‹ Le capitalisme dans le monde antique;Chapitre 6 sur 15 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L'importance de la terre est ancienne à Rome. Alors me sa puissance était circonscrite au Latium, les patriciens s'emparèrent, au moyen de l'usure, du petit nombre le jugera qui appartenaient aux plébéiens auxquels ils prêtaient de l'argent. C'est ainsi qu'ils accrurent l'étendue de leurs domaines. Après la conquête de l'Italie méridionale et ensuite de l'Italie septentrionale, puis de la Gaule, de la Grèce, des provinces balcaniques, de l'Asie mineure, ils s'attribuèrent par divers moyens les meilleures terres de ces provinces ; cette appropriation se fit de concert avec les chevaliers, qui, enrichis dans les périlleuses opérations usuraires, cherchaient de plus solides placements fonciers. Ainsi prit naissance le latifundium, c'est ainsi que se forma cette puissante classe de grands propriétaires fonciers qui eut une si grande influence sur l'économie romaine.

L'idre du latifundium se développa parallèlement à la concentration progressive de la propriété foncière dans un petit nombre de mains et aussi en relation avec la façon dont fut conçue la propriété agricole. Dans les Etats de l'antiquité, l'appropriation individuelle du sol eut une base historique qui diffère de celle des Etats germaniques et médiévaux, etconséquemment on se fit une idée diffé-

rente de la propriété foncière. Dans le monde romain,, l'idée de la propriété privée s'appliqua à la quantité de terre qu'une famille pouvait cultiver, c'est-à-dire à Y hèredium de deux jugera = 0,50 hect. Cette étendue augmenta au cours de la civilisation fondée sur l'esclavage et devint petit à petit un latifundium. Et par antithèse on considéra comme latifundium tout ce qui excédait les besoins ou la possibilité de culture directe par la famille. Avant Caton on considérait comme des latifundia des terres fort peu étendues : 200 jugera = 30 hect. constituaient déjà un latifundium. Le domaine décrit par Caton n'était que de 240 jugera = 00 hect. Au temps de Varron, c'est-à-dire un siècle avant Jésus-Christ, l'idée du lali fundium avait complètement changé. Pour cet agronome,, mille jugera = 250 hectares constituaient un latifundium. Un siècle après Jésus-Christ, c'est-à-dire au temps de cet illustre agronome que fut Columelle, cette propriété était insignifiante : il y avait dès lors des domaines si vastes que le maître ne pouvait en faire le tour à cheval dans une seule journée (Colum., prœf.), Les personnes riches voulaient posséder des provinces entières, et elles avaient comme une maladie inguérissable, ingens cupido agrns continuandi (Liv., XXXTV, 4). Leur vanité se complaisait à posséder des domaines considérables et dans toutes les provinces (Colum., 1, 3, 11, 12).

Les lois liciniennes avaient été écartées par une petite oligarchie de capitalistes, composée de quelques nobles d'ancienne race — cette noblesse était de beaucoup réduite puisque, après la chute de Carthage, il n'y avait plus à Rome que 15 familles vraiment anciennes — de beaucoup d'affranchis, de parvenus enrichis dans les afiaires(l).

(1) Voir une belle et vivante description de la société à cette époque dans Ferrero, Grandeur et décadence de Rome, 190o, 123.

Tous ils s'étaient jetés sur la terre avec une avidité insatiable, dépouillant les paysans, chassant les petits propriétaires et les remplaçant par des esclaves, que la guerre fournissait en abondance et à bas prix avec les prisonniers et les populations vaincues. Les contemporains ont décrit cette odieuse expulsion systématique des paysans de leurs foyers. Salluste (Jugurt., 4i) plaignait le sort des pauvres vieux parents du soldat qui se battait au loin pour la gloire de Rome, tandis qu'ils étaient chassés de leur petit domaine par un voisin puissant. Horace (Carm., 2, 18) décrit les usurpations du riche qui enlève les bornes des champs de ses clients et la misère de l'agriculteur qui s'enfuit avec sa femme, ses enfants et ses pénates. Tite-Live (VI, 12) parle avec tristesse de la campagne des Volsques, autrefois peuplée d'hommes libres, et maintenant habitée par des esclaves, les seuls Atres qui rompent la désolation de ce désert. Cette concentration se faisait avec une rapidité vertigineuse ; elle suivait la concentration de la richesse mobilière, de sorte que le tribun Philippe pouvait dire un jour : il n'y a pas à Rome 2.000 personnes qui possèdent des terres (Cic, de off., II, 21). L'exagération est évidente, et nous le démontrerons plus loin. De même les écrivains latins ont beaucoup exagéré la concentration foncière. Au premier siècle après Jésus-Christ, il était de mode de déclamer contre les grands propriétaires fonciers : l'avidité des riches impitoyables et les expulsions des paysans propriétaires étaient un thème de rhétorique sur lequel s'exerçaient les jeunes gens dans les écoles, comme celui de la vestale qui laisse éteindre le feu en écoutant les douces paroles de son amant, et sur ces deux sujets se disputaient également les esprits avancés et révoltés. Do rhéteurs comme Quintilien (Orat., XII, 2 et comme Sénèque, des romanciers comme Pétrone trouvaient là

