CHAPITRE XV
ne-outils différentes mais combinées les unes avec les autres. La coopération par division du travail qui caractérise la manufacture, reparaît ici comme combinaison de machines d’opération parcellaires. Les outils spéciaux des différents ouvriers dans une manufacture de laine par exemple, ceux du batteur, du cardeur, du tordeur, du fileur, etc., setransforment, en autant de machine-outils spéciales dont chacune forme un organe particulier dans le système du mécanisme combiné. La manufacture elle-même fournit au système mécanique, dans les branches où il est d’abord introduit, 1 ébauche delà division et, par conséquent, de l’organisation du procès productif'. Cependant une différence essentielle se manifeste immédiatement. Dans la manufacture, chaque procès partiel doit pouvoir être exécuté comme opération manuelle par des ouvriers travaillant isolément ou en groupes avec leurs outils. Si l’ouvrier est ici approprié à une opération, l’opération est déjà d’avance accommodée à l’ouvrier. Ce principe subjectif de la division n’existe plus dans la production mécanique. Il devient objectif, c’est-à-dire émancipé des facultés individuelles de l’ouvrier ; le procès total est considéré en lui-même, analysé dans ses principes constituants et ses différentes phases, et le problème qui consiste à exécuter chaque procès partiel et à relier les divers procès partiels entre eux, est résolu au moyen de la mécanique, de la chimie, etc. 1 2 , ce qui n’empêche pas naturellement que la conception théorique ne doive être perfectionnée par une expérience pratique accumulée sur une grande échelle. Chaque machine partielle fournit à celle qui la suit sa matière première, et, comme toutes fonctionnent en même temps et de concert, le produit se trouve ainsi constamment aux divers degrés de sa fabrication et dans la transition d’une phase à l’autre. De même que dans la manufacture, la coopération immédiate des ouvriers parcellaires crée certains nombres proportionnels déterminés entre les différents
1. Avant l’époque de la grande industrie, la manufacture de laine était prédominante en Angleterre. C’est elle qui, pendant la première moitié du dix-huitième siècle, donna lieu à la plupart des essais et des expérimentations. Les expériences faites sur la laine profitèrent au coton, dont le maniement mécanique exige des préparations moins pénibles, de même que plus tard et inversement le tissage et le filage mécaniques du coton servirent de base à l’industrie mécanique de la laine. Quelques opérations isolées de la manufacture de laine, par exemple le cardage, n’ont été incorporées que depuis peu au système de fabrique. « L’application de la mécanique au cardage de la laine.... pratiquée sur une grande échelle depuis l’introduction de la machine à carder, celle de Lister spécialement, a eu indubitablement pour effet de mettre hors de travail un grand nombre d’ouvriers. Auparavant la laine était cardée à la main, le plus souvent dans l’habitation du cardeur. Elle est maintenant cardée dans la fabrique, et le travail à la main est supprimé, excepté dans quelques genres d’ouvrages particuliers où la laine cardée à la main est encore préférée. Nombre de cardeurs à la main trouvent de l’emploi dans les fabriques; mais leurs produits sont si peude chose comparativement à ceux que fournit la machine, qu’il ne peut plus être question d’employer ces ouvriers en grande proportion. » [Rep. of Insp. ofFact, for 31 st. Oct. 1856, p. 16.)
2. o Le principe du système automatique est donc.... de remplacer la division du travail parmi les artisans, par l’analyse
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groupes, de même dans le système de machines l'occupation continuelle des machines partielles les unes par les autres crée un rapport déterminé entre leur nombre, leur dimension et leur célérité. La machine d’opération combinée, qui forme maintenant un système articulé de différentes machineoutils et de leurs groupes, est d’autant plus parfaite que son mouvement d’ensemble est plus continu, c’est-à-dire que la matière première passe avec moins d’interruption de sa première phase à sa dernière, d’autant plus donc que le mécanisme et non la main de l’homme lui fait parcourir ce chemin. Donc si le principe delà manufacture est l’isolement des procès particuliers par la division du travail, celui de la fabrique est au contraire la continuité non interrompue de ces mêmes procès.
