CHAPITRE XXVII
Cependant ces conséquences immédiates de la réformation n’en furent pas les plus importantes. La propriété ecclésiastique faisait à l’ordre traditionnel de la propriété foncière comme un boulevard sacré. La première emportée d’assaut, la seconde n’était plus tenable 1 .
Hans les dernières années du dix-septième siècle, la Yeomanry , classe de paysans indépendants, la « Proud Peasantry » de Shakespeare, dépassait encore en nombre l’état des fermiers. C’est elle qui avait constitué la force principale- de la république anglaise. Ses mœurs et ses habitudes formaient, de l’aveu même de Macaulay, le contraste le plus frappant avec celles des hobereaux contemporains, Nemrods grotesques, grossiers, ivrognes, et de leurs valets, les curés de village, épouseurs empressés des « servantes favorites » de la gentilhommerie campagnarde. Vers 1750 la yeomanry avait disparu 2 .
Laissant de côté les influences purement économiques qui préparaient l’expropriation des cultivateurs, nous ne nous occupons ici que des leviers appliqués pour en précipiter violemment la marche.
Sous la restauration des Stuarts, les propriétaires fonciers vinrent à bout de commettre légalement une usurpation, accomplie ensuite sur le continent sans le moindre détour parlementaire. Ils abolirent la constitution féodale du sol, c’est-à-dire qu’ils le déchargèrent des servitudes qui le grevaient, en dédommageant l’État par des impôts à lever sur les paysans et le reste du peuple, revendiquèrent à titre de propriété privée, dans le sens moderne, des biens possédés en vertu des titres féodaux, et couronnèrent l’œuvre en octroyant aux travailleurs ruraux ces lois sur le domicile légal [laws ofseulement) qui faisaient d’eux une appartenance de la paroisse, tout comme le fameux édit du Tartare Boris Godunof avait fait des paysans russes une appartenance de la glèbe.
La glorieuse révolution (glorious révolution) amena au pouvoir avec Guillaume III, prince d’Orange 3 ,
date du jour où l’ouvrier agricole a été libre.... Les manufactures et le commerce, voilà les vrais parents qui ont engendré notre paupérisme national. » Éden, de même que notre Écossais républicain par principe, se trompe sur ce seul point: ce n’est pas l’abolition du servage, mais l’abolition du droit au sol, qu’il accordait aux cultivateurs, qui en a fait des prolétaires, et en derner lieu des paupers. — En France, où l’expropriation s’est accomplie d’une autre manière, l’ordonnance de Moulins en 1571 et l'édit de 1656 correspondent aux lois des pauvres de l’Angleterre.
1. Il n’est pas jusqu’à M. Rogers, ancien professeur d’économie politique à l’Université d’Oxford, siège de l’orthodoxie protestante, qui ne relève dans la préface de son Histoire de l’agriculture le fait que le paupérisme anglais provient de la réformation.
2. A. Letter to Sir T. C. Banbury, Brt. : On the High Prices of Provisions, by a Suffolk gentleman. Ipswich, 1795, p.4. L’avocat fanatique du système des grandes fermes, l’auteur de 1 ’lnquiry. into the Connection of large farms, etc.,Lond., 1773, dit lui-même, p. 133 : « Je suis profondément affligé de la disparition de notre yeomanry, de cette classe d’hommes qui a en réalité maintenu l’indépendance de notre nation ; je suis attristé de voir leurs terres à présent entre les mains de lords monopoleurs et de petits fermiers, tenant leurs baux à de telles conditions qu’ils ne sont guère mieux que des vassaux toujours prêts à se rendre à première sommation dès qu’il y a quelque mal à faire. »
3. De la morale privée de ce héros bourgeois on peut juger par
faiseurs d’argent, nobles lerriens et capitalistes roturiers. Ils inaugurèrent l’ère nouvelle par un gaspillage vraiment colossal du trésor public. Les domaines de l’État que l’on n’avait pillés jusque-là qu’avec modestie, dans des limites conformes aux bienséances, furent alors extorqués de vive force au roi parvenu comme pots-de-vin dus à ses anciens complices, ou vendus à des prix dérisoires, ou enfin sans formalité aucune simplement annexés à des propriétés privées Tout cela à découvert, bruyamment, effrontément, au mépris même des semblants de légalité. Cette appropriation frauduleuse du domaine public et le pillage des biens ecclésiastiques, voilà, si l’on en excepte ceux que la révolution républicaine jeta dans la circulation, la base sur laquelle repose la puissance domaniale de l’oligarchie anglaise actuelle 2 . Les bourgeois capitalistes favorisèrent l’opération dans le but de faire de la terre un article de commerce, d’augmenter leur approvisionnement de prolétaires campagnards, d’étendre le champ de la grande agriculture, etc. Du reste, la nouvelle aristocratie foncière était l’alliée naturelle de la nouvelle bancocratie, de la haute finance fraîche éclose et des gros manufacturiers, alors fauteurs du système protectionniste. La bourgeoisie anglaise agissait conformément à ses intérêts, tout comme le fit la bourgeoisie suédoise en se ralliant au contraire aux paysans, afin d’aider les rois à ressaisir par des mesures terroristes les terres de la couronne escamotées par l’aristocratie.
