CHAPITRE YII
tructive des agents naturels. Le fer se rouille, le bois pourrit, la laine non travaillée est rongée par les vers. Le travail vivant doit resaisir ces objets, les ressusciter des morts et les convertir d’utilités possibles en utilités efficaces. Léchés par la flamme du travail, transformés en ses organes, appelés par son souffle à remplir leurs fonctions propres, ils sont aussi consommés, mais pour un but déterminé, comme éléments formateurs de nouveaux produits.
Or, si des produits sont non seulement le résultat, mais encore la condition d’existence du procès de travail ,ce n’est qu’en les y jetant, qu’en les mettant en contact avec le travail vivant, que ces résultats du travail passé peuvent être conservés et utilisés.»
Le travail use ses éléments matériels, son objet et ses moyens, et est par conséquent un acte de consommation. Cette consommation productive se distingue de la consommation individuelle en ce que celle-ci consomme les produits comme moyens de jouissance de l’individu, tandis que celle-là les consomme comme moyens de fonctionnement du travail. Le produit de la consommation individuelle est, par conséquent, le consommateur luimême; le résultat de la consommation productive est un produit distinct du consommateur.
Entant que ses moyens et son objet sont déjà des produits, le travail consomme des produits pour créer des produits, ou bien emploie les produits comme moyens de production de produits nouveaux. Mais le procès de travail qui primitivement se passe entre l’homme et la terre —■ qu’il trouve en dehors de lui — ne cesse jamais non plus d’employer des moyens de production de provenance naturelle, ne représentant aucune combinaison entre les éléments naturels et le travail humain.
Le procès de travail tel que nous venons de l’analyser dans ces moments simples et abstraits, — l’activité qui a pour but la production de valeurs d’usage, l’appropriation des objets extérieurs aux besoins — est la condition générale des échanges matériels entre l’homme et la nature, une nécessité physique de la vie humaine, indépendante par cela même de toutes ses formes sociales, ou plutôt également commune à toutes. Nous n’avions donc pas besoin de considérer les rapports de travailleur à travailleur. L’homme et son travail d’un côté, la nature et ses matières de l’autre, nous suffisaient. Pas plus que l’on ne devine au goût du froment qui l’a cultivé, on ne saurait, d’après les données du travail utile, conjecturer les conditions sociales dans lesquelles il s’accomplit. A-t-il été exécuté sous le fouet brutal du surveillant d’esclaves ou sous l’œil inquiet du capitaliste? Avons-nous affaire à Cincinnatus labourant son lopin de terre ou au sauvage abattant du gibier d’un coup de pierre ? Rien ne nous l’indique 1 .
1. C’est probablement pour cela que, par un procédé d «haute» logique, le colonel Torrens a découvert dans la pierr du sauvage, — l’origine du capital. « Dans la première pieri que le sauvage lance sur- le gibier qu’il poursuit, dans ] premier bâton qu’il saisit pour abattre le fruit qu’il ne pei 5* a ^c la main, nous voyons l’appropriation d’u articie dans le but d’en acquérir un autre, et nous découvror p n l^ l0ri r‘L e d J\. Capital ” Torrens: An Essay on Ü Production of Wealth, etc. p. 79). C’est probablement aus:
Revenons à notre capitaliste en herbe. Nous l’avons perdu de vue au moment où il vient d’acheter sur le marché tous les facteurs nécessaires à l’accomplissement du travail, les facteurs objectifs — moyens de production — et le facteur subjectif — force de travail. Il les a choisis en connaisseur et en homme avisé, tels qu’il les faut pour son genre d’opération particulier, filage, cordonnerie, etc. Il se met donc à consommer la marchandise qu’il a achetée, la force de travail, ce qui revient à dire qu’il fait consommer les moyens de production par le travail. La nature générale du travail n’est évidemment point du tout modifiée, parce que l’ouvrier accomplit son travail non pour lui-même, mais pour le capitaliste. De même l’intervention de celui-ci ne saurait non plus changer soudainement les procédés particuliers par lesquels on fait des bottes ou des filés. L’acheteur de la force de travail doit la prendre telle qu’il la trouve sur le marché, et par conséquent aussi le travail tel qu’il s’est développé dans une période où il n'y avait pas encore de capitalistes. Si le mode de production vient lui-même à se transformer profondément en raison de la subordination du travail au capital, cela n’arrive que plus tard, et alors seulement nous en tiendrons compte.
