UN TABLEAU DE LESUEUR
Par une pâle et brumeuse matinée d'avril 1655, un homme était couché sur un cadre dans une cellule du couvent des Chartreux de Paris. Il sommeillait; son souffle était lialelant et faible; ses joues amnigjios avaient
celte Iransparencc nacrée que donnent les maladies de langueur à leur dernier période.
Un religieux de Tordre, le visage soigneusement couvert par le capuchon de saint Bruno, était près do lui et priait.
Le malade était Euslache Lesueur. Sous le froc monastique était Marie, qui le soignait ainsi depuis plusieurs mois, et qui, la veille seulement, s^était fait reconnaître de lui.
Eustaclie avait traîné pendant douze ans une vie dépourvue de toute joie. Sa sœur était morte jeune ; ses Crères avaient payé ses bienfaits par rindilTdrencc ou Pingratitude. Quelques honneurs étaient bien venus çà et là embellir sa jeunesse : il avait vaincu Lebrun dans une sorte de joute solennelle ; le cardinal Tavait fait membre de son académie de peinture; sa gloire, douteuse encore en France, brillait de tout son éclat en Italie où
on le regardait comme un digne fils des anciens maîtres ; Le Poussin lui écrivait et le nommait son frère en Raphaël. Mais tout cela ne suffisait point à vaincre sa tristesse. Eustache, nature loyale, âme tendre et née pour l'amour, succombait ieni[ement sous le double poids d*un amour malheureux et d'un remords trop légitime. La Gemma, Marie, tels étaient les fantômes qui obsédaient éternellement ses songes. La première venait toujours à lui parée de tous ses charmes, comme pour augmenter ses regrets; Tautre glissait triste et muette ; Eustache voyait ses larmes, et se frappait la poitrine en demandant pitié. Depuis un an, il s'était retiré au couvent des Chartreux; les bons pères lui donnaient leurs austères consolations ; Jean venait parfois le visiter ; pour ses frères, riches maintenant par son fait, ils semblaient avoir oublié jusqu^ii son existence.
Maria, après la mort de maîlrcVouel, avait longtemps cherche Eusiache. Ce ne fut qu'à force de patience, de précautions et d'innocenls stratagèmes qu^elle parvint enfin près de lui, malgré Pinflexibie règle de saint Bruno.
Maria était belle encore, belle autant que jadis. Sur les contours exquis de son visage, les années semblaienl avoir glissé, comme glisse Teau de la tempête au front de marbre des statues antiques. Seulement, sa souffrance ayant été longue et cruelle, il y avait dans son regard plus de fatigue et moins d'espoir qu'autrefois, moins d'ignorance et plus de résignation.
Tandis qu^'elle priait, agenouillée près du lit, son œil élevé vers le ciel avec ferveur retombait parfois sur Eustache ; alors une immense douleur élrcignait son àme. Ses lèvres ne parlaient plus à Dieu.
Mais bientôt, reprenant Vojaison inlerrom-
pue, elle Jeinancbit pardon d'avoir liéscspérë. Son amour, éprouvé par le temps et Tabsence, s'était transformé sans s'aflaiblir. Ce n'était pas la tendresse impétueuse de Tenfant à demi sauvage, tourmentée d'inquiètes inspirations et de désirs inconnus ; c'était quelque chose comme l'amour d'Eustache : une piété grave et profonde. Et, chez Maria, t;e sentiment si pur s'embellissait encore de celle vertu sublime dont l'asile vrai est au cœur de la femme. Maria ne voulait pas se souvenir du mal qu'Eustache lui avait fait ; elle pardonnait d'avance tout le mal qu'il pourrait lui faire : le bonheur d*Eustache, lût-ce bonheur aux bras d'une autre plus aimée, voilà ce que demandait au ciel son abnégation sans limites.
Un rayon de soleil, perçant à grand' peine
la brume, vint se jouer dons les rares cho- T. II. 18
veux (lu peintre. 11 ouvrit les yeux, et jeta autour de lui un regard languissant.
— Toujours près de moi! dit-il. Ne prendrez-vous point de repos, Maria?
— Je suis forte , dit la jeune fille d'une voix qui démentait ses paroles. Il ne s'agit point de cela... Votre sommeil semblait bienfaisant et tranquille?
— Cest à vous que je le dois, Maria. Depuis bien longtemps, je n'avais point passé une heure sans songer au mal que je fis jadis... Ce fut une honteuse trahison !
— Eustache, dit Maria avec douleur, vous m'aviez donné votre protection, à laquelle je n'avais point de droits; vous me la retirâtes...
