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CHAPITRE II

Après les guerres qui ouvrirent à la fortune de Rome l'Afrique et l'Asie, cette Asie brillante, industrieuse et artiste, école de luxe et de goût, source de tentation incessante, irrésistible pour les publicains et les proconsuls, la richesse fut à son faite le plus haut. La violence la plus impitoyable et la plus brutale dirigeait sur l'Italie un fleuve d'or et d'argent, qui continua à couler tant que les sources elles-mêmes ne furent pas taries. Les trésors accumulés en Orient, dans les Gaules, dans le monde entier, les produits des mines alors exploitées affluèrent à Rome, butin ou contribution de guerre, fruit de la rapine ou des impôts ; les autres parties de l'Italie en eurent aussi leur petite part. Rome devint et demeura pour quelques siècles le grand marché international de la richesse métallique. Ces guerriers et ces agriculteurs, envahis par un délire de domination et d'enrichissement, s'étaient mis à décider de la gloire des généraux par la quantité d'or et d'argent qu'ils portaient pour leur triomphe : et ainsi ceux-ci s'habituèrent à ne plus rien laisser aux vaincus et à vendre aux peuples amis la faveur de Rome au plus haut prix. Plus rien ne fut sacré devant cette rage de rapine : la justice et la logique furent sans pudeur mises de côté. Ayant appris que Ptolomée de

Chypre possédait un trésor bien fourni et de magnifiques vases d'or, on n'hésita pas à faire une loi par laquelle on attribuait à l'Etat romain la succession d'un homme vivant et la fortune d'un allié. Pour le Sénat, tous les trésors du monde appartenaient à Rome, qui ne laissait rien aux vaincus. Non seulement l'argent était confisqué mais aussi tout ce qui avait une valeur artistique. Les statues et les bronzes servaient à orner les lieux publics et les villas des particuliers; l'argent était envoyé à Thôtel des monnaies.

Aussi longtemps que Rome avait combattu contre les populations italiques, on n'avait pas eu de grands butins, parce que l'Italie était pauA're, sans mines, sans commerce. Même ses plus grandes cités maritimes ne pouvaient rivaliser de richesse avec les grands marchés de l'Orient. Tarente était une des plus grandes villes de la péninsule, une proie depuis longtemps convoitée par les Romains, mais ils n'y trouvèrent pour tout butin que 3.000 talents d'or, à peu près un million et demi de notre monnaie. Tant que les armes de Rome ne sortirent pas de l'Italie, le Trésor public ne posséda que des sommes relativement minimes. Il ne s'enrichit que lorsque la conquête mit à la disposition de l'avidité italique les trésors de l'Orient, et peut-être le plus haut chiffre fut atteint en l'année 91 avant Jésus-Christ, un milliard et demi de notre monnaie, d'après le témoignage de Pline (//. »., 33, 17). Certainement si nous comparons ces chiffres avec ceux des sommes conservées aujourd'hui à la Banque de France ou à la Banque d'Angleterre, il y aura une grande différence en faveur des temps modernes. Mais le monde antique était plus pauvre que le nôtre (l) et ainsi on peut comprendre combien

(1) Del Mar, History of the precious metals, 1889.

énormes étaient les sommes immobilise'es dans le Trésor public, quelle masse extraordinaire de métaux précieux avait été amenée à Rome au moyen d'un drainage colossal et ininterrompu, que firent des de'pouilles du monde ancien les généraux victorieux, les proconsuls et les publicains avides des richesses des rois et des peuples et les mille marchands ou flibustiers qui suivaient les légions, transformant en monnaie le butin distribué aux soldats et qui achevaient l'œuvre de spoliation commencée par les généraux sur les pays conquis.

Jusqu'à quel point, dans cette brillante période des grandes conquêtes, que suivirent la magnifique puissance impériale, l'unification des provinces, l'agrandissement des marchés, l'abondance des capitaux, le progrès dans toutes les branches, une expansion de vie, que l'antiquité n'avait pas connue, jusquà quel point l'originaire économie domestique fut-elle transformée? Quelle extension et quel caractère prit l'activité manufacturière et commerciale ?

On ne peut pas répondre à ces questions en rappelant simplement le splendide tableau de la civilisation romaine. On ne peut arguer l'existence d'une économie capitaliste, d'un vaste capitalisme, de ce seul fait qu'un peuple a possédé un art et une littérature, qu'il a fait des conquêtes, qu'il a laissé derrière lui de grands monuments. S'il en était ainsi, on devrait conclure que le monde oriental a atteint les plus hauts degrés du capitalisme, qu'il en a été ainsi de l'Assyrie et de l'Egypte, comme aussi du Mexique et du Pérou. Avant même d'être ouverte aux Européens, la Chine aurait été, elle aussi, une économie capitaliste. Dans tous ces pays, les ruines existantes laissent l'impression d'une extraordinaire puissance mécanique et architectonique, d'une distribution inégale de richesse et de pouvoir. Et cependant Salvioli 3

nous savons que chez ces peuples, l'économie était primitive, que la production se faisait tout entière à la maison, que les échanges étaient rudimentaires, que la monnaie avait une fonction limitée.

Nous ne pouvons résoudre le problème qu'en décomposant la vie économique romaine dans ses éléments constitutifs ; ainsi seulement nous pourrons saisir le secret de sa constitution.

La grande richesse à Rome fut le produit de la guerre ; il en fut de même dans toute l'antiquité, il en est encore ainsi dans les temps modernes. Les grandes fortunes des Etats-Unis tirent leur origine première des spéculations de tout, genre auxquelles donna lieu la guerre de sécession : sur cette première base elles ont grandi et se sont multipliées dans les chemins de 1er et dans les grandes combinaisons manufacturières, spécialement grâce à la politique économique suivie après 18bi et aux monopoles de toute espèce qu'elle a permis de constituer.

Dans l'antiquité, au fond de toute grande capitalisation il v avait la spoliation violente, le butin de guerre, de même qu'à l'époque moderne, il y a l'absorption continue d'une partie de la force ouvrière par les entrepreneurs d'industrie. De nos jours, la richesse vient petit à petit, lentement, et même les peuples y conforment leurs éducation et y adaptent leur esprit, leurs goûts et leur mœurs. A Rome, cette grande richesse piovenant de la guerre surprit tout le monde. C'était une inondation soudaine d'argent dans un pays très pauvre et privé de toute espèce d'accumulation monétaire. Ce peuple qui avait passé sa vie dans les champs et à la guerre et qui avait tissé son histoire de conquêtes et de dévastation sur un fond de frugalité paysanne, qui s "était jusque-là contenté des modestes produits de l'activité familiale, ce peuple qui brûlait les navires des

vaincus et qui changeait en plats et en vases le premier or ou argent qu'il avait pris, qui peut-être ne connaissait pas le prêt et l'intérêt de l'argent, ou qui l'employait avec grande modération, n'était pas préparé à cette masse vertigineuse de trésors qui furent déversés sur les bords du Tibre. 11 ne s'agissait pas d'un enrichissement méthodique provenant de l'exercice régulier de l'activité économique.

