‹ Le capitalisme dans le monde antique;Chapitre 4 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ce n'est que dans le courant du 111e siècle avant Jésus- Christ que la richesse commença à se montrer dans les pauvres masures qui entouraient le mont Capitolin, une richesse sonnante, qui augmenta continuellement dans les siècles suivants et qui vint troubler les habitudes modestes de ce peuple guerrier et agriculteur, et en triompher. Caton et les historiens romains ont tracé le tableau de cet âge héroïque de simplicité, époque de vertu qui ne laissait aucune place ni au faste ni à la paresse, dans laquelle bon cultivateur et homme de bien étaient synonymes ; c'était le meilleur éloge qu'on put faire de quelqu'un. On appelait encore mollesse tout changement dans les mœurs qui tendait à adoucir la dure et souvent atroce organisation familiale, et luxe tout progrès de la civilisation. Les besoins étaient peu nombreux ; le travail domestique y pourvoyait, pour la pîus grande partie, avec quelques produits industriels des Etrusques et d'autres peuples voisins qui accouraient aux toires qui se tenaient dans le Latium. Bien que Rome eût déjà dé-

passé la période de l'économie naturelle et que les règles de son fus commercii aient eu pour base les échanges de valeurs, cependant il n'y avait que peu de place pour les échanges et la monnaie était peu employée comme instrument de commerce. On vendait fort peu contre espèces, et la monnaie servait à solder la différence entre les valeurs différentes des produits naturels, objets des transactions, ou pour le commerce de détail, et en général elle servait comme instrument de comparaison pour les marchandises échangées en nature. La circulation était donc très limitée et il n'y avait pas de grandes accumulations pour servir à la production. Pour ces faibles besoins suffisaient les lourdes monnaies en usage, de transport si difficile que si la somme à payer était un peu importante, il fallait la mettre sur un chariot (Liv.. IV, 60). Aussi les familles n'en conservaient-elles qu'une petite quantité dans leur maison, ou chez les argentarii, comme réserve pour l'achat des choses nécessaires à la consommation et que ne fournissaient pas les économies familiales. La richesse consistait en troupeaux, capital qui ne peut augmenter indéfiniment et qui est sujet à dépérir et à subir des variations de valeur.

Déjà au moment où les Romains entrèrent dans l'histoire, ils formaient une communauté économique, sociale et politique, dans laquelle on pratiquait, bien que dans une mesure restreinte, des échanges et faisait des actes de crédit, qui montrent que déjà l'idée de crédit avait apparu de bonne heure, grâce aux liens qui existaient entre voisins. Même pour les plus anciens temps nous trouvons certains faits qui rompent la symétrie des différentes constructions historiques qui veulent synthétiser le développement progressif de la vie économique des peuples. La formation même de l'Etat montre q'.ie les Quirites, tout en étant essentiellement des agri-

culteurs, avaient dépassé la phase dans laquelle les peuples se contentent de la production isolée et où chaque famille tire directement de la nature, par le travail de ses membres, les moyens qu'elle emploie et qu'éventuellement elle transforme. Les éléments d'où est sorti l'Etat romain, ce sont de primitives confédérations domestiques, dont l'union, imposée par la nécessité de la défense, amena des conséquences d'ordre économique. Dans les murs de la cité, les groupes domestiques, bien qu'ils conservassent toute l'indépendance possible, trouvèrent également nécessaire ou utile de conclure des alliances ou associations permanentes, non seulement pour l'échange des services, mais aussi pour l'échange des produits. Et ainsi leur activité économique embrassa aussi la formation de valeurs d'échange et l'échange de ces valeurs. Cet échange se faisait dans les marchés qui se tenaient tous les neuf jours, où travailleurs et agriculteurs se rencontraient pour échanger leurs produits respectifs. Ceux-ci achetaient les produits qu'ils ne pouvaient pas fabriquer de leurs mains, les faux, les charrues, les outils pour les travaux des champs et les bijoux pour leurs femmes' ; ceux-là recevaient en échange de l'huile, du vin, du blé, delà laine. Généralement ces objets passaient directement des mains du producteur dans celles du consommateur. Mais en même temps et par suite de leur nature même, ces transactions étaient limitées et rares, parce qu'il est fort difficile que deux jugera de terre laissent, dans les économies domestiques, du superflu pour les échanges.

