CHAPITRE XV
lancement continuel de capitaux et de travailleurs d’une sphère de production dans une autre et les conditions nouvelles du marché universel qu’elle avait créé. A part les changements radicaux introduits dans la construction des navires à voiles, le service de communication et de transport fut peu à peu approprié aux exigences de la grande industrie, au moyen d’un système de bateaux à vapeur, de chemins de fer et de télégraphes. Les masses énormes de fer qu’il fallut dès lors forger, braser, trancher, forer et modeler exigèrent des machines monstres dont la création était interdite au travail manufacturier.
La grande industrie fut donc obligée de s’adapter son moyen caractéristique de production, la machine elle-même, pour produire d’autres machines. Elle se créa ainsi une base technique adéquate et put alors marcher sans lisières. A mesure que dans le premier tiers du dix-neuvième siècle elle s’accrut, le machinisme s’empara peu à peu de la fabrication des machine-outils, et dans le second tiers seulement l’immense construction- des voies ferrées et la navigation à vapeur océanique firent naître les machines cyclopéennes consacrées à la construction des premiers moteurs.
La condition sine qua non de la fabrication des machines par des machines, était un moteur susceptible de tout degré de puissance et en même temps facile à contrôler. Il existait déjà dans la machine à vapeur. Mais il s’agissait en même temps de produire mécaniquement ces formes strictement géométriques telles que la ligne, le plan, le cercle, le cône et la sphère qu’exigeaient certaines parties des machines. Au commencement de ce siècle, Henry Maudsley résolut ce problème par l’invention du slide rest , qui fut bientôt rendu automatique ; du banc du tourneur pour lequel il était d’abord destiné, il passa ensuite à d’autres machines de construction. Cet engin ne remplace pas seulement un outil particulier, mais encore la main de l’homme qui ne parvient à produire des formes déterminées qu’en dirigeant et en ajustant le tranchant de son outil contre l’objet de travail. On réussit ainsi « à produire les formes géométriques voulues avec un degré d’exactitude, de facilité et de vitesse qu’aucune expérience accumulée ne pourrait prêter à la main de l’ouvrier le plus habile A »
Si nous considérons maintenant dans le mécanisme employé à la construction, la partie qui constitue ses organes d’opération proprement dits, nous retrouvons l’instrument manuel, mais dans des proportions gigantesques. L’opérateur de la machine à forer, par exemple, est un foret de dimension énorme mis en mouvement par une machine à vapeur, et sans lequel les cylindres des
1. The Industry of Nations. Lond., 1855, Part. II, p. 239. ■ Si simple et si peu important, y est-il dit, que puisse sembler extérieurement cet accessoire du tour, on n’affirme rien de trop en soutenant que son influence sur le perfectionnement et 1 extension donnée au machinisme a été aussi grande que ! influen ce des amélioration apportées par Watt à la machine a vapeur. Son introduction a eu pour effet de perfectionner toutes les machines, d’en faire baisser le prix et de stimuler l esprit d’invention. »
grandes machines à vapeur et des presses hydrauliques ne pourraient être percés. Le tour à support mécanique n’est que la reproduction colossale du tour ordinaire; la machine à raboter représente, pour ainsi dire, un charpentier de fer qui travaille dans le fer avec les mêmes outils que le charpentier dans le bois ; l’outil qui, dans les chantiers de Londres, tranche les plaques qui blindent la carcasse des navires est une espèce de rasoir cyclopéen, et le marteau à vapeur opère avec une tête de marteau ordinaire, mais d’un poids tel que le dieu Thor luimême ne pourrait le soulever A Un de ces marteaux à vapeur, de l’invention de Nasmyth, pèse au delà do six tonnes et tombe sur une enclume d’un poids de trente-six tonnes avec une chute verticale de sept pieds. Il pulvérise d’un seul coup un bloc de granit et enfonce un clou dans du bois tendre au moyen d’une série de petits coups légèrement appliqués A
Le moyen de travail acquiert dans le machinisme une existence matérielle qui exige le remplacement de la force de l’homme par des forces naturelles et celui de la routine parla science. Dans la manufacture, la division du procès de travail est purement subjective; c’est une combinaison d’ouvriers parcellaires. Dans le système de machines, la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l’ouvrier trouve là, dans l’atelier, comme la condition matérielle toute prête de son travail. Dans la coopération simple et même dans celle fondée sur la division du travail, la suppression du travailleur isolé par le travailleur collectif semble encore plus ou moins accidentelle. Le machinisme, à quelques exceptions près que nous mentionnerons plus tard, ne fonctionne qu’au moyen d’un travail socialisé ou commun. Le caractère coopératif du travail y devient une nécessité technique dictée par la nature même de son moyen.