un thème à leur goût. Les hyperboles de Sénèque le Père (Conlrov., Y, S) sur la possession privée de terres autrefois habitées par des peuples entiers, et celles de son iils : « des troupeaux immenses paissent là où s'étendaient autrefois des provinces et des royaumes » (De benef., VIT, 10); « un pays où habitait un peuple semble n'être qu'à un seul maître », « ce qu'on appelait un royaume, n'est plus qu'un domaine » (Ep., XLIX), — ces hyperboles font pendant à celles de Pétrone dans son banquet de Trimalcion : « Aux calendes de juin il y a eu, sur le domaine de Cumes, 30 naissances du sexe mâle et 40 de l'autre sexe ; on a transporté sur Taire 400.000 boisseaux de grains, 500 bœufs ont été mis sous le joug » (Sctlyi'., 53). Trimalcion voulait ajouter la Sicile à ses biens pour pouvoir passer en Afrique sans sortir de ses domaines. Et ce n'est pas là la plus énorme de ces caricatures ; le riche dont parle Sénèque était encore plus ambitieux puisqu'il voulait enfermer dans ses domaines la mer Méditerranée.

Il nous faut donc éliminer ce qui est du ressort de la rhétorique et de l'amplification, et dont nous trouvons de nombreux exemples pour tout ce qui concerne la richesse et le luxe romain. Ammien Marcellin (xiv, 9, 10) reconnaît la vanité des sénateurs romains qui exagéraient leurs biens et s'accordaient volontiers des revenus immenses. Les écrivains eux-mêmes ne savaient pas se débarrasser des généralisations exagérées, et bien que n'ayant que des renseignements peu nombreux et insuffisants des conditions disparates de ce vaste empire, ils étendaient facilement à une région ce qui pouvait être arrivé en telle ou telle autre, et à toutes les parties de l'Italie ce qui était propre aux alentours de Rome. Nous savons quelles difficultés rencontrent les économistes actuels, malgré les grandes enquêtes qu'ils ont à leur disposi-

tion, pour évaluer avec exactitude i'e'tat de la répartition de la propriété foncière dans les différents pays de l'Europe, ou bien le montant et la distribution de la richesse mobilière. Quelles ne devaient pas être les difficultés des historiens romains, qui ne disposaient que de renseignements incomplets et en petit nombre ? On ne peut donc accepter leurs opinions qu'avec la plus extrême prudence.

Les écrivains modernes ont eux aussi gén&ralisé parfois avec trop de hàle. Ils ont invoqué par exemple le témoignage de saint Cyprien (Ep. i ad Douât., 12), qui n'est jamais sorti de l'Afrique, en citant le passage où il reproche aux riches Africains de chasser les pauvres de leurs terres pour augmenter indéfiniment leurs domaines. Que l'Afrique fut le pays du latifundium, c'est ce que nous dit Pline [H. ?z.,xviu, 6) et c'est ce qu'ont démontré de récentes découvertes épigraphiques, qui nous ont donné de véritables lois pour les grands domaines africains des particuliers ou de l'empereur (1) ; mais l'Afrique n'était pas l'Italie ou la Gaule et les conditions de la propriété foncière en Tunisie et sa constitution économique ne peuvent être généralisées.

Sous ces réserves nous ne nions pas l'existence du latifundium et même sa grande importance dans l'économie romaine : importance pleine de dangers, dont a parlé non seulement Pline dans son célèbre Latifundia perdidere Italiam et provincias, mais aussi Tibère quand,

(1) Mommsen, Dekret des Commodus fur den sallus Buritanus, Hermès, xv, 385. — Seek, Pachtbestimmuagen eines roern. Gutes in Africa, Zeitsch. f .Social, u. Wirlhschaflsgeschichle, VI, 1898, pp. 30o- 368. — Toutain, Le colonat partiaire dans l'Afrique romaine, 1897. — Toutain, L'inscription d'Hcnchir-Mettich (Extraits des Mémoires présentés à l'Acad. des Inscriptions, I, série XI), et dans la Nouvelle revue historique de droit, XXI, 1897. — Ramsay, The Cities and Bis hop ic s of Phrygia, Oxford, 189i>, 1, 278 et s., 321 et s.

Salvioli 5

dénonçant au Sénat les maux qui frappaient la société, il évoquait les infinita villarum spalia qu'il fallait chercher à diminuer (Tacit., Ann., m, 53), et aussi le luxe des vêtements, le faste des repas, le nombre des esclaves (1).

Les premières régions où se développa le latifundium en Italie, ce furent celles des peuples qui s'armèrent contre Rome dans l'insurrection des Italiens, les terres de la Sabine, du Latium et des Abruzzes, de la Lucanie, de l'Apulie, du Samnium, du Picenum, de la Campanie. Les populations indigènes rebelles furent exterminées ou dispersées et d'immenses territoires furent confisqués. De même les guerres puniques qui coûtèrent tant de vies à l'Italie méridionale amenèrent la formation du latifundium. C'est ce que firent aussi les guerres d'Ànnibal, qui détruisirent, au sud de l'Italie, des peuples et des villes (2). D'ailleurs la population y était très clairsemée par suite des guerres de la Lucanie contre la grande Grèce (3). C'étaient des régions dépeuplées par les guerres, par la malaria, toutes prêtes à recevoir l'invasion économique des capitalistes romains. Elles s'offraient pour ainsi spontanément au latifundium.