La parcimonie des anciens et l'abstinence de ces tenaces agriculteurs, qui jusque-là n'avaient été que des peuples simples et grossiers, à peine initiés au commerce, presque privés de métaux précieux, réservés aux ornements des femmes et aux rites funéraires, furent éblouies par cet amas de richesse et toutes les âmes furent assaillies par une espèce de fièvre pour la possession de l'or. Il fut convoité pour les satisfactions qu'il procure. Le mot d'ordre fut la conquête de l'or. Caton est le théoricien de cette tendance générale ; il en a rédigé le décalogue, qui commence par ces mots : « le premier devoir de l'homme est de gagner de l'argent », et il enseigne quels en sont les meilleurs emplois. S'enrichir par n'importe quel moyen est l'aspiration de la société impériale : « 0 citoyens, dit Horace, d'abord il faut poursuivre la richesse, ensuite la vertu », « l'argent est tout : la richesse est la seule chose nécessaire, indispensable même à la considération personnelle », « tout plie devant l'or ». « Il est, dit Properce, le moyen d'acheter les juges, d'acquérir des honneurs et des amitiés. Il est plus puissant que la foudre de Jupiter (1). »

Personne n'est resté sourd à ces enseignements, d'au-

(1) Ep., I. i, 53 : 6, 37 : Sat., I, l, 62; 11, 3. 75; Carm.A III, 1G, 9.— Propert., III, 10, 48.— Ovu»., Pas*., I, -'"•- Juvmul., 1,412.

tant plus que les occasions s'offrirent en foule. Les classes patriciennes commencèrent à organiser pour elles la rapine, puis vinrent les plébe'iens qui cherchaient à s'élever. Les consuls et les généraux prennent pour eux la part la plus importante du butin, et puis ils abandonnent les provinces à des troupes faméliques qui, d'une façon systématique, s'en approprient toutes les ressources. Par les approvisionnements des troupes, par les fournitures du matériel de guerre, par l'adjudication des impôts et des taxes publiques, par les prêts aux rois soumis à la domination romaine, il se forme une classe de financiers assez puissante pour prendre aussitôt une place prépondérante dans la vie politique. Et sous ces foules il en est d'autres voués aux petits trafics, à la suite des armées : ils achètent, ils vendent, ils échangent le butin ; ce sont des gens de basse extraction, parce que les familles patriciennes et les chevaliers méprisaient les opérations du petit trafic, la sordide occupation du colportage. L'instinct d'acheter pour vendre est un sentiment spécifique de lame plébéienne, il est la force par laquelle les plébéiens veulent secouer le joug des classes aristocratiques et s'élever. A Rome, comme dans les cités italiennes pendant le moyen âge, partout aux temps modernes, l'accumulation capitaliste se fait dans les classes populaires et bourgeoises, d'où sortent les hommes nouveaux, par les « gains rapides ». Chez ces plébéiens, les anciennes traditions de moralité domestique qui étaient le patrimoine des maisons patriciennes n'existent pas, les mœurs sont relâchées et par conséquent il leur est plus facile de mettre tout à l'encan, notamment l'administration de la justice. Quand ces parvenus prirent part à la vie publique, l'action démoralisatrice des richesses mal acquises, augmentées par tous les moyens, ne tarda pas à se faire sentir. C'est dans l'ordre

des chevaliers que sont les initiateurs de ce mouvement : c'est chez eux que l'on trouve les premiers signes de l'esprit capitaliste, esprit fait d'audace, esprit d'entreprise, de prévoyance, de calcul, de décision, esprit qui n'avait jamais auparavant animé les vieilles familles patriciennes, pour lesquelles la seule véritable richesse c'est la terre, et l'occupation la plus noble, l'agriculture, encore pleines de préjugés contre l'industrie et le commerce (t), et par conséquent mal préparées à se jeter dans la mêlée désespérée de ces hommes sans scrupules qui luttaient dans les provinces lointaines pour la conquête de la richesse.

Tout était bon pour gagner de l'argent, la ferme des impôts et des spectacles, la construction de routes ou d'aqueducs, l'entreprise des pompes funèbres, les spéculations les plus audacieuses comme les métiers les plus humbles, mais les grandes fortunes se constituaient en dehors de l'Italie, dans le gouvernement des provinces, en prenant à forfait les impôts, en exerçant l'usure sur les rois vassaux. Et on cherchait des emplois rémunérateurs à tout l'argent qui arrivait en abondance. On pense généralement que toutes les richesses conquises par les Romains ont été dépensées dans un luxe fou de banquets et de plaisirs. Il suffit de prononcer le nom de Rome, capitale des Césars, pour éveiller le souvenir d'une foule d'anecdotes ressassées, de villas construites sur le fond de la mer, de jardins établis sur des maisons grandioses, de l'or et de l'argent employés pour la ferrure des mulets, pour fondre des vases destinés aux usages les plus vils, des pierres précieuses que l'on faisait fondre dans 'les cratères, etc. Mais à y regarder de près, on voit tout ce qu'il y a d'exagération, de faits mal interprétés, et

(1) Cic, de officiis, II, 25.

beaucoup de ces récits ne méritent aucune créance. Les Romains ont beaucoup sacrifié à l'hyperbole, la figure le plus souvent enseignée dans les écoles de rhétorique. L'esprit littéraire romain avait une tendance marquée à l'exagération et à la généralisation. Les historiens de l'Empire sont particulièrement sujets à ce travers (1), les uns par hostilité contre le nouvel ordre politique, auquel ils attribuent le luxe et le dérèglement des mœurs, tous les vices des contemporains, les autres simplement par amour de l'amplification. Dans le premier siècle après Jésus-Cbrist, il était de mode de déclamer contre la concentration et l'excès des richesses, contre les extravagances des dissipateurs fameux, le train de vie princier des grands personnages, dont les goûts fastueux ou le raffinement dans les orgies des viveurs par excellence étaient généralisés, tandis que nous savons que le luxe insensé ne se produisait qu'isolément, que ces aberrations, dont la lecture aujourd'hui encore provoque le dégoût, étaient même alors taxées de folie et blâmées. Tl y a dans toutes ces anecdotes encore quelque chose de commun ; elles sont faites de on dit, de sorte qu'il n'est pas possible de savoir où finit l'invention et où commence la vérité. De toutes façons, ces solécismes de la volupté, comme les appelle Lucien, ne peuvent servir à caractériser le luxe de la société romaine.

