ait pitié de nous ! dit Marie, et qu'il ne lui inspire pas de mauvaises pensées.
Edouard erra quelque temps au hasard dans les rues tortueuses du quartier de la Tour. Une confusion extraordinaire régnait dans ses idées. Cette scène l'avait bouleversé. Il était pauvre depuis des années, mais il avait été riche autrefois ; et d'ailleurs jamais [la misère ne s'était montrée à lui sous une face aussi accablante. Il marchait la tête basse , en prononçant des mots sans suite,
— J'irai en France, disait-il, j'irai demander asile à mes parents, à mes anciens amis...
Ilélas! aie rcconnaîlront-iis?,.. Je serai repoussé... Sans titre, sans argent.. Ils m'appelleront un imposteur!... Oliî cet homme î cet homme ! Dieu nel'enverra-t-il jamais sur mon passage!... ne pourrai-je jamais...? Oh! je suis fou... cetîe pauvre Marie, si bonne, si dévouée!..,. C'est impossible!
Insensiblement , et tout en s'attirant les malédictions des passants qu'il heurtait sur îe trottoir, Edouard parvint à la Tamise. Il y avait là affluence de curieux, attirés sans doute par Taltente d'un spectacle extraordinaire. Tout près du bord on voyait un groupe considérable que venaient à chaque instant grossir de nouveaux arrivants. Au milieu, un homme d'un embonpoint respectable, vêtu seulement d'un caleçon et d'un petit gilet de tricot, allumait de l'amadou à l'aide d'un briquet. On s'agitait autour, on se pressait pour lui du e un mol ; tout le monde semblait avoir
affaire à lui. Cet homiiie elce groupe n'élaicnt autres que M. le marquis de Saint-Jouan, sur le point de traverser la Tamise avec un poids de cinquante livres aux reins, et les phoques, spectateurs intéressés de ce haut fait. Les-pa-» ris engagés étaient énormes , et tenus par MM. Smithson et de Saint-Jouan d'un côté, contre tout le reste du club de l'autre.
Edouard, dans sa préoccupation, avait per-» ce le groupe sans s'en douter. Son œil rencontra une fois par hasard l'œil du marquis, et il tressaillit de la tête aux pieds.
Cependant les pourparlers cessèrent; le groupe s'ébranla et descendit la berge : M. de Saint-Jouan avait allumé sa pipe. Alors, calme comme Napoléon la veille d'une bataille, il ceignit le poids et se mit à l'eau d'un visage impassible. Mais il n'était pas dans ses bons jours , ou bien il avait trop présumé de ses
forces, car , au bout de quelques brasses, il disparut pour ne plus se remontrer.
Edouard, depuis que son regard était tombé sur le marquis, avait suivi tous ses mouvements d'un œil avide. N'eût été la différence de leurs situations apparentes, on aurait dit qu'il retrouvait dans le noble émigré une ancienne connaissance. Avant que personne se fût mis en devoir de secourir ce dernier , le jeune homme était déjà dans le fleuve. Deux minutes après, il ramenait au bord le malheureux marquis, après avoir adroitement coupé sous l'eau le lien qui le retenait au fond. Le club entier fut étonné. Plusieurs lions d'eau même, émerveillés de l'aplomb de sa coupe et de la tête méritante qu'il avait piquée en plongeant vers le marquis, passèrent par dessus la simplicité grande de son costume et furent jusqu'à lui présenter le doigt.
Edouard ne prenait pas garde à ces marques d'approbation. Il semblait domine par une idée fixe, et ne voulut point quitter d'un pas M. le marquis, que ses gens transportaient à son équipage. Dès que ce dernier fut monté, il s'établit résolument en face du maître, et cria lui-même : A l'hôtel! Une fois arrivé, il escorta le marquis dans son appartement, le fit coucher, et s'installa auprès du lit comme s'il eût été de la maison.
M. de Saint-Jouan fut longtemps avant de reprendre ses sens. Il avait fait, sous l'eau, des efforts inouis pour se débarrasser de ce malheureux poids. Après une grande demiheure de soins empresses, il ouvrit enfin les yeux, et sa première parole fut une énergique malédiction sur lui-même et sur le trop inventif M. Smilhson. Ensuite^ il demanda sa pipe.