Ce mouvement de spoliation ne se dirigea vers le Nord et vers les Gaules que plus tard, quand déjà Rome avait ouvert à l'avidité et à la vanité des sénateurs de vastes régions presque abandonnées, comme la Thrace, la Bithynie et l'Afrique. Ce n'est qu'au second siècle avant J.-C. que les Romains, militairement maîtres de l'Italie jusqu'aux sommets des Alpes, établirent une série de colonies pour défendre l'œuvre de la conquête. Telle fut la politique romaine dans la plaine du Pô et dans les Gaules,

(1) Dramard, Etudes sur les latif., Acad. des sciences morales, 1895.

(2) Nissen, lialische Landeskunde, II, p. 57, 1902.

(3) Nitzsch, DieGracchen, 1847, p. 43.

Cil. 111. LES PLACEMENTS FONCIERS 67

tandis que dans le Samnium les colonies avaient pour objet de repeupler un territoire dévasté par la guerre (Liv., xxvu, 9) et dans la Campanie pour remettre les terres en culture et pour fournir du travail aux citoyens non propriétaires. Vers le nord, des raisons militaires imposaient la colonisation ; au sud de la péninsule, au contraire, Rome établissait les bases de sa constitution économique (l). Il y avait une différence essentielle, administrative et économique, entre ces deux parties de la péninsule : et quand Sylla sépara, au point de vue politique, la Cisalpine de l'Italie proprement dite, il reconnut que cette dissemblance dans l'organisation administrative correspondait à l'attitude différente de Rome à l'égard de ces deux régions et aussi aux conditions sociales différentes des populations du Sud et de celles du Nord.

Pour comprendre comment se fit ce processus de concentration de la propriété foncière, il faut se rappeler les différents systèmes de conquête des Romains et leurs idées sur la condition des peuples vaincus. 11 ne faut pasncus en tenir aux jurisconsultes classiques, parce qu'ils représentent un droit déjà éloigné de l'époque où se firent les conquêtes de l'Italie et des provinces ; il nous faut avoir recours à d'autres sources qui nous permettent -d'établir pourquoi Rome changea d'attitude à l'égard des populations italiques et fit une distinction entre la propriété italique et la propriété provinciale.

11 semble que lorsque fut commencée la conquête de l'Italie, toutes les terres des populations vaincues, qu'elles aient été assignées à des citoyens ou à des colonies, qu'elles aient été vendues par les questeurs {ager quaes-

(\) Cic, de uffic, I, 12, 38 :< cum Celtil>eris, cum Cimbris uter esset, non uter imperaret. » Cf. Rudorfk, Gromat. Instit., 3(K>.

68 CH. 111. LES PLACIMENTS FONCllilîS

forius), avaient été remises aux concessionnaires moyennant le payement d'annuilés (vecligal) à l'Etat, en reconnaissance de sa souveraineté. Mais ces annuités disparurent par l'effet de la loi agraire de 110 avant J.-C.,. la troisième des lois agraires qui eurent pour but de détruire toute l'œuvre des Gracques (1). On assimila ainsi à Yager romanus une grande partie de Xager italiens, en le faisant comme celui-ci objet de dominium, et marquant ainsi un pas décisif dans la romanisalion de l'Italie, qui fut terminée avant la chute de la République.

Au contraire, en dehors de l'Italie, les immeubles étaient considérés comme un fruit de la conquête, par conséquent ils entraient dans le domaine de l'Etat et étaient concédés par lui aux particuliers par une espèce de contrat analogue au contrat de louage et à l'usufruit, avec obligation de verser au Trésor une somme annuelle (Gai., n, 7) en reconnaissance de ce dominium.

Cette conception des droits qui appartenaient à l'Etat sur les territoires conquis, offrait un champ lart;e qui pouvait satisraire la cupidité des sénateurs et des chevaliers désireux de posséder de la terre.

En Italie, Rome n'a pris aux populalions vaincues qu'une partie du territoire, généralement un tiers, parfois la moitié ou même les deux tiers. La conquête totale était fort rare, et toujours comme une punition," elle fut appliquée à Capoue (Liv., xxvi, 16) et à bonnombre de municipes de l'Etrurie, du Samnium, de la- Lucanie, quand Sylla voulut punir les villes qui avaient pris part à la guerre civile. La plupart des guerres contre les populations italiques se terminèrent non par leur

(1) Voir « Lex agraria » dans le Corp. insc. lat., 1, n. 200 (avec un commentaire classique) et dans Bruns, Fontes iuris rom. antiqui, 5e édit., p. 74. — Karlowa, Roem. Rechtsgesch., I, 315.

destruction mais par l'application d'une simple amende (Flacc. Sieul., 155, G) : elles n'e'taient pas éliminées, mais souvent elles recevaient des terres, et les anciens propriétaires étaient assignés à quelque centurie ou on les laissait tranquilles dans les campagnes voisines que l'on qualifiait de agri limitanei et on les appelait des cives si?ie suffragio et iure honorum (id., 160, 11-12).

