CHAPITRE IV
Bien que les lois qui limitent l'étendue des propriétés foncières soient tombées dans l'oubli, et que les patriciens et les chevaliers tirent vanité de leurs vastes domaines, fruit d'usurpations et d'expropriations, cependant une partie fort importante de la petite propriété a survécu à toutes les crises. C'est devant cette persistance de la petite propriété que les historiens ont voulu fermer les yeux et soutenir qu'elle avait disparu, alors qu'elle constitue un des côtés les plus caractéristiques de la vie romaine, et même la base fondamentale de son économie. Sans doute, dans le cours de tant de siècles, il y eut des propriétaires expropriés pour dettes, des cultivateurs chassés par la fondation de colonies militaires, d'autres ruinés par le service militaire ou par les guerres civiles, qui devaient produireVi'immenses ruines dans les sociétés anciennes, mal pourvues de capitaux, et où ce capital était rapidement consommé ou détruit. Sans doute les paysans autour de Rome soutinrent beaucoup, refoulés sur les montagnes]par les patriciens qui transformaient les anciennes petites propriétés en villas, en parcs. Mais il ne faut ni exagérerjni généraliser. A côté du latifundium il reste encore beaucoup de place pour la petite propriété qui, aussi bien au temps de la République que del'Empire,
existait non seulement en Grèce, en Egypte, mais encore dans les Gaules et en Italie, et notamment dans l'Italie du Nord, où la densité de la population était beaucoup plus grande que dans le Sud.
Frontin assure qu'en Italie il y avait une densilas possessorum (56, 17), et cette expression il l'oppose à Vexiguilas agrorum, dont il parle également. Ager a ici le sens de grande étendue de terre ; il faut y comprendre également les terres à pâturages. 11 est bon de remarquer que le mot latifundia ne se rencontre pas dans les sources du droit classique, qui se servent simplement du mot agri (1. 9, Dig., i, 8 ; 1. 15, § 2. Dig,, n, 8) ; il n'est pas non plus employé par les arpenteurs qui se servent de la circonlocution agri laie conlinuati. Ailleurs, Frontin alfirme que multi sèment {multi sérient, 57, 10), et ces multi ce sont précisément de petits propriétaires cultivateurs qui, à l'occasion, n'hésitent pas à mettre la main sur les biens des temples et à les joindre aux leurs, et qui envahissent les terres incultes et boisées aux environs des villes (57, 18), qu'ils transforment ensuite en jardins potagers. De petits propriétaires sont aussi ces diligentes agricolae qui voient les bornes de leurs champs enlevées par leurs riches voisins et qui s'efforcent de les replacer et de les rendre plus solides i Front., 12, 10). Il parle également des petits fonds de terre, auxquels se rattachent quelques terres en colline, dans la Campanie (id., 15, l).Ce même Frontin dit qu'en Italie il y a rarement des contestations entre l'Etat et les propriétaires (de controv. agr., 53, 3), et cela s'explique par l'absence de ces grands domaines (saltus) qui sont nombreux dans les provinces et notamment en Afrique, où quelques particuliers possèdent des étendues vastes comme les territoires de la République, sur lesquelles habite une nombreuse population plébéienne,
avec des vici autour de leur villa ou en guise de redoutes. Et cela n'existait pas en Italie — dans un des pays que l'on considère comme envahis par le latifundium à économie servile — et il n'y avait pas non plus de contestations entre les particuliers et l'Etat pour ces domaines. Le Liber coloniarum ne décrit pas de grandes propriétés foncières.