Après une douzaine de bouffées qui le re-
inircnl complùlciiicnt, il b\iper<;ut d'o la présence d'Edouard.
— Que diable voulez-vous, vous? dit-il brusquement.
— Je désirais vous voir complètement remis, monsieur, répondit le jeune homme dont une émotion indéfinissable faisait trembler la voix.
^— Et pourquoi diable désirez-vous voir ça?
— J'ai été assez heureux pour vous sauver d'un danger, monsieur, et...
— Ah! c'est vous?... Merci!... Je n'aurais jamais cru que cinquante livres... mais ça ne vous regarde pas.
Puis, remarquant l'extérieur misérable. de son sauveur, il ajouta :
— Maintenant^ je vais sommeiller, mon cher, mais revenez demain... ou plus tard; je ferai quelque chose pour vous.
Cela dit, il se retourna entre ses draps et s'endormit profondément.
— Le nom de votre maître? dit alors Edouard en s'adressant à un valet avec hauteur.
— M. le marquis de Saint-Jouan.
— Quoi! le nom aussi!.., le titre aiissil murmura le jeune homme en se dirigeant vers la porte.
Les valets le crurent fou, (fautant mieux qu'avant de sortir il se retourna et fit au marquis endormi un signe de menace et de colère.
Ce soir-là , Edouard regagna sa retraite » agité d'une \éritable fièvre. Il y avait en lui joie et remords. On eût dit, à voir les diverses impressions qui se reflétaient sur son visage que, ravi d'avoir atteint un but long-
temps désire, il s'effrayait maintenant et n'osait y porter la main. La vue d'Yvonne et de Marie, ces deux femmes qui lui avaient dévoué leurs existences, semblait exciter en lui une sensation pénible. Il passa une nuit pleine de rêves joyeux et terxibles. Une fois, il se vit rentrer triomphant au château de ses pères ; mais, une autre fois, il se réveilla en sursaut, haletant et couvert de sueur. Une voix lugubre avait murmuré à son oreille le nom de parricide...
Le lendemain, M. Schupp fut fidèle au rendez-vous. Les événements de la veille l'avaient complètement chassé du souvenir d'Edouard. A son aspect, la promesse qu'il avait faite et Timpossibilité où il était de la tenir lui revinrent à la fois,
— Monsieur, dit-il, je me suis engagé à la légère...
~ Ahl...
— Je n'ai pas d'argent.
M. Schupp, à ce mot, reprit toute son insolence, ets'aclressant à son coadjuteur John, qui s'était assis sans fliçon sur la table :
— Je le savais... Je l'avais dit! Pas d'argent!... L'avais-je dit, John?
— Oh! vous l'aviez dit, votre honneur.
— Ecoutez, leprit Edouard, je suis positivement sûr d'en avoir sous peu...
— Sous peu? répéta ironiquement le vieillard.
— Dans huit jours, avant peut-être...
— Et vous avez cru que je me paierais de toutes ces balivernes? Il me faut de l'argent, monsieur!
— Mais je n'en ai pas.
— Tant pis! Alors il faut déguerpir... Vos meubles, qui resteront, seront vendus...
— Ah ! vous ne ferez pas cela î...
— John !... 11 dit que je ne ferai pas cela. T. II. - 25
— Eli! laissonslà John, s'il vous plaît, monsieur, dit Edouard en reprenant le ton hautain qui lui était naturel. Je vous dois neuf guinées; chassez-nous; vous retirerez bien cinq Uvres de tout le mobilier.
M. Schupp regarda John, qui haussa les épaules en signe dejriste approbation.
— Au heu de cela, continua le jeune hommC; je vous propose de vous payer le tout dans huit jours, plus une prime honnête pour chaque jour de retard.
Le vieillard se prit à réfléchir. Yvonne et Marie ne comprenaient rien à l'assurance d'Edouard.
— Et quelle prime donnerez-vous? dit M. Schupp avec hésitation.
— Une livre par jour,
<— Une livre! grand Dieu! répétèrent en» semble les deux femmes.
— Une livre! dit à son tour le propriétaire.
C'est bien peu... bien peu, en vérité !... Si vous parliez d'une guinée... à la rigueur...
— Une guinée, soit ! dit Edouard.
