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de leurs moyens de production, une faible domination sur les forces de la nature, une circulation restreinte des marchandises, une lente accumulation de capitaux, un petit nombre de personnes occupées au travail productif, peu de riches et beaucoup de clients, qui sont entretenus par les premiers, un commerce limité à quelque articles de luxe, la richesse sous toutes ses formes constituée par la conquête et le favoritisme, alimentée par le parasitisme, par les spéculations commerciales, par les impudences de l'usure.
Dans l'agriculture, l'absence de capitaux nous est révélée par la prédominance des pâturages. La richesse sous forme de monnaie est appréciée en tant qu'elle peut être thésaurisée, et la thésaurisation improductive, qui arrête les sources de la richesse elle-même, est le but de la finance publique et l'idéal de chaque citoyen : thésauriser afin de dissiper le tout en un moment, dans une expédition militaire, dans une entreprise gigantesque, dans des orgies sans nom. Et pourtant c'étaient là les moyens par où dans l'antiquité les trésors restituaient à la circulation les masses métalliques accumulées, par lesquels la monnaie se répartissait et se répandait, après avoir été cachée, après avoir poussé les populations jusqu'aux limites de l'économie naturelle.
Qu'on se rappelle les trésors trouvés à Babylone, les chariots d'or qui accompagnaient les despotes asiatiques, les richesses d'Alexandre, le butin de Darius, les richesses des Persagades, d'Ecbatane, de Suse, les butins fantastiques qui enrichirent la Grèce, et on verra que dans le monde antique ce fut par les conquêtes et les grandes commotions politiques que l'or et l'argent, accumulés dans les trésors, en sortirent et furent jetés sur les marchés. Tls n'en sortaient pas cependant pour semer la prospérité et réveiller l'activité, — aussi disparaissaient-
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ils complètement et ne revenaient-ils que par les voies de la conquête, — mais par les excès dans les consommations auxquels ne correspondait aucune augmentation d'activité productrice. Les consommations improductives dépassaient et détruisaient les réserves des générations avares et déprédatrices. Les civilisations les plus resplendissantes et les plus puissantes se différenciaient des précédentes par une augmentation non pas de la production, mais de la consommation, par de plus grands excès dans les dépenses de luxe, sans une augmentation proportionnelle delà richesse générale, et c'est dans ce sens qu'on pourrait dire que dans la succession des empires, le dernier était moins riche que celui qui l'avait précédé.
Une des conséquences de la production familiale et de l'autarchie de la maison était que les phénomènes économiques ne se mêlaient pas à la vie sociale et n'avaient pas l'importance qu'ils ont là où la production est sociale. Il est arrivé ainsi que les pouvoirs puhlics ont pu agir sur les phénomènes économiques d'une façon qui ne serait plus possible dans les sociétés modernes, où ce sont au contraire les phénomènes économiques qui déterminent les actions politiques. C'est ainsi que les despotismes orientaux et les gouvernements d'Athènes et de Rome purent mener des entreprises dont on chercherait en vain les motifs économiques. Cela nous montre que la recherche exclusive du facteur économique pour l'explication de l'histoire antique, en appliquant les interprétations que le déterminisme économique — expression qui nous semble préférable à celle de matérialisme historique — justifie pour l'époque contemporaine, peut induire en erreur. Il n'y a pas de mesure pour tous les âges, ni de cause identique pour tous les effets qui se produisent à des époques différentes.
Tout cela sépare le monde antique du monde moderne,
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et s'il y a quelque ressemblance, elle est superficielle. Quand nous disons monde antique, nous n'entendons pas parler de celui qui finit avec la chute de l'empire romain. Cette séparation, commode et exacte pour l'histoire politique, ne l'est pas pour l'histoire économique, où le monde antique est bien plutôt ce long cours de siècles qui va des civilisations orientales à l'avènement d'un fait tout moderne, d'un fait qui amène la transformation sociale la plus radicale et la plus profonde, et qui eut son contre-coup dans tous les domaines de la vie morale et matérielle, c'est-à-dire à l'avènement du capitalisme. Dans cette longue période historique il n'y a pas entre les époques de grandes différences essentielles, parce que les formes de la production restent identiques. Par conséquent, si on veut un terme de comparaison, on peut dire que la Rome impériale est plus voisine de l'Europe des xvie et xvne siècles que de l'Angleterre et de la France modernes, quelle ressemble, économiquement et militairement, à ce qu'était le Japon avant sa transformation, comparaison déjà faite par Yico avec une merveilleuse intuition en ce qui concerne l'expansion militaire et l'esprit belliqueux. Rien n'est plus vrai que le tableau tracé par l'illustre historien de l'économie romaine, Dureau de la Malle, en 1840, lorsqu'il compare l'empire romain à l'empire russe de son temps, et mieux encore à l'empire ottoman, où une oligarchie usurpait les charges publiques, accaparait les monopoles, s'enrichissait par le pillage des provinces et les pachalats, où le trésor se remplissait parles confiscations et où le souverain frappait monnaie en coupant les tètes.
