GENÈSE DU CAPITALISTE INDUSTRIEL
La geuese du capitaliste industriel 1 ne s’accomplit pas petit à petit comme celle du fermier. Nul doute que maint chef de corporation , beaucoup d artisans indépendants et même d’ouvriers salariés, ne soient devenus d’abord des capitalistes en herbe, et que peu à peu, grâce à une exploitation toujours plus étendue de travail salarié, suivie d’une accumulation correspondante, ils ne soient enfin sortis de leur coquille capitalistes de pied en cap. L’enfance de la production capitaliste offre, sous plus d’un aspect, les mêmes phases que l’enfance de la cité au moyen âge, où la question de savoir lequel des serfs évadés serait maître et lequel serviteur était en grande partie décidée par la date plus ou moins ancienne de leur fuite. Cependant cette marche à pas de tortue ne répondait aucunement aux besoins commerciaux du nouveau marché universel, créé par les grandes découvertes de la fin du quinzième siècle. Mais le moyen âge avait transmis deux espèces de capital, qui poussent sous les régimes d’économie sociale les plus divers, et même qui. avant l’ère moderne, monopolisent à eux seuls le rang de capital. C’est le capital usuraire et le capital commercial. A présent, dit un écrivain anglais qui, du reste, ne prend pas garde au rôle joué par le capital commercial, « à présent toute la
1. Le mot «industriel» est ici employé par opposition; dans le sens catégorique, le fermier est tout aussi 1)*“^ un capilalisle industriel que le fabricant.
richesse delà société passe en premier lieu par les mains du capitaliste... il paie au propriétaire foncier la rente, au travailleur le salaire, au percepteur l’impôt et la dime, et retient pour lui-même une forte portion du produit annuel du travail, en fait la partie la plus grande et qui grandit encore jour par jour. Aujourd’hui le capitaliste peut être consi- . déré comme propriétaire en première main de toute la richesse sociale, bien qu’aucune loi ne lui ait conféré de droit à cette propriété... Ce changement dans la propriété a été effectué par les operations de l’usure, et le curieux de l’affaire, c’est que les législateurs de toute l’Europe ont voulu empêcher cela par des lois contre l’usure... La puissance du capitaliste sur toute la richesse nationale implique une révolution radicale dans le droit de propriété, et par quelle loi ou par quelle série de lois a-telle été opérée1? » L’auteur cité aurait dû se dire que les révolutions ne se font pas de par la loi.
La constitution féodale des campagnes et organisation corporative des villes empêchaient o ca pital-argent, formé par la double voit •. < e j
du commerce, de se convertir en capi a • "
Ces barrières tombèrent avec le lie. ' j , j" mites seigneuriales, avec l'expropriation et ^pul- :ion partielle des cultivateurs, maison peut„ug.r
I The natural and artifi'.M M'jhlt <4 Proprrty omtraxtvJ. Land., 1832, p. 38, 39. L’auteur de ctl écrit anonyme est Th. Hodgskm.
contrèrent les marchands, sur deltrérisUDcequoren ^ producteurs marie point de «e tr. ]eg petits fabricants de
chandlÏÏcds envoyèrent encore en 1794 une dedrap* de Leeas j demander une loi qui
“Sû £tCSS!d! devenir
itérai1 cVinhlirftnt-elles d
. Aussi
P“S tout marchand dedevenir fabricant- aus?1 foufacturcs nouvelles s’établirent-elles de pré- !■* rr dans les ports demer centres d’exportation, r»“ » «S 5= l’intérieur eitué, h.r» du cou-
Tôle du régime municipal et de ses corps de métiers De là en Angleterre, lutte acharnée entre les vieilles villes privilégiées [Corporate towns) et ces nouvelles pépinières d’industrie Dans d autres pays, en France, par exemple, celles-ci furent placées sous la protection spéciale des rois.