Valeur transmise par la machine au produit
On a vu que les forces productives résultant de la coopération et de la division du travail ne coûtent rien au Capital. Ce sont les forces naturelles du travail social. Les forces physiques appropriées à la production, telles que l’eau, la vapeur, etc., ne coûtent rien non plus. Mais de même que l’homme a besoin d’un poumon pour respirer, de même il a besoin d’organes façonnés par son industrie pour consommer productivement les forces physiques. Il faut une roue hydraulique pour exploiter la force motrice de l’eau, une machine à vapeur pour exploiter l’élasticité de la vapeur. Et il en est de la science comme des forces naturelles. Les lois des dé-
1. Une de ces machines employée à Londres pour forger des paddle-wheel shafts porte le nom de « Thor ». Elle forge ua shaft d’un poids de 16'/,tonnes avec la même facilité qu’un forgeron un fer à cheval.
2. Les machines qui travaillent dans le bois et peuvent aussi être employées dans des travaux d’artisan, sont la plupart d’invention américaine.
viations de l’aiguille aimantée dans le cercle d’action d’un courant électrique, et de la production du magnétisme dans le fer autour duquel un courant électrique circule, une fois découvertes, ne coûtent pas un liard 1 . Mais leur application à la télégraphie, etc., exige des appareils très-coûteux et de dimension considérable. L’outil, comme on 1 a vu n’est point supprimé par la machine ; instrument nain dans les mains de l’homme, il croît et se multiplie en devenant l’instrument d’un mécanisme créé par l’homme. Dès lors le capital fait travailler l’ouvrier, non avec un outil à lui, mais avec une machine maniant ses propres outils.
Si donc il est évident au premier coup d œil que l’industrie mécanique, en s’incorporant la science et des forces naturelles puissantes, augmente d’une manière merveilleuse la productivité du travail, on peut cependant demander si ce qui est gagné d’un côté n’est pas perdu de l’autre, si l’emploi de machines économise plus de travail que n en coûtent leur construction et leur entretien. Gomme tout autre élément du capital constant, la machine ne produit pas de valeur, mais transmet simplement la sienne à l’article qu’elle sert à fabriquer. C’est ainsi que sa propre valeur entre dans celle du produit. Au lieu de le rendre meilleur marché, elle l’enchérit en proportion de ce qu’elle vaut. Et il est facile de voir que ce moyen de travail caractéristique de la grande industrie est très-coûteux, comparé aux moyens de travail employés par le métier et la . manufacture.
Remarquons d’abord que la machine entre toujours tout entière dans le procès qui crée le produit, et par fractions seulement dans le procès qui en crée la valeur. Elle ne transfère jamais plus de valeur que son usure ne lui en fait perdre en moyenne. Il y a donc une grande différence entre la valeur de la machine et la portion de valeur qu’elle transmet périodiquement à son produit, entre la machine comme élément de valeur et la machine comme élément de production. Plus grande est la période pendant laquelle la même machine fonctionne, plus grande est cette différence. Tout cela, il est vrai, s’applique également à n’importe quel autre moyen de travail. Mais la différence entre l’usage et l’usure est bien plus importante par rapport à la machine que par rapport à l’outil. La raison en est que la machine, construite avec des matériaux plus durables, vit par cela même plus longtemps, que son emploi est réglé par des lois scientifiques précises, et qu’enfin son champ de production est incomparablement plus large que celui de l’outil.