Si certaines extravagances du luxe firent alors tant d'impression et frappèrent tellement l'imagination, cela provenait du faible standard of life de la masse, des habitudes misérables de la foule, qui considérait comme du luxe toute consommation dont elle n'éprouvait

(1) Peter, Die geschichtliche Literatur uber die rôm. Kaiserzeit bis Theodosins, 1897,1, 37; II, 184.

pas le besoin. D'ailleurs Friedlaender a déjà remarqué que le luxe romain est fort peu de chose en comparaison de celui de maint petit prince d'Allemagne du xvn" et du xvnie siècle (1), et nous pouvons ajouter à côté de celui des milliardaires d'aujourd'hui.

Le luxe absorba certainement une partie des sommes énormes qui affluaient à Home, mais non pas la plus grande partie. Beaucoup furent employées en dépenses improductives, constructions de palais et de villas, de temples, de cirques, par cette manie de construire où l'on prodiguait les marbres les plus chers. Mais il y avait encore une masse de richesse qui s'accroissait d'une façon continue par suite des nouvelles conquêtes, par les envois incessants des provinces. En un mot il en restait beaucoup pour les emplois productifs, pour ceux qui devaient contribuer à conserver et à augmenter les richesses qui provenaient du butin de guerre ou de spéculations heureuses. Cicéron disait : « Le patrimoine familial doit être cherché dans ces choses qui ne sont pas honteuses, il doit être conservé avec diligence et économie. Les hommes débourse et même certains philosophes discutent sur les meilleurs placements. 11 ne suffit pas de se procurer de l'argent, il faut encore savoir l'employer pour pouvoir faire face aux dépenses quotidiennes nécessaires et libérales » {De officiis, n, 23).

Comme nous ne nous proposons pas d'étudier les théories,nous n'examinerons pas ce que dit Cicéron de la productivité de l'argent; son système n'est d'ailleurs que le reflet de la pensée d'Aristote, qui, tout en constestant le précepte de Solon: « il n'y a aucune limite fixe mise à la richesse des hommes », reconnaît que la richesse qui pro-

(1) Fhiedlabhder, Mœurs romaines du règne cf Auguste, III, 1874, p. 6.

vient du commerce peut être développée indéfiniment (1). Cicéron ne fait que reproduire les idées de la philosophie grecque ; mais dans ses discours et sa correspondance, il nous met en pleine réalité et il nous montre les formes variées de spéculations et d'emplois de la richesse qui servaient aux chevaliers, à la classe puissante des allairistes qui dirigeaient alors la politique, à accroître et à multiplier les capitaux.

A l'époque de Cicéron, il s'était constitué une classe de negolialores et de publicani à la chasse de la fortune dans tous les pays, une classe si nombreuse que dans certains lieux elle intervenait en corps dans les solennités publiques {ad Q. /ratr.,u, 13). Quelle était l'importance des sommes sur lesquelles ils opéraient, c'est ce qui résulte de ces faits : F. Pinnius, cité par Cicéron [ad fam., xm, 61), était créancier de la ville de Nicée pour une somme de 8 millions de sesterces (= 2.000.000 de fr.) ; ils formaient des associations analogues à nos « Crédits mobiliers», avec directeurs, caissiers, agents, etc. A l'époque de Sylla se constitue la société des Asiani avec un capital assez important pour pouvoir prêter à l'Etat 20 mille talents, c'est-à-dire 125 millions de francs. Douze ans après elle faisait monter sa créance à 120 mille talents. Les Reguli de l'Asie, analogues aux nababs indous, étaient tous débiteurs des chevaliers romains et ils étaient, pieds et poings liés, à la merci de telle ou telle maison de banque qui avait à Rome son principal siège.

Les petits capitaux étaient employés en actions de grandes sociétés, de sorte que toute la ville, comme dit Polybe (vi, 17), était intéressée dans les différentes entreprises financières dirigées par quelques firmes impor-

(1) Zmauc, Die Gekltheorie des Aristotiles, Zeitschr. f. cl. gesammte Staatsiciss., 1902, p. 48-88.

tantes. Les plus petites épargnes avaient leur part dans les entreprises des publicains, c'est-à-dire dans le fermage des impôts et des terres publiques, entreprises qui donnaient des profits extraordinaires. En France, avant la Révolution, les impôts étaient affermés et il est constant qu'il n'arrivait dans les caisses publiques guère plus de la moitié des sommes perçues : le reste couvrait les frais de perception et le profit des fermiers de l'impôt (1).

11 n'y avait pas de spéculation dans laquelle la haute banque, qui groupait les capitaux des riches chevaliers et de la petite épargne, n'intervint. Elle enserrait ainsi dans des mailles de fer inextricables l'Etat et les provinces qu'elle exploitait, prompte à violer les contrats des qu'ils ne donnaient pas les profits espérés, sûre de l'impunité, grâce aux patrons puissants et intéressés qu'elle avait dans tous les ordres. Par suite de cette participation d'un si grand nombre d'individus aux affaires de la haute banque, les krachs qui arrivaient fréquemment et qui précédaient ou suivaient les événements politiques, causaient des perturbations profondes dans tous les rangs de la société.

Nous trouvons dans les œuvres de Cicéron une liste très complète des hommes de banque, des prêteurs, usuriers, spéculateurs, qui nous font connaître la nature des opérations alors pratiquées pour la conquête de la richesse, Verres, Pompeius, Brutus, Rabirius, Plancius, Sittius, Castricius, Atticus. Ce sont les grandes maisons de banque, les grandes firmes de la fin de la République et des premières années de l'Empire, grâce auxquelles le capital monétaire des citoyens romains s'intéressait aux entreprises les plus variées et s'assurait le monopole des ressources financières et patrimoniales de l'Etat.

(1) Stourm, Les finances de l'ancien régime, I, 18K5, p. 261.

Verres ne fut pas seulement le spoliateur de la Sicile, mais un impudent homme d'affaire, disposé à tout vendre à qui était disposé à bien payer, et qui prêtait de l'argent à ceux qui n'avaient pas d'argent pour le payer (II Verr., h, 76). Il faisait l'usure directement ou par personnes interposées, il avait aussi de larges participations dans les adjudications des droits de port et des terres publiques. Les créanciers de Pompeius étaient légion. Junius Brutus avait fait d'excellentes spéculations en prêtant au roi de Cappadoce et à la ville de Salamine : il avait conclu avec celle-ci un emprunt à 48 0/0 [Ad Attic.y, 21 ; vi, 1, 3). La maison C. Rabirius était depuis deux générations à la tête de grandes opérations financières : il n'y avait pas d'entreprise, pas d'emprunt qui ne passât par ses mains : « il dirigea beaucoup d'affaires, fit beaucoup de contrats, prit part à toutes les entreprises des publicains, prêta à des peuples et à des rois » ; « il n'oublia pas ses amis gu'il appela à partager les bons profits là où ils offraient toute sécurité » (1). Il lit des prêts importants au roi Ptolémée, alors en exil ; il ne lui prêta pas seulement son argent, mais celui de ses amis, confiant dans son retour sur le trône des Pharaons, et qu'il le lui aurait restitué à 100 0 0. Ptolémée retourna, en effet, sur le trône avec l'appui des armées romaines, et le banquier romain alla à Alexandrie pour réorganiser les finances de son illustre débiteur, tout comme les grandes puissances l'ont fait avec l'Egypte moderne, ruinée par les dettes d'Ismaïl-Pacha. Il se soumit à bon nombre d'humiliations, à remplacer la toge par le pallium, à faire antichambre, dans l'es-

(1) « Multa gessit, multa contraxit, magnas parles habuit publicorum, credidit populis : in pluribusprovinciis eius versata res est; dédit se etiam regibus.» Cicer., Pro. Rab. Posth., 2.

poir de rentrer dans ses fonds; mais le roi, non seulement lui fit perdre son temps, mais il le fit mettre en prison, et le banquier finalement s'enfuit à Rome, pauvre et nu. César lui refit sa fortune en lui donnant de magnifiques fournitures dans les guerres d'Afrique.