Aussi bien au temps de la République comme à celui de l'Empire on trouve un bon nombre de mesures pour constituer une classe de petits propriétaires cultivateurs, au moyen de paysans libres. Dans la fondation des colonies on éleva les étendues de terre à distribuer de 7 jugera à 10. à 15, à 20, à 30 et même à 50 ; on les cédait en fermage héréditaire, inaliénables pendant les vingt premières années, protégées par conséquent contre toute absorption possible par une espèce de homestead. Kn Sicile il existait une classe de aratores importante et nombreuse, comme cela résulte du témoignage de Cicéron. La politique impériale ne perdit jamais de vue la création d'une classe de petits propriétaires. Auguste prit un certain nombre de mesures dans ce sens, soit par des droits protecteurs qui frappèrent les importations, ce qui augmenta la valeur des terres (Dion., li, 21 ; Suet., Oct.t 41), soit par l'institution du crédit foncier en faveur ydes petits propriétaires (Suet., id). Il aurait voulu abolir les distributions de l'annone pour favoriser l'agriculture ; certainement il les diminua. Tibère conçut également des mesures en faveur de la petite propriété (Tac, Ann.. vi. 1 ; Suet., Tib., 48 . Nerya acheta des terres et les distribua aux citoyens pauvres pour augmenter la force et l'importance de la classe rurale (Dion., lxviii, 2). Alexandre Sévère autorisa les pauvres à emprunter sans intérêt à la caisse de l'Etat pour acheter de la terre : les emprunts étaient remboursés sur les produits des fonds
achetés {Vita Alex., 21). Même Pertinax s'occupa avec soin de semblables mesures.
Au temps de Trajan nous avons connaissance de l'existence d'une classe de petits propriétaires sur le territoire de Bénévent, et avec cet instinct de conservation qu'ils ont toujours eu, ils cherchaient à proiiter des sources de crédit instituées en leur faveur par les. empereurs qui avaient ajouté aux fondations alimentaires un service de crédit foncier (! ). Les Tables d'Héraclée (C.I.L., i? 206) nous apprennent que dans la Lucanie, une des régions classiques Au. latifundium, il y avait de notables traces de petite culture et de fermage à long terme. Celles de Tegiano et de Volcei (id., x, 290, 407) nous montrent que la terre e'tait divisée en de nombreux fundi, qui appartenaient à de nombreux propriétaires.
Et ce passage de Pline (Ep., 3, 19, 7) où il nous dit qu'à l'époque de Trajan, dans la Gaule cisalpine, près de Côme, l'emploi des esclaves pour cultiver la terre était inconnu, signifie bien que l'économie agraire reposait sur d'autres bases que sur l'esclavage. Les petits propriétaires cultivateurs, comme aussi ceux qui habitaient ordinairement dans les villes, pouvaient avoir recours aux classes ouvrières libres, c'est-à-dire à des mercenaires (operarii) qui vendaient leur travail à temps (Cato.cfer. r., î, 1) et que l'on employait à des travaux spéciaux et exceptionnels, classe d'individus qui affermait également ou tenait à colonat partiaire les terres des autres, système qui convient mieux à la petite propriété, tandis que dans le latifundium il y avait des esclaves surveillés par des villici, ou le système du colonat.
Les arpenteurs [Grommaticï) font parfois allusion à des particulae (Flac. Sic, 14o, 19), « particules inmediis
(1) Hirschfeld, Uoeiii. Venralt., I, 114, 125.
aliorum agris » (Hygin., 130, 5). Ce que Siculus Flaccus dit (152.5) des possessores qui ont « non terras continuas sed particulas quasdam diversis locis intervenientibus eompluiïbus possessoribus » répond parfaitement au tableau que nous fournissent les tables d'Héraclée et de Tegiano, de sorte qu'il faut tenir pour des hyperboles et des exercices de rhétorique ce que Quintilienmet dans la bouche d'un propriétaire dépossédé: « Je ne pus trouver aucun petit fonds (agellum) qui n'eût pour voisin une personne riche (decl., 7, 13). Au contraire, lesagelli et les petites propriétés étaient nombreux dans les montagnes et dans les plaines, aux portes des villes et ailleurs, objet de soins assidus de la part de leurs propriétaires, qui les voyaient menacés tantôt par des voisins puissants, tantôt par les eaux déréglées des torrents et des fleuves (Front., 50, 8 ; Hygin., 124, 41).
