La monnaie ou l'argent
Jusqu’ici nous avons considéré le métal précieux sous le double aspect de mesure des valeurs et d’instrument de circulation. Il remplit la première fonction comme monnaie idéale, il peut être représenté dans la deuxième par des symboles. Mais il y a des fonctions où il doit se présenter dans son corps métallique comme équivalent réel des marchandises ou comme marchandise monnaie. Il y a une autre fonction encore qu’il peut remplir ou en personne ou par des suppléants, mais où il se dresse toujours en face des marchandises usuelles comme l’unique incarnation adéquate de leur valeur. Dans tous ces cas, nous dirons qu’il fonctionne comme monnaie ou argent proprement dit par opposition à ses ionctions de mesure des valeurs et de numéraire.
a). Thésaurisation.
Le mouvement circulatoire des deux métamorphoses inverses des marchandises ou 1 alternation continue de vente et d’achat se manifeste par le cours infatigable de la monnaie ou dans sa fonction de perpetuum mobile , de moteur perpétuel de la circulation. Il s’immobilise ou se transforme, comme dit Boisguillebert, de meuble en immeuble , de numéraire en monnaie ou argent , dès que la série des métamorphoses est interrompue, dès qu une vente n’est pas suivie d’un achat subséquent.
Dès que se développe la circulation des marchandises, se développent aussi la nécessité et le désir de fixer et de conserver le produit de la première métamorphose, la marchandise changée en chrysa-
1. De ce fait, que l’or et l’argent en tant que dans la fonction exclusive d'instrument de ch t Barf)ün à n’être que des simples signes d e“*-mè™r%Smuncy , . c'e sifait dériver le droit des gouvernemen -tr s'appellerait
à-dire de donner à on quantum d argent^ qu c, „
franc, le nom d’un quantum P * 6 , ^ franc au lieu d’un
ne donner ainsi à 1»» ^ passant pa,
éCU- ‘ ^ r„ïhre de mainsP C’est sa dénomination et son coure que l’on regarde dans les marchés et non sa qualité d'argent. Le mêlai n’eslfalt monnaie que par l’autonle publique. . (N. Barbon, 1. c., p. 29, 30, 45.)
une
... AWant'. On vend dès lors des mar-
IkJo A or ou galement r,our en acheter d’autres, chandisos n'' ur r(.rnpia(;er Ia forme marchandise par ma,s Hrjfcut. La monnaie arrêtée à dessein dans 1/1 circulation se pétrifie, pour ainsi dire^en devenant trésor, et le vendeur se change en thésauriseur. 11 L’est surtout dans l’enfance de la circulation riu’on n’échange que le superflu en valeurs d usage contre la marchandise monnaie. L’or et 1 argent deviennent ainsi d’eux-mêmes l’expression sociale du superflu et de la richesse. Cette forme naïve de thésaurisation s’éternise chez les peuples dont le mode traditionnel de production satisfait^ directement un cercle étroit de besoins stationnaires. Il y !L peu de circulation et beaucoup de trésors. C’est lieu cliez les Asiatiques, notamment chez I...K Indiens. Le vieux Vanderlint, qui s’imagine que je laMV fies prix dépend de l’abondance des métaux précieux dans un pays, se demande pourquoi les marchandises indiennes sontàsi bon marché? Parce que les Indiens, dit-il, enfouissent l’argent. Il remarque que de 1602 à 1734 ils enfouirent ainsi 160 millions de livres sterling en argent, qui étaient venues d’abord d Amérique en Europe'1. De 1856 a 1866, dans une période de dix ans, l’Angleterre exporta dans l'Inde et dans la Chine (et le métal importé en Chine reflue en grande partie dans l'Inde), 120 millions de livres sterl. en argent qui avaient été auparavant échangées contre de l’or australien.