Qu’il se fonde sur la simple coopération de machine-outils homogènes, comme dans le tissage, ou sur une combinaison de machines différentes, comme dans la filature, un système de machinisme forme par lui-même un grand automate, dès qu’il est mis en mouvement par un premier moteur qui se meut lui-même. Le système entier peut cependant recevoir son impulsion d’une machine à vapeur, quoique certaines machine-outils aient encore besoin de l’ouvrier pour mainte opération. C’est ce qui avait lieu dans la filature pour certains mouvements exécutés aujourd’hui par la mule automatique, et dans les ateliers de construction où certaines parties des machine-outils avaient besoin d’être dirigées comme de simples outils par l’ouvrier, avant la transformation du slide resl en facteur-automate. Dès que la machine-outil exécute tous les mouvements nécessaires au façonnement de la matière première sans le secours de l’homme et ne le réclame qu’après coup, dès lors il y a un véritable système automatique, susceptible cependant de constantes améliorations de détail. C’est ainsi que l’appareil gui fait arrêter le laminoir (drawing frame ) de lui-même, dès qu’un fil se casse, et le self acting stop qui arrête le métier à tisser à vapeur dès que la duite s'échappe de la bobine de la navette, sont des inventions tout à fait modernes. La fabrique de papier moderne peut servir d’exemple aussi bien pour la continuité de la production que pour la mise en œuvre du principe automatique. En général, la production du papier permet d’étudier avantageusement et en détail la différence des modes productifs basée sur la différence des moyens de produire, de même que le rapport entre les conditions sociales de la production et ses procédés techniques. En effet, la vieille fabrication allemande du papier nous fournit un modèle de la production de métier, la Hollande, au dix-septième siècle, et la France au dix-huitième, nous mettent sous les yeux la manufacture proprement dite, et l’Angleterre d’aujourd’hui la fabrication automatique ; on trouve encore dans l’Inde et dans la Chine différentes formes primitives de cette industrie.
Le système des machine - outils automatiques recevant leur mouvement par transmission d’un automate central, est la forme la plus développée du machinisme productif. La machine isolée a été
remplacée par un monstre mécanique qui, de sa gigantesque njembrure, emplit des bâtiments entiers; sa force, démoniaque, dissimulée d’abord par le mouvement cadencé et presque solennel de ses énormes membres, éclate dans la danse fiévreuse et vertigineuse de ses innombrables organes d’opération.
Ii y avait des métiers mécaniques, des machines à vapeur, etc., avant qu’il y eût des ouvriers occupés exclusivement à leur fabrication. Les grandes inventions de Vaucanson, d’Arkwright, de Watt, etc. ne pouvaient être appliquées que parce que la période manufacturière avait légué un nombre considérable d’ouvriers mécaniciens habiles. Ces ouvriers étaient des artisans indépendants et de diverses professions, ou se trouvaient réunis dans des manufactures rigouieusement organisées d’après le principe de la division du travail. A mesure que les inventions et la demande de machines s’accrurent, leur construction se subdivisa de plus en plus en bran ches variées et indépendantes, et la division du travail se développa proportionnellement dans chacune de ces branches. La manufacture forme donc historiquement la base technique de la grande industrie.
Dans les sphères de production où l’on introduit les machines fournies par la manufacture, celle-ci, à l’aide de ses propres machines, est supplantée par la grande industrie. L’industrie mécanique s’élève sur une base matérielle inadéquate qu’elle élabore d’abord sous sa forme traditionnelle, mais qu’elle est forcée de révolutionner et de conformer à son propre principe dès qu’elle a atteint un certain degré de maturité.
De même que la machine-outil reste chétive tant que l’homme reste son moteur, et que le système mécanique progresse lentement tant que les forces motrices traditionnelles, l’animal, le vent, et même l’eau ne sont pas remplacés par la vapeur, de même la grande industrie est retardée dans sa marche tant que son moyen de production caractéristique, la machine elle-même, doit son existence à la force et l’habileté humaines, et dépend ainsi du développement musculaire, du coup d’œil et de la dextérité manuelle de l’artisan indépendant du métier et de l’ouvrier parcellaire de la manufacture, maniant leurs instruments nains.