Plancius était lui aussi un homme d'affaires d'une grande notoriété ; il constituait des sociétés, il en dirigeait [Pro Plancio, 10). P. Sittius contractait des dettes en Italie pour spéculer avec le Maroc : il avait beaucoup de dettes à Rome mais il avait des créances pour des millions à l'étranger (Cicer., Pro Sylla, 20). La crise qui frappe, au temps de Catilina, le capital romain ne touche pas la maison Sittius, qui fit face à ses engagements avec ses réserves et la vente de ses propriétés immobilières.

L'Asie mineure fut au temps de Cicéron un des plus beaux théâtres ouverts à l'enrichissement de ces spéculateurs, comme les fournitures militaires le furent au moment de la guerre civile. Les banquiers romains furent en relation avec les Grecs rompus à toutes les ruses et à toutes les roueries ; ils apprirent d'eux de nouvelles formes de spéculation, notamment en matière d'usure, où les Grecs étaient passés maîtres. A ce genre appartiennent d'autres figures de moindre importance que Cicéron rappelle, comme lleraclides, Castricius, Egnatius, Cluvius Puteolanus, qui faisaient des opérations de banque entre Rome et l'Asie mineure, en tirant des traites sur Rome ou en se chargeant de toucher celles qui étaient tirées sur les villes d'Asie, moyennant de fortes commissions.

Mais arrivons à Atticus, dont le sort fut si heureux que nous connaissons toute sa vie et les détails de toutes ses opérations financières. Sa correspondance avec Cicéron et la biographie qu'en a donnée Nepos nous mettent au courant du genre d'affaires que pratiquaient les cheva-

liers au moment où Rome dominait le marché mondial. Atticus est le représentant de cette ploutocratie qui remplit l'histoire de rapines et de malversations, qui s'empara des réserves métalliques accumulées en Orient, par la concussion, l'usure, par un processus systématique de spoliation, semblable à celui des conquistadores du nouveau Monde, de Clive et ses compagnons dans les Indes. Nous pouvons apprendre par lui ce qu'était cet ordre des chevaliers si puissant à Rome, si haï dans les provinces (1), qui avait usurpé les terres publiques, exproprié les anciens cultivateurs, remplacé le travail libre par le travail servile, monopolisé les finances et l'administration, et qui, pour s'assurer la prééminence économique et ouvrir les sources de sa richesse poussait d'une façon permanente à la guerre.

Atticus appartenait par sa naissance à l'ordre des chevaliers, dont la torce était représentée par les publicains, « la fortune de la république, les ministres fidèles de la richesse publique » (2), dont Livius écrivait : « partout où pénètre l'un d'entre eux, la justice et la liberté cessent d'exister pour tous » (XLV, 8). Il avait hérité de son père 2 millions de sesterces (= 440.000 francs) ; il avait reçu une bonne éducation, comme tous les élégants de son temps. Voyant la ville en proie aux factions et estimant dangereux de se compromettre avec les partisans de Marius ou avec ceux de Sylla, en homme prudent et soucieux de ses intérêts, il se retire à Athènes sous le prétexte de compléter ses études ; ce qu'il fît d'ailleurs, sans négliger les bonnes spéculations et notamment les prêts qu'il faisait à ses amis, pour leur rendre service.

(1) Asco.w, ad Verrcm, II, 3, p. 20o (Orelli) « Odiosissima haec (publicanorura) sunt nomina Romanorum hominuni per provincias. »

(2) Cic, Pro ler,e Manilia, 7 ; Pro Fontcio, 11 ; Pro Plancio, 9.

CH. II. LE CAPITAL MOBILIER i.">

Athènes avait dû emprunter, et n'ayant, pu payer sa dette à l'échéance, on avait ajouté les intérêts au capital. Atticus intervint ; il chercha un compromis avec les créanciers, grâce au crédit dont il jouissait dans le monde des capitalistes. Xepos ne nous donne qu'une formule obscure de cette opération, par laquelle les Athéniens devaient restituer le capital à l'époque fixée, de façon que la dette ne vieillit pas et que son extinction ne devint pas plus difficile par l'accumulation des intérêts. Il devait pour cela se procurer cet argent en son nom ; il l'obtint à des conditions moins onéreuses que ne l'auraient pu faire les Athéniens, auxquels il le remit sans stipuler aucune commission. Xon content de cela, il montra sa bienveillance à l'égard des Athéniens en faisant des distributions gratuites de blé, et en le vendant à bus prix en temps de disette. Il avait eu la prudence, en quittant l'Italie, de vendre ses propriétés immobilières et de convertir toute sa fortune en argent comptant qu'il emporta à Athènes, la mettant ainsi à l'abri des violences possibles des partisans de Sylla, qui confisquaient les biens des ennemis et même de ceux qui restaient neutres entre les partis. Avec cet argent et d'autres capitaux qu'il acquit par héritage — un de ses oncles lui laissa 10 millions de sesterces — il chercha des placements a Athènes, sans acheter toutefois ni terres ni maisons (1). A ce moment, en Italie, les confiscations des guerres civiles jetaient sur le marché d'immenses quantités de biens immobiliers qui étaient mis aux enchè et il était facile de s'enrichir. Atticus ne voulut pas de ce moyen de parvenir, dans la crainte qu'un changement politique ne tournât contre lui et le dépouillât à son

(I) Nbpotis, Atlie., 13, 1 « minus fuit emax, minus aedilicator. »

ifl CH. 11. LE CAPITAL MOBILIER

tour : il chercha des placements dans des pays éloignés du tourbillon des factions, en Epire, à Chypre, dans les provinces balcaniques et dans certaines parties de l'Asie mineure (1). Il devint grand propriétaire, mais hors de l'Italie, et il consolida ainsi sur ses terres sa position de financier.