La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination , les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales , la transformation de l’Afrique en une sorte de varenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, -voilà les procédés idylliques d accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après éclate la guerre mercantile; elle a le globe entier pour théâtre. S’ouvrant par la révolte de la Hollande contre l’Espagne, elle prend des proportions gigantesques dans la croisade de l’Angleterre contre la révolution française, et se prolonge, jusqu’à nos jours, en expéditions de pirates, comme les fameuses guerres d'opium contre la Chine.
Les différentes méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du dix-septième siècle , dans un ensemble systématique embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelquesunes de ces méthodes reposent sur l’emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir de l’Etat, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage del ordre economique féodal à l’ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de transition Et en effet, la Force est l’accoucheuse de toute mu e société en travail. La Force est un agent economique. °
le d,°,nl la ferveur chrétienne a fait tout
tSSL i Y: Howitt’ B’«*prime ainsi sur la
ciÎrSbf rét,enne : .* Les barbarie» et les atro-
chretiennes da perPetreef Par les races soi-disant chutienncs dans toutes les régions du monde et
con re tous les peuples qu’elles ont pu subjuguer, n ont de parallèle dans aucune autre ère de l’histoire universelle, chez aucune race si sauvage, si grossière, si impitoyable, si éhontée qu’elle fût *. »
L br Aikin, t. c.
Ho;v‘W : Colonisation and Christianity . A Po- „ all !!’ orÿ ,°f the treatment of the natives by the Européens cscKn CS’ Lr‘-’ ,838> P- 9'Sur le traitement des (Traité Z'ZrS.T boune compilation chez Chartes Comlc t w *■ «a Législation, 3* Édit. Bruxelles, 1831). Il faut
L’histoire de l’administration coloniale des n0) landais — et la Hollande était au dix-septième siècle la nation capitaliste par excellence — « déroule un tableau de meurtres, de trahisons, de corruption et de bassesse, qui ne sera jamais égalé*. »
Rien de plus caractéristique que leur système d’enlèvement des naturels des Célèbes, à l’effet de se procurer des esclaves pour le Java. Ils avaient tout un personnel spécialement dressé à ce rapt d’un nouveau genre. Les principaux agents de ce commerce étaient le ravisseur, l’interprète et le vendeur , et les principaux vendeurs étaient des princes indigènes. La jeunesse enlevée était enfouie dans les cachots secrets de Célèbes jusqu’à ce qu’on l’entassât sur les navires d’esclaves.
« La seule ville de Makassar, par exemple, dit un rapport officiel, fourmille de prisons secrètes, toutes plus horribles les unes que les autres, remplies de malheureux, victimes de l’avidité et de la tyrannie, chargés de fers, violemment arrachés à leurs familles. » Pour s’emparer de Malacca, les Hollandais corrompirent le gouverneur portugais. Celui-ci les fit entrer dans la ville en 1641. Ils coururent aussitôt à sa maison et l’assassinèrent, s'abstenant ainsi.... de lui payer la somme de 21 875 liv. st. prix de sa trahison. Partout où ils mettaient le pied, la dévastation et la dépopulation marquaient leur passage. Une province de Java, Banyuwangi, comptait en 1750 plus de 80,000 habitants. En 1811 elle n’en avait plus que 8000. Voilà le doux Commerce !