Les relations commerciales avec les cités voisines étaient rares, à peine quelques échanges avec les cités du Latium. On demandait certains produits spéciaux aux foires qui se tenaient près des temples, aux foires de Feronia en Etrurie, à celle de Fregelles dans le pays des

92 CH. i. LES COMMENCEMENTS DE LA RICHESSE

Volsquesou à Rome même, près du temple de Diane sur l'Aventin.

11 n'y avait pas seulement des échanges entre les diverses économies domestiques, normalement ou aux époque des foires, mais aussi, qu'on le remarque, depuis les temps anciens, une certaine différenciation des occupations, c'est-à-dire des professions distinctes. Il y avait des classes productives adonnées à certains travaux. Cette différenciation d'activité économique se retrouvait dans la division des tribus en tribus urbaines et tribus rurales (1), comme dans l'existence d'une classe d'artisans libres, ouvriers tanneurs, drapiers, teinturiers, foulons, etc. (2). Bien que ces professions fussent en petit nombre, simples et rudimentaires, leur existence montre que les économies isolées, les différents foyers ne suffisaient pas à produire et à transformer tout ce qui servait à la vie, que par conséquent ils devaient avoir recours à l'aide des autres, en échangeant avec ceux-ci des biens matériels ou des services. La plus ancienne société romaine était par conséquent divisée en de nombreuses classes fonctionnelles différentes, qui produisaient, sur la base de la division du travail, des valeurs d'échange, c'est-à-dire des valeurs qu'elles livraient à d'autres moyennant une contre-partie ou par l'intermédiaire de la monnaie.

Dans le cours des siècles et avec l'extension des conquêtes en Italie, ces échanges augmentèrent, de même

(1) Mommsen, Droit public romain, vi, 1, 193,204.

(2) Voir les sources citées par Bûchsenschutz, Bemerkungen ueberdie roem. Volkswirthschaft d. Kônigszeit, 1886.— Voigt, Bomische Privatalterthùmer und Kidturgeschichtc, dans le Handbuch d. klass. Alterth. Wissensch., 2« édit. 1893, p. 279, 281, 290, 302.— V\ .\Lr/.\xG. Etudes historiques sur les corporations professionnelles des Romains, 1895, I, 62.

que se développa le travail professionnel, sans que pour cela fût modifié le caractère originaire des e'conomies domestiques, parce que la vie était si simple qu'il suflisait d'acheter un petit nombre d'objets, et que les objets ainsi achetés restaient dans le patrimoine delà famille, se transmettaient de père en fils et ne pouvaient être aliénés qu'avec des formalités-solennelles (1). Les groupes domestiques les plus puissants n'avaient pas besoin d'aides extérieurs et n'y avaient recours qu'en cas de grande nécessité, et la volonté de se suffire, jointe à une grande sobriété et parcimonie, caractérisait plus spécialement les familles qui habitaient la campagne (2). Même alors l'idéal de la domns était de se suffire à ellemême et de subvenir à tous les besoins de ceux qui la composaient. Les femmes et les filles, assistées parles esclaves, filaient, tissaient, cuisaient, moulaient le blé, préparaient le gâteau traditionnel ; les hommes se livraient à d'autres occupations, aidés par les esclaves et par les clients. Un petit nombre d'esclaves faisaient également partie des plus grandes économies, et leur force était emplovée, comme celle des autres membres de la famille, pour les travaux d'utilité commune. C'était encore un esclavage doux, presque patriarcal, composé généralement d'esclaves nés dans la maison, et la diversité des races n'avait pas encore différencié les maîtres et les esclaves à ce point que les uns et les autres se sentissent de nature différente. Grâce au travail servile, chaque maison conservait une grande autonomie, mais en même

(1) Voir les preuves dans mon étude, La pubblicità nella vendita seconda gli antichi diritti, dans la Rivista italiana délie seienze <////ridiche, xxvm, 1895.