M. Schupp regretta amèrement de n'avoir pas demandé davantage ; mais, malgré son impudence^ il n'osa revenir. John portait toujours dans les vastes poches de sa houppelande du papier, des plumes et une écritoire» M. Schupp fit signer à Edouard une espèce de traité, et sortit en promettant de revenir sous peu.
Après son départ, les deux femmes pressèrent vainement Edouard.
— Leur situation allait changer. Il allait retrouver l'aisance, sinon la fortune. Du reste, toute question serait superflue; il n'était pas en son pouvoir de répondre.
Cependant le marquis se rétablit. Sans avoir pour son sauveur une reconnaissance bien positive, il le vit avec plaisir. C'était tout ce
qu'il fallait au jeune bomme.. Son immense supériorité morale fit le reste. Il flatta les goûts et les rancunes de l'ex-calfât, il sut l'amuser et le distraire.M.Lancel ( Edouard crut devoir prendre ce nom ) fut attendu avec impatience. Au bout d'un mois, le marquis et lui étaient inséparables. Alors M. Lancel, qui avait à titre de prêt repoussé jusqu'alors toute idée de récompense, voulut bien recevoir une somme considérable.
M. Scliupp fut payé, Yvonne et Marie furent installées dans un appartement convenable ; mais Edouard, prétextant toujours une nécessité mystérieuse, leur déclara qu'il ne pouvait plus être leur commensal, du moins pendant un certain temps. Yvonne voulut user de son autorité de mère, Marie pleura, tout fut inutile. Edouard persista.
Gomme on le pense bien, M. Lancel, présenté par le marquis^ fut admis tout d'une
voix au club (les nageurs. Au lieu cie payer sa bienvenue, iLgngna tout d'abord et d'emblée les gageures qu'on hii imposa pour épreuves. Ses prouesses furent si grandes que les amphibies se trouvèrent sérieusement partagés. On ne savait plus dans le club lequel du marquis ou de M. Lancel méritait la couronne de glayeuls du roi des phoques. Cette rivalité offusqua violemment M. de Saint-Jouan. Ce fut le premier levain de discorde entre les deux amis, mais M. Lancel avait dès longtemps acquitté sa dette et semblait maintenant se soucier fort peu du refroidissement de son ancien protecteur.
Bien plus, il commença lui-même les hostilités. Jusque-là, par une espèce d'accord tacite, ils n'avaient jamais parié l'un contre Taulre. M. Lancel proposa, en guise d'escarmouche, une gageure insignifiante 5 le marquis riposta par un défi qui devait écraser d'un coup son
rival. Le jeune homme fut vainqueur, et, depuis ce jour, une haine, jalouse cVun côté, cahue el persistante de l'autre, haine qu'ils ne prirent même pas la peine de dissimuler, s'établit entre eux. Ce fut un combat à outrance. Les gageures se succédaient avec une rapidité effrayante, et, comme la chance restait obstinément du même côté, avant l'année révolue, M. Lancel se trouva millionnaire, tandis que le marquis était réduit à quelque centaine de mille francs. C'est là une aventure assez commune et qui embellit neuf existences de joueurs sur dix; mais ce revirement subit et complet de fortune empruntait une sorte d'étrangeté au hasard qui avait réuni ces deux hommes, et M. Smithson, le phoque ingénieux qui se piquait de rencontrer de temps à autre des mots spirituels autant que profonds, répétait volontiers :
— Si lu Tamise nourrissait beaucoup de
poissons comme celui qu'avait trouvé ce diable de Lancel , ce serait un fier métier que celui de pêcheur, hein ?
Edouard ne visitait ses deux compagnes qu'à de rares intervalles; leur vue semblait lui devenir de plus en plus pénible. L'affection' maternelle d'Yvonne, Tamour profond et dévoué de Marie lui étaient comme un reproche. Toutes deux gémissaient de ce changement inexplicable, mais le temps des représentations était passé. Elles pleuraient ensem* ble, les deux pauvres femmes, et ne lui montraient, à lui, que leur tendresse et leur douce résignation.
Quand le jeune homme rentrait seul dans le magnifique appartement où il recevait les nageurs, il passait des heures entières plongé dans de douloureuses rêveries. Son regard se portait alors avec une avidité sauvage sur ses fleurets disposés en sautoir , sur ses pistolets
— oGi —
pendus à la muraille, mais bientôt il secouait la tète avec mépris; puis il courait au club, et dépouillait sans pitié le marquis d'un lambeau de son ancienne opulence.