Mais il n'immobilisa qu'une partie de sa fortune, et il réserva le reste de ses capitaux à la ferme des impôts et au fermage des terres publiques. Atticus spécula avec les publicains et peut-être fut-il l'associé de Caton, l'usurier rompu à tous les genres de rapines, d'une avidité brutale et sans scrupules, celui qui formula la théorie de l'enrichisse ment « concentrer terre et argent comme but final de la vie, créer au moyen de spéculations monétaires de nouveaux capitaux, les mettre en circulation pour les augmenter et puis les placer dans de nouvelles acquisitions de terres ». Atticus était appelé le prince des chevaliers ; il prit part à toutes les opérations qui formaient la force de cette classe ; la Grèce et l'Asie constituaient le domaine de ses opérations, il pouvait y faire l'usure à H et 4 0/0 par mois, directement ou par des intermédiaires, en prêtant à des villes ou à des particuliers. Peut-être n'était-il pas à la tête de compagnies de publicains et était-il simple souscripteur d'actions. C'était un homme prudent, qui voulait éviter l'avidité des concurrents : il hésitait à paraître en personne, mais il était l'allié fidèle et intéressé des publicains, qu'il protégeait contre les proconsuls, en se servant de ses nombreuses relations.

(1) Xepotis. Attic, 14, 13. — Gic, ad Attic, II, 6, 2; IV, 8, 26. Beaucoup de renseignements sur Atticus dans Drujiann, Gesch. Rom. in seinen Uebergange von d. Repitblik zut movnrch. Verfassung (1834-38j, V, p. o-o). — Boissier, Cicéron et ses amis, 1882,

Ses biographes nous le donnent comme très actif, l'esprit toujours en éveil, à la recherche de prêts avantageux, habile calculateur, usurier intrépide. Il prêtait aux particuliers et aux corporations (1), et ses clients étaient à Délos, en Macédoine, en Epire, en Grèce, à Ephèse. Peut-être que comparé aux autres chevaliers, ces clients trouvaient Atticus si honnête qu'ils lui élevaient des statues : ce qui ne fait pas que, comme l'assure Cicéron (Ad Attic, Tl, 1, 12; V, 13, 2), il ne fût aussi intéressé dans de grandes et de petites affaires et qu'il ne sût exiger jusqu'au dernier as les intérêts mensuels, évaluer les solvabilités et intervenir à temps ou en ouvrant sa bourse ou en la fermant ou en exigeant le remboursement de ses prêts. Il exigeait de solides garanties, bien qu'il comptât plutôt sur l'intervention de Rome toujours prête à intervenir en faveur de ses citoyens contre les débiteurs étrangers. Nepos veut nous faire croire que, à Rome, on ignorait la participation d'Atticus à des entreprises usuraires et qu'on le tenait au contraire pour une lettré généreux, qui n'avait rien de commun avec les publicains et les affairistes. Mais personne n'ajoutera foi à cette petite histoire de panégyriste.

D'ailleurs ses opérations ne scandalisaient certainement pas les Romains, qui avaient vu bien d'autres usures, qui avaient servi à élever des fortunes colossales et respectées. Le 4 0/0 par mois était de règle dans les

p. 123-426.— Grèves, Etudes sur l'histoire de la propriété romaine (en russe), Saint-Pétersbourg, 1899,1, 237-438.

(I)Cicer., Ad Attic., IV, 5 ; II, 1, 12 ; IV, 16, 4. — Corn. Nepos. (14, 13) dit que la fortune d'Atticus consistait uniquement en biens ruraux et en maisons urbaines. Ici comme en beaucoup d'autres points il se trompe, et les lettres de Cicéron lui donnent un démenti.

prêts aux villes de l'Orient. D'autres ne leur prêtaient qu'à 75 0/ 0 par an, ou même plus (1). L'exagération du taux dépendait de la rareté de l'argent, du risque de l'opération, de l'absence de concurrence entre prêteurs, parce que les chevaliers, voulant monopoliser les affaires de prêts, s'étaient constitués en syndicat qui réglait le taux de l'intérêt.

On pourrait croire qu'Atticus se contentait de ce genre d'affaires. En aucune façon : il prend la charge de s'occuper des affaires des sénateurs qui résident à Rome, il se met au service du premier venu, dans l'espoir d'en tirer profit, ou des cadeaux : tous les gains, petits ou grands, le tentent ; de tout il espère tirer profit : et à Cicéron qui lui reprochait cette faiblesse, il répondait que les grands fleuves sont formés de petits ruisseaux (Ad Atlic, II, 1). Il se fit entrepreneur de jeux de gladiateurs, propriétaire d'écoles pour les esclaves, où ils apprenaient à combattre et à mourir avec élégance et dignité dans les cirques (ici., IV, 4), et de bureaux où l'on copiait les manuscrits (2). C'est le seul moment de la vie d'Atticus où nous le voyons entrepreneur d'industrie, c'est-à-dire devenu libraire et éditeur. Faire copier par des esclaves les œuvres de quelque poëte d'amour ou de satires et en vendre les exemplaires, c'était une excellente entreprise quand l'œuvre était dans le goût du public : on pouvait gagner jusqu'à 100 0/0 (Mart.,

(1) Boissier, Brutus d'après les lettres de Cicéron, dans ia Revue des Deux Monde*, 1863, VI, p. 60 et 71. — Drl.ma.nn, op. cit. — Grèves, op. cit. — Savigny, Uebcr die Zinswucher des Brutus, dans Vermischten Schriften, I, 38. —Hugues, Une province romaine som la République, 1876, p. 310. — Billeter, Gesch. d. Zinsfu&ses un griech-rom Alterthum, i898, p. 3o0.

(2) Geradd, Essai sur les livres dans l'antiquité, 1840, p. 196 et s. — Dziatzko, Autor. Verlagsrccht im Alterthum, dans Rhein. Muséum, 1894.

XIII, 3) : et il n'y avait jamais de perte, même si l'ouvrage ne plaisait pas, parce que ce qu'on ne vendait pas à Rome, on le vendait en province, où l'on était moins difficile et où l'on achetait même les exemplaires peu soignés (Hor., Ep.j T, 20, 13 ; Arsp., 345).Le commerce des livres était de bonne exploitation, et Atticus ne le négligea pas. Cela même ne lui suffit pas. Pour augmenter sa fortune il eut recours à un bas expédient, courant à son époque (Tacit., Ann., XIIT, 42) : il accepta des héritages de mères sans enfants, de veuves et de vieilles filles en cherche d'amants. Cicéron déjà vieux se vantait d'avoir tant reçu par testament de ses amis, que ces legs dépassaient 20 millions de sesterces (Philip., II, 16). L'empereur Auguste aurait en legs reçu, d'après Suétone (Aug., 101), 4 milliards de sesterces. Atticus hérita d'un vieil usurier de Rome environ 10 millions de sesterces en plus d'une grande maison.