(2) C'est à cela que fait allusion Vabron, Rer. rust., n, pr. 1. « Viri magni nostri majores non sine causa praeponebant rusticos romanos urbanis. »

temps avait augmente le désir d'avoir recours aux échanges et de profiter des produits travaillés à Rome ou importés par la grande voie fluviale. Que le travail de spécification ou de manufacture ne fût plus à l'époque des Douze Tables un travail domestique ou accessoire, mais que déjà certains produits spéciaux fussent arrivé> à être un travail fonctionnel, si primitive que fût la technique, cela est attesté de divers côtés : il était déjà distingué en professions, en métiers. Il y avait des artisans de profession et des classes d'artisans pour certaines branches du travail manufacturier, spécialement pour le travail des métaux et du bois, et le travail manuel était une source libre de gain.

Il y avait également un certain commerce. Son heureuse position sur le Tibre, non loin de la mer, fit rapidement de Rome un marché, le grand marché pour les populations rurales voisines et pour les cités du Latium habitées par des paysans et qui menaient une vie primitive. Les populations latines, comme les populations italiques en général, étaient exclusivement adonnées à l'agriculture et ce n'est que pour les produits travaillés qu'elles ne possédaient pas, pour les outils de fer, qu'elles avaient recours à la ville, qui les leur fournissait au moyen d'échanges en nature. Elles auraient pu offrir beaucoup de blé et beaucoup d'animaux, mais elles n'avaient que peu d'argent : aussi leurs achats étaient-ils peu nombreux, comme cela est vrai encore pour toutes les populations agricoles, qui sont de mauvais acheteurs. C'est pour cette raison que, tout en ayant autour d'elle un territoire vaste, mais habité par des populations vouées à l'agriculture, Rome ne devint pas une ville commerçante comme Cartilage ou Corinthe, ou un centre de production comme Alexandrie, et resta au contraire une cité latine surtout agricole. Elle ne fut pas l'objet d'une grande demande de

produits fabriqués, qui aurait donné naissance à une nombreuse classe d'ouvriers et de marchands.

11 y avait donc un certain commerce, mais ses proportions étaient restreintes, il n'y avait pas une vigoureuse classe de marchands indépendants. Tout ce qui n'était pas vente au détail et petit colportage, était dans les mains des patriciens, c'est-à-dire des chefs des économies rurales les plus puissantes, des maisons les plus importantes, qui, dans leurs ateliers domestiques et avec l'aide des esclaves, préparaient et transformaient les produits de leurs terres, les travaillaient pour la vente ou achetaient sur d'autres marchés ce qu'ils ne possédaient pas. C'étaient les mêmes groupes domestiques qui, sans perdre leur nature propre et sans modifier leur composition intérieure, ajoutaient à leurs précédentes occupations de nouvelles fonctions, perfectionnaient leur organisation économique. Les pères de famille, les chefs des économies domestiques trouvaient que le superflu des produits pouvait être utilement employé, échangé, que les bras inoccupés pouvaient être occupés, que d'autres sources de richesse pouvaient naitre. C'est ainsi qu'ils concentrèrent certains genres de manufacture et de commerce ou tout au moins qu'ils empêchèrent de se développer des organes .séparés pour des buts économiques spéciaux.

Tout affluait à la maison (domus), tout le mouvement économique en dépendait. C'est pour ces raisons que, dans l'ancienne langue latine, domus avait une signification beaucoup plus large et plus complexe, tout comme le fait a été constaté pour d'autres anciennes langues italiques, dans lesquelles ce mot signifiait la tribu, le temple, la famille, l'atelier, la propriété (1). Cependant ces

(1) ZvETAiEtT, Inscrip. ose, 63, 82.

grandes économies domestiques ne purent arriver à une accumulation de richesse monétaire un peu importante, parce que Rome n'avait pas encore une bonne circulation. Ce que les familles pouvaient grappiller dans leurs transactions n'était pas employé à une production ultérieure, c'est-à-dire ne se transformait pas en capital, mais était conservé de préférence dans le coffre domestique, sous la garde permanente d'un esclave ou, pour plus de sécurité, était confié aux banquiers qui le gardaient, l'employaient selon les ordres reçus, ou le restituaient dans les espèces reçues.