La propriété communale, tout à fait distincte de la propriété publique dont nous venons de parler, était une vieille institution germanique restée en vigueur au milieu de la société féodale. On a vu que les empiétements violents sur les communes, presque toujours suivis de la conversion des terres arables en pâturages, commencèrent au dernier tiers du quinzième siècle et se prolongèrent au delà du seizième. Mais ces actes de rapine ne constituaient alors que des attentats individuels combattus, vainement, il est vrai, pendant cent cinquante ans par la législature. Mais au dix-huitième siècle, — voyez le progrès! — la loi même devint l’instrument de spoliation, ce qui d’ailleurs n’empêcha pas les grands fermiers d’avoir aussi recours à de petites pratiques particulières et pour ainsi dire extralégales 3 .
l’extrait suivant : « Les grandes concessions de terres faites en Irlande à lady Orkney en 1695 sont une marque publique de l’affection du roi et de l’influence de la dame.... Les bons et loyaux services de lady Orkney paraissent avoir été fœda labiorum ministeria. » Voy. la Sloane manuscript collection, au British Muséum, n° 4224; le manuscrit est intitulé : The character and behaviour of king William, Sunderland, etc., as represented in original Letter s to the Duke of Shrewsbury from Somers, Halifax, Oxford , secretary Ternon, etc. Il est plein de faits curieux.
1. « L’aliénation illégale des biens de la couronne, soit par vente, soit par donation, forme un chapitre scandaleux de l’histoire anglaise.... une fraude gigantesque commise sur la nation ( giganlic fraud on the nation).» F. W. Newman : Lectures on political econ. Lond., 1851, p. 129,130.
2. Qu’on lise, par exemple, le pamphlet d’Edmond Burke sur la maison ducale de Bedford, dont le rejeton est lord John Russell : The tomtit of liberalism.
3. « Les fermiers défendirent aux cottagers de nourrir, en dehors d’eux-mêmes, aucune créature vivante, bétail, vo-
La forme parlementaire du vol commis sur les communes est celle de « lois sur la clôture des terres communales » ( Bills for inclosures of commons ). Ce sont en réalité des décrets au moyen desquels les propriétaires fonciers se font eux-mêmes cadeau des biens communaux, des décrets d’expropriation du peuple. Dans un plaidoyer d’avocat retors, Sir F. M. Eden cherche à présenter la propriété communale comme propriété privée, bien qu’indivise encore, les landlords modernes ayant pris la jilace de leurs prédécesseurs, les seigneurs féodaux, mais il se réfute lui-même en demandant que le parlement vote un statut général sanctionnant une fois pour toutes l’enclos des communaux. Et, non content d’avoir ainsi avoué qu’il faudrait un coup d'État parlementaire pour légaliser le transfert des biens communaux aux landlords, il consomme sa déroute en insistant, par acquit de conscience, sur l’indemnité due aux pauvres cultivateurs 1 . S’il n’y avait pas d’expropriés, il n’y avait évidemment per sonne à indemniser.
En même temps que la classe indépendante des yeomen était supplantée par celle des tenants at will , des petits fermiers dont le bail peut être résilié chaque année, race timide, servile, à la merci du bon plaisir seigneurial, — le vol systématique des terres communales, joint au pillage des domaines de l’État, contribuait à enfler les grandes fermes appelées au dix-huitième siècle « fermes à capital 2 » ou « fermes de marchands 3 ,» et à transformer la population des campagnes en prolétariat « disponible » pour l’industrie.
Cependant, le dix-huitième siècle ne comprit pas aussi bien que le dix-neuvième l’identité de ces deux termes : richesse de la nation, pauvreté du peuple. De là la polémique virulente sur l’enclos des communes que l’on rencontre dans la littérature économique de cette époque. Des matériaux immenses quelle nous a laissés siir ce sujet il suffit d’extraire quelques passages qui feront fortement ressortir la situation d’alors.