Ainsi enrichi il retourna à Rome, domicile de toutes les nations, dit son biographe. Là, en jouant entre les partis, en se montrant humble avec les vainqueurs, en se retirant à l'écart à l'occasion, en se faisant passer pour un homme d'études, un bibliomane, en augmentant le nombre de ses amis par des dons ou des prêts, il vécut tranquille, et il administra une énorme fortune, sans prodigalité, sans étalage d'un luxe asiatique. A ses placements immobiliers en Egypte il en ajouta d'autres qu'il fit à Rome, maisons de bon rapport, et non de luxe, parce qu'il voulait des emplois productifs, et non la satisfaction de ses caprices ; il acheta des terres pour les mettre en culture, et non pour les transformer en parcs; il aimait la vie commode, mais non la prodigalité ; il achetait volontiers de belles statues, mais non de colossals vases d'argent ou de pierres précieuses, ni des tables de cèdre d'un million de sesterces, ni des tapis qui valaient Salvioli 4

un patrimoine. 11 savait mettre son goût au service de spéculations heureuses, de bons profits. Dans sa vieillesse il devint encore plus prudent, parce qu'il reprit les capitaux employés en opérations de crédit, en prêts peu sûrs, pour acheter au contraire des terres et des maisons de rapport à Rome et à Naples (Cicer. , ad Ait., I, (5, î), où les loyers étaient chers. Ainsi, après avoir exprimé le sang des provinciaux, Atticus se mit à traire ceux qui, expropriés de leurs terres, et chassés de leurs villages, venaient augmenter la population urbaine (1). Contre ces malheureux il continuait le travail de compression commencé par le& grands propriétaires fonciers dans les campagnes, fournissant ainsi un excellent argument aux orateurs populaires qui demandaient l'intervention de l'Etat pour diminuer le taux des loyers.

11 acheta également des terres dans les faubourgs, qui donnaient d'excellents revenus, parce qu'on y faisait des cultures appropriées au grand marché de Rome, des terres aussi dans le Numantin, fameux par ses vins, en Toscane, en Apulie, dans les montagnes de Reate, en Calabre : il afferma également des terres publiques en Italie, ces terres qui furent ensuite la proie des sénateurs et des chevaliers, données d'abord à titre de jouissance précaire et appropriées ensuite par ceux qui les détenaient.

Devenu ainsi un très grand propriétaire foncier, il arrondit lentement ses domaines ; il acheta alors également des maisons de campagne à Antium, Baies, Cumes, stations de bains renommées. Il montra pour administrer ses propriétés la même habileté que pour gérer ses affaires d'argent: il louait ses terres, et persuadé de l'infériorité du travail servile, il divisait ses fonds entre de petits colons

(1) Pôhlhànn, Die Wohnungsnot in Alterthum und Gegenwart,

partiaires ; il en abandonnait d'autres au pâturage, qui conquérait de plus en plus certaines régions de l'Italie.

Comme les grands propriétaires dont parle Sénèque (Ep., 89, 20), Atticus avait des biens partout, et il ne pensait qu'à agrandir l'étendue de ses terres. Etre riche, tel était le but de toute activité dans cette socie'té où le cens déterminait le rang. L'accumulation progressive était rendue facile à Atticus par ses habitudes parcimonieuses, parce qu'il ne dépensait pas plus de 3.000 sesterces par mois (= 600 fr.). Dans cette somme n'étaient sans doute pas compris les produits de ses terres qui alimentaient sa maison et pourvoyaient aux différents besoins de son économie. Son revenu était de 12 millions de sesterces (= 2.400.000 fr.) ; il était donc avare malgré les euphémismes de ses panégyristes (Xep., o, 14), alors qu'ils déclarent qu'il était splendide mais non pas somptueux, élégant mais non pas magnifique, avec une maison modeste et une vie simple. Cela confirme encore que le luxe extravagant n'était le fait que de quelquesuns.

C'est là le portrait de l'un des plus grands affairistes de cette époque si mouvementée, qui va de la chute de la république à la naissance de l'empire. Ce résumé des opérations de celui qu'on a appelé le prince des chevaliers peut nous donner une idée du genre des emplois et des affaires en vogue au ier siècle avant Jésus-Christ. L'histoire d'Atticus est sans doute celle de ces deux milliers de riches que l'on trouvait à Rome, au dire de Cicéron, et qui étaient les maîtres de l'Etat romain, l'histoire de ces chevaliers qui, sortis d'une modeste origine, après avoir monopolisé la richesse monétaire, s'étaient mis à acheter des terres, détruisant ainsi les bases de l'ordre politique, faisant acquérir à l'argent la suprématie sur la naissance, transformant la constitution politico-

économique de la société, qui devint une ploutocratie, et créant ainsi une oligarchie qui, avec l'esclavage et le paupérisme, formait les trois anneaux d'une chaîne, dont aucune partie ne pouvait être enlevée sans entraîner les aut-

Nous avons maintenant assez de documents pour juger du caractère des spéculations de banque et des emplois du capital mobilier.

Les capitalistes romains se jetèrent avec fureur sur les opérations de prêt, et ils demandèrent à l'usure la multiplication de leurs richesses, ou bien ils se tournèrent vers la terre, et ils en poursuivirent l'accaparement. Ils ne conçurent pas d'autre emploi avantageux que celui qui a pour lui la sécurité, c'est-à-dire la terre, et celui qui donne d'énormes bénéfices, c'est-à-dire l'usure. Le capital mobilier ne prit ainsi que la forme de capital usuraire. L'usure est ainsi la grande spéculation des Italiens au Ier siècle avant J.-C. et pendant l'Empire. L'usure est pratiquée sous toutes les formes, et du prêt pur et simple, de la versura {[), et du prêt à la grosse, par la haute banque et parles petits prêteurs à la semaine, à la journée, un nuage de sauterelles capables d'appauvrir les pays le- plus riches, de vrais eldorados, comme l'Asie. Les grands usuriers s'appelaient équités, les plus modestes se qualifiaient de negotiatores, et tels sont les Italici qui gotiantur des inscriptions grecques (2\ mais cette masse de négociants, qui se jetaient sur les Gaules, en Allemagne jusqu'au Samlad, en Espagne, en Asie mineure, en Extrême-Orient, et qui poussaient jusqu'aux côtes de Norvège, au Nil jusqu'aux grand lacs, à Madagascar,

Cl) Bekker, Zeitschr. f. Rechtsgesch., xxru, 1902, dit que la nature de ce contrat est obscure, mais il est certain qu'il était très onéreux.

