‹ Le capitalChapitre 324 sur 356 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

condition 1 2 . » Par le fait, l’usurpation des communaux et la révolution agricole dont elle fut suivie se firent sentir si durement chez les travailleurs des campagnes, que d’après Eden lui-même, de 1765 à 1780, leur salaire commença à tomber au-dessous du minimum et dut être complété au moyen de secours officiels. « Leur salaire ne suffisait plus, ditil, aux premiers besoins de la vie. »

Écoutons encore un instant un apologiste des inclosures, adversaire du docteur Price : « On aurait absolument tort de conclure que le pays se dépeuple parce qu’on ne voit plus dans les campagnes tant de gens perdre leur temps et leur peine. S’il y en a moins dans les champs, il y en a davantage dans les villes.... Si, après la conversion des petits paysans en journaliers obligés de travailler pour autrui, il se fait plus de travail, n’est-ce pas là un avantage que la nation (dont les susdits « convertis » naturellement ne font pas partie) ne peut que désirer?... Le produit sera plus considérable, si l’on emploie dans une seule ferme leur travail combiné : il se formera ainsi un excédant de produit pour les manufactures, et celles-ci, vraies mines d’or de notre pays, s’accroîtront proportionnellement à la quantité de grains fournie s . »

Quant à la sérénité d’esprit, au stoïcisme imperturbable, avec lesquels l’économiste envisage la profanation la plus éhontée du « droit sacré de la propriété » et les attentats les plus scandaleux contre les personnes, dès qu’ils aident à établir le mode de production capitaliste, on en peut juger par l’exemple de Sir F. M. Eden, tory et philanthrope. Les actes de rapine, les atrocités, les souffrances qui; depuis le dernier tiers du quinzième siècle jusqu’à la fin du dix-huitième, forment le cortège de

1. L. c., p. 159. On se rappelle les conflits de l’ancienne Rome. « Les riches s’étaient emparés de la plus grande partie des terres indivises. Les circonstances d’alors leur inspirèrent la confiance qu’on ne les leur reprendrait plus, et ils s’approprièrent les parcelles voisines appartenant aux pauvres, partie en les achetant avec acquiescement de ceux-ci, partie par voies de fait, en sorte qu’au lieu de champs isolés ils n’eurent plus à faire cultiver que de vastes domaines. A la culture et à l’élevage du bétail ils employèrent des esclaves, parce que les hommes libres pouvaient en cas de guerre être enlevés au travail par la conscription. La possession d’esclaves leur était d’autant plus profitable que ceux-ci, grâce à l’immunité du service militaire, étaient à même de se multiplier tranquillement, et qu’ils faisaient en effet une masse d’enfants. C’est ainsi que les puissants attirèrent à eux toute la richesse, et toutle pays fourmilla d’esclaves. Les Italiens, au contraire, devinrent de jour en jour moins nombreux, décimés qu’ils étaient par la pauvreté, les impôts et le service militaire. Et même lorsqu’arrivaient des temps de paix ils se trouvaient condamnés à une inactivité complète, parce que les riches étaient en possession du sol et employaient à l’agriculture .des esclaves au lieu d’hommes libres. » Appien : les Guerres civiles romaines, I, 7. Ce passage se rapporte à l’époque qui précède la loi Licinienne. Le service militaire, qui a tant accéléré la ruine du plébéien romain, fut aussi le moyen principal dont se servit Charlemagne pour réduire à la condition de serfs les paysans libres d’Allemagne.

2. An Inquiry into the Connection between the présent Prices of Provisions, etc., p. 124, 129. Un écrivain contemporain constate les mêmes faits, mais avec une tendance opposée : « Des travailleurs sont chassés de leurs cottages et forcés d’aller chercher de l’emploi dans les villes, mais alors on obtient un plus fort produit net et par cela même le capital est augmenté. » The Prrils of the Nation. 2° éd. Lond., 1843, p. 14.

l’expropriation violente des cultivateurs, le conduisent tout simplement à cette conclusion réconfortante : « Il fallait établir une juste proportion ( due proportion) entre les terres de labour et les terres de pacage. Pendant tout le quatorzième siècle et la plus grande partie du quinzième, il y avait encore deux, trois et même quatre acres de terre arable contre un acre de pacage. Vers le milieu du seizième siècle, cette proportion vint à changer: il y eut d’abord trois acres de pacage sur deux de sol cultivé, puis deux de celui-là sur un seul de celui-ci, jusqu’à ce qu’on arrivât enfin à la juste proportion de trois acres de terres de pacage sur un seul acre arable. »

Au dix-neuvième siècle, on a perdu jusqu’au souvenir du lien intime qui rattachait le cultivateur au sol communal. Le peuple des campagnes a-t-il, par exemple, jamais obtenu un liard d’indemnité pour les 3 511 770 acres qu’on lui a arrachés de 1801 à 1831, et que les landlords se sont donnés les uns aux autres par des bills de clôture ?