Dans un grand nombre de paroisses de Hertfordshire, écrit une plume indignée, vingt-quatre fermes renfermant chacune en moyenne de 50 à 150 acres ont été réunies en trois 4 . « Dans leNorthamptonshire et le Lincolnshire il a été procédé en grand à la clôture des terrains communaux; et la
laille, etc., sous le prétexte qu’autrement ils feraient voler les granges. Si vous voulez que les cottagers restent laborieux, dirent-ils, maintenez-les dans la pauvreté. Le fait réel, c’est que les fermiers s’arrogent ainsi tout droit sur les terrains communaux et en font ce que bon leur semble » (A Politisai enquiry into the conséquences of enclosing waste Lands. Lond., 1785, p. 75).
1. Eden, 1. c., Préface. — Les lois sur la clôture des commu naux ne se font qu’en détail, de sorte que sur la pétition de certains landlords la Chambre des communes vote un bill sanctionnant la clôture en tel endroit.
2. Capital-farms : Two Letters on the Flour Trade and the Dearness of Corn, by a Person in business. Londres, 1767, p. 19, 20.
3. Merchant-farms : An lnquiry into the présent High Priées of Provisions. Lond., <767, p. 11, nota. Cet excellent écrit a pour auteur le Rév. Nathaniel Forster.
4. Thomas Wright : A short address to the public on the monopoly of large farms, 1779, p. 23.
plupart des nouvelles seigneuries issues de cette opération ont été converties en pâturages, si bien que là où on labourait 1500 acres de terre on n’en laboure plus que 50.... Des ruines de maisons, de granges, d’étables, etc., voilà les seules traces laissées par les anciens habitants. En maint endroit des centaines de demeures et de familles ont été réduites à huit ou dix. Dans la plupart des paroisses où les clôtures ne datent que des quinze ou vingt dernières années, il n’y a qu’un petit nombre de propriétaires, comparé à celui qui cultivait le sol alors que les champs étaient ouverts. Il n’est pas rare de voir quatre ou cinq riches éleveurs de bétail usurper des domaines, naguère enclos, qui se trouvaient auparavant entre les mains de vingt ou trente fermiers et d’un grand nombre de petits propriétaires et de manants. Tous ces derniers et leurs familles sont expulsés de leurs possessions avec nombre d’autres familles qu’ils occupaient et entretenaient » Ce n’est pas seulement les terres en friche, mais souvent même celles qu’on avait cultivées, soit en commun, soit en payant une certaine redevance à la commune, que les propriétaires limitrophes s’annexèrent sous prétexte d ’enclosure. « Je parle ici de la clôture de terrains et de champs déjà cultivés. Les écrivains mêmes qui soutiennent les clôtures conviennent que, dans ce cas, elles réduisent la culture, font hausser le prix des subsistances et amènent la dépopulation.... Et, lors même qu’il ne s’agit que de terres incultes, l’opération telle qu’elle se pratique aujourd’hui enlève au pauvre une partie de ses moyens de subsistance et active le développement de fermes qui sont déjà trop grandes 2 . » « Quand le sol, dit le Dr Price, tombe dans les mains d’un petit nombre de grands fermiers, les petits fermiers [qu’il a en un autre endroit désignés comme autant de petits propriétaires et tenanciers vivant eux et leurs familles du produit de la terre qu’ils cultivent , des moutons , de la volaille , des porcs , etc., qu’ils envoient paître sur les communaux ] — les petits fermiers seront transformés en autant de gens forcés de gagner leur subsistance en travaillant pour autrui et d’aller acheter au marché ce qui leur est nécessaire. Il se fera plus de travail peutêtre, parce qu’il y aura plus de contrainte.... Les villes et les manufactures grandiront, parce que l’on y chassera plus de gens en quête d’occupation. C’est en ce sens que la concentration des fermes opère spontanément et qu’elle a opéré depuis nombre d’années dans ce royaume 3 . En somme, et c’est ainsi qu’il résume l’effet général des enclos, la situation des classes inférieures du peuple a empiré sous tous les rapports : les petits propriétaires et fermiers ont été réduits à l’état de journaliers et de mercenaires, et en même temps il est devenu plus difficile de gagner sa vie dans cette **■-
1. Rév. Addington : Enquiry into the Reasons for or against enclosing ope.n fields. Lond., 1772, p. 37-43, pass'im.
2. Dr. R. Price, 1. c.,vol. II, p. 155. Qu’on lise Forster, Addington, Kent, Price et James Anderson, et que l’on compare le misérable bavardage du sycophante Mac Culloch dans son catalogue : The Literature of Political Economy. Lond.,