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CHAPITRE XIV

tastrophes l’arbitraire déréglé des producteurs marchands.

La division manufacturière du travail suppose l’autorité absolue du capitaliste sur des hommes transformés en simples membres d’un mécanisme qui lui appartient. La division sociale du travail met en face les uns des autres des producteurs indépendants qui ne reconnaissent en fait d’autorité que celle de la concurrence, d’autre force que la pression exercée sur eux par leurs intérêts réciproques , de même que dans le règne animal la guerre de tous contre tous, bellum omnium contra omnes , entretient plus ou moins les conditions d’existence de toutes les espèces. Et cette Conscience bourgeoise qui exalte la division manufacturière du travail, la condamnation à perpétuité du travailleur à une opération de détail et sa subordination passive au capitaliste, elle pousse des hauts cris et se pâme quand on parle de contrôle, de réglementation sociale du procès de production ! Elle dénonce toute tentative de ce genre comme une attaque contre les droits de la Propriété, de la Liberté, du Génie du capitaliste. « Voulez-vous donc transformer la société en une fabrique ? » glapissent alors ces enthousiastes apologistes du système de fabrique. Le régime des fabriques n’est bon que pour les prolétaires !

Si l’anarchie dans la division sociale et le despotisme dans la division manufacturière du travail caractérisent la société bourgeoise, des sociétés plus anciennes où la séparation des métiers s’est développée spontanément, puis s’est cristallisée et enfin a été sanctionnée légalement, nous offrent par contre l’image d’une organisation sociale du travail régulière et autoritaire tandis que la division manufacturière y est complètement exclue, ou ne se présente que sur une échelle minime, ou ne se développe que sporadiquement et accidentellement 1 .

Ges petites communautés indiennes, dont on peut suivre les traces jusqu’aux temps les plus reculés, et qui existent encore en partie, sont fondées sur la possession commune du sol, sur l’union immédiate de l’agriculture et du métier et sur une division du travail invariable, laquelle sert de plan et de modèle toutes les fois qu’il se forme des communautés nouvelles. Etablies sur un terrain qui comprend de cent a quelques mille acres, elles constituent des organismes de production complets se suffisant à ellesmêmes. La plus grande masse du produit est destinée à la consommation immédiate de la communauté; elle ne devient point marchandise, de manière que la production est indépendante de la division du travail occasionnée par l’échange dans l’ensemble de la société indienne. L’excédant seul des produits se transforme en marchandise, et va tout d abord entre les mains de l’État auquel, depuis les temps les plus reculés, en revient une certaine par-

1. « On peut.... établir en règle générale que moins l’aul rite préside à la division du travail dans l’intérieur de la s Cie e plus la division du travail se développe dans l’intérie de 1 atelier, et plus elle y est soumise à l’autorité d’un sei Ainsi l autorité dans l’atelier et celle dans la société, par ra port a la division du travail, sont en raison inversé l’une , 1 autre. » (Karl Marx, Misère de la Philosophie, p. 130, l'31

