‹ Le capitalChapitre 137 sur 356 · V. Diodore de Sicile · texte numérisé non relu

V. Diodore de Sicile

Pendant la période manufacturière proprement dite, c’est-à-dire pendant la période où la manufacture resta la forme dominante du mode de production capitaliste, des obstacles de plus d’une sorte s’opposent à la réalisation de ses tendances. Elle a beau créer, comme nous l’avons déjà vu, à côté de la division hiérarchique des travailleurs, une séparation simple entre ouvriers habiles et inhabiles, le nombre de ces derniers reste très-circonscrit, grâce à l’influence prédominante des premiers. Elle a beau adapter les opérations parcellaires aux divers degrés de maturité, de force et de développement de ses organes vivants de travail et pousser ainsi à l’exploitation productive des enfants et des femmes, cette tendance échoue généralement contre les habitudes et la résistance des travailleurs mâles. C’est en vain qu’en décomposant les métiers, elle diminue les frais d’éducation, et par conséquent la valeur de l’ouvrier; les travaux de détail difficiles exigent toujours un temps assez considérable pour l’apprentissage; et lors même que celui-ci devient superflu, les travailleurs savent le maintenir avec un zèle jaloux. L’habileté de métier restant la base de la manufacture, tandis que son mécanisme collectif ne possède point un squelette matériel indépendant des ouvriers eux-mêmes, le capital doit lutter sans cesse contre leur insubordination. « La faiblesse de la nature humaine est telle, s’écrie l’ami Ure, que plus un ouvrier est habile,plus il devient opiniâtre et intraitable, et par conséquent moins il est propre à un mécanisme, à l’ensemble duquel ses boutades capricieuses peuvent faire un tort considérable 1 . » Pendant toute la période manufacturière, on n’entend que plaintes sur plaintes à propos de l’indiscipline des travailleurs 2 . Et n’eussions-nous pas les témoignages des écrivains de cette époque, le simple fait que, depuis le seizième siècle jusqu’au moment de la grande industrie, le capital ne réussit jamais à s’emparer de tout le temps disponible des ouvriers manufacturiers, que les manufactures n’ont pas la vie dure, mais sont obligées de se déplacer d’un pays à l’autre suivant les émigrations ouvrières, ces faits, dis-je, nous tiendraient lieu de toute une bibliothèque. « Il faut que l’ordre soit établi d’une manière ou d’une autre, » s’écrie, en 1770, l’auteur souvent cité de 1 ’Essay on Trade and Commerce. L’ordre, répète soixante-six ans plus tard le docteur Andrew Ure, «l’ordre faisait défaut dans la manufacture basée sur le dogme scolastique de la division du travail, et Arkwright a créé l’ordre. »

Il faut ajouter que la manufacture ne pouvait ni s’emparer de la production sociale dans toute son étendue, ni la bouleverser dans sa profondeur. Gomme œuvre d’art économique, elle s’élevait sur la large base des corps de métiers des villes et de leur corollaire, l’industrie domestique des campagnes. Mais dès qu’elle eut atteint un certain degré de développement, sa base technique étroite entra en conflit avec les besoins de production qu’elle avait ellemême créés.

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