Pour ce dernier, il était devenu morose et vivait dans un état d'irritation constante qui se changeait en fureur à la moindre contra-» diction. 11 avait abandonné les centaures et renoncé à ses amours de coulisse; sa vie entière se passait au club; mais la cbance était décidément contre lui. Un beau jour, il dut s'avouer qu'un mois encore de cette vie le réduirait à la mendicité. Alors il prit un parti violent : deux cent mille francs lui restaient de toute cette immense fortune que le hasard et le crime lui avaient donnée ; il voulut les risquer d'un seul coup. Mais son adversaire était si favorisé par le sort! les deux cent mille francs suivraient la même route que les millions. Après avoir bien fouillé son cerveau,
il crut avoir trouvé le moyen de dompter la fortune, et résolut de provoquer Lance! à une sorte de combat naval. Il se souvenait que, par une certaine nuit d'orage, auprès de Saint- Malo, une lutte du même genre s'était terminée à son avantage. Ce précédent et la réputation qu'il avait parmi les forts des chantiers, lorsqu'il était calfât, d'être invincible une fois à l'eau, lui donnaient une grande confiance dans le résultat de cette épreuve désespérée.
Dès la première ouverture, le club applaudit avec enthousiasme à cette gageure sans exemple dans les annales des amphibies; mais le plus ravi de tous, sans auc un doute, ce fut M. Lancel lui-même qui se trouvait provoqué. A la proposition du marquis, le poids qu'il avait sur le coeur disparut comme par magie; son visage, d'ordinaire si calme, prit ime expression triomphante, lorsqu'il accep-
ta le défi, et , quand il sabit la main de son adversaire, dont les doigts n'étaient ni trop mignons ni trop délicats pourtant, ce dernier ne put retenir une exclamation de souffrance.
VJI.
Le combat étant résolu désormais, il ne s'agissait plus que de trouver un lieu convenable. La lutte était par elle-même trop extraordinaire pour ne pas faire naître l'idée de choisir un cliamp-clos moins commun que
— descelle insipide Tamise dojil chaqiiri ampliibie savait par cœur le cours, comme s'il l'eut creusé de ses propres mains. Dans l'assemblée générale qui se tint à cet effet, plusieurs avis furent ouverts. Un jeune lion d'eau, à l'imagination grandiose et vagabonde , proposa tout d'un coup le fleuve Saint-Laurent et la chute du JNiagara. La motion fut chaudement appuyée, mais la majorité recula devant un voyage ^e cette importance. Un autre parla des côtes de Norvège et du Maèlstroom, comme d'un pays à voir et d'un gouffre bien commode. L'avis aurait passé peut-être, si un frileux n'eût observé que ces latitudes étaient glaciales et fécondes en rhumes de cerveau ; ensuite, un membre eut bien le front d'insinuer que le Commercial Dock, , , mais sa voix fut couverte par des marques bruyantes et unanimes de réprobation; positivement, l'idée était mesquine et commune au dernier
poinl. Enfin, après bieii des tâtonnements et une discussion aussi animée qu'instructive, où plus d'un phoque fit preuve de connaissances géographiques estimables , le club se décida en faveur des côtes de l'Ecosse. M, Smithson, originaire des Westernes, promit de fournir un lieu unique pour cela; on le crut sur parole.
Le départ fut résolu séance tenante. Gomme le club s'était divisé en deux grandes factions de parieurs, dix commissaires furent nommés^ cinq parmi les Saint-Jouan , cinq parmi les Lancel. Quelques jours après, la caravane, au nombre de trente individus, y compris les cuisiniers et Pitt, le chien de M. Smithson, monta en chaise et prit le chemin de l'Ecosse.
