CHAPITRE VI
et cette unique condition historique recèle tout un monde nouveau. Le capital s’annonce dès l’abord comme une époque de la production sociale 1 .
Il nous faut maintenant examiner de plus près la force de travail. Cette marchandise, de même que toute autre, possède une valeur 2 . Comment la détermine-t-on? Par le temps de travail nécessaire à sa production.
En tant que valeur, la force de travail représente le quantum de travail social réalisé en elle. Mais elle n’existe en fait que comme puissance ou faculté de l’individu vivant. L’individu étant donné, il produit sa force vitale en se reproduisant ou en se conservant lui-même. Pour son entretien ou pour sa conservation il a besoin d’une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se résout donc dans le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance ; ou bien la force de travail a juste la valeur des moyens de subsistance nécessaires à celui qui la met en jeu.
La force de travail se réalise par sa manifestation extérieure. Elle s'affirme et se constate par le travail, lequel de son côté nécessite une certaine dépense des muscles, des nerfs, du cerveau de l’homme, dépense qui doit être compensée. Plus l’usure est grande, plus grands sont les frais de réparation 3 . Si le propriétaire de la force de travail a travaillé aujourd’hui, il doit pouvoir recommencer demain dans les mêmes conditions de vigueur et de santé. Il faut donc que la somme des moyens de subsistance suffise pour l’entretenir dans son état de vie normal.
Les besoins naturels, tels que nourriture, vêtements, chauffage, habitation, etc., diffèrent suivant le climat et autres particularités physiques d’un pays. D’un autre côté le nombre même de soidisant besoins naturels, aussi bien que le mode de les satisfaire, est un produit historique, et dépend ainsi, en grande partie, du degré de civilisation atteint. Les origines de la classe salariée dans chaque pays, le milieu historique où elle s’est formée, continuent longtemps à exercer la plus grande influence sur les habitudes, les exigences et par contre-coup les besoins quelle apporte dans la vie 4 . La force de travail renferme donc, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique ; ce qui la distingue des autres mar¬
1. Ce qui caractérise l’époque capitaliste, c’est donc que la force de travail acquiert pour le travailleur lui-même la forme d’une marchandise qui lui appartient, et son travail, par conséquent, la forme de travail salarié. D’autre part, ce n’est qu’à partir de ce moment que la forme marchandise des produits devient la forme sociale dominante.
2. « La valeur d’un homme est, comme celle de toutes les autres choses, son prix, c’est-à-dire autant qu’il faudrait donner pour l’usage de sa puissance » Th. Hobbes : Leviathan, dans ses œuvres, édit. Molesworth. London, 1839-44, v. III, p. 76.
3. Dans l’ancienne Rome, le villicus, l’économe qui était à la tête des esclaves agricoles, recevait une ration moindre que ceux-ci, parce que son travail était moins pénible. V. Th. Mommsen : Hist. rom., 1856, p. 8l0.
4. Dans son écrit : Overpopulation and its remedy, London, 1846, W. Th. Thornton, fournit à ce sujet des détails intéressants.
chandises. Mais pour un pays et une époque donnés, la mesure nécessaire des moyens de subsistance est aussi donnée.
Les propriétaires des forces de travail sont mortels. Pour qu’on en rencontre toujours sur le marché, ainsi que le réclame la transformation continuelle de l’argent en capital, il faut qu’ils s’éternisent, « comme s’éternise chaque individu vivant, par la génération 1 .» Les forces de travail que l’usure et la mort viennent enlever au marché, doivent être constamment remplacées par un nombre au moins égal. La somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail comprend donc les moyens de subsistance des remplaçants, c’est-àdire des enfants des travailleurs, pour que cette singulière race d’échangistes se perpétue sur le marché 2 .
D’autre part, pour modifier la nature humaine de manière à lui faire acquérir aptitude, précision et célérité dans un genre de travail déterminé, c’est-àdire pour en faire une force de travail développée dans un sens spécial, il faut une certaine éducation qui coûte elle-même une somme plus ou moins grande d’équivalents en marchandises. Cette somme varie selon le caractère plus ou moins complexe de la force de travail. Les frais d’éducation, très-minimes d’ailleurs pour la force de travail simple, rentrent dans le total des marchandises nécessaires à sa production.
Comme la force de travail équivaut à une somme déterminée de moyens de subsistance, sa va leur change donc avec leur valeur, c’est-à-dire proportionnellement au temps de travail nécessaire à leur production.
Une partie des moyens de subsistance, ceux qui constituent, par exemple, la nourriture, le chauffage, etc., se détruisent tous les jours par la consommation et doivent être remplacés tous les jours. D’autres, tels que vêtements, meubles, etc., s’usent plus lentement et n’ont besoin d’être remplacés qu’à de plus longs intervalles. Certaines marchandises doivent être achetées ou payées quotidiennement, d'autres chaque semaine, chaque semestre, etc. Mais de quelque manière que puissent se distribuer ces dépenses dans le cours d’un an, leur somme doit toujours être couverte par la moyenne de la recette journalière. Posons la masse des marchandises exigée chaque jour pour la production de la force de travail = A, celle exigée chaque semaine = B, celle exigée chaque trimestre = G, et ainsi de suite, et la moyenne de ces marchandises, par 365 A-f-52 B 4-4 C jour, sera =-—-, etc.
La valeur de cette masse de marchandises nécessaire pour le jour moyen ne représente que la somme de travail dépensée dans leur production, mettons