Par conséquent, les conquêtes ne provoquèrent pas en Italie de grandes innovations dans la constitution de la propriété foncière, parce qu'on laissa aux populations indigènes de grandes étendues de terre, libres de toute charge. Dans les provinces, les anciens propriétaires demeurèrent par tolérance, et soumis à un tribut ils cultivaient leurs terres à titre précaire, simples usagers, mais à titre onéreux, de la terre qui avait été autrefois leur propriété, avec une jouissance, en somme, qu'ils pouvaient perdre d'un jour à l'autre, selon les besoins et les caprices du véritable propriétaire, le peuple romain, dont ils étaient les locataires. C'était l'application de la vieille règle de droit public qui déclarait dépossédés tous les vaincus, parce que la conquête avait rompu tout lien légal entre le sol et les personnes. Cependant, bien que les habitants des provinces ne fussent pas propriétaires, mais de simples possesseurs, en pratique c'était la même chose, parce que toutes les formes de la possession foncière s'adaptaient, au moins extérieurement, aux idées juridiques romaines sur la propriété, la possession, les servitudes, le louage.

En Italie, la terre était répartie en deux catégories : Vagei' publiais, qui appartenait à l'Etat romain et qui fut colonisé ou loué, et Vager privât us, qui fut laissé aux anciens possesseurs, auxquels Rome enleva le droit de vendre les terres. La raison de cette disposition est restée obscure: on dit qu'elle le fit pour les affaiblir et les

empêcher de devenir des rivaux, et que, en supprimant la concurrence, elle était sure de pouvoir acheter les fonds à son heure (Liv., vin, 14; xlv, 30), mais on ne comprend pas une mesure à si longue portée, quand Rome aurait pu, tout simplement, appliquer le droit de conquête, c'est à-dire confisquer toutes les terres et les louer ensuite aux indigènes.

Vager publiais embrassait des étendues considérables de terre, et en plus des terres provenant de la conquête, il s'était augmenté en Italie et dans les provinces des biens vacants et des legs et hérédités, provenant de libéralités ou autrement, des rois tributaires. Les forêts et le& pâturages qui le composaient avaient été exclus des distributions parce que l'usage en restait commun à tous, et que tout citoyen pouvait y envoyer son bétail et prendre le bois nécessaire à sa consommation. Ce n'est que rarement que l'Etat concédait des forêts ou des pâturages à titre individuel, dans la forme consacrée aux assignations : le plus souvent il les louait à tant par tète de bétail. La redevance était, comme tous les revenus de Vager pub liens, affermée à une compagnie de publicains, dont le droit était garanti par le droit de prendre un gage contre les fraudeurs et de confisquer le bétail introduit en contrebande. Pour donner une idée des expédients employés par ces compagnies pour augmenter leurs profits, nous dirons seulement qu'elles avaient assez de crédit pour demander à l'Etat que l'adjudication fût recommencée quand ils n'étaient pas satisfaits (Liv., xxxix, 44 ; xliu, 16). Vager publiais était une mine très fertile pour les chevaliers. Aussi les lois agraires qui transformaient les possessions en assignations gratuites,, n'eurent-elles pas d'adversaires plus violents que les chevaliers adjudicataires des redevances.

Ce mode d'exploitation du sol avait pris sous la Repu-

bliqueune grande importance. Lalocation des terrespubliques représentait pour le Trésor public une source abondante de recettes ; par contre le droit de pâture était une partie considérable de la fortune privée. Les mesures ordonnées par les lois agraires pour en assurer une équitable répartition auraient suffi à le prouver ; mais d'autres faits attestent l'immensité des pâturages, comme le grand nombre des gardiens de troupeaux (Liv. , xxxix, 29). 11 est certain que déjà au temps de la guerre civile, ces pâturages étaient devenus le monopole des riches. Ceux-ci les avaient accaparés. Le bœuf du paysan et la chèvre du pauvre avaient dû abandonner les prairies communes devant les grands troupeaux des publicains et du riche éleveur. Les lois agraires avaient cherché à remédier à cet état de choses, sans y parvenir. Toutes les lois étaient éludées : nourrir son bétail sur ses propres terres, au lieu de l'envoyer aux pâturages publics, semblait une négligence indigne d'un propriétaire économe (Ovid., Fast., v, 286). En attendant, un certain nombre d'individus avaient obtenu la possession perpétuelle, héréditaire et gratuite des droits de pâturage sur Yager publicus, et ce principe, une fois consacré par la loi Thoria, devait amener sa disparition inévitable, \lager publicus fut la source des grands latifundia des sénateurs et des chevaliers, qui, de cette façon, acquirent la prépondérance économique et politique en Italie et dans les provinces. Et cette acquisition ne leur coûta aucun sacrifice, pas un sou, mais simplement un acte violent d'appropriation, ne plus payer la redevance annuelle et transformer ainsi en terres privées les terres qui étaient du domaine public.

Ils arrivèrent, d'ailleurs, par d'autres moyens encore à la formation de grandes propriétés foncières.