Ces sommes servaient aux prêts qu'à l'occasion, selon les besoins, se faisaient entre elles les économies, comme aussi à certaines formes de spéculations usuraires. Les prêts étaient gratuits ; ils se faisaient entre voisins, ils étaient en dehors delà sphère du droit, ils ne nécessitaient aucune solennité et ne recevaient d'ailleurs aucune protection de l'Etat. Ils étaient sous la sauvegarde de la fides, une confiance entière, qui était traditionnelle chez les peuples aryens. L'exécution était abandonnée à la lo)^auté du débiteur.

Une autre catégorie de prêts était constituée par le terrible nexum, protégé énergiquement par l'Etat, et par lequel les débiteurs insolvables étaient réduits en esclavage pour payer leur dette par des journées de traAail, de sorte que les économies familiales augmentaient ainsi leurs forces productives plutôt en vue d'échanges ultérieurs plus nombreux jque pour constituer un nouveau capital usuraire (1).

Des études récentes (2) ont établi la nature de ce

(t) Vabronis, L. /., vu, d05 : « Liber qui suas opéras in servitute pro pecunia quam débet, dum solveret. »

(2) Mittheis et Lenel, dans la Zeitschrift /'. Rechtsgeschichte, Rom.

nexum ; c'était une façon de s'obliger par laquelle le débiteur se donnait lui-même en gage et pouvait être vendu en cas de non-payement. Cela étant donné, il est vraissemblable que cette forme d'obligation n'existait que pour les prêts en nature, pour les avances de blé faites au cultivateur, et que par conséquent elle n'était employée que contre les gens de la campagne et les plébéiens qui ne possédaient que leurs bras, mais qui pouvaient se libérer de leurs dettes par leur travail. Cela nous expliquerait également les intérêts très élevés de ce genre de dette, intérêts qui dans les prêts en nature vont généralement jusqu'au double.

Ainsi donc, entre voisins et amis, des prêts gratuits, des contrats fiduciaires conclus entre personnes solvables et appartenant aux classes supérieures chez lesquelles la confiance, le respect de la parole donnée et les boni mores étaient en grand honneur, des traditions de famille qui avaient plus de force que la loi. Chez les peuples encore jeunes, la crainte de l'opinion publique, le désir de conserver l'estime des concitoyens ont un pouvoir suffisant pour assurer l'exécution des conventions. Bien que la moralité fût certainement inférieure à la nôtre, les conditions spéciales de vie imposaient plus de respect aux promesses. Les conventions se formaient dans un cercle restreint de personnes liées par des liens de voisinage ou de sang, vivant en contact continu et dans un échange continuel de bons offices, qui n'auraient jamais songé à s'adresser à des étrangers, à des membres d'autres groupes n'ayant pas le même culte et les mêmes intérêts. Caton enseignait : « Sois en paix avec tes voisins. Si tu construis, ils t'aideront de leurs matériaux (1). » Il était

Altcrlh., xxn et xxiii, 1001, 1902. - Schlossmann, Nexum, 1904. — Kleinemann, Die Personalexecution der Zwôl[tafeln, 1904i (1) De agri wltura, 4. — Plaut., Asin., 229, Curcitl., 1, 1, 68.

d'usage que les familles s'aidassent entre elles, en se prêtant de l'argent, des outils, des aliments, gratuitement, à charge de revanche, quand l'occasion s'en présentait. Le prêt rentrait dans la catégorie des bons offices qui se faisaient entre voisins et pendant longtemps il n'eut pas de valeur juridique. L'action qui le sanctionnait quand il avait pour objet un prêt en argent, fut introduite par la loi Silia, postérieure aux Douze Tables et peut-être même la consécration du prêt est-elle postérieure (1). Jusque-là le prêt resta un service amical, gratuit : celui qui prêtait n'avait aucun droit, il s'en était remis à la loyauté du débiteur. Le plus ancien document dans lequel le prêt est présenté comme un acte juridique remonte à 198 avant Jésus-Christ (2).