Que, d'ailleurs en Italie, autour de la propriété foncière se groupaient les intérêts d'un grand nombre de personnes, beaucoup plus que cela n'était vrai en Afrique, cela est démontré par ce lait que les empereurs ne purent revendiquer ces lambeaux de terre restés en dehors des limitations et usurpés ensuite par les propriétaires limitrophes ; il en serait résulté un véritable bouleversement. Nous en aA'ons la preuve encore dans l'agitation générale que provoqua l'introduction de l'impôt foncier et par les difficultés que rencontra même le despotisme impérial toutes les fois qu'il eut à toucher à la propriété foncière. Dès qu'un de ces intérêts se trouvait atteint, la commotion était si profonde et si étendue que les empereurs n'osaient pas passer outre « quia quassabatur universus possessor » (Front., 54, 9). 11 est donc certain que lorsque les arpenteurs parlent de cette classe ou des multi possessores, des plures possessores (Sicul. Flacc, 142, 6, 14; 151, 6), ils ne peuvent faire allusion à un
nombre restreint de personnes, mais à une classe nombreuse qui, par la multiplicité de ses intérêts, avait une certaine action sur l'Etat et pouvait même le mettre en danger, moins par l'importance que par la diffusion de la lortune immobilière qu'elle avait dans ses mains.
Les descriptions de la vie agricole que nous donnent les poètes de l'époque d'Auguste, se réfèrent de préférence à la petite propriété. Le poète, fatigué du mouvement et des plaisirs de la urbs, rêve d'un petit coin solitaire, au calme et à la verdeur des campagnes, il envie la simplicité des cultivateurs qui savent se contenter de peu et qui vivent près de la nature. O rus, douce vie champêtre ! Heureux laboureur qui vivez des produits des champs, de lait frais ! C'est là la thèse d'un grand nombre de compositions poétiques ; un petit fonds bien cultivé mis en antithèse avec l'agitation du forum et le luxe des villas pleines de statues et d'esclaves si nombreux qu'il fallait un personnel spécial pour les choisir et les appeler par leur nom. Horace rappelle avec complaisance les parva rura (Carm., n, 16, 37), la villula où il peut reposer dans l'oisiveté (SaL, n, 3, 10), Yagellus où il peut se soustraire aux soucis de tout genre et s'appartenir vraiment (Epist., i, 14, 1), un petit ionds qui lui suffit et qui fait même qu'il se sent riche (id., i, 7, 15), parce qu'il ne désire pas de vastes domaines [modus agri non ita maynus), mais un jardin avec une fraîche fontaine et un petit bois. Si Auguste lui a donné beaucoup plus, tel n'était pas son désir ; il se serait contenté de beaucoup moins (Sat., u, 6, 1) : et maintenant il ne changerait pas son vallon de Sabine [Carm., m, 18, 14) pour les plus grandes richesses (id., m, 1. 47), parce qu'il éprouve une sorte d'horreur pour les vastes domaines, pour les palais fastueux (Cai'm., m, 1,45; ni, 10, 18). Ses goûts sont modestes, comme ceux d'un
petit propriétaire,, qui a unpetit foyer, «parvuslar» (Cflrm., m, 29, 14), sans marbres, sans vases volés sur la côte de l'Asie (ici., ii, 18,1), mais garni de meubles modestes (Sat., i, G, 116). On y trouve aussi de bon miel, des buissons de roses odorantes (Carm., iv, 11, 2; m, 29,1) et s'il n'y a pas des mets exotiques, qui sont le signe de la richesse, et pour lesquels on dépense de vrais trésors, il y a de bons plats de fèves, des olives et des paniers de fruits savoureux (Sat., i, 4, 107 ; Epist., i, 16, 1) et un vin doux qu'il obtient lui-même de ses vignes. Comme fait tout petit propriétaire, Horace s'occupe de sesterres; il surveille ses colons (Epis/., î, 8, 3 ; i, 7, 84) parce qu'il doit retirer de son champ tout ce qu'il lui faut pour vivre (EpisL, î, 16, 1) et que sur la récolte repose la tranquillité de son lendemain (ici., î, 14; î, 18, 109). Son fonds n'est pas cultivé par des esclaves, mais par des rustici (Carm., m, 23, 1) qui travaillent la terre avec la charrue ; et Horace a des bœufs dans son étable, des brebis dans sa bergerie (Epist., î, 14, 27 ; Epocl., i, 24), et une petite forêt (Sat., n, 6, 1) comme tout propriétaire (1). Horace est le type du petit propriétaire, qui vit heureux à côté de ces grands propriétaires qui possèdent en Lucanie d'immenses pâturages et dont les greniers regorgent de blé.