— Non, oh! non. Je fus plus coupable que
cela.,.
Il s'interrompit et secoua lentement la tête, comme pour chasser un pénible souvenir.
— Maria, reprit-il après quelques instants,
ne vous semble- t-il pas que le jour est plus morne qu'autrefois, le soleil plus pâle, la lumière moins réjouissante?
Maria se tourna vers la fenêtre. Le soleil avait triomphé de la brume et inondait la cellule de ses rayons,
— Ces matinées d'avril furent de tout temps ainsi, dit-elle en essayant de sourire.
— Je me trompe peut-être , reprit Eustache, — mais tant de signes m'annoncent mon dernier jour! J'ai voulu savoir si mes yeux voyaient encore comme au temps où j'étais nn jeune homme , plein d'espérance et de vigueur. Il y a six mois que je n'ai touché un pinceau, bonne Maria. Je ne sais, il me semble que je suis plus fort aujourd'hui. Je voudrais peindre.
— Oh î maître !.., dit Maria effrayée.
^— Je suis donc bien malade ! demanda Eustache.
li.t coninio Mari;» ne rôpoiulait pas, ('[xiiséo par celle scène de clouleni* :
— Raison de plus! s'écria-t-il, que je tienne encore une fois ma palelte avant de mourir!
En disant ces mots, il essaya de se soulever, mais il ne put. Après quelques efforts, il retomba haletant sur son oreiller. Il fut quelques minutes avant de reprendre la parole. Maria retenait ses larmes et cachait sous un sourire l'expression de son désespoir.
— Maria, dit enfin Lesueur d'une voix faiblissante, je sens que je vais mourir Ne
m'interrompex pas, ma sœur; je le sais... Pendant les quelques heures qui me restent, je veux me confier à vous, à vous qui m'avez toujours aimé... — Je meurs de deux cruelles blessures, Maria : l'une que vous auiicz su guérir, s'il n'eût été bien tard : le remords; l'autre que nul en ce monde, je le crois du moins, jj'nuraii pu cicatriser.
— H Taime tQiijours, murmura Maria.
Eustache n'entendit pas.
— Je la vis une fois, poursuivit-il, se laissant aller à ses souvenirs : j'étais jeune alors; mon pinceau se refusait à tracer sur la toile les douteuses conceptions de mon âme ; je souffrais. Elle m'apparut comme une lumière céleste; ma pensée dès lors sortit de ses langes et domina ma main Et je remerciai la
jeune fille au fond du cœur; je la confondis presque avec Dieu. Ce fut une impiété sans
doute, car Dieu m'en a puni sévèrement
Depuis, je l'ai cherchée en vain ; je ne l'ai jamais revue... Mais son souvenir m'est resté, il a éclairé mon existence entière comme un flambeau consolateur, il adoucit jusqu'aux heures de mon agonie.
— Oh! vous l'aimiez, dit Maria avec envie, vous l'aimiez comme je croyais pouvoir seule aimer î
Eustache croisa ses bras sur sa poitrine ; son regard se tourna moins terne vers le ciel.
— Oui, dit-il, je raimais,..! pauvre Maria! Ce fut pour elle que je vous livrai autrefois à cet homme. Je m'en repens, ma sœur... Mais ma blonde Gemma, mon génie! je pensais la revoir... Ma sœur, dites-moi encore que vous me pardonnez.
Maria s'était levée : elle voulait parler; sa voix semblait ayoir peine à se faire jour,
— • Dites, me pardonnez-vous? répéta Lesueur.
— La Gemma' épela péniblement Maria, — c'était la Gemma que vous aimiez!
Lesueur^ au lieu de répondre, se délectait à prononcer ce nom chéri. Maria ajouta en éclatant tout à coup :
— C'est moi qui suis la Gemma!
Eustache secoua Irislement h télé.
— Pourquoi ce mensonge, ma sœur? dit-»» il. Mes yeux ne voient-ils pas?
— C'est moil répétait Maria qui était tombée à genoux.
-— Je n'ai pu me trompera ce point
je vous pardonne, ma sœur, mais cessez..,
— Moi, interrompit Maria, moi que maître
Vouet avait déguisée suivant son caprice
vous vîntes.... oh ! je me. souviens, Eustache ; par pitié, ayez confiance.... c'est moi î
Lesueur s'était lentement dressé sur son séant ; il releva la tête de Marie, et, couvrant ses cheveux noirs de ses deux mains disposées en bandeaux, il la contempla avidement.