Arrivés à Lewis, les amphibies se transportèrent au rivage pour faire l'inspection des lieux. M. Smithson ne les avait pas trompés î
tout était là réuni, chute et gouffre , Ma<*lstroom et Niagara. Entre deux pointes d'une hauteur égale et coupées à pic, la mer se précipitait avec fureur; puis, foulée, battue, tour* mentée, elle s'enfuyait blanche d'écume comme un lutteur vaincu qui recule pour prendre son élan et se précipiter encore. Au fond de l'anse, une rivière, dont le nom barbare nous échappe, débouchait à une hauteur considérable, et tombait avec fracas dans la mer. Les phoques enchantés revinrent souper, ce qu'ils firent très bien comme d'habitude, en devisant de hauts faits aquatiques. Au dessert, ils réglèrent définitivement les conditions du combat fixé au lendemain. A un signal donné, les deux champions devaient se précipiter, se rencontrer dans le courant et se combattre par tous les moyens que leur imagination ou le hasard pourraient leur suggérer ; le vaincu serait celui qui , le premier.
regagnerait le rivage ou, passant les portes de l'anse, se laisserait dériver en pleine mer.
Le lendemain, le jour se leva radieux; la chute, à l'approche des parieurs, présentait un magnifique spectacle; de cette masse d'eau qui tombait impétueusement, s'élevait un brouillard dense et floconneux qui, traversé par les rayons du soleil levant, se tei" gnaitdes couleurs du prisme et figurait, dans son arc immense, comme un diadème resplendissant au dessus des horreurs de l'abîme. Il est permis de croire que nos deux champions firent assez peu d'attention à tout cela; ils mesurèrent de l'œil la hauteur du saut qu'ils allaient faire^ et ne parurent pas faiblir. Le marquis ne pouvait guère reculer, toute sa fortune était engagée. Pour M, Lancel, il semblait poussé par une force mystérieuse et irrésistible j il voyait la chute et le
gouffre d'un œil avide plutôt que craintif, et son regard devenait menaçant à l'aspect de son adversaire.
Lés cinq Lancel, avec leur champion en tête, firent le tour de l'anse et se montrèrent bientôt sur l'autre bord, vis à vis les Saint- Jouan, rangés derrière le marquis. Le bruit delà chute et la distance empêchant de communiquer autrement que par signes, deux commissaires désignés d'avance levèrent en môme temps leurs foulards, et les deux gladiateurs amphibies prirent ensemble leur élan. Quelques secondes après, on les vit re*» paraître à une grande distance.
L'épreuve du saut bravement supportée des deux côtés, les champions se rapprochèrent^ et, après avoir monté le courant d'un commun accord pour conserver quelque marge durant le combat, les hostilités commencèrent.
Ce fut un duel magnifique et tel qu'il devait
être entre les deux phoques les mieux dressés qu'on eût vus de mémoire d'amphibie. Les tètes se succédaient avec une rapidité magique ; les feintes, les passes^ les plongeons allaient leur train sans relâche. La galerie trépignait d'aise ; Pitt et M. Smithson s'étaient déjà plusieurs fois embrassés avec transport ; l'avantage^ du reste, était encore incertain. Tout à coup, au moment le plus brillant du combat, un coup de vent, balayant la chute, étendit le brouillard comme un vaste rideau sur toute la scène, et les spectateurs désappointés virent avec douleur qu'ils ne voyaient plus rien du tout.
Le coup de théâtre fut pour les combattants comme pour la galerie. Lorsque M. de Saint- Jouan vit ce rempart d'écume élevé entre eux et leurs témoins, il proposa du suspendre la lutte. Mais ce n'était pas le compte de Lancel,
qui se prit à rire d'un air moqueur, et de- T. II. 24
manda froidement, comme s'il eût dit la chose la plus simple :
— Est-ce que tu as peur, maintenant, mons Malescot?
Nous n'essaierons pas de peindre la stupéfaction de ce dernier, qui resta sans mouvement, comme si la foudre l'avait frappé. Lancel continua :
— Ce brouillard te gène? Mais il faisait plus noir encore à la pointe de la Varde, et pourtant tu ne t'inquiétais guère de l'obscurité... Te rappelles-tu, Malescot, le beau temps que nous avions cette nuit-là?