Martial et Juvénal, qui sont les plus véridiques dans leur description de la société impériale, où la valeur des individus se mesurait au nombre de leurs esclaves, à l'étendue de leurs domaines, au faste de leurs soupers,
(1) Ffio.ynx., 145, 8. — Hygin., 116, 23. — Sicdl. Flacc, 57, 9. — Fest., 40. — Sur les agri -ompascui, voir Hygin., 201, 12, et Sicul. Flacc, 115, 8 ; Voigt, IVw stuatsreç-htliche jwxscmo und (1er ager compascuus (Abhandl. ph. hist. Classe d. sàchs. Gesdl. d. Wïssensch., x, 1888, p. 229-233; Weber, Roem. Agrarçesch., 120-121. — Sur le petit domaine d'Horace voirliREVE. op. cit., 73-131.
à l'importance de leurs créances (Juv., Sat.} m, 140), n'ont pas oublié le petit propriétaire indépendant, qui vit du produit de son champ. Certainement il y a des individus qui possèdent des centaines de villas (ici., iv, 26 ; xiv, 275), qui ont autant de terre qu'en labourait autrefois le peuple romain (xiv, 136), de nombreuses maisons, de nombreux débiteurs, et qui vivent dans un luxe fou (ni, 23), mais à côté nous avons de petits tableaux de la modeste vie rurale (Mart., ni, 58, 1), où s'épanouit le travail agricole : voici la brève rus (x, 79) qui prospère et résiste à l'insatiable avidité du riche (adquirendi insatiabile votum : Juven., xiv, 125), voici le petit champ que l'affranchi de César voudrait absorber Mart., ii, 32, 3). Ils nous parlent du propriétaire qui met en pratique le précepte de Virgile e,/iguum colito, et de cet autre qui, au lieu d'améliorer ses cultures, cherche des placements commerciaux, ou urbains, ou achète une autre villa, parce que Yunum rus qu'il possède ne lui suffit pas et qu'il envie le champ voisin (Juven., xiv, 138), tout prêt même à faire appel à la violence (tel., 150). Martial a un parvum rus qui lui donne des légumes, des œufs (ni, 27; xu, 57), un rus minimum (ix, 19), un jardin suburbain (vu, 49 ; x, 58 ; xi, 19) de quelques jugera (xu, 72) qui lui fournit des produits frais et parfumés.
La pensée de ces poètes s'arrête aussi sur les cultivateurs des champs ; mais ils ne nous présentent pas des foules d'esclaves, mais plus fréquemment des colons libres (Mart,, n, 11, 9; vin, 31, 9) et Horace s'attendrit sur le pauper colonus (Carm., î, 33, G), sur les ïnopes coloni (id., n, 14, 12). Le petit rus a son colon (id., n, 14, 12; Sat., n, 1, 33) qui travaille avec sa famille, aidé par des ouvriers salariés quand le* travaux sont urgents. Il y avait des propriétaires qui cultivaient
leurs terres, loin des villes et fuyant les risques des commerces lointains (Epod., 2, 1; Carm., î, 1, 11), mais il y en avait d'autres qui confiaient le travail des champs à des colons, avec lesquels ils partageaient les produits. Ce sont là les tenues rustici qu'une inscription rappelle [C.I.L., vin, 10570); c'est bien rarement qu'il est fait mention de ces foules actives qui de génération en génération fécondaient le sol, entretenaient dans les villes la classe oisive des possessores, et qui arrivaient rarement à la propriété. 11 faut que le paysan salarié trouve un trésor pour pouvoir acheter un petit champ (Sat., n, 6, 10).