Le dernier procédé d’une portée historique qu’on emploie pour exproprier les cultivateurs s’appelle clearing of estâtes, littéralement : « éclaircissement de biens fonds. » En français on dit : « éclaircir une forêt, » mais « éclaircir des biens fonds, » dans le sens anglais, ne signifie pas une opération technique d’agronomie ; c’est l’ensemble des actes de violence au moyen desquels on se débarrasse et des cultivateurs et de leurs demeures, quand elles se trouvent sur des biens fonds destinés à passer au régime de la grande culture ou à l’état de pâturage. C’est bien à cela que toutes les méthodes d’expropriation considérées jusqu’ici ont abouti en dernier lieu, et maintenant en Angleterre, là où il n’y a plus de paysans à supprimer, on fait raser, comme nous l’avons vu plus haut, jusqu’aux cottages des salariés agricoles dont la présence déparerait le sol qu’ils cultivent. Mais le « clearing of estâtes,» que noüs allons aborder, a pour théâtre propre la contrée de prédilection des romanciers modernes, les Highlands d’Ecosse.

Là l’opération se distingue par son caractère systématique, par la grandeur de l’échelle sur laquelle elle s’exécute — en Irlande souvent un landlord fit raser plusieurs villages d’un seul coup ; mais dans la haute Ecosse il s’agit de superficies aussi étendues que plus d’une principauté allemande, — et par la forme particulière de la propriété escamotée.

Le peuple des Highlands se composait de clans dont chacun possédait en propre le sol sur lequel il s’était établi. Le représentant du clan, son chef ou « grand homme, » n’était que le propriétaire titulaire de ce sol, de même que la reine d’Angleterre est propriétaire titulaire du sol national. Lorsque le gouvernement anglais parvint à supprimer définitivement les guerres intestines de ces grands hommes et leurs incursions continuelles dans les plaines limitrophes de la basse Ecosse, ils n’abandonnèrent point leur ancien métier de brigand ; ils n’en changèrent que la forme. De leur propre autorité ils convertirent leur droit de propriété titulaire en droit de propriété privée, et, ayant trouvé que les gens du clan dont ils n’avaient plus à répandre le sang

faisaient obstacle à leurs projets d’enrichissement, ils résolurent de les chasser de vive force. « Un roi d’Angleterre eût pu tout aussi bien prétendre avoir le droit de chasser ses sujets dans la mer, » dit le professeur Newman 1 .

On peut suivre les premières phases de cette révolution, qui commence après la dernière levée de boucliers du prétendant, dans les ouvrages de James Anderson 2 et de James Stuart. Celui-ci nous] informe qu’à son époque, au dernier tiers du dix-huitième siècle, la haute Écosse présentait encore en raccourci un tableau de l’Europe d’il y a quatre cents ans. « La rente (il appelle ainsi à tort le tribut payé au chef de clan) de ces terres est très-petite par rapport à leur étendue, mais, si vous la considérez relativement au nombre des bouches que nourrit la ferme, vous trouverez qu’une terre dans les montagnes d’Écosse nourrit peut-être deux fois plus de monde qu’une terre de même valeur dans une province fertile. Il en est de certaines terres comme de certains couvents de moines mendiants : plus il y a de bouches à nourrir, mieux ils vivent 3 . »

Lorsque l’on commença, au dernier tiers du dixhuitième siècle, à chasser les Gaëls, on leur interdit en même temps l’émigration à l’étranger, afin de les forcer ainsi d’affluer à Glasgow et autres villes manufacturières 4 .

Dans ses Observations sur la richesse des Nations d’Adam Smith, publiées en 1814, David Buchanan nousdonneune idée desprogrès faits par le « clearing of estâtes. >■ « Dans les Highlands, » dit-il, «le propriétaire foncier, sans égards pour les tenanciers héréditaires (il applique erronément ce mot aux gens du clan qui en possédaient conjointement le sol), offre la terre au plus fort enchérisseur, lequel, s’il est améliorateur (improver), n’a rien de plus pressé que d’introduire un système nouveau. Le sol, parsemé antérieurement de petits paysans, était trèspeuplé par rapport à son rendement. Le nouveau système de culture perfectionnée et de rentes grossissantes fait obtenir le plus grand produit net avec le moins de frais possible, et dans ce but on se débarrasse des colons devenus désormais inutiles. Rejetés ainsi du sol natal, ceux-ci vont chercher leur subsistance dans les villes manufacturières, etc. 5 . »

George Ensor dit dans un livre publié en 1818 :

« Les grands d’Ecosse ont exproprié des familles comme ils feraient sarcler de mauvaises herbes; ils ont traité des villages et leurs habitants comme les Indiens ivres de vengeance traitent les bêtes féroces et leurs tanières. Un homme est vendu pour une toison de brebis, pour un gigot de mouton et pour moins encore.... Lors de l’mvasion de la Chine septentrionale, le grand conseil des Mongols dis¬

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