tie à titre de rente en nature. Ges communautés revêtent diverses formes dans différentes parties de l’Inde. Sous sa forme la plus simple, la communauté cultive le sol en commun et partage les produits entre ses membres, tandis que chaque famille s’occupe chez elle de travaux domestiques, tels que filage, tissage, etc. Acôtéde cette masse occupée d’une manière uniforme nous trouvons « l’habitant principal» juge, chef de police et receveur d’impôts, le tout en une seule personne ; le teneur de livres qui règle les comptes de l’agriculture et du cadastre et enregistre tout ce qui s’y rapporte ; un troisième employé qui poursuit les criminels et protège les voyageurs étrangers qu’il accompagne d’un village à l’autre; l’homme-frontière qui empêche les empiètements des communautés voisines ; l’inspecteur des eaux qui fait distribuer pour les besoins de l’agriculture l’eau dérivée des réservoirs communs; le bramine qui remplit les fonctions du culte ; le maître d’école qui enseigne aux enfants de la communauté à lire et à écrire sur le sable; le bramine calendrier qui en qualité d’astrologue indique les époques des semailles et de la moisson ainsi que les heures favorables ou funestes aux divers travaux agricoles ; un forgeron et un charpentier qui fabriquent et réparent tous les instruments d'agriculture; le potier qui fait toute la vaisselle du village ; le barbier, le blanchisseur, l’orfévre et çà et là le poëte qui dans quelques communautés remplace l’orfévre et dans d’autres, le maître d’école. Cette douzaine de personnages est entretenue aux frais de la communauté entière. Quand la populationaugmente, une communauté* nouvelle est fondée sur le modèle des ancien nés et s’établit dans un terrain non cultivé. L’em. semble de la communauté repose donc sur une division du travail régulière, mais la division dans le sens manufacturier est impossible puisque le marché reste immuable pour le forgeron, le charpentier, etc., et que tout au plus, selon l’importance des villages, il s’y trouve deux forgerons ou deux potiers au lieu d’un 1 . La loi qui règle la division du travail de la communauté agit ici avec l’autorité inviolable d’une loi physique, tandis que chaque artisan exécute chez lui, dans son atelier, d’après le mode traditionnel, mais avec indépendance et sans reconnaître aucune autorité, toutes les opérations qui sont de son ressort. La simplicité de l’organisme productif de ces communautés qui se suffisent à elles-mêmes, se reproduisent constamment sous la même forme, et une fois détruites accidentellement se reconstituent au même lieu et avec le même nom*, nous fournit la clef de l’immutabilité des so-

zneiciies o the South of India., Lond , 1810-17, v. I, p. 118, 20.) On trouve une bonne exposition des differentes formes de la communauté indienne dans 1 ouvrage deGeorge Campbell : Modem India. Lond. 1852.

2. « Sous cette simple forme.... les habitants du pays ont vécu depms un temps immémorial. Les limites des villages ont été rarement modifiées, et quoique les villages eux-mêmes

maîadies S ir s V rVn a d ® k guerre > de la famine et des

maladies, ils n en ont pas moins gardé d’âge en âge les mêmes

toêmés famm^ 63 ! ** mêmes intérêts et j usf l u ’ aux

, ^ i eS j- LeS * la ^ )Itants ne s’inquiètent jamais des ré¬

volutions et des divisions des royaumes. Pourvu que le villag« reste entier, peu leur importe à qui passe le pouvoir; leur

ciétés asiatiques, immutabilité qui contraste d’une manière si étrange avec la dissolution et reconstruction incessantes des États asiatiques, les changements violents de leurs dynasties. La structure des éléments économiques fondamentaux de la société, reste hors des atteintes de toutes les tourmentes de la région politique.

Les lois des corporations du moyen âge empêchaient méthodiquement la transformation du maître en capitaliste, en limitant par des édits rigoureux le nombre maximum des compagnons qu’il avait le droit d’employer, et encore on lui interdisait l’emploi de compagnons dans tout genre de métier autre que le sien. La corporation se gardait également avec un zèle jaloux contre tout empiétement du capital marchand, la seule forme libre du capital qui lui faisait vis-à-vis. Le marchand pouvait acheter toute sorte de marchandises le travail excepté. Il n’était souffert qu’à titre de débitant de produits. Quand des circonstances extérieures nécessitaient une division du travail progressive, les corporations existantes se subdivisaient en sous-genres, ou bien il se formait des corporations nouvelles à côté des anciennes, sans que des métiers différents fussent réunis dans un même atelier. L’organisation corporative excluait donc la division manufacturière du travail, bien qu’elle en développât les conditions d’existence en isolant et perfectionnant les métiers. En général le travailleur et ses moyens de production restaient soudés ensemble comme l’escargot et sa coquille. Ainsi la hase première de la manufacture, c’est-à-dire la forme capital des moyens de production, faisait défaut.

Tandis que la division sociale du travail, avec ou sans échange de marchandises, appartient aux formations économiques des sociétés les plus diverses, la division manufacturière est une création spéciale du mode de production capitaliste.

Caractère capitaliste de la manufacture

Un nombre assez considérable d’ouvriers sous les ordres du même capital, tel est le point de départ naturel delà manufacture, ainsique de la coopération simple. Mais la division du travail, tel que l’exige la manufacture, fait de l’accroissement incessant des ouvriers employés une nécessité technique. Le nombre minimum qu’un capitaliste doit employer, lui est maintenant prescrit par la division du travail établie.