Ce qui distingue l'époque moderne de l'antiquité, ce sont les formes de production industrielle capitaliste, c'est le capitalisme, c'est-à-dire le divorce entre le capital et le travail et le monopole des moyens de produc-
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tion qui imprime à l'histoire contemporaine une direction que ne peut pas avoir eu l'histoire antique. Les peuples anciens n'ont pas dépassé la phase du capitalisme commercial et usuraire. L'observation d'Aristote, que le commerce est le principal élément de la richesse, s'applique à toute l'antiquité. En effet, le commerce eut alors la place éminente qui appartient maintenant à l'industrie, et visibles et nombreux sont les signes de cette activité commerciale dans les expéditions des Egvptiens dans la région du Pont, dans l'Arabie du Sud, dans les établissements des Phéniciens coalisés avec les Etrusques pour se rendre maîtres des mers occidentales, dans le commerce du blé par les Hébreux, dans les spéculations des Hellènes, etc., activité commerciale facilitée par une économie monétaire et fiduciaire, depuis les billets de banque et au porteur de la maison de banque babylonienne Egibi, jusqu'aux opérations des trapézites grecs. Le commerce était alors une profession mystérieuse, le secret d'un petit nombre de travailleurs improductifs, dont l'importance ne peut être comparée à celle des commerçants modernes, dont on peut s'émanciper, grâce à la facilité des échanges, aux renseignements statistiques, et au développement de l'esprit coopératif parmi les producteurs.
Nous ne parlons pas de l'usure, qui eut dans les sociétés antiques un si grand développement et qui fut un des principaux moyens d'accumulation. Le commerce et l'usure sont les deux facteurs de la vie économique de l'antiquité, et tinrent la place qu'occupe actuellement l'industrie, où se cristallise le travail salarié, où se manifeste l'appropriation capitaliste, l'industrie qui a perfectionné les échanges et créé de nouvelles forints .le crédit, supérieures aux anciennes formes du capitalisme commercial et usuraire. C'est à elle que se rattachent la
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naissance et le développement du capitalisme qui vit du salariat, de l'appropriation de la plus-value, de l'accumulation automatique des profits. Le capitalisme est ainsi lié aux systèmes modernes d'industrie intensive et à la domination des grands marchés internationnaux.
Les mêmes causes, qui ont empêché à Rome la formation du capitalisme au sens moderne du mot, ont agi dans toute l'antiquité, qui n'a pas connu les conditions qui rendent possible le monopole virtuel des mo}rens de production, l'intensité extraordinaire de la production elle-même. La cause n'existant pas, on n'eut pas non plus les conséquences propres au capitalisme moderne, c'està-dire la production sociale et l'appropriation par le capitaliste, la lutte pour les marchés, la concurrence et les crises, les sans-travail, les faillites et la rébellion chronique des forces productives contre les formes imposées par le capitalisme.
Aussi toute l'histoire sociale de l'antiquité a-t-elle une tout autre allure que la nôtre. C'est une des conceptions les plus solides et les plus originales de Marx que d'avoir montré l'origine récente, le caractère tout moderne du capitalisme, commencement d'une nouvelle époque historique. Marx a lu dans l'histoire moderne et dans l'histoire ancienne avec une telle lucidité et une telle vérité que les recherches ultérieures n'ont fait que confirmer ses merveilleuses intuitions.
L'économie antique constitue un système indépendant, relié au nôtre par la série historique, mais gouverné par des lois propres. C'est pour cela que les effets d'un système en apparence identiques à d'autres appartenant à des époques et à des milieux différents, proviennent de causes différentes. Ainsi par exemple la concentration de la propriété, l'expropriation des agriculteurs, le développement de la corporation, l'abolition
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de l'esclavage sont des faits que l'on rencontre chez beaucoup de peuples mais il serait faux de les attribuer à des causes identiques. De môme il serait tout aussi inexact de mettre sur le môme rang les antiques luttes sociales d'Israël au temps des Prophètes, de la Grèce au temps de Solon, de Rome sous les Gracques aux luttes sociales modernes. Celles-ci sont des luttes entre la classe capitaliste, qui s'enrichit de ses profits sur l'industrie qu'elle contrôle dans son propre intérêt, et le prolétariat sans terre, séparé de ses instruments de production ; celles là sont des luttes entre les propriétaires fonciers et les non-possédants, entre les pauvres et les riches, entre les créanciers et les débiteurs. C'est pour cela qu'on doit repousser les dénominations de féodalité égyptienne, de moyen âge hellénique, et autres, qui ne correspondent pas à la réalité historique. De là encore cette conséquence que le passé ne peut pas nous servir d'enseignement pour les crises futures, pour le contrecoup des formes industrielles sur la composition sociale, et encore moins pour l'évolution industrielle et sociale possible, et pour les effets de l'économie capitataliste dans un avenir plus ou moins éloigné.