Le procès de travail, en tant que consommation de la force de travail par le capitaliste, ne montre que deux phénomènes particuliers.
L’ouvrier travaille sous le contrôle du capitaliste auquel son travail appartient. Le capitaliste veille soigneusement à ce que la besogne soit proprement faite et les moyens de production employés suivant le but cherché, à ce que la matière première ne soit pas gaspillée et que l’instrument de travail n’éprouve que le dommage inséparable de son emploi.
En second lieu, le produit est la propriété du capitaliste et non du producteur immédiat, du travailleur. Le capitaliste paie, par exemple, la valeur journalière de la force de travail, dont, par conséquent, l’usage lui appartient durant la journée, tout comme celui d’un cheval qu’il a loué à la journée. L’usage de la marchandise appartient à l’acheteur et en donnant son travail, le possesseur de la force de travail ne donne en réalité que la valeur d’usage qu’il a vendue. Dès son entrée dans l’atelier, l’utilité de sa force, le travail, appartenait au capitaliste.En achetant la force de travail, le capitaliste a incorporé le travail comme ferment de vie aux éléments passifs du produit, dont il était aussi nanti. A son point de vue, le procès de travail n’est que la consommation de la force de travail, de la marchandise qu’il a achetée, mais qu’il ne saurait consommer sans lui ajouter des moyens de production. Le procès de travail est une opération entre choses qu’il a achetées, qui lui appartiennent. Le produit de cette opération lui appartient donc au même titre q.ue le produit de la ferœcntation dans son cellier 1 .
grâce à ce premier bâton, en vieux français estoc, en allemand stock, qu’en anglais stock devient le synonyme de capital.
1. « Les produits sont appropriés avant d’être transformés en capital ; leur transformation ne les dérobe pas à cette appropriation. » (Cherbuliez : Riche ou Pauvre, édit. Paris 1841, p. 53, 54). « Le prolétaire en vendant son travail contre un
Production de la plus-value.
Le produit — propriété du capitaliste — est une valeur d’usage, telle que des filés, de la toile, des bottes, etc. Mais bien que des bottes, par exemple, fassent en quelque sorte marcher le monde, et que notre capitaliste soit assurément homme de progrès, s’il fait des bottes, ce n’est pas par amour des bottes. En général, dans la production marchande, la valeur d'usage n’est pas chose qu’on aime pour elle-même. Elle n’y sert que de porte-valeur. Or, pour notre capitaliste, il s’agit d’abord de produire un objet utile qui ait une valeur échangeable, un article destiné à la vente, une marchandise. Et, de plus, il veut que la valeur de cette marchandise surpasse celle des marchandises nécessaires pour la produire, c’est-à-dire la somme de valeurs des moyens de production et de la force de travail, pour lesquels il a dépensé son cher argent. Il veut produire nonseulement une chose utile, mais une valeur, et nonseulement une valeur, mais encore une plus-value.
En fait, jusqu’ici nous n’avons considéré la production marchande qu’à un seul point de vue, celui de la valeur d’usage. Mais de même que la marchandise est à la fois valeur d’usage et valeur d’échange, de même sa production doit être à la fois formation de valeurs d’usage et formation de valeur.
Examinons donc maintenant la production au point de vue de la valeur.
On sait que la valeur d’une marchandise est déterminée par le quantum de travail matérialisé en elle, par le temps socialement nécessaire à sa production. Il nous faut donc calculer le travail contenu dans le produit que notre capitaliste a fait fabriquer, soit dix livres de filés.