L'ex-calfât avait à peine entrevu sa victime ; mais ce nom de Malescot, si bien fait pour raviver ses souvenirs, le frappa comme un trait de lumière, et, pensant tout haut :
— Je ne l'avais donc pas bien tué ! murmura-t-il. . >
—• Peu s'en fallut, en conscience, monsieur
de Saint-Jouan, reprit Lancel , raillant toujours. Vous n'y épargnâtes pas votre peine, il faut vous rendre justice... Mais n'admirezvous pas comme moi le singulier rapport?... L'eau, la solitude, le fracas, l'homme qui vous cherche pour vous combattre; tout y est... sauf une légère différence pourtant. Au lieu de l'enfant brisé par la fatigue, il n'y a ici qu'un homme fort et déterminé... que tu n'assassineras pas cette fois, Malescot, je te le promets!
— Peut-être ! hurla celui-ci en s'élançant pour surprendre son adversaire.
Mais l'autre l'évita, et, se laissant poursuivre comme en se jouant, il continua :
— Je ne pense pas!... Ecoute-moi, Males- . cot, tu m'as volé mon nom, mon or, tu m'as
tout volé ! Et pourtant, ce n'est pas la vengernce ^ueje cherche ici... La vengeance de moi à toi ! fi donc I A quoi bon , d'ailleurs ?
Je t'ai regagné nui fortune, et mon nom m'attend là-bas en France... en France, où on ne sait pas qu'un ignoble calfâtî...
— Mais arrête donc ! inierrompit Malescot. Toi qui me dis que j'ai peur , attends-moi donc, à présent: je (""en défie!
— Patience î écoute encore !... J'ai trouvé sur la terre un ange qui est la fille d'un voleur et d\m assassin ; j^ai fait ma femme de l'ange ; la loi fait de l'assassin mon père, et je m'appelle le marquis de Saint-Jouan ! Il faut que cet homme meure, n'est-ce pas? Il faut q-'il meure de ma main, car les tribunaux me le tueraient à son de trompe. La justice fait-elle autre cliose que de tirer le scandale à cent raille exemplaires? îl faut que sa mort soit couverte d'un voile impénétrable comme ce brouillard qui nous entoure. Il faut, pour son cadavre, une tombe sans fond qui va s'ouvrir pour loi !... car ta fiWe est ma femme.
Un seul mot avait frappé le calFàt : sa fille ! encore ce mot glissa-t il sur son enveloppe épaisse. Sa fille ! c'est à peine si ce nom réveillait en lui un souvenir.
— Tu ne me couipreacls donc pas? continua Lancel en ralentissant sa marche. Tu. es le père de ma femme, et ma femme doit lever le front sans rougir. Je ne me venge pas, je me lave... Mais c'est trop de paroles, n^est-ce pas? Agisi\oi3s niaintenanî... Te souviens-tu de certaine corde, Malescot?... Une arme terrible et dont lu le servis assez bien cette nuit ou je te vis pour la première fois?
En parlant ainsi, Lancel dénouait une corde qui ceignait ses reins sous son gilet de tricot et la brandissait autour de sa tête,
A cette vue Malescot pâlit. Soit qu'il comprît alors seulement Tintention de son adversaire, soit que cette corde lui rendît trop vif le souvenir loni'tempç effacé de son crime, il
sentit son cœur défaillir et tourna le dos à son tour en s'écriant que les armes n'étaient plus égales et qu'il annulait la gageure.
— Il s'agit bien entre nous de gageure, reprit Lancel, dont la voix devenait moins railleuse et plus irritée. Dis, les armes étaientelles égales, quand tu vins en aide aux vents et à la tempête pour achever un pauvre naufragé? Voici la corde nouée comme alors... à ton tour, Malescot !
Et le véritable Saint-Jouan déchargea un coup terrible sur la tête du calfàt, anéanti de frayeur.
-*• Grâce ! monsieur Lancel, grâce I je vous rendrai tout.
Celui-ci haussa les épaules et fit tournoyer son arme.
— Ahl pitié ! pitié 1...
Mais le marquis redoubla ses coups. A mesure qu'il frappait, sa rage semblait 'aller
croissant. Il ne cessa qu'au moment où Maies* cot, devenu un cadavre sanglant, disparaissait sous Técume de la chute.
Alors il regagna les siens.
A toutes leurs questions empressées il répondit :
— Que M. de Saint-Jouan avait noblement soutenu le combat, mais qu'il avait coulé tout à coup à la suite d'un effort violent. Lui, Lancel, supposait qu'un vaisseau s'était rompu dans sa poitrine. C'était un malheur.