Déduction faite des frais quotidiens de la machine et de l’outil, c’est-à-dire de la valeur que leur usure
1. La science ne coûte en général absolument rien au capitaliste, ce qui ne l’empêche pas de l’exploiter. La science d’autrui est incorporée au capital tout comme le travail d’autrui. Or, appropriation « capitaliste » et appropriation personnelle, soit de la science, soit de la richesse, sont choses complètement étrangères l’une à l’autre. Le D r Ure lui-même déplore l’ignorance grossière de la mécanique qui caractérise ses chers fabricants exploiteurs de machines savantes. Quant à l’ignorance en chimie des fabricants de produits chimiques, Liebig en cite des exemples à faire dresser les cheveux.
et leur dépense en matières auxiliaires telles que charbon, huile, etc., transmettent en moyenne au produit journalier, leur aide ne coûte rien. Mais ce service gratuit de l’une et de l’autre est proportionné à leur importance respective. Ce n’est que dans l’industrie mécanique que l’homme arrive à faire fonctionner sur une grande échelle les produits de son travail passé comme forces naturelles, c’est-à-dire gratuitement *.
L’étude de la coopération et de la manufacture nous a montré que des moyens de production tels que bâtisses, etc., deviennent moins dispendieux par leur usage en commun et font ainsi diminuer le prix du produit. Or, dans l’industrie mécanique ce n’est pas seulement la charpente d’une machine d’opération qui est usée en commun par ses nombreux outils, mais le moteur et une partie de la transmission sont usés en commun par de nombreuses machines d’opération.
Étant donnée la différence entre la valeur d’une machine et la quote-part de valeur que son usure quotidienne lui fait perdre et transférer au produit celui-ci sera enchéri par ce transfert en raison inverse de sa propre quantité. Dans un compte rendu publié en 1858, M. Baynesde Blackburn estime que chaque force de cheval mécanique met en mouvement 450 broches de la mule automatique ou 200 broches du throstle , ou bien encore 15 métiers pour 40 inchcloth avec l’appareil qui tend la chaîne, etc. Dans le premier cas, les frais journaliers d’un cheval-vapeur et l’usure de la machine qu’il met en mouvement se distribuent sur le produit de 450 broches de la mule ; dans le second, sur le produit de 200 broches du throstle , et dans le troisième, sur celui de 15 métiers mécaniques, de telle sorte qu’il n’est transmis à une once de filés ou à un mètre de tissu qu’une portion* de valeur imperceptible. Il en est de même pour le marteau à vapeur cité plus haut. Comme son usure de chaque jour, sa consommation de charbon, etc., se distribuent sur d’énormes masses de fer martelées, cha que quintal de fer n'absorbe qu’une portion minime de valeur ; cette portion serait évidemment considérable, si l’instrument - cyclo pe ne faisai qu’enfoncer de petits clous.
Étant donné le nombre d’outils, ou quand il s’agit de force, la masse d’une machine, la grandeur de son produit dépendra de la vitesse de ses opérations, de la vitesse par exemple avec laquelle tourne la broche, ou du nombre de coups que le marteau frappe dans une minute. Quelques-uns de ces marteaux
1. Ricardo porte parfois son attention si exclusivement sut cet effet des machines (dont il ne se rend d’ailleurs pas plus compte que de la différence générale entre le procès de travai et le procès de formation de la plus-value) qu’il oublie la portion de valeur transmise par les machines au produit, et les met sur le même pied que les forces naturelles. * Adam Smi®, dit-il par exemple, ne prise jamais trop bas les services que nous rendent les machines et les forces naturelles; mais il dis-, tingue très-exactement la nature de la valeur qu’elles ajouten
aux utilités.... comme elles accomplissent leur oeuvre gratuitement, l’assistance qu’elles nous procurent n’ajoute rien a W valeur d’échange. » (Rie., 1. c. p. 336, 337.) L’observation de Ricardo est naturellement très-juste si on l’applique à J- B. Say, qui se figure que les machines rendent le « service » de créer une valeur qui forme une part du profit du capitaliste.