CHAPITRE YII
Nous connaissons à présent la valeur que le coton et l’usure des broches donnent aux filés. Elle est égale à 12 sh. — l’incorporation de deux journées de travail. Reste donc à chercher combien la valeur que le travail du fileur ajoute au produit.
Ce travail se présente maintenant sous un nouvel aspect. D’abord c’était l’art de filer. Plus valait le travail, plus valaient les filés, toutes les autres circonstances restant les mêmes. Le travail du fileur se distinguait d’autres travaux productifs par son but, ses procédés techniques, les propriétés de son produit et ses moyens de production spécifiques. Avec le coton et les broches qu’emploie le fileur on ne saurait faire des canons rayés. Par contre, en tant qu’il est source de valeur, le travail du fileur ne diffère en rien de celui du foreur de canons, ou, ce qui vaut mieux, de celui du planteur de coton ou du fabricant de broches, c’est-à-dire des travaux réalisés dans les moyens de production des filés. Si ces travaux, malgré la différence de leurs formes utiles, n’étaient pas d’une essence identique, ils ne pourraient pas constituer des portions, indistinctes quant à leur qualité, du travail total réalisé dans le produit. Dès lors les valeurs coton et broches ne constitueraient pas non plus des parties intégrantes de la valeur totale des filés. En effet, ce qui importe ici, ce n’est plus la qualité mais la quantité du travail ; c’est elle seule qui entre en ligne de compte. Admettons que le filage soit du travail simple moyen. On verra plus tard que la supposition contraire ne changerait rien à l’affaire.
Pendant le procès de la production, le travail passe sans cesse de la forme dynamique à la forme statique. Une heure de travail par exemple, c’est-àdire la dépense en força vitale du fileur durant une heure, .se représente dans une quantité déterminée -de filés.
Ce qui est ici d’une importance décisive, c’est que pendant la durée de la transformation du coton en filés, il ne se dépense que le temps de travail socialement nécessaire. Si dans les conditions normales, c’est-à-dire sociales, moyennes de la production, il faut'que durant une heure de travail A liv. de coton soient converties en R liv. de filés, on ne compte comme journée de travail de 12 heures que la journée de travail qui convertit 12 X A liv. de coton en 12 X B liv. de filés. Le temps de travail socialement nécessaire est en effet le seul qui compte dans la formation de la valeur.
On remarquera que non-seulement le travail, mais aussi les moyens de production et le produit ont maintenant changé de rôle. La matière première ne tait que s’imbiber d’une certaine quantité de travail. Il est vrai que cette absorption la convertit en files, attendu que la force vitale de l’ouvrier a été dépensée sous forme de filage, mais le produit en filés ne sert que de gradimètre indiquant la quantité de travail imbibée par le coton ; — par exemple dix livres de filés indiqueront six heures de travail, s’il faut une heure pour filer 1 liv. 2/3 de coton. Certaines quantités de produit déterminées d’après les données de l’expérience ne représentent que des masses de travail solidifié — la matérialité d’une heure, de deux heures, d’un jour de travail social.
Que le travail soit précisément filage, sa matière coton et son produit filé, cela est tout à fait indifférent, comme il est indifférent que l’objet même du travail soit déjà matière première, c’est-à-dire un produit. Si l’ouvrier, au lieu d’être occupé dans une filature, était employé dans une houillère, la nature lui fournirait son objet de travail. Néanmoins un quantum déterminé de houille extrait de sa couche, un quintal par exemple, représenterait un quantum déterminé de travail absorbé.
Lors de la vente de la force de travail, il a été sous-entendu que sa valeur journalière =3 sh., —somme d’or dans laquelle 6 heures de travail sont incorporées — et que, par conséquent, il faut travailler 6 heures pour produire la somme moyenne de subsistances nécessaires à l’entretien quotidien du travailleur. Comme notre fileur convertit pendant 1 heure 1 livre 2 tiers de coton en 1 livre 2 tiers de filés, il convertira en 6 heures 10 livres de coton en 10 livres de filés 1 . Pendant la durée du filage le coton absorbe donc 6 heures de travail. Le même temps de travail est fixé dans une somme d’or de 3 sh. Le fileur a donc ajouté au coton une valeur de 3 sh.
Faisons maintenant le compte de la valeur totale du produit. Les 10 liv. de filés contiennent deux journées et demie de travail ; coton et broche contiennent deux journées ; une demi-journée a été absorbée durant le filage. La même somme de travail est fixé dans une masse d’or de 15 sh. Le prix de 15 sh. exprime donc la valeur exacte de 10 liv. de filés; le prix de 1 sh. 6 d. celle d’une livre.'
Notre capitaliste reste ébahi. La valeur du produit égale la valeur du capital avancé. La valeur avancée n’a pas fait de petits; elle n’a point enfanté de plus-value et l’argent, par conséquent, ne s’est pas métamorphosé en capital. Le prix de JO liv. de filés est de 15 sh. et 15 sh. ont été dépensés sur le marché pour les éléments constitutifs du produit, ou, ce qui revient au même, pour les facteurs du procès de travail, 10 sh. pour le coton, 2 sh. pour l’usure des broches, et 3 sh. pour la force de travail. Il ne sert de rien que la valeur des filés soit enflée, car elle n’est que la somme des valeurs distribuées auparavant sur ces facteurs, et en les additionnant on ne les multiplie pas 2 . Toutes ces valeurs sont maintenant concentrées sur un objet, mais elles l’étaient aussi dans la somme de 15 sh. avant que le capitaliste les sortît de son gousset pour les subdiviser en trois achats.
Il n’y a rien d’étrange dans ce résultat. La valeur d’une livre de filés revient à 1 sh. 6 d. et au marché