Le résultat de nos études comporte aussi une réponse implicite à la question des phases à travers lesquelles se dirigerait l'histoire des peuples. 11 est impossible d'établir des formes bien nettes de production qui se succèdent ; aucune ne disparaît entièrement et pendant un temps elle subsiste à côté des formes nouvelles. Le développement économique ne se fait pas suivant une marche recliligne, et tous les peuples n'ont pas traversé les mômes phases et n'ont pas progressé pour d<;s causes identiques. On peut bien accepter la classification fondée sur des caractères extérieurs : famille, atelier, manufacture, machinofacture, mais à condition de n'en pas
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faire des époques ou des phases de succession. Ces mots doivent exprimer des formes de production qui s'entrelacent, des relations technologiques auxquelles correspondent des relations juridiques et sociales. Autrement, on commet une erreur analogue à celle des catégories, d'ailleurs commodes, d'économie naturelle, monétaire, fiduciaire, autant de périodes d'une série, qui se succéderaient comme les tableaux d'un kaléidoscope ou un schéma tout fait pour cataloguer l'infinie variété des faits économiques.
Ce simplisme superficiel a contre lui l'histoire. C'est en vain qu'on essaye de ranger les faits dans une règle uniforme alors qu'il n'y a que des tendances. Même dans les économies les plus simples, c'est-à-dire dans la production familiale, au-dessus de ce qui est la nécessité inéluctable du système, il y a des manifestations régressives, comme aussi des manifestations progressives vers d'autres économies supérieures. Une civilisation existe entant qu'agissent en elle des énergies d'ascension plus ou moins fortes, plus ou moins tenaces et durables, énergies qui peuvent même décliner pour revenir au point de départ, tout comme elles peuvent triompher.
Les formes d'économie naturelle et familiale dans leur intégrité et leur pureté existaient peut-être dans les antiques groupes aryens ou sémitiques, comme on les trouve plus tard chez les Germains et les Slaves ; mais quand nous nous reportons aux anciennes civilisations qui forment l'antiquité classique, nous avons devant nous des formes mixtes, c'est-à-dire l'économie familiale déjà en partie ruinée ou mieux complétée par la production urbaine avec la division du travail, les échanges, l'établissement des marchés, la constitution d'une clientèle, la monnaie, etc., l'une ou l'autre prépondérante, suivant les conditions de temps, de lieu, suivant l'éloi-
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gnoment des centres et des marchés, suivant les vicissitudes politiques, qui apportent l'abondance ou la pauvreté. La famille n'a pas perdu toutes ses attributions et certains services qui étaient naguère encore accomplis dans l'intérieur de la maison, le sont aujourd'hui ou vont l'être demain hors d'elle.
Plus la ville prend d'importance et plus s'étend l'économie monétaire et fiduciaire, plus apparaissent les signes que l'on prend pour des phénomènes d'économie capitaliste et on croit voir une classe de capitalistes comparables aux capitalistes modernes. Mais ce capitalisme est artificiel, c'est l'effervescence d'une activité commerciale et monétaire plus intense mais transitoire, d'une affluence plus impétueuse de la richesse des pays conquis, c'est une armature factice qui repose sur le parasitisme des entreprises publiques et des adjudications publiques. Et cette classe est un agrégat hybride d'individus enrichis par des moyens fort divers, de grands propriétaires fonciers, d'usuriers, de possesseurs d'argent : dynasties de militaires, de fonctionnaires, de prêtres, que la guerre, les fonctions publiques, l'Etat en un mot enrichissent. Cette économie n'a du capitalisme que les reflets brillants, des fumées vaporeuses aussi brillantes qu'inconsistantes, qui se dissipent rapidement au premier vent contraire, laissant aussitôt apparaître les antiques formes de l'économie familiale, les plus résistantes et les plus spontanées, et le métier d'ouvrier h lire. Sous le vernis passager, la rude écorce est restée intacte.
Ce qui précisément différencie l'économie antique de L'économie moderne, les sociétés anciennes des sociétés nouvelles, c'est le capitalisme, l'épine dorsale des Ktats modernes. Cet élément, fruit de la science, du développement technologique de la production, de l'accroisse-
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sèment de la population, de l'élévation de la vie morale et matérielle, a donné à celle-ci une orientation dilïerente du passé. Non seulement il a révolutionné les modes de production, mais il est en train de tout transformer, la société et la famille. La science qui l'a alimenté, la science le pousse en avant, et comme on ne saurait prévoir les conquêtes que la science nous réserve sur la nature, nous tomberions dans Terreur si nous voulions tirer du passé une règle directrice et renoncer à la certitude dans une société nouvelle et supérieure.