L. c., vol. I, p
tal, il se produise un surnumérariat de travailleurs! Tel salarié d’aujourd’hui devient demain artisan ou cultivateur indépendant. Il disparaît du marché du travail, mais non pour reparaître au Workhouse. Cette métamorphose incessante de salariés en producteurs libres travaillant pour leur propre compte et non pour celui du capital, et s’enrichissant au lieu d’enrichir M. le capitaliste, réagit d’une manière funeste sur l’état du marché et partant sur le taux du salaire. Non seulement le degré d’exploitation reste outrageusement bas, mais le salarié’ perd encore, avec la dépendance réelle, tout sentiment de sujétion vis-à-vis du capitaliste. De là tous les inconvénients dont notre excellent Wakefield nous fait la peinture avec autant d’émotion que d’éloquence.
« L’offre de travail salarié, dit-il, n’est ni constante, ni régulière, ni suffisante. Elle est toujours non-seulement trop faible, mais encore incertaine 1 — Bien que le produit à partager entre le capitaliste et le travailleur soit considérable, celui-ci en prend une portion si large qu’il devient bientôt capitaliste. Par contre, il n’y en a qu’un petit nombre qui puissent accumuler de grandes richesses, lors même que la durée de leur vie dépasse de beaucoup la moyenne 2 . » Les travailleurs ne permettent absolument point au capitaliste de renoncer au payement de la plus grande partie de leur travail. Et lors même qu’il a l’excellente idée d’importer d’Europe avec son propre capital ses propres salariés, cela ne lui sert de rien. « Ils cessent bientôt d’être des salariés pour devenir des paysans indépendants, ou même pour faire concurrence à leurs anciens patrons en leur enlevant sur le marché les bras qui viennent s’offrir 3 . » Peut-on s’imaginer rien de plus révoltant? Le brave capitaliste a importé d’Europe, au prix de son cher argent, ses propres concurrents en chair et en os ! C’est donc la fin du monde! Rien d’étonnant que Wakefield se plaigne du manque de discipline chez les ouvriers des colonies et de l’absence du sentiment de dépendance. « Dans les colonies, dit son disciple Merivale, l’élévation des salaires a porté jusqu’à la passion le désir d’un travail moins cher et plus soumis, d’une classe à laquelle le capitaliste puisse dicter les conditions au lieu de se les voir imposer par elle.. .. Dans les pays de vieille civilisation, le travailleur est, quoique libre, dépendant du capitaliste en vertu d’une loi naturelle (!) ; dans les colonies cette dépendance doit être créée par des moyens artificiels*.»