Au contraire, il arrive des villes toujours de nouveaux éléments en quête de placements ruraux. Ce sont des clients ou des affranchis que leur maître a gratifiés de quelques fonds, ou des boutiquiers enrichis, des individus appartenant aux professions libérales qui ont réalisé des épargnes et qui achètent de petits lots de terre. Des couches inférieures de la population urbaine on passe à la propriété foncière qui a toujours en réserve de petites parts pour ces nouveaux venus. On peut ici citer l'histoire, racontée par Horace, de ce client qui, enrichi par le commerce, acheta à son patron un fonds qu'il se mit à cultiver avec passion, remplissant les étables, refaisant le vignoble. Mais son inexpérience aidant, le succès ne vint pas : les maladies décimèrent ses troupeaux ; alors il abandonna l'entreprise et retourna à ses affaires coutumières (EpisL, i, 7, 80-89).
Ceux qui soutiennent la disparition de la petite propriété citent Virgile {Georg.y îv, 125-133) qui en parle comme d'une exception, d'un phénomène, c'est-à-dire un fait ni général, ni journalier. On fait remarquer aussi que Juvénal (xiv, 161), comparant l'économie rurale archaïque et celle de son temps, oppose les petits pro-
priétaires d'autrefois aux grands barons fonciers de l'époque impériale. On a également cherché dans Horace des preuves de la prédominance de la grande propriété. Mais Horace parle aussi souvent des petits propriétaires et des colons libres, et de même Martial (vi, 16; vr, 73 ; xi, 4-9 ; xn, 72 ; vin, 40) et Tibulle (Priapea, 81, 1), et Properce (ni, 12), et Catulle (20, 3), qui reproduisent la réalité des conditions économiques mieux que les regrets de Juvénal, qui ne sont que des lieux communs poétiques.
Non seulement en Italie, mais dans les provinces et même en Afrique (Aggpnus Urb., 85), il y avait une classe assez importante, un peuple de petits propriétaires, de plébéiens, de cultivateurs libres, qui sinon à Rome, certainement dans les autres parties de l'Empire, formaient l'élément le plus important de l'économie. On ne peut rien expliquer de la vie de l'antiquité romaine si on n'admet pas l'existence de cette classe, qui forme le noyau économique et politique des villes et des campagnes. Dans les villes, où la population se partage en plebs urbana, aratores, negotiatores (Suet., Oct., 42), les aratores ou possessores étaient les détenteurs de la richesse foncière et constituaient une classe nombreuse, elle aussi divisée d'après le cens, appelée aux fonctions municipales et aux hautes charges de l'Etat. Parmi les possessores il y a aussi bien des propriétaires de latifundium comme aussi des propriétaires qui n'ont que 25 jugera de terre : tous sont possessores. bien qu'ils ne forment pas une classe unique, mais une gradation de classes, d'après l'étendue et l'importance de leurs propriétés foncières. Aux uns, aux propriétaires de latifundium, on donne le nom de potentiores, les autres s'appellent propriétaires moyens ou petits, ou simplement possessores. Tous vivent du revenu foncier, tandis que
les negotiatores et les artifices vivent de leur négoce ou de leur industrie ; puis viennent la plèbe infime et Les pauvres, parmi lesquels on distingue encore ceux qui avaient quelque ressource [rem familiarem) et ceux qui n'en avaient aucune (Cod. Th., n, 31, 1). Le fait qu'ils ne vivaient pas de leur travail, comme les commerçants et les artisans, les réunissait dans une même catégorie, malgré les inégalités de leurs propriétés; ils restaitnf toujours séparés des couches inférieures, dont ils se distinguent par un titre honorifique. Vivre de ses rentes, qu'elles soient grandes ou petites, c'est ce qui donne de la coasidération dans cette société qui a avili et méprisé le travail. Vivre de ses rentes, même si le cens est si faible qu'on ne peut arriver aux charges, c'est là l'essentiel. Posséder un peu de terre et la faire cultiver par un colon, habiter la ville, fréquenter le forum, vivre des produits de la terre obtenus parle travail d'autrui et ne rien faire, telle est l'ambition de cette classe que nous pourrions appeler la bourgeoisie de l'époque romaine. Comme la bourgeoisie moderne elle habite la ville (Plin., Ep.., x, 43) ; elle est fière d'être parmi les cives, les incolac* qu'on oppose aux agricolae (1. 230, § 2, Dig.< î, 16) ; l'été elle va à la campagne (1), un des plaisirs les plus grands des Romains d'alors, comme des peuples latins d'aujourd'hui, et elle retourne à l'automne, laissant à la campagne les colons, les esclaves, les fermiers, les salariés et les petits cultivateurs qui ont des terres à eux [vicani propria habentes). Les possessores, qui ressemblent aux possidenli des villes italiennes du Nord et de la Toscane (c'est un nom qui n'existe pas avec une signification spéciale dans l'Italie méridionale),
(1) Fiusticari. Frontonis ad Antonium imp. Epist., u, 4 (éd. Mai 1823, p. 160); Tertulltax., de idolatria, U.