A côté de ces prêts gratuits nous trouvons les opérations usuraires faites avec les classes inférieures avec cette rapacité et cette cruauté que les Komains avaient contre leurs ennemis. (Vêtait le ble' prêté au soldat qui n'avait pu cultiver, au plébéien tombé dans la misère, avec l'obligation de restituer au moment de la récolte, avec un surplus, pour intérêt, calculé à tant par mois. Et si la récolte manquait, c'était l'esclavage qui attendait le débiteur insolvable, c'était le travail forcé dans la maison du créancier. L'usure impitoyable était donc exercée contre les classes inférieures, qui sont distinctes par suite d'une origine différente et par la tradition, et entre lesquelles les procédures du nexum mettent une barrière de haine et de rancune. Dès maintenant se dessine ce qui sera le cadre des luttes sociales à Rome : d'un côté, les patriciens qui veulent la liberté de l'intérêt, de l'autre,

(1) Cuq, Institutions juridiques des Romains, I, 1891, p. 030.

(2) Liv., xxxii, 2. — Lenel, Zeitschrift citée, xxm, 90, nie l'existence dans le droit des obligations du prêt perses et libram.

les plébéiens qui proposent des lois contre L'intérêt et pour l'abolition des dettes, le grand jubilé qui fut une des aspirations des classes déshéritées de l'antiquité.

Entre ces deux extrêmes de la gratuité et de l'usure, il n\ avait pas de place pour des opérations régulières de crédit, pour le prêt à la production. L'argent qui servait à combler les vides des économies particulières ne servait qu'à des buts de spéculation ou pour en tirer un intérêt. Pour le prêt gratuit entre personnes honorables ou pour le prêt à intérêt servant d'instrument de domination ou d'exploitation contre les classes inférieures, on avait recours de préférence aux prêts en nature. Dans les stades inférieurs de l'économie des peuples, les emprunts ne sont pas faits pour servir à la production, mais pour servir à la consommation. C'est un devoir de venir en aide à ses parents ou aux membres de sa classe, et cela ne peut être l'occasion d'une spéculation. Comme il n'v a pas d'idée de solidarité entre les classes, on peut profiter de la gène des inférieurs et exiger des intérêts. L'organisation du travail industriel ne permettait pas l'existence de personnes disposées à acheter l'usage des capitaux d'autrui, c'est-à-dire des faibles réserves monétaires, pour les appliquer à la production. De là une lenteur dans l'accumulation progressive. Le chef de famille ne pouvait accumuler que ces quantités de capitaux qui prosrenaient du travail associé des enfants, des esclaves, des clients, des débiteurs.

En résumé, pendant une longue période de son histoire, Rome fut dans la même condition économique que les parties les plus intérieures de l'Italie, c'est-à-dire que les organismes domestiques y étaient très développas pour pourvoir aux besoins des habitants, organismes qui se complétaient, pour les lacunes possibles, par le travail de l'artisan libre et par un mouvement d'échange

qui restait à la surface de l'organisation économique et ne touchait pas à l'autonomie des différentes maisons ; bien que celles-ci eussent perdu le caractère originaire presque corporatif, elles étaient toujours solides et largement productives pour les besoins les plus urgents du groupe domestique. Pour les conserver, il fallait un système rigide de lois et de surveillance publique des mœurs privées, mais surtout une pauvreté relative, qu'on appelait parcimouie, frugalité, et la vie agricole. Celle-ci et le travail agricole étaient les seules occupations dignes d'un homme libre et d'un honnête homme : les autres professions n'étaient pas honorables, et surtout le prêt à intérêt que Caton assimilait à un homicide. Les travailleurs de la terre, voilà les classes vraiment utiles à la société, celles qui étaient productrices de richesse. De là l'amour de la terre et du pays natal, de là le sentiment des liens étroits qui unissent les membres de la communauté contre les ennemis extérieurs, de là l'origine aussi de cet esprit étroit, égoïste, conservateur, respectueux de la tradition, mais en même temps pratique, d'une logique sévère et presque impitoyable, dégagé de tout sentimentalisme, uniquement soucieux des nécessités présentes, cet esprit que les Romains ont conservé dans leur histoire et auquel ils ont dû leur merveilleux développement.

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