On sait qu'une partie de Yager publicus avait été assignée aux citoyens romains ou avait servi à établir

72 CH. lit. LES PLACEMENTS FONCIERS

des colonies. Ainsi Rome créait sur ses frontières, au milieu des populations récemment conquises, des forteresses avancées pour imposer le respect et une cité qui, constituée sur le modèle de la mère-patrie, devait répandre autour d'elle la civilisation latine. Le territoire occupé par la colonie n'était jamais considérable, il conservait toujours le caractère d'un camp retranché et d'un comptoir commercial. Dans les assignations de terres, les Romains appelaient autant de citoyens qu'il y avait de terres à partager ; les colonies occupaient un espace déterminé, de sorte que la part de terre qui revenait à chacun dépendait de la quantité des immigrants (Sicul. Flacc, 135). Chaque colon recevait une quantité de terre qui variait avec la quantité des terres à distribuer et le nombre des colons. Plus tard s'exercèrent également l'influence de la condition de la plèbe toujours davantage habituée à l'oisiveté et la condition plus difficile faite au travail libre par le travail servile, ce qui obligea à augmenter la terre disponible afin de mieux aguerrir le colon pour cette concurrence.

Ainsi au milieu des populations indigènes on créa de petites oasis de propriété romaine, constituées par les meilleures terres, les plus fertiles, les agri culti (I), à l'exclusion des marais, des terres de montagne, des terres impropres à la culture. Il s'ensuivit que les colonies et par conséquent les petits fonds des colons, sous forme de carrés ou de rectangles ou de bandes de terre qui se suivent, s'établirent dans les plaines où maintenant encore le réseau géométrique dessiné par les

(1) Hygin., de limit. agror., 199, 13; de cond. agror., 112, 22; 201 ; Liber colon., 246, 18. iPour les gromatiques je cite l'édition de Laclimann, 1848). Sur les colonies consulter les travaux détinitifs dans le Uizion. epigr. de Ruggiero et l'article de Humbert dans le Diction, des antiq. grecques et romaines de Daremberg et Saglio.

moyens de viabilité témoigne de l'origine romaine et révèle la limite extrême des terres cultivées par les Romains. Cette remarque a son importance pour l'histoire de la romanisation des populations conquises. Les montagnes furent laissées de côté. A propos de la colonisation des plaines des Romagnes, Elisée Reclus (I) écrit : « En suivant la voie Emilienne entre Cesena et Bologne, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine ; ils sont tous coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des contreforts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent qu'en effet le solde ces districts est découpé en rectangles d'une égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de superficie. »

Ces assignations de parts de superficie égale portaient en elles le germe d'où devait, avec le temps, naître le latifundium, et voici comment. En fondant leurs colonies, les Romains n'avaient pas cherché à éloigner les causes qui pouvaient troubler le développement régulier, progressif des différentes économies, en empêchant les usurpations des terres publiques qui pouvaient être

(1) Géographie universelle, I, 343 — L'honneur de cette découverte appartient au célèbre hydrologiste Lombardini, Studi idrologici e storici sopra il grande estuario adriatico {R. Istituto lombardo, Classe scienze matematiche,X\). Cfr .Rubbiani.-Af ti e Memorie d. Deput. distoriapatriaper le prov. di Romagna, série III, vol. I. — Ricci-Bmr, id., vol. XX, 1892. — Legnazzi, Del catasto romano, Padova, 1887, p. 247 II faut ajouter des remarques importantes de Brugi, Istituto veneto, 1900. Tout ce qu'on trouve chez les autres écrivains n'est que la reproduction des découvertes de ces auteurs.

74 CH. tll; — LES PLACEMENTS FONCIERS

nuisibles à leur prospérité : bien plus, dès le moment de la fondation, on ne respecta pas toujours, dans la distribution de la terre aux colons, le principe de l'égalité, le seul qui aurait pu donner une certaine sécurité à la colonie. En effet, non seulement on donna aux citoyens méritants des assignations doubles et triples sur les terres publiques ou des pâturages réservés (Frontin., 48, 24), mais on réserva certains fonds à des personnalités politiques (Sicul. Flacc, 157, 6), sans les obliger à s'établir sur ces terres et à venir résider dans la colonie. C'est ainsi que beaucoup de familles patriciennes eurent la part du lion, en même temps qu'une prépondérance indiscutable ; c'était admettre officiellement le principe de l'absentéisme.

Ces distributions spéciales furent le point de départ d'inégalités futures et plus grandes. Sylla, après avoir distribué des terres à ses 120.000 soldats, donna à ses amis les terres confisquées aux municipes qui avaient pris parti contre lui. Non seulement beaucoup de terres appartenant à ses adversaires politiques changèrent de propriétaires, mais ces distributions faites sur les terres publiques créèrent une classe de riches au sein même des colonies. César suivit cet exemple, et ainsi beaucoup de bonnes terres qui auraient pu servir à la colonisation se concentrèrent dans les mains d'un petit nombre de favoris.

De plus on avait réservé et excepté de la distribution de grandes étendues de terre, comme les champs non cultivés, les pâturages, les forêts, qui constituèrent le domaine public (C. I. L., n, 5 439, c. 82), et comme sur ces pâturages ceux qui avaient reçu des assignations spéciales avaient un droit de parcours proportionnel à l'étendue de leur propriété, et par conséquent beaucoup plus étendu que celui qui appartenait aux simples colons, il en résulta qu'il leur fut facile, grâce à la prépondérance

CH. 111. LES PLACEMENTS FONCIERS /a

qu'ils avaient sur les terres à pâturage, de se les approprier et de les soustraire à la jouissance commune (1).