se considèrent comme les vrais citoyens, et cela explique le sens qu'a eu dans le monde romain le mot citadin et combien anciennes et enracinées sont, dans cette séparation de la ville et de la eampagne, les rivalités entre citadins et ruraux, parce que leur situation vis-à-vis de l'Etat était différente (1. 1, § 2, Dig., l, 50).
Cette classe n'était pas lermée ; en faire partie était l'aspiration des plébéiens, des négociants enrichis, de tous ceux qui avaient fait fortune dans l'exercice d'un art ou d'une profession civile, dans le petit commerce, dans la vente au détail, dans l'adjudication des pompes funèbres. Militaires en retraite du grade de centurion, employés de bureau, pédagogues et professeurs, enrichis dans des professions avilissantes, tous cherchaient la noblesse et le respect dans cette possession de la terre, qui leur ouvrait la porte des charges municipales, qui leur donnait le droit de porter l'anneau équestre, et qui à l'occasion leur faisait trouver du crédit (Mart., xn. 23). Tous ceux qui par leur talent ou par la ruse avaient fait fortune aspiraient à avoir un morceau de terre 1. 72, C. Th., xu, 1 , et les affranchis eux-mêmes croyaient mettre une pierre sépulcrale sur leur modeste origine, s'ils pouvaient arriver à acheter un morceau de terre ou mieux encore un vignoble (Plin., xiv, 18).
Dans les campagnes il y avait d'autres propriétaires qu'il faut distinguer des propriétaires urbains, petits propriétaires (agricolae, vicani propria possidentes qui cultivaient leurs agelli et les fécondaient de leurs sueurs. Varron [de r. r., î, 17) et Columelle (i, 7) en parlent ; on en trouve dans toutes les parties de l'Empire (Aggen. Urb., 85 ; Joseph., xiv, 72 : Orelli, 4561).
Pour mieux démontrer l'existence de la petite propriété et de cette classe de propriétaires, nous pouvons oiter les sources législatives de l'époque impériale, dans
lesquelles les allusions abondent. Bien qu'elles se réfèrent aux ine, ive et va siècles, elles peuvent être invoquées même pour prouver un état de choses antérieur, parce que la distribution de la propriété foncière ne se modifie pas d'un moment à l'autre, elle a des racines profondes et elle remonte toujours très loin dans le temps. Cela est vrai également pour les temps modernes, mais plus encore pour l'antiquité, où les transformations économiques se faisaient avec plus de lenteur, au point de nous paraître presque imperceptibles. C'est pour cela que ces témoignages, que je citerai encore ailleurs, serviront à renforcer les arguments qui précèdent pour démontrer l'existence et l'importance de la petite propriété aux derniers jours de la République et au début de l'Empire.