Dès que la production marchande a atteint un certain développement , chaque producteur doit faire provision d’argent. C’est alors le « gage social», e nn-vits rtruni, b- nerf des choses1. En effet, les besoins du producteur se renouvellent sans cesse et lui imposent sans cesse l’achat de marchandises étrangères, tandis que la production et la vente des siennes exigent plus ou moins de temps et dépendent île mille hasards. Pour acheter sans vendre, il doit, d abord avoir vendu sans acheter. Il semble, contradictoire que cette opération puisse s'accomplir d une manière générale. Cependant les métaux précieux se I roquent à leur source de production contre d’autres marchandises. Ici la vente a lieu <l" possesseur de marchandises) sans achat (du côte du possesseur d’or et d’argent) *. Et des ventes postérieures qui ne sont pas complétées par
. achats subséquents ne font que distribuer les m-li,ux ''“ire tous les échangistes. Il se
Sii.r'r T n"S U* !,oilUs en «dation d’alïai- " UM!,U‘S dur et d argent dans les propor-
Iccnu 0. (L , ,, 'ls.- T l,r,KlUCliü,M,,’aIait «té
1. . C est grâce à cet usage qu’ils maintiemicnt leurs articles otWmanulacturesàdc, taux aussi bas. . (VanderlintJ c*
l’uor ;,î°l" V *S ,l I,t«'*tge. ■> (John l!c] lors , lissa y about tiw
,rai,e’ ‘‘>“1 immoral, ï, j, Loti-
on t aigoiu'ilsnl^tos iu'!b.^Tr,iqUe’-SUplK,ao.etl Clïcl ctue l’or iliroctcmcnl <lc soiuinl sus» ‘;‘c^auK,sl0 proviemuml, non pas dise . ' e’ mals *to la vente de sa marclian-
tions les plus diverses. La possibilité de le tenir et de conserver la marchandise comme xa t.ur e change ou la valeur d’échange comme marchandise éveille la passion de l’or. A mesure que s etencl la circulation des marchandises grandit aussi la puissance de la monnaie, forme absolue et toujours disponible de la richesse sociale. « L or est une chose merveilleuse ! Qui le possède est maître de tout ce qu’il désire. Au moyen de 1 or on peut même ouvrir aux âmes les portes du Paradis. » Colomb, lettre de la Jamaïque, 1503.)
L’aspect de la monnaie ne trahissant point ce qui a été transformé en elle, tout, marchandise ou non, se transforme en monnaie. Rien qui ne devienne vénal, qui ne se fasse vendre et acheter ! La circulation devient la grande cornue sociale où tout se précipite pour en sortir transformé en cristal monnaie. Rien ne résiste à cette alchimie, pas même les os des saints et encore moins des choses sacrosaintes, plus délicates, res sacrosanctæ, extra commercium hominum *. De même que toute différence de qualité entre les marchandises s’efface dans l’argent, de même lui, niveleur radical, efface toutes les distinctions ï. Mais l’argent est lui-même marchandise, une chose qui peut tomber sous les mains de qui que ce soit. La puissance sociale devient ainsi puissance privée des particuliers. Aussi la société antique le dénonce-t-elle comme l’agent subversif, comme le dissolvant le plus actif de son organisation économique et de ses mœurs populaires8.
1. Henri III , roi très-chrétien de France, dépouille les cloîtres, les monastères, etc., de leurs reliques pour en faire de l’argent. On sait quel rôle a joué dans l’histoire grecque le pillage des trésors du temple de Delphes par les Phocéens. Les temples, chez les anciens, servaient de demeure au dieu des marchandises. C’étaient des « banques sacrées ». Pour les Phéniciens, peuple marchand par excellence, l’argent était l’aspect transfiguré de toutes choses. Il était donc dans l’ordre que les jeunes filles qui se livraient aux étrangers pour de l’argent dans les fêtes d’Aslarlé offrissent à la déesse les pièces d’argent reçues comme emblème de leur virginité immolée sur son autel.