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leur gaîté insouciante et la pureté de leurs mœurs domestiques, se trouvèrent tout à coup transplantées dans des serres chaudes de corruption. Les hommes vont maintenant chercher de l’ouvrage chez les fermiers voisins, et ne sont loués qu’à la journée, c’està-dire qu’ils subissent la forme de salaire la plus précaire; de plus, « ils ont maintenant de longues courses à faire pour arriver aux fermes et en revenir, souvent mouillés comme des rats et exposés à d’autres rigueurs qui entraînent fréquemment l’affaiblissement, la maladie et le dénuement 1 . »

« Les villes avaient à recevoir d’année en année ce qui était censé être le surplus de bras des dis* tricts ruraux 2 ,33 et puis on trouve étonnant « qu’il y ait un surplus de bras dans les villages et les villes et un manque de bras dans les districts ruraux 3 ». La vérité est que ce manque ne se fait sentir « qu’au temps des opérations agricoles urgentes, au printemps et à l’automne, tandis qu’aux autres saisons de l’année beaucoup de bras restent oisifs 4 33 ; que « après la récolte, d’octobre au printemps, il n’y a guère d’emploi pour eux 8 3 >, et qu’ils sont en outre, pendant les saisons actives, «exposés à perdre des journées fréquentes et à subir toutes sortes d’interruptions du travail 6 33 .

Ges résultats de la révolution agricole — c’est-àdire de la conversion de champs arables en pâturages, de l’emploi des machines, de l’économie de travail la plus rigoureuse, etc. — sont encore aggravés par les landlords-modèles, ceux qui, au lieu de manger leurs rentes à l’étranger, daignent résider en Irlande, sur leurs domaines. De peur que la loi de l’offre et la demande de travail n’aille faire fausse route, ces messieurs « tirent à présent presque tout leur approvisionnement de bras de leurs petits fermiers, qui se voient forcés de faire la besogne de leurs seigneurs à un taux de salaire généralement au-dessous du taux courant payé aux journaliers ordinaires, et cela sans aucun égard aux inconvénients et aux pertes que leur impose l’obligation de négliger leurs propres affaires aux périodes critiques des semailles et de la moisson 7 . 33

L’incertitude de l’occupation, son irrégularité, le retour fréquent et la longue durée des chômages forcés, tous ces symptômes d’une surpopulation relative, sont donc consignés dans les rapports des inspecteurs de l’administration des pauvres comme autant de griefs du prolétariat agricole irlandais. On se souviendra que nous avons rencontré chez le prolétariat agricole anglais des phénomènes analogues. Mais il y a cette différence que, l’Angleterre étant un pays d’industrie, la réserve industrielle s’y recrute dans les campagnes, tandis qu’en Irlande, pays d’agriculture, la réserve agricole se recrute dans les villes qui ont reçu les ruraux expulsés ; là, les surnuméraires de l’agriculture se convertissent en ouvriers manufacturiers; ici, les habitants forcé»

des villes, tout en continuant à déprimer le taux des salaires urbains, restent agriculteurs et sont constamment renvoyés dans les campagnes à la recherche de travail.

Les rapporteurs officiels résument ainsi la situation matérielle des salariés agricoles : « Bien qu’ils vivent avec la frugalité la plus rigoureuse, leurs salaires suffisent à peine à leur procurer, à eux et a leurs familles, la nourriture et le logement; il leur faut d’autres recettes pour les frais de vêtement.... 1 atmosphère de leurs demeures, combinée avec d’autres privations, a rendu cette classe particulièrement sujette au typhus ou à la phthisie 1 ». Après cela, on ne s’étonnera pas que, suivant le témoignage unanime des rapporteurs, un sombre mécontentement pénètre les rangs de cette classe, qu’elle regrette le passé, déteste le présent, ne voie aucune chance de salut dans l’avenir, « se prête aux mauvaises influences des démagogues », et soit possédée de l’idée fixe d’émigrer en Amérique. Tel est le pays de Cocagne que la dépopulation, la grande panacée malthusienne, a fait de la verte Erin.