D'ailleurs la grande propriété a besoin, pour vivre, d'institutions propres à la soutenir, et elles n'existaient pas dans le monde romain : il faut avant tout que le droit successoral soit réglé de telle sorte qu'il assure l'indivision de la propriété. 11 en était tout autrement à Rome, et. les grands domaines ne trouvaient pas dans les lois ces forces qui servent ailleurs à les conserver intacts. Par les lois successorales, la propriété se trouvait exposée à se diviser toujours davantage (Frontin.,40, o). ïly avait dans le droit une forte tendance, continue, au partage des hérédités, d'où devait résulter inévitablement le fractionnement de la terre. Il y eut même alors des lois contre ces conséquences, peut-être dictées par des intérêts de classe. Il y avait encore une forte tendance à faire des legs (Gaii, 11, 225), et laloi Yoconia y apporta des restrictions ; et comme les biens sortaient des familles par les femmes, la loi défendit à tout citoyen propriétaire d'un cens de cent mille as (à peu près 20.000 fr.) d'instituer pour héritier une femme. Pour empêcher qu'on
n'éludât cette interdiction en instituant des légataires, on défendit aux testateurs possédant ce cens, de léguer à une femme plus de la moitié de leurs biens (id., n, 226). Ce remède ne produisit aucun effet et la loi qui voulait restreindre la liberté de disposer de ses biens et de les fractionner, parut cruelle et inique. Beaucoup préférèrent se faire inscrire dans les dernières classes du cens, en dissimulant leurs richesses, afin de pouvoir en disposer librement (Cic, in Verr., 1, 41); d'autres eurent recours aux Pidéicommis. Enfin une autre loi votée pour empêcher la dissémination de la propriété dut se contenter d'assurer un quart aux héritiers. Ce fut plutôt la reconnaissance de la liberté de tester,, c'est-à-dire de diviser le patrimoine.
On a soutenu la disparition de la petite propriété en invoquant la loi d'attraction exercée par le latifundium, mais les déductions qu'on en a tirées, reposent exclusivement sur des erreurs. Nous les examinerons plus loin, lorsque nous exposerons les conditions de l'économie agraire. Pour le moment disons seulement qu'on exagère beaucoup l'action funeste du latifundium. Dans les périodes où la population est peu dense, le latifundium n'est pas une calamité pour l'économie nationale : il est bien plus une grande étendue de terre qu'une puissante unité industrielle. Le latifundium ne pesait pas alors sur la propriété voisine par l'intensité de la production, les grands emplois de capitaux, la rente foncière plus élevée, comme il l'a fait en Angleterre, le pays classique de la grande propriété. Xous verrons que n'existaient pas dans l'antiquité romaine ces causes économiques spéciales qui découlent du latifundium et qui aujourd'hui amènent la ruine et la disparition de la petite propriété. Celle-ci se maintenait, car on n'avait pas besoin de fortes avances et de puissants moyens de production, de même Salvioli 8
11 i CH. IV. LA PETITE PROPRIETE
que se conservait la petite culture indépendante sans l'aide d'esclaves ou de salarie's, qui sont la base de la propriété capitaliste, moins exposée aux crises, peu troublée par l'allure du marché, auquel elle n'apportait presque rien, parce que le plus grand consommateur de ses produits c'étaient le propriétaire lui-même et sa famille ; c'est là la principale raison qui l'empêchait d'être frappée par les importations des grains étrangers et les distributions gratuites. Même aujourd'hui la petite propriété vit à l'abri des événements politiques et économiques, mais cela était beaucoup plus vrai autrefois que maintenant. Sans doute les écrivains romains parlent de paysans expulsés, de propriétaires expropriés : cela arrivait alors comme cela se produit de nos jours, mais il ne faut pas conclure à l'extinction totale de la petite propriété. Peut-être que les écrivains avaient en vue des faits qui se passaient aux portes de Rome, où les sénateurs et les chevaliers voulaient agrandir leurs villas et arrondir leurs domaines. Si le latifundium s'étendit ailleurs, ce fut en grande partie là où les guerres avaient détruit les villes et raréfié la population. Mais là où la violence n'intervint pas3 et où n'entrèrent en jeu que les forces économiques, la petite propriété, se maintint sur une grande échelle, parce qu'elle était la <eule possible et la seule qui convînt à la société rurale et à l'économie principalement naturelle qui domine dans le monde antique.