Pour produire les filés, il avait besoin d’une matière première, mettons dix livres de coton. Inutile de chercher maintenant quelle est la valeur de ce coton, car le capitaliste l’a acheté sur le marché ce qu’il valait, par exemple 10 schellings. Dans ce prix le travail exigé pour la production du coton est déjà représenté comme travail social moyen. Admettons encore que l’usure des broches — et elles nous représentent tous les autres moyens de travail employés — s’élève à 2 schellings. Si une masse d’or
quantum déterminé d’approvisionnement, renonce complètement à toute participation au produit. L’appropriation des produits reste la même qu’auparavant ; elle n’est modifiée en aucune sorte par la convention mentionnée. Le produit appartient exclusivement au capitaliste qui a livré les matières premières et l’approvisionnement. C’est là une conséquence rigoureuse de la loi d’appropriation dont le principe fondamental était au contraire le droit de propriété exclusif de chaque travailleur à son produit. » (1. c. p. 58). « Quand les ouvriers travaillent pour un salaire, le capitaliste est propriétaire non-seulement du capital (moyens de production), mais encore du travail (of labour also). Si l’on comprend, comme c’est l’usage, dans la notion de capital ce qui est payé pour salaires, il est absurde de parler séparément du capital et du travail. Le mot capital dans ce sens renferme deux choses, capital et travail. » (James Mill : Eléments of Polit. Econ ., etc. p. 15).
de 12 schellings est le produit de vingt-quatre heures de travail, il s’en suit qu'il y a deux journées de travail réalisées dans les filés.
Cette circonstance, que le coton a change de forme et que l’usure a fait disparaître une quote-part des broches, ne doit pas nous dérouter D apres la loi générale des échanges, dix livres de files sont 1 équivalent de dix livres de coton et un quart de broche, si la valeur de quarante livres défilés égalé la valeur de quarante livres de coton, plus une broche entière, c’est-à-dire si le même temps de travail est necessaire pour produire l’un ou l’autre terme de cette équation. Dans ce cas le même temps de travail se représente une fois en filés, l’autre fois en coton et broche. Le fait que broche et coton, au lieu de rester en repos l’un à côté de l’autre, se sont combines pendant le filage qui, en changeant leurs formes usuelles, les a convertis en filés, n affecte pas plus leur valeur que ne le ferait leur simple échange contre un équivalent en filés.
Le temps de travail nécessaire pour produire les filés, comprend le temps de travail nécessaire pour produire leur matière première, le coton. Il en est de même du temps nécessaire pour reproduire les broches usées 1 .
En calculant la valeur des filés, c’est-à-dire le temps nécessaire à leur production, on doit donc considérer les différents travaux, — séparés par le temps et l’espace qu’il faut parcourir, d’abord pour produire coton et broches, ensuite pour faire des filés—comme des phases successives de la même opération. Tout le travail contenu dans les filés est du travail passé, et peu importe que le travail exigé pour produire leurs éléments constitutifs soit écoulé avant le temps dépensé dans l’opération finale, le filage. S il faut trente journées, par exemple, pour construire une maison, la somme de travail qui y est incorporée ne change pas de grandeur, bien que la trentième journée de travail n’entre dans la production que vingt-neuf jours après la première. De même le temps de travail contenu dans la matière première et les instruments du filage doit être compté comme s’il eût été dépensé durant le cours de cette opération même.
Il faut, bien entendu, que deux conditions soient remplies : en premier lieu, que les moyens aient réellement servi à produire une valeur d’usage, dans notre cas des filés. Peu importe à la valeur le genre de valeur d’usage qui la soutient ; mais elle doit être soutenue par une valeur d’usage. Secondement, il est sous- entendu qu’on n’emploio que le temps de travail nécessaire dans les conditions normales de la production. Si une livre de coton suffit en moyenne, pour faire une livre de filés, ce n’est que la valeur d’une livre de coton qui sera imputée à la valeur d’une livre de filés. Le capitaliste aurait la fantaisie d’employer des broches d’or, qu’il ne serait néanmoins compté dans la valeur des filés que le temps de travail nécessaire pour produire l’instrument de fer-
1. k Non seulement le travail appliqué immédiatement aux marchandises affecte leur valeur, mais encore le travail incorporé dans les fournitures, les outils et les constructions sans lesquelles un tel travail ne pourrait avoir lieu. » ( Bicardo 1. c. p. 16).