(2; Mûmmsen, Ephem. epigraph., iv, 42.

dans l'Inde, en Chine, ou qui se répandaient jusqu'aux confins des pays non conquis, faisant un peu de tout, le change des monnaies, la vente à crédit, achetant les peaux, les parfums, etc., se déguisant à l'occasion en ambassadeurs [libéra legatio , c'étaient aussi des usuriers. A en croire certains chiffres, ces italici auraient été 1res nombreux. On dit par exemple qu'en Asie mineure on tua en un seul jour, par l'ordre de Mithridate, 80.000 italici (88 av. J.-C), d'après d'autres 150.000. On peut être sceptique au sujet de ces chiffres, comme au sujet de la plupart des renseignements statistiques qui proviennent des auteurs anciens. Nous savons combien le nombre des morts augmente en passant de bouche en bouche, par exemple pour les massacres d'Arménie. S'il nous fallait croire tout ce que nous en disent les journaux, toute la race arménienne aurait disparu depuis longtemps. On en pourrait dire autant des Européens tués en Chine. Connaissons-nous le nombre exact des victimes de la Saint- Barthélémy? Bien évidemment Mithridate n'a pas fait la statistique des morts, et les Romains n'avaient aucun moyen de le faire. On grossissait le chiffre pour faire plus grande impression sur la capitale et la pousser à en tirer vengeance.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le nombre des italiques répandus dans le monde était considérable : c'est ce que prouvent les inscriptions funéraires de Délos, le fait que dans la ville de Certa en Xumidie ils purent organiser la défense contre Jugurtha. Mais ce qu'il importe de relever c'est plus encore leur esprit d'entreprise et d'avidité, qui savait pouvoir s'appuyer au besoin sur les légions de Rome, et ce fait que toute violation de contrat de la part de leurs victimes était punie par la guerre et le pillage.

L'économie monétaire avait pour objet principal Les

affaires de prêt et consistait surtout dans les opérations des publicains, dans des adjudications de tout genre, dans des entreprises de mines et de salines, de construction de ports, d'aqueducs, en spéculations édilitaires. Le commerce ne venait qu'au second rang, et après lui seulement certaines entreprises de caractère industriel.

La spéculation édilitaire qu'Atticus a également pratiquée, était justement considérée comme une des plus lucratives, notamment à Home, où affluaient des gens de tous les pays. Il fallait des villas pour les riches étrangers, les ambassadeurs, de bonnes maisons pour les magistrats, des casernes pour les prolétaires. Et aussi tout ceux qui le pouvaient habitaient leur propre maison ; c'est aussi l'ambition de tout bourgeois, même aujourd'hui, dans les pays où la richesse mobilière est peu appréciée. Ceux qui ne pouvaient satisfaire leur ambition, s'associaient avec d'autres pour faire construire une maison qu'ils se partageaient ensuite (1). C'est pour cela qu'il y avait à Rome tant de maisons indivises, et que la jurisprudence nous fournit tant de dispositions sur cette propriété. En résumé, les spéculateurs avaient de bonnes occasions de s'enrichir, en construisant des maisons pour les revendre ou les louer.

La spéculation commença à l'époque de Cicéron {ad. fam., xm. 2 ; ad Q. frai., n, 3) ; on construisit de grands îlots à six ou sept étages, avec de très petits appartements souvent dune pièce ou deux. Les Romains vivaient la plus grande partie de la journée dans la rue, et la maison ne leur servait que pour la nuit. Même pour ces pauvres habitations on pavait des loyers élevés. Un ma-

(t) L. 3, §7. Dig., xliii, 17 ; 1.2. Z%.,vm, 1. — Senec, Ep., 70. — A Ponipéi, une maison de moyenne grandeur était divisée en 30 habitations séparées: Nissen, Pompejan. Sludien, 378. — Lange» Haus u. Halle, z. Gesch. <l. antik. Wofinhauses, 1885, p. ."j3.

gistrat devait dépenser pour se loger au moins 30.000 sesterces =6,300 fr. (Cie., Pro Coelio, 7). Le prix moyen d'un logement était de 2.000 sesterces = 420 fr. (1).

Ou réalisait ainsi des gains magniliques, soit en construisant de grands bâtiments pour les pauvres gens, ou de beaux palais pour les gens riches. On se livra rapidement à l'accaparement des terrains dans les quartiers où la ville pouvait se développer, et les capitalistes se disputaient le terrain occupé par les maisons incendiées pendant que le feu les dévorait encore, et aussitôt après l'enlèvement des décombres venaient les architectes et les maçons. A ces spéculations vinrent s'ajouter celles des propriétaires qui entouraient leurs maisons de boutiques où les esclaves et les affranchis vendaient les denrées produites sur les terres du patron ou les objets fabriqués dans sa maison (2).

Aussi la spéculation sur les terrains prit-elle une place importante à côté de l'usure. AuluGelle(Aoc/. Ait., xv, 1) écrivait que si ce n'était le danger des incendies, si fréquents et si terribles alors, le meilleur emploi de l'argent serait l'achat de maisons : « Je vendrais lesfonds ruraux et j'achèterais des fonds urbains ». Et aussi il constatait la baisse de la rente foncière, tandis qu'augmentait la renteurbaine. C'est ce qui nous explique la grande mobilisation des maisons, et en effet, Strabon (v, 3, 7) avait été frappé de la fréquence extraordinaire avec laquelle on achetait et on vendait les maisons à Rome. Les capitaux s'employaient volontiers en achats déniaisons ou en constructions, et, à Rome, on disait dans le monde des affaires

(1) Dion., xlii, 51. Sur la difficulté qu'avaient les pauvres gens pour ?e loger, v. Suet., Tib., 35. Cf. Pôhlmann, Uebervolkerung der antiken Grosstàdte, 188-i, p. 36, 74-106, et Wohnungsnot. — Grèves, op. cit., 293. — Becker-Goll, Gallas, n, 219-224.

(2) Cic, Ad Attic, i, 14 ; xn, 32 ; xiv, 9.

que la possession d'un îlot était l'emploi le plus solide, avec une rente élevée et peu de risques (1), pourvu que l'on s'en tînt aux réparations les plus urgentes (2).

Un îlot donnait un revenu de 40 à 60.000 sesterces (3)- Cicéron en possédait plusieurs, et l'un d'eux lui donnait un revenu annuel de 80.000 sesterces = 16.800 fr. (Ad Attic, xvi, J). Crassus tirait delà location de ses maisons des revenus considérables (Plut., Crass., 2). Souvent ces propriétaires, pour ne pas avoir d'ennuis avec ce grand nombre de petits locataires, louaient tout l'îlot à une seule personne, qui sous-louait : c'était ouvrir la porte à une nouvelle sorte de spéculation, qui se faisait au détriment des locataires pauvres, au moyen d'une hausse des loyers, que le jurisconsulte Paul évaluait à 33 0/0 (4). Il faut rappeler que, par suite de l'absence de bons moyens de communication, il ne pouvait y avoir un grand développement des faubourgs. La plèbe infime devait s'entasser dans de misérables logements, comme le montrent les ruines de Pompéi, et cette surpopulation urbaine élevait extraordinairement la rente urbaine (5).