Quelques minutes se passèrent ainsi; un ravissement ineffable éclairait peu à peu le visage du peintre ; la Gemma souriait sous ses larmes.
— Dieu est bon, s'écria enfin Lesueur; je te reconnais, mon génie!
îl se tenait droit maiuleriant sur son lit ; ses joues étaient doucement colorées; la maladie semblait avoir lui comme par enchantement.
— Mon génie ! reprit-il bientôt d'une voix que la joie seule rendait tremblante. — Oh! nous fûmes longtemps malheureux, mais que de bonheur dans l'avenir! car tu m'aimes, n'est-ce pas?
— Comme autrefois , murmura Maria , comme toujours !
— Ma Gemma !... Écoute ! Ils croient que toute pensée est éteinte sous ce front; mais ma pensée, c'est toi ; elle renaît; tu m'apportes la gloire comme la joie... Et qu'il m'est doux de te tout devoir, mon amour!
Il montra rapidement sa tète, puis son cœur.
— Il y a là bitn des tableaux encore! Il y
a ici bien de la vie, et de la tendresse poiu bien des jours !.,. Oh ! Gemma, que je t'aime !
Il prit la main de Maria qu'il porta passionnément à ses lèvres.
. — Eustache, dit-elle, que faire pour remercier Dieu ?
— Que faire ! s'écria celui-ci avec enthousiasme, — reproduire les beautés sublimes de sa création, écrire sur la toile les saintes œuvres qu'il accomplit durant son passage sur la terre... Oh ! tu seras là près de moi; je peindrai, tu m'inspireras. Si tu savais ce que peut sur moi ta présence! n'a-t-elle pas suffi autrefois à briser mon enveloppe de ténèbres? Ne suffit -elle pas maintenant à me rendre la vie? Car me voilà fort et prêt à subir ton influence... Une toile l Je veux glorifier Dieu! Je veux rendre grâce à son infinie miséricorde! Une toile, mes pinceaux !
Tout son corps tremblait; son haleine brù* lait le front de Maria .
— Eustache, dit-elle effrayée, attendez à demain..
— Demain ! dit le peintre d'une voix étrange.
Puis il se calma tout à coup.
— Demain, soit! reprit-il. L'avenir est à nous désormais.
Il s'étendit sur son lit; et, souriant, il parut s'endormir en murmurant le nom de la Gemma.
Celle-ci remerciait Dieu dans l'allégresse de son âme^ et se laissait emporter, elle aussi, à de beaux rêves d'avenir. Sa main était restée dans celle d'Eustache. Vaincue par la fatigue, elle appuya sa tête sur le lit et s'endormit.
Mais la joie rend le sommeil léger. Elle se réveilla bientôt, croyant entendre la voix de son amant. Son premier regard fut pour lui.
Il était toujours daus la mémo posture ; le caU me du bonheur épanouissait sa douce et no-« ble physionomie, La Gemma le contempla quelques minutes avec amour, puis elle se pencha^ voulant mettre un baiser à son front.
Alors elle poussa un cri perçant ; une pâleur mortelle couvrit son visage ; elle tomba inanimée sur la pierre de la cellule.
Sa bouche avait effleuré le front d*un cadavre. Eustache Lesueur n'était plus.
Les heures passèrent; le soleil ne jetait plus qu'une lueur douteuse quand la Gemma se releva. Sonvisage était pâle encore, mais serein4 unangélique sourire reposait sur sa lèvre.
— Eustache, mon bien-aimé, murmura-telle d'une voix faible comme un dernier soupir ; — tu Tas dit : l'avenir est a nous !
Elle se mit à" prier. Durant fa prière, elle s'allaissa sur le \i\ à cote d'EustiJche; ses veux
fermés à demi 5e noyaient dan^ une extatique volupté.
— Mon Dieu, dit-elle prends nos âmes...
Ils moururent ainsi, de cette mort que Dieu réserve aux plus aimés parmi ses élus ; tous deux jeunes et purs^ tous deux voyant le bonheur après une vie de souffrance.
S'il y eut ou non scandale au couvent des Chartreux lorsqu'on découvrit le sexe de la Gemma, nous l'ignorons; le sachant, nous n'aurions point souci de le dire au lecteur.
Après cette mort si douce, commença la véritable vie d'Eustache Lesueur. Si les heureux du ciel s'occupent des choses de la terre, il dut voir ses rivaux s'agenouiller devant sa mémoire. Depuis, sa gloira a grandi sans cesse; la postérité a fait sa place entre les plus grands peintres: à côté du Poussin, sur les marches du trône de Raphaël.