La compagnie anglaise des Indes orientales obtint, outre le pouvoir politique, le monopole exclusif du commerce du thé et du commerce chinois en général, ainsi que celui du transport des marchandises d’Europe en Asie et d’Asie en Europe. Mais le cabotage et la navigation entre les îles, de même que le commerce à l’intérieur de l'Inde, furent concédés exclusivement aux employés supérieurs de la compagnie. Les monopoles du sel, de l’opium, du bétel et d’autres denrées, étaient des mines inépuisables de richesse. Les employés, fixant eux-mêmes les prix, écorchaient à discrétion le malheureux Hindou. Le gouvernement général prenait parta ce commerce privé. Ses favoris obtenaient des adjudications telles que, plus forts que les alchimistes, ils faisaient de l’or avec rien. De grandes fortunes poussaient en vingt-quatre heures comme des champignons; l’accumulation primitive s’opérait sans un liai d d’avance. Le procès de Warren Hastings fourmille d’exemples de ce genre. Gitons-en un seul. Un certain Sullivan obtient un contrat pour une livraison d’opium, au moment de son départ en mission officielle pour une partie de l’Inde tout à fait éloignée des districts producteurs. Sullivan cède son contrat pour 40 000 1. st. à un certain Binn; Binn, de son côté, le revend le même jour pour 60 000 1. st., et l’acheteur définitif, exécuteur du contrat, déclare après cela avoir rca-
étudier ce sujet en détail pour voir ce que le bourgeois fait de lui- même et du travailleur, partout où il Peut> sans fjêne, modeler le monde à son image.
1. Thomas S ta ni Tord Raffles, late Governor of Java: Java and ils dependencies. Lond., 1817.
CHAPITR
lise un bénéfice énorme. D'après une liste présentée au Parlement, la Compagnie et ses employés extorqueront aux Indiens, de 1757 à 1760, sous la seule rubrique de dons gratuits, une somme de six millions de 1. st.l De 1769 à 1770, les Anglais provoquèrent une famine artificielle en achetant tout le riz et en ne consentant à le revendre qu’à des prix fabuleux *.
Le sort des indigènes était naturellement le plus affreux dans les plantations destinées au seul commerce d exportation, telles que les Indes occidentales, et dans les pays riches et populeux, tels que les Indes Orientales et le Mexique, tombés entre les mains d aventuriers européens âpres à la curée. Cependant, même dans les colonies proprement dites, le caractère chrétien de l’accumulation primitive ne se démentait point. Les austères intrigants du protestantisme, les puritains, allouèrent en 1703, par décret de leur assemblée, une prime de 40 1. st. par scalp d’Indien et autant par chaque Peau-Rouge fait prisonnier; en 1720, une prime de 100 1. st. ; en 1744, Massachusetts-Bay ayant déclaré rebelle une certaine tribu, les primes suivantes furent offertes : 100 1. st. par scalp d’individu mâle de douze ans et plus, 105 1. st. par prisonnier mâle, 55 l.st. par femme ou enfant pris, et 50 1. st. pour leurs scalps.' Trente ans après, les atrocités du régime colonial retombèrent sur les descendants de ces pieux pèlerins ( pilgrim fathers ), devenus à leur tour des rebelles. Les limiers dressés à la chasse des colons en révolte et les Indiens payes pour livrer leurs scalps furent proclamés par le Parlement « des moyens que Dieu et la nature avaient mis entre ses mains. »
Le régime colonial donna un grand essor à la navigation et au commerce. Il enfanta les sociétés mercantiles, dotées par les gouvernements de monopoles et de privilèges et servant de puissants leviers à la concentration des capitaux. Il assurait des débouchés aux manufactures naissantes, dont la facilité d’accumulation redoubla, grâce au monopole du marché colonial. Les trésors directement extorqués hors de l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre, refluaient à la mère-patrie pour y fonctionner comme cî^ital. La vraie initiatrice du régime colonial, la Hollande, avait déjà, en 1648, atteint l’apogée de sa grandeur. Elle était en possession presque exclusive du commerce des Indcsorientales et des communications entre le sud-ouest et le nord-est de l’Europe. Ses pêcheries, sa marine, ses manufactures, dépassaient celles des autres pays. Les capitaux de la République étaient peut-être plus importants que tous ceux du reste de 1 Europe pris ensemble.
De nos jours, la suprématie industrielle implique la suprématie commerciale, mais à l’époque manufacturière proprement dite, c’est la suprématie commerciale qui donnç la suprématie industrielle. De là
1 En 1866 plus d’UD million d’Hindous moururent de faim dans ï seule province d’Orissa. On n*cn chercha ^ ^o.ns a enrichir le trésor public par les prix de vente des denrees fer tes aux affamés.