A part la cherté des machines fabriquées de cette façon — et cela est affaire du capitaliste industriel — le progrès d’industries déjà fondées sur le mode de production mécanique et son introduction dans des branches nouvelles, restèrent tout à fait soumis à une seule condition, l’accroissement d’ouvriers spécialistes dont le nombre, grâce à la nature presque artistique de leur travail, ne pouvait s’augmenter que lentement.
Ce n’est pas tout : à un certain degré de son développement, la grande industrie entra en conflit, meme au point de vue technologique, avec sa base donnée, par le métier et la manufacture.
Les dimensions croissantes du moteur et de la transmission, la variété des machine-outils, leur construction de plus en plus compliquée, la régularité mathématique qu’exigeaient le nombre, la multiformité et la délicatesse de leurs éléments con¬
stituants à mesure qu elles s’écartèrent du modèle fourni par le métier et devenu incompatible avec les formes prescrites par leurs fonctions purement mécaniques *, le progrès du système automatique et l’emploi d’un matériel difficile à manier, du fer, par exemple, à la place du bois — la solution de tous ces problèmes, que les circonstances faisaient éclore successivement, se heurta sans cesse contre les bornes personnelles dont même le travailleur collectif de la manufacture ne sait se débarrasser. En effet, des machines, telles que la presse d’impression moderne, le métier à vapeur et la machine à carder, n’auraient pu être fournies par la manufacture.
Le bouleversement du mode .de production dans une sphère industrielle entraîne un bouleversement analogue dans une autre. On s’en aperçoit d’abord dans les branches d’industrie, qui s’entrelacent comme phases d’un procès d’ensemble, quoique la division sociale du travail les ait séparées, et métamorphosé leurs produits en autant de marchandises indépendantes. C’est ainsi que la filature mécanique a rendu nécessaire le tissage mécanique, et que tous deux ont amené la révolution mécanico-chimique de la blanchisserie, de l’imprimerie et de la teinturerie. De même encore la révolution dans le filage du coton a provoqué l’invention du gin pour séparer les fibres de cette plante de sa graine, invention qui a rendu seule possible la production du coton sur L’immense échelle qui est aujourd’hui devenue indispensable 2 . La révolution dans l’industrie et l’agriculture a nécessité une révolution dans. les conditions générales du procès de production social, c'est-à-dire dans les moyens de communication et de transport. Les moyens de communication et de transport d’une société qui avait pour pivot, suivant l’expression de Fourier, la petite agriculture, et comme corollaire, l’économie domestique et les métiers des villes, étaient complètement insuffisants pour subvenir aux besoins de la production manufacturière, avec sa division élargie du travail social, sa concentration d’ouvriers et de moyens de travail, ses marchés coloniaux, si bien qu’il a fallu les transformer. De même les moyens de communication et de transport légués par la période manufacturière devinrent bientôt des obstacles insupportables pour la grande industrie avec la vitesse fiévreuse de sa production centuplée, son
1. Le métier à tisser mécanique dans sa première forme se compose principalement de bois; le métier moderne perfectionné est en fer. Pour juger combien à l’origine la vieille forme du moyen de production influe sur la forme nouvelle, il suffit de comparer superficiellement le métier moderne avec l’ancien, les souffleries modernes dans les fonderies de fer avec la première reproduction mécanique de lourde allure du soufflet ordinaire, et mieux encore, de se rappeler qu’une des premières locomotives essayées, avait deux pieds qu’elle levait l’un après l’autre, comme un cheval. Il faut une longue expérience pratique et une science plus avancée, pour que laforme arrive à être déterminée complètement par le principe mécanique, et par suite complètement émancipée de la forme traditionnelle de l’outil.
2. Le cotlongin du yankee Eli Whitney avait subi jusqu’à nos jours moins de modifications essentielles que n’importe quelle autre machine du dix-huitième siècle. Mais depuis une vingtaine d’années un autre Américain, M. Emery d’Albany, New-York, au moyen d’un perfectionnement aussi simple qu'efficace, a fait mettre la machine de Whitney au rebut.