Pour obtenir les avantages d’une division ultérieure, il faut non-seulement augmenter le nombre des ouvriers, mais l’augmenter par multiple, c’est-àdire d’un seul coup, selon des proportions fixes, dans tous les divers groupes de l’atelier. De plus, l’agrandissement de la partie variable du capital nécessite celui de sa partie constante, des avances en outils, instruments, bâtiments, etc., et surtout en matières premières dont la quantité requise croît

économie intérieure n’en éprouve le moindre changement. • (Th. Stamford Raffles, late Lieut. Gov. of Java - The Histôrv of Java. Lord. 1817, v. II, p. 285, 286.) ‘

bien plus vite que le nombre des ouvriers employés. Plus se développent les forcesproductives du travail par suite de sa division, plus il consomme de matières premières dans un temps donné. L’accroissement progressif du capital-minimum nécessaire au capitaliste, ou la transformation progressive des moyens sociaux de subsistance et de production en capital, est donc une loi imposée par le caractère technique de la manufacture 1 .

Le corps de travail fonctionnant dans la manufacture et dont les membres sont des ouvriers de détail, appartient au capitaliste ; il n’est qu’une forme d’existence du capital. La force productive, issue de la combinaison des travaux, semble donc naître du capital.

La manufacture proprement dite ne soumet pas seulement le travailleur aux ordres etàla discipline du capital, mais établit encore une gradation hiérarchique parmi les ouvriers eux-mêmes. Si, en général, la coopération simple n’affecte guère le mode de travail individuel, la manufacture le révolutionne de fond en comble et attaque à sa racine la force de travail. Elle estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiai t tout un monde de dispositions et d’instincts producteurs, de même que dans les États de la Plata, on immole un taureau pour sa peau et son suif.

Ce n’est pas seulement le travail qui est divisé, subdivisé et réparti entre divers individus, c’est l’individu lui-même qui est morcelé et métamorphosé en ressort automatique d’une opération exclusive 2 , de sorte que l’on trouve réalisée la fable absurde de Menennius Agrippa, représentant un homme comme fragment de son propre corps 5 .

Originairement l’ouvrier vend au capital sa force de travail, parce que les moyens matériels de la production lui manquent. Maintenant sa force de travail refuse tout service sérieux si elle n’est pas vendue. Pour pouvoir fonctionner, il lui faut ce milieu social qui n’existe que dans l’atelier du capitaliste \ De même que le peuple élu

1. « Il ne suffit pas que le capital nécessaire à la subdivision des opérations nouvelles se trouve disponible dans la société; il faut de plus qu’il soit accumulé entre les mains des entrepreneurs en massessuffisantes pour les mettre en état de faire travailler sur une grande échelle.... Amesure que la division s’augmente, l’occupation constante d’un même nombre de travailleurs exige un capital de plus en plus considérable en matières premières, outils, etc, » (Storch, 1. c., p. 250, 251.) « Laconcentration des instruments de production et la division du travail sont aussi inséparables l’une de l’autre que le sont, dans le régime politique, la concentration des pouvoirs publics et la division des intérêts privés. • (Karl Marx, 1, c., p. 134.)

2 Dugald Stewart appelle les ouvriers de manufacture « des automates vivants employés dans les détails d’un ouvrage.» (L. c.,p. 318.)

3. Chez les coraux, chaque individu est l’estomac de son groupe ; mais cet estomac procure des aliments pour toute la communauté, au lieu de lui en dérober comme le faisait lepatriciat romain.

4. « L’ouvrier qui porte dans ses mains tout un métier, peut aller partout exercer son industrie et trouver des moyens de subsister; l’autre (celui des manufactures), n’est qu’un accessoire qui, séparé de ses confrères, n’a plus ni capacité ni indépendance, et qui se trouve forcé d’accepter la loi qu’on juge à propos de lui imposer » (Storch, 1. c., édit, de Pétersb., 1815, t. I, p. 204.)

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