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Six semaines environ après ce fnallieur^ les journaux de Paris annonçaient que M. le marquis de Saint-Jouan,de retour en France, avait fait enfin rayer son nom de la liste des émigrés. Le marquis s^était marié à l'étranger et ramenait avec lui safemuieetsubelle-cûère.
Au club (les nageurs, sir John Black, phoque de peu d'importance, tomba par hasard sur ce paragraphe.
— Qui est donc ce Saint-Jouan? dit-il en s'adressant à M. Smithson. M. Smilhson répondit :
— Avez-vous vu quelquefois un chien dressé comme Pitt^ sir John ? Le voilà qui feuillette ce traité de natation, sur ma parole !
voyez! — Pitt s'occupail, en effet, à dévorer la couverture du livre susdit. — J*^ ne le donnerais pas pour cent gumees I Mais vous parliez de Sainl-Jouaii, je croii? Pauvre cher marquis!... une Lien malheureuse gageure ! Et ce Laiiotii qi'on ne voit plus depuisPévènement!... Ici, Piul Le drôle a complètement gâté ce volume ! Ce Lancel ne m'a jamais plu, sir John, et mon opinion est que le brouillard nous cacha d'étranges choses sur la côte de Lewis... Qu'en diles«vous?
— Je ne dis pas non, monsieur Smilhson... Mais savez-vous qui est ce Saint-Jouan?
Sir John lendit le journal à son confrère. Celui-ci lut, réfléchit quelques minutes et dit:
— Ce Lancel était-il marié, que vous sachiez, sir John?
— Attendez donc, je le croirais assez... oui î M. Schupp, mon homme d'affaires, m*a raconté qu'au temps où M. Lancel était pauvre... C'est toute une histoire, figurez-vous. Il
se faisait alors appeler WiUiams... non
Edouard tout court... M. Schupp, dis-je,mon homme d'affaires, m'a raconté qu'il habitait avec deux femmes, la mère et la fille...
— C'est cela ! interrompit M. Smithson, c'est pardieu cela ! Il lui aura volé son nom après l'avoir assassiné... Une gageure! ajoutat-il en se levant. Je parie que cet infâme Lan».
cul se paviiDe à Paris sous le nom de notre malheureux ami.
Le défi ne fut point relevé.
— Pauvre Saint-Jouan ! reprit alors monsieur Smithson avec mélancolie, de son temps une gageure ne tombait jamais à terre.
— Le (ail est qu'il était beau joueur.
— Et quelle diable de coupe, sirJohn ?...
— Oui .. niaisLancel nageait mieux.
— Lan ce l nageait mieux?
— Cest mon avis, monsieur Smitlison.
— Ah! eli bien! cinq cents livres pour
Saint-Jouan, alors !
Ces mois, prononcés d'une voix éclatante,
produisirent sur chaque amphibie l'effet du clairon sur un coursier de batailledevenu cheval de charrue. Le club entier tressaiUit, et, d'instinct, se rangea en deux parts comme au bon temps des Sainl-Jouan et des Lancel ; puis, tous,faisant un retour vers le temps pré-
sent, se regardèrent en silence. Ce fut un moment d^inexprimable tristesse.
— Ils ne sont plus là! sanglota le premier M. Smithson en retombant sur son siège.
\ — Ils ne sont plus là! répétèrent les phoques en choeur.
Alors M. Smithson repoussa son fauteuil d'un geste convulsif. On put voir qu'une solennelle détermination avait germé dans son cerve'>!T. En effet, saisissant son chien par la patte, il s'^avancd au miheu de l'assemblée, se posa et dit avec la gravité convenable :
— Ce furent deux grands phoques ! Paix soit au souvenirde leur coupe • El maintenant qu'ils ne sont plus parmi nous, le temps de
're est passé... Messieurs, il m'est pénible
dire ; mais nos assemblées deviennent
insipides et. .. Soyez heureux, messieurs, Pitt
et moi, nous donnons formellement noire
démission... Saluez, Pitt.
A ces mois, IVL Smitlison quitta la chambre à pas lents.
Cette défection inattendue porta le coup mortel au club. Chaque membre, saisi de découragement,suivit l'exemple de M.Smithson; la mémorableinstilutions*'afFaissa d'elle-même, et le nom de phoque rentra pour longtemps dans le domaine de l'histoire naturelle.