Quant aux aises dont jouissent les ouvriers manufacturiers, en voici un échantillon : « Lors de ma récente inspection du nord de l’Irlande », dit l’inspecteur de fabrique Robert Baker, « j’ai été frappé des efforts faits par un habile ouvrier irlandais pour donner, malgré l’exiguité de ses moyens, de l’éducation à ses enfants. C’est une bonne main, sans quoi il ne serait pas employé à la fabrication d’articles destinés pour le marché de Manchester. Je vais citer littéralement les renseignements que Johnson (c’est son nom) m’a donnés : « Je suis « beetler ; du lundi au vendredi je travaille depuis « six heures du matin jusqu’à onze heures du soir; « le samedi nous terminons vers six heures du soir, « et nous avons trois heures pour nous reposer et « prendre notre repas. J’ai cinq enfants. Pour tout « mon travail je reçois 10 s. 6 d. par semaine. Ma « femme travaille aussi et gagne par semaine 5 s. « La fille aînée, âgée de douze ans, garde la mai- « son.C’est notre cuisinière et notre seule aide. Elle « apprête les petits pour l’école. Ma femme se lève « et part avec moi. Une jeune fille qui passe devant « notre maison me réveille à cinq heures et demie et du matin. Nous ne mangeons rien avant d’aller cc au travail. L’enfant de douze ans a soin des plus cc jeunes pendant toute la journée. Nous déjeunons cc à huit heures, et pour cela nous allons chez nous, cc Nous prenons du thé une fois la semaine ; les cc autres jours nous avons une bouillie (stirabout), cc tantôt de farine d’avoine, tantôt de farine de maïs, ce suivant que nos moyens nous le permettent. En « hiver, nous avons un peu de sucre et d’eau avec cc notre farine de maïs. En été, nous récoltons cc quelques pommes de terre sur un petit bout de cc terrain que nous cultivons nous-mêmes, et quand cc il n’y en a plus nous revenons à la bouillie. C’est cc comme cela d’un bout de l’an à l’autre, dimanches cc et jours ouvrables. Je suis toujours très-fatigué le cc soir, une fois ma journée finie. Il nous arrive « quelquefois de voir un brin de viande, mais bien

cc rarement. Trois de nos enfants vont à l’ecole; cc nous payons pour chacun 1 d. par semaine. Le cc loyer de notre maison est de 3 d. par semaine, cc La tourbe pour le chauffage coûte au moins <c 1 s. 6 d. tous les quinze jours ». Voilà la vie de l’Irlandais, voilà son salaire *. »

En fait, la misère irlandaise est devenue de nouveau le thème du jour en Angleterre. A la fin de 1866 et au commencement de 1867, un des magnats de l’Irlande, lord Dufferin, voulut bien y porter remède, dans les colonnes du Times , s’entend, cc Quelle humanité, dit Méphisto, quelle humanité chez un si grand seigneur! »

On a vu par la table E qu’en 1864, sur les 4 368 610 1 . st. du profit total réalisé en Irlande, trois fabricants de plus-value en accaparèrent 262 610, mais qu’en 1865 les mêmes virtuoses de cc l’abstinence », sur 4 669 979 1. st., en empochèrent 274,448. En 1864, 646 377 1. st. se distribuèrent entre vingt-six individus ; en 1865 736 448 1 . st. entre vingt-huit; en 1864, 1 066 212 1. st. entre cent vingt et un; en 1865, 1 320 996 1. st. entre cent quatre-vingt-six ; en 1864, 1131 individus encaissèrent 2150818 1. st., presque la moitié du profit total annuel, et en 1865, 1194 fauteurs d’accumulation s’approprièrent 2 418 933 1. st., c’està-dire plus de la moitié de tous les profits perçus dans le pays.

La part léonine qu’en Irlande, comme en Angleterre et en Écossé, un nombre imperceptible de grands terriens se taillent sur le revenu annuel du sol, est si monstrueuse que la sagesse d’Etat anglaise trouve bon de ne pas fournir sur la répartition de la rente foncière les mêmes matériaux statistiques que sur la répartition du profit. Lord Dufferin est un de ces Léviathans. Croire que rentes foncières, profits industriels ou commerciaux, intérêts, etc., puissent jamais dépasser la mesure, ou que la pléthore de richesse se rattache en rien à la pléthore de misère, c’est pour lui naturellement une manière de voir aussi extravagante que malsaine ( unsôünd ); Sa Seigneurie s’en tient aux faits. Le fait, c’est qu’à mesure que le chiffre de la population diminue en Irlande celui de la rente foncière y grossit ; que le dépeuplement ce fait du bien » aux seigneurs du sol, partant au sol, et conséquemment au peuple qui n’en est qu’un accessoire. Il déclare donc qu’il reste encore trop d’Irlandais en Irlande et que le flot de l’émigration n’en emporte pas assez. Pour être tout à fait heureux, il faudrait que ce pays fût débarrassé au moins d’un autre tiers de million de paysans. Et que l’on ne s’imagine pas que ce lord, d’ailleurs très-poétique, soit un médecin de l’école de Sangrado qui, toutes les fois que le malade empirait, ordonnait une nouvelle saignée, jusqu’à ce

1. « Such is Jrish life and such are Irish wages. » L’inspecteur Baker ajoute au passage cité cette réflexion : « Comment ne pas comparer cet habile artisan à l’air maladif avec le* puddleurs du sud du Staflordshirc, florissants et bien musclés, dont le salaire hebdomadaire égale et souvent dépasse le revenu de plus d’un gentleman et d’un savant, mais qui, néanmoins, restent au niveau du mendiant et comme intelligence et comme conduite. * ( Rpts of Insp. of fact. for 31 october 1867, p. 96, 97 .

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