Il existait encore un autre genre de spéculation, mais elle n'avait pas l'importance et l'étendue des prêts et des achats d'immeubles. Par exemple, Caton l'Ancien, qui fut un grand déclamateur de patriotisme, mais un usurier

(1) Cic, De offic, ii, 25, où il explique les avantages des vectigalia urbana sur les vectigalia rustica.

(2) C. Nepot., Altic, 13, 2. — Cic, ad Attic., xv, l.

(3) L. 30, Dig., xix,2; 1. 7, Dig., xn, 2.

(4) L. 30, Dig. xix, 2; 1. 7, Dig. xix, 2.

(5) Celte spéculation ne pouvait se faire dans les petites villes, où le prix des maisons et des loyers était peu élevé. C'est ce qui résulte de la Lex municip. tarentina, v, 27 [Bollettino deWlslitido didir. romano, 1896, ix, 8), qui met comme condition, pour aspirer au décemvirat, de posséder une maison dont le toit comprît au moins l.oOO tuiles (Scîaloja, Rcndiconti Accad. Lincei, 1898, série V, vol. VII, 216).

implacable, spéculateur très expert en matière d'argent et riche propriétaire foncier, unissait à l'exploitation de la terre par le travail servile etauxopérations de banque, d'autres spéculations, comme l'élevage des esclaves, pour les vendre ensuite, et le prêt à la grosse. Un bon esclave, habile ouvrier, instruit dans les belles lettres, atteignait un prix fort élevé sur le marché ; un bon danseur, un cuisinier habile, un musicien étaient payés à des prix fabuleux, et aussi les eunuques, les copistes, les médecins, les pédagogues trouvaient facilement des acheteurs disposés à payer un bon prix. Caton se livra à cette sDéculation : il achetait des esclaves ou instruisait les meilleurs parmi ses propres esclaves, et il les revendait ensuite. Cette spéculation ressemble plus à celle de nos éleveurs, qu'elle ne résulte d'une bonne administration des terres, pour laquelle, d'après Columelle (I, 8), un maître intelligent doit encourager la prolification de ses esclaves, en dispensant du travail celles qui ont beaucoup d'enfants et même en affranchissant celles qui en ont quatre.

Caton ne néglige pas non plus la navigation, en pratiquant le plus usuraire des prêts, le prêt à la grosse. Il prêtait volontiers aux peuples adonnés au commerce maritime, qui réalisent d'ordinaire de gros profits, et pour en diminuer les risques, il imagina la pratique suivante parmi les négociants ses emprunteurs : il imposait la constitution d'une société d'une cinquantaine de personnes, qui devaientéquiperautantde navires, et sur chacunde ceux-ci il avait, outre sa part de bénéfice comme associé, également une part spéciale. Sur chacun des navires il y avait un de ses affranchis, qui veillait à ses intérêts. Ainsi il ne courait des chances de perte qu'au cas où la société aurait été ruinée par la perte de tous les navires, hasard vraiment impossible (Plut., Cat. M., 21). Sous cette

o8 CH. 11. LE CAPITAL MOBILIER

forme d'assurance mutuelle, Caton trouvait emploi de ses capitaux.

D'autres se livraient à l'exploitation des mines, dont quelques-unes occupaient jusqu'à 40.000 hommes, comme les mines d'argent près de Carthagène en Espagne. On constituait des sociétés par actions pour leur exploitation.

Dans sa classification des diverses activités commerciales, Aristote donnait la première place à l'agriculture, puis au commerce, enfin à l'industrie : dans le commerce il Taisait rentrer le commerce de l'argent, l'usure; mais au lieu de le considérer comme fécond, comme augmentant la masse des ressources pour l'entretien des hommes, il le déclarait stérile. Il ne tire pas du sein de la nature de nouvelles richesses ; il ne sert qu'à l'exploitation de l'homme. Du moment où la monnaie n'a plus pour unique ohjet l'échange entre individus de choses de la même valeur qu'ils possèdent respectivement en plus ou en moins, et que l'objet de l'échange est, au contraire, le gain, Fart de s'enrichir n'est plus que la guerre de tous contre tous, l'art de se dépouiller réciproquement. Aussi n'hésîtait-il pas à condamner l'usure, grande ou petite, le prêt à la petite semaine et les gros placements à intérêt {Polit., m, 12 ; iv, 2). 11 blâmait ainsi les emplois qui consistaient dans l'exploitation de l'homme et qui tendaient à l'accumulation indéfinie de l'argent.

Aristote a fait la critique de l'économie de l'antiquité en expliquant la condition de cette exploitation de l'homme par l'homme, comme Marx a fait celle de l'économie moderne. Aristote a constaté que de son temps l'usure était parmi les principales branches d'acquisition, comme si la base de l'économie antique avait été le prêt de consommation. Ce qu'il donnait pour la caractéris-

jque de l'économie grecque s'applique également à l'écolornie romaine. Que faisait Atticus, qu'écrivait Gicéron ;inon la justification des méthodes de spoliation des chevaliers romains ?

Qu'on lise les poètes de l'empire et on verra que, après les emplois immobiliers, ils ne connaissent d'autre emploi pour le capital mobilier que l'usure. Pour Martial, est riche celui qui possède une maison de cent coonnes et qui a son bureau plein d'or sans emploi, ou qui est propriétaire de grandes étendues de terre, même sur le Nil, ou de nombreux troupeaux (V, 13), qui a son argent employé en terres, en maisons ou en usures et qui a autour de lui un cortège de débiteurs (111, 31). 11 voit le Ivpe de l'homme d'affaires, de l'homme riche (le pecuniosus, comme Xepos appelle Atticus) dans celui qui prête (V, 5, 20 ; VIII, 37 ; IX, 104 ; X, 14, 18), qui achète des terres, qui prête ou change les monnaies (VI, 30), qui recueille par tous les moyens de l'argent pour remplir sa caisse et pour avoir une longue liste de personnes auxquelles il a prêté de l'argent. Quels sont les plus beaux modes d'emploi de l'argent, d'après Martial? 11 n'y en a que deux, ou prêter ou consommer (VIII, 16), c'est-à-dire rester oisif sur le forum, à faire le banquier, à battre les monnaies sur le banc, à les changer avec un agio, à faire des prêts (XII, 57), ou vivre luxueusement, avoir des lits magnifiques, des coupes de cristal de murrhe, une excellente cuisine, une longue suite de clients, des chevaux, des maîtresses et des damoiseaux (IX, 23; XI, 71 ; XII, 66), et dissiper ainsi les richesses accumulées par les ancêtres. A ceux qui faisaient un tel emploi de l'argent, le poète donnait cette dernière consolation : « Tu n'auras pas à craindre le feu, les voleurs ou les naufrages, ou à te mettre en colère contre le débiteur qui conteste le capi-

tal et les intérêts (V, 42), contre celui qui ne te paie! pas, contre le fermier qui a suspendu ses paiements >i|

(n, ii).

La richesse oscillait ainsi entre deux pôles, l'usure et la terre.

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