Le travail des compagnons artisans sera réglé à lajour
paux appuis du système déjà mentionné de payer le travail à l’heure sans que le patron s’engage à occuper l’ouvrier régulièrement pendant la journée ou la semaine 1 .
L’exposition précédente démontre que le salaire aux pièces est la forme du salaire la plus convenable au mode de production capitaliste. Bien qu’il ne soit pas nouveau — il figure déjà officiellement à côté du salaire au temps dans les lois françaises et anglaises du quatorzième siècle — ce n’est que pendant l’époque manufacturière proprement dite qu’il prit une assez grande extension. Dans la première période de l’industrie mécanique, surtout de 1797 à 1815, il sert de levier puissant pour prolonger la durée du travail et en réduire la rétribution. Les livres bleus : « Report and Evidence from the select Commitlee on Pétitions respecling the Corn Laws. » (Session du Parlement 1813-14) et: « Reports from the Lords ’ Committee, on the State of the Growth , Commerce , and Consumption of Grain , and ail Laws relating therelo. » (Session, 1814-15), fournissent des preuves incontestables que depuis le commencement de la guerre anti-jacobine, le prix du travail baissait de plus en plus. Chez les tisseurs par exemple, le salaire aux pièces était tellement tombé, que malgré la grande prolongation de la journée de travail le salaire journalier ou hebdomadaire était en 1814 moindre qu’à la fin du dix-huitième siècle.
« La recette réelle du tisseur est de beaucoup inférieure à ce qu’elle était ; sa supériorité sur l’ouvrier ordinaire, auparavant fort grande, a presque disparu. En réalité il y a aujourd’hui bien moins de différence entre les salaires des ouvriers ordinaires et des ouvriers habiles qu’à n’importe quelle
née ou à la pièce.... Ces maîtres artisans savent à peu près combien d’ouvrage un compagnon artisan peut faire par jour dans chaque métier, et les payent souvent à proportion de l’ouvrage qu’ils font ; ainsi, ces compagnons travaillent autant qu’ils peuvent, pour leur propre intérêt, sans autre inspection. » (Cantillon : Essai sur la nature du commerce en général. Amsterdam, éd. 1756, p. 185 et 202. La première édition parut en 1755.) Cantillon, chez qui Quesnay, Sir James Steuart et Adam Smith ont largement puisé, présente déjà ici le salaire aux pièces comme une forme simplement modifiée du salaire au temps'. L’édition française de Cantillon s’annonce sur ce titre comme une traduction de l’anglais; mais l’édition anglaise : The Analysis of Trade, Commerce, etc., by Philippe Cantillon, late of the City of London, Merchant, n’a pas seulement paru plus tard (1759); elle montre en outre par son contenu qu’elle a été remaniée à une époque ultérieure. Ainsi, par exemple, dans l’édition française, Hume n’est pas encore mentionné, tandis qu’au contraire, dans l’édition anglaise, le nom de Petty ne reparaît presque pius. L’édition anglaise a moins d’importance théorique; mais elle contient une foule de détails spéciaux sur le commerce anglais, le commerce de lingots, etc., qui manquent dqns le texte français. Les mots du titre de cette édition, d’après lesquels l’écrit est tiré en grande partie du manuscrit d’un défunt, et arrangés, etc., semblent donc être autre chose qu’une simple fiction, alors fort en usage.
1. « Combien de fois n’avons-nous pas vu, dans certains ateliers,^ embaucher plus d’ouvriers que ne le demandait le travail à mettre en main? Souvent, dans la prévision d’un travail aléatoire, quelquefois même imaginaire, on admet des ouvriers : comme on les paye aux pièces, on se dit qu’on ne court aucun risque, parce que toutes les pertes de temps seront à la charge des inoccupés. » (H. Grégoire : Les Typographes devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. Bruxelles, 1865, p. 9.)
autre période antérieure 1 . » Tout en augmentant l’intensité et la durée du travail, le salaire aux pièces ne profita en rien au prolétariat agricole, comme l’on peut s’en convaincre par le passage suivant, emprunté à un plaidoyer en faveur des landlords et fermiers anglais :
« La plupart des opérations agricoles sont exécutées par des genc loués à la journée ou à la pièce. Leur salaire hebdomadaire s’élève environ à douze sh. et bien que l’on puisse supposer qu’au salaire à la pièce, avec un stimulant supérieur pour le travail, un homme gagne un ou peut-être deux sch. déplus qu’au salaire à la semaine, on trouve cependant, tout compte fait, que la perte causée par le chômage dans le cours de l’année balance ce surplus. .. On trouve en outre généralement que les salaires de. ces gens ont un certain rapport avec le prix des moyens de subsistance nécessaires, en sorte qu’un homme avec deux enfants est capable d’entretenir sa famille sans avoir recours à l’assistance paroissiale 2 3 . » Si cet homme avait trois enfants, il était donc condamné à la pitance de la charité publique. L’ensemble des faits publiés par le Parlement frappa alors l’attention de Malthus : « J’avoue, s’écria-t-il, que je vois avec déplaisir la grande extension donnée à la pratique du salaire aux pièces. Un travail réellement pénible qui dure douze ou quatorze heures par jour pendant une période plus ou moins longue, c’en est trop pour une créature humaine *. »
Dans les établissements soumis aux lois de fabrique le salaire aux pièces devient règle générale, parce que là le capitaliste ne peut agrandir le travail quotidien que sous le rapport de l’intensité 4 5 .
Si le travail augmente en productivité, la même quantité de produits représente une quantité diminuée de travail. Alors le salaire aux pièces, qui n’exprime que le prix d’une quantité déterminée de travail, doit varier de son côté.
Revenons à notre exemple et supposons que la productivité du travail vienne à doubler. La journée de douze heures produira alors quarante-huit pièces au lieu de vingt-quatre, chaque pièce ne représentera plus qu’un quart d’heure de travail au lieu d’une demi-heure, et, par conséquent, le salaire à la pièce tombera de 12 \ c. à 6 mais la somme du salaire quotidien restera la même, car 24 X 12 i c. = 48 X 6 | c. = 3 fr. En d’autres termes : le salaire à la pièce baisse dans la même proportion que s’accroît le nombre des pièces produites dans le même temps B , et que par consé¬
1. Remarks on the Commercial Policy of Great Britain. London, 1815, p. 48.
2. A Defence of the Landowners and Farmers of Great Britain. Lond. 1814, p. 4, 5.