Ces considérations nous permettent d'établir que le latifundium romain, puisque ces assignations particulières étaient déjà véritablement des latifundia, est né originairement comme une unité primordiale, et que ce n'est que dans la suite qu'il s'estétendu parl'accumulation des fonds. Du jour où la colonie était fondée, le fait que certains recevaient de vastes étendues de terres publiques, mettait à côté des colons la pieuvre qui devait les, engloutir. Le latifundium naquit donc au moment même où naissait la colonie : il devait se développer en absorbant les propriétés plus petites, par la force d'attraction qu'exerce fatalement la grande propriété sur la petite. Ainsi donc c'est au sein même de la colonie que se trouvait l'élément qui devait la transformer en vastes latifundia.

D'autres causes, d'ailleurs, amenèrent celte transformation.Un bonnombre de colonies, étant donnés les éléments dont elles se composaient, eurent un succès éphémère. Les premières colonies étaient composées d'une plèbe courageuse et féconde de paysans, qui employaient leurs ressources, devenues plus abondantes, à élever des générations toujours plus nombreuses de paysans et de soldats, poussés qu'ils étaient par l'abondance des terres à avoir beaucoup d'enfants ; ils augmentaient ainsi le nombre de ceux qui parlaient latin dans ce mélange confus des races et des langues. Mais lorsque les conditions du travail eurent changé en Italie, ces paysans connurent des jours tristes. Ils n'avaient ni moyens, ni capitaux. Leur cul-

(I) Webfr, flœm. Agrargesch., 1891, p. 56 et s. Sur la colonisalion romaine en Afrique, cfr. te savant ouvrage de Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, 1896, ch. vin et ix.

ture dissociée et isolée devait être facilement battue par les organisations supérieures du travail associé et concentré des économies à esclaves. C'est ainsi que beaucoup de terres cultivées disparurent lentement.

Les colonies postérieures étaient composées de gens qui avaient consacré leur vie au métier des armes, qui aimaient le butin et les aventures, beaucoup plus que la culture pacifique des terres. C'étaient des vétérans qui n'avaient aucune préparation et aucune aptitude à la culture, qui souvent conservaient pour emblème bien plus l'enseigne surmontée de l'aigle que les bœufs à la charrue. C'étaient des éléments turbulents, qu'avaient accrus les factions et les perturbations politiques de la capitale, habitués à vivre à la suite des politiciens, dans les clientèles des scélérats, citoyens sans propriété, ouvriers libres sans travail, prêts à se jeter dans n'importe quelle aventure. Il est probable que souvent ils demandèrent des terres dans l'intention de les céder à d'autres le plus tôt possible. Peut-être aussi la nature des terrains, mais certainement les frais de défrichement et l'éioignement des centres habités, rendaient-ils malaisé et de succès douteux pour des familles de prolétaires qui venaient de Rome, de s'établir sur les terres assignées.

Lorsque Rome introduisit la solde pour les soldats, l'ordre social fut bouleversé, parce qu'ainsi la vie militaire et la guerre prirent la place que l'agriculture avait occupée jusque-là dans le système économique. La plèbe n'eut plus aucune raison de chercher dans le travail des champs l'indépendance et les commodités de la vie, que la guerre lui offrait avec plus de probabilité de s'enrichir. Ceux qui avaient vécu de la vie militaire s'accommodaient mal de la vie du paysan, et ainsi la foule des déclassés et des Ihbusiiers augmenta à mesure que devinrent plus fréquentes les guerres hors du Latium. Etant donnée cette

répugnance à travailler la terre dans la plèbe romaine, il est probable que le mouvement agraire à Rome était plus factice que réel ; ce devait être une excellente plateforme électorale pour les politiciens. Mais lors|U3 les terres étaient concédées et que ceux qui les demandaient au forum partaient avec leurs familles, bientôt épouvantés par le travail, par les désillusions qui attendaient les premiers fondateurs des colonies, ils revenaient découragés et mécontents. Us av lient simplement abandonné à l'Etat les terres qui leur avaient été concédées, ou bien au riche créancier qui avait consenti d s avances.

Dans les colonies les plus récentes il n'y avait pas une véritable population de colons, li terre manquait de bras. Généralement les vétérans restaient volontiers dans les pays où ils avaient servi pendant de longues années, et où ils contribuaient à l'augmsntation de la population (1), tandis qu'en Italie ils se montraient mauvais pères de famille. « On ne pouvait pas avec eux remédier, dit Tacite, à la dépopulation du pays: ils se dispersaient presque tous et retournaient dans les provinces où ils avaient vécu. Us répugnaient au mariage et à la famille. Ce n'étaient plus ces colonies unies de cœur et de volonté qui formaient rapidement une cité ; c'était un rassemblement d'individus qui ne se connaissaient pas, sans chefs, réunis par le hasard, une foule sans cohésion » {Ann., xiv, 27).

En effet, les terres de Gampanie, assignées par César à la foule turbulent > et vicieuse de ses soldats, furent bientôt désertes. Le fameux territoire de Falerne, réparti à la plèbe en lots de 3 jugera, en 3i0 avant J.-C., passa

(1) On trouvera des renseignements intéressants sur les colonies de vétérans dariS Wilmans, Comment, philol. in honorem Mommseni, Berlin, 1877, p. 200.

quelques années après entre les mains de quelques gros propriétaires. C'est ainsi que Préneste, colonisée par les troupes de Sylla, perdit en moins de quatre lustres successivement tous ses colons. Les colonies militaires, quand elles ne mouraient pas aussitôt nées, devenaient des hospices d'invalides ; et celles qu'avait fondées Auguste, et dont le marbre d'Ancyre {C. I. L., u, 2, 769) célèbre l'étal florissant, étaient des cités mortes, et on disait que Casilinum était mourant, Tivoli vide, Acerres et Cumes déserts (l). Les vétérans morts, comme le dit Tacite {Ann., xiv, 27) pour les colonies de Antium etdeTarente, n'avaient pas de successeurs ; et les colonies restaient désertes (Liber colon., 223, 3, 224, 3). Beaucoup de colonies eurent une éphémère splendeur, comme Este (2) ; d'autres brillèrent un moment pour s'éteindre aussitôt. Crémone, la colonie célèbre pour sa fertilité, sa richesse en blé, reçut, en 222 avant J.-C, un envoi de 0.000 familles de vétérans : 32 années après, c'est-à-dire en 190, on dut envoyer 6.000 familles nouvelles pour la repeupler. S'il s'agissait de colonies militaires, les habitants étaient toujours exposés à être rappelés sous les armes et beaucoup ne retournaient plus (Sicul. Flacc, 162, 12).

Les établissements militaires sont toujours voués à la mort ou à une vie misérable ; au contraire les colonies agricoles prospèrent, parce que la terre ne s'acquiert et ne se conquiert définitivement que par la charrue, le travail et la population. Ce n'étaient donc pas les milites sine uxoribus (3), errants et fatigués qui pouvaient

(1) Plin., H. n., III, 5, 7 ; Horat., Ep., I, 7, 45; Virgil., Georg., II, 225; Juvenal., Sat., III, 2.

(2) Mommskn, Coiyus inscript, lat., V, p. 224, 240.

(3) Sur tous ces points, voir Tertull., Exhortât, ad castitatem, 12; Hyero.mm., Epist., 123.

créer des colonies florissantes, semblables à celles du Canada, où les familles françaises et anglaises des travailleurs de la terre avaient de quinze à vingt enfants.

De plus, comme nous lavons vu, les parts assignées étaient généralement trop petites pour pouvoir compenser le travail qu'elles demandaient. Ou il s'agissait de terres déjà occupées, et alors elles n'avaient pas la productivité des terres vierges. Ou il s'agissait de terres à défricher, et alors elles ne disposaient pas des forces de travail nécessaires. En principe, l'Etat ne faisait pas d'avances en argent, ni en instruments de travail : c'est seulement l'empereur Constance qui décida de remettre aux vétérans une somme d'argent pour les travaux de mise en culture, 2 bœufs et 100 boisseaux de blé (1. m, C. Th., vu, 20). Beaucoup épuisaient leurs maigres ressources avant de rien retirer de la terre qu'ils abandonnaient, comme cela est arrivé aux premiers colons du Far West, du Canada et de l'Algérie. C'est là le sort des premiers colons qui, par manque de moyens suffisants, sont obligés de renoncer aux concessions obtenues et à laisser la place à d'autres qui trouvent déjà les premiers travaux terminés, et peuvent attendre le résultat des dépenses qu'ils feront, et jouir ainsi de leur travail et de celui des autres.

Ce fut ainsi que les plus faibles, les colons plébéiens, c'est-à-dire la grande majorité, durent abandonner la partie (t), renoncer à une propriété qui ne les nourrissait pas, devenir locataires, métayers, colons partiaires ou ouvriers. C'est ce qui explique ce fait dont nous avons plus d'un témoignage, que les assignations militaires de Sylla, vingt ans après, étaient passées dans les mains

(1) « Propter plebitatem agro expulsi »,Cassius Hemina, édit. 1 Krause. Fragm. hist. rom.., I*i5.

des grands propriétaires, qui les avaient achetées des vétérans moyennant une rente viagère. Les terres distribuées par Auguste avaient de même changé de propriétaires (Tacit., Ann., xvi, 27; Hygin., 131).

Ce furent donc de nouveaux latifundia qui furent créés par les colonies militaires. Ce fut une proie magnifique offerte à l'oligarchie ploutocratique. Les guerres et notamment les guerres asiatiques avaient mis à sa disposition de très nombreux esclaves à bon marché, qui remplaçaient les travailleurs salariés. Par suite de la guerre, on faisait la traite sur toute l'étendue de l'empire romain ; on n'avait pas toujours besoin d'aller bien loin, sur le marché de Délos, où 10.000 esclaves débarqués le matin étaient vendus le soir, parce que les riches propriétaires, sous prétexte qu'ils étaient entourés de voleurs, obtenaient des consuls de véritables razzia contre les populations autochtones des Apennins, des Alpes, des montagnes de la Sardaigne et de la Corse. C'était une épouvantable chasse à l'homme. Les familles n'étaient en sûreté ni dans leurs maisons, ni sur les routes : des émissaires armés les arrêtaient pour les marquer et les enfermer dans les ergastules (Sueton., Aug.y 32 ; Tiber., 8). Sur les côtes de l'Afrique, la traite était organisée comme elle l'était il n'y a pas très longtemps encore. Des marchands de chair humaine engageaient les indigènes, enlevaient par ruse, ou par force de chez eux pour les transporter sur les latifunda où les bras manquaient. Ce commerce avait rendu célèbres les corsaires de Crète et de Cilicie en relation avec les négociants romains.

C'est de cette façon que les patriciens mettaient en culture ces parties des terres publiques qui étaient abandonnées par les colons et qu'ils s'appropriaient, et celles dont ils n'auraient dû être que de simples fermiers.

En droit, ils n'auraient du être que des colons de la République, possessores et non domini, mais en fait on pouvait les considérer comme propriétaires, au point qu ils pouvaient vendre et faire des donations, protégés qu'ils étaient par l'interdit du prêteur et par la bonorum possessio. Donc si leur titre était sans valeur à l'égard de l'Etat, il ne l'était pas à l'égard des particuliers. Leur jouissance n'avait d'autre limite, comme le dit Flaccus Siculus (138, 11-17), que les possessions voisines et les obstacles de la nature.

Voici ce que nous pouvons dire des procédés qui conduisirent à la formation du latifundium sur les terres publiques : il résulte de l'usurpation et de l'occupation des parts assignées aux colons et abandonnées par ceux-ci.

«Anciennement, dit Appien {de b. c, i, 7), le Sénat avait permis à tout le monde de défricher les terres incultes qui appartenaient à l'Etat; il espérait ainsi suflire aux besoins des Romains maîtres de l'Italie et à ceux de la patiente et laborieuse race italique. » Les terres non cultivées, c'est-à-dire la partie la plus considérable de ce vaste, domaine étaient l'objet, au profit des citoyens, d'un droit particulier appelé possessio. Rien de plus simple que l'acquisition de ce droit de possession : on prenait par droit d'occupation tout ce qu'on pouvait cultiver. Cette forme élémentaire d'occupation et l'absence de fermage régulier semblaient froisser les classes qui étaient capables de s'en prévaloir. Pour l'histoire de la propriété il nous faut rappeler que les possessiones n'existaient qu'en Italie : toutes les parties des terres publiques avaient, dans les provinces, leur destination propre et il n'y avait pas de ces terres vagues qui pouvaient faire en Italie l'objet d'une occupation privée.

L'inégalité des fortunes fournit aux riches plus d'un moyen d'accaparer les possessiones au détriment des ci-

Salvioli 0

toyens pauvres : et tous les expédients étaient bons ! On élevait les redevances à un taux inaccessible aux petites bourses et auquel les accapareurs étaient sûrs de ne pas trouver de concurrents ; on achetait bon gré mal gré les terres vacantes et celles abandon nnées par lts colons. Et puis le cours du temps couvrait le tout, et à un certain moment il n'était plus possible de reconnaître ce qui appartenait à l'Etat et ce qui appartenait aux propriétaires privés, lorsque les limites avaient disparu, et que les traces de l'ancienne limitation étaient complètement perdues. « C'est surtout la consécration donnée par le temps aux possessions et aux droits créés à leur abus qui rendit impossible une revision sérieuse de ces occupations. Cette longue possession, à l'ombre de laquelle s'étaient formés tant d'intérêts, avait aussi sa légitimité. Celte terre, les possesseurs l'avaient fécondée par de longs travaux, enrichie par des plantations, embellie par des édifices ; souvent ils l'avaient achetée : c'était l'héritage paternel, la dot des enfants, celle des femmes, le gage des créanciers. Que de titres ! Aussi, par la force des choses et tout en gardant son nom, la possession se transforma en propriété (l). »

D'après les indications des historiens romains nous pouvons nous représenter tout le processus de cette usurpation. Nous avons dit que les riches surélevaient à dessein le prix du fermage, pour le rendre inaccessible aux pauvres. C'est Plutarque qui l'atteste (Tib. Grâce, 8). Les publicains passaient avec les autres capitalistes un bail d'où avaient été éliminés les concurrents: une fois en possession, le fermier temporaire s'éternisait. La complaisance qu'il trouvait parmi les siens qui étaient

(1) Laboclaye, Histoire du droit de propriété foncière en Occident, 70. — Humbert, v° Agrariae leges dans Daremberg et Sa^lio, Diction., etc. — De Rcggiero, Leggi agrarie, dans Encicl. gmrid.

au pouvoir, transformait sa possession en propriété. Ces heureux usurpateurs des terres publiques appartenaient à la même classe que ces patriciens et ces chevaliers qui avaient pénétré clans les colonies comme élément perturbateur d'égalité, en obtenant des parts plus grandes. Ces familles ainsi favorisées absorbaient petit à petit tout le territoire de la colonie, qui restait abandonné pour diverses raisons. Les terres abandonnées furent ainsi réunies aux gros lots qui les entouraient. C'étaient des usurpations sous le coup de revendication possible, mais toute occupation devenait légitime avec le temps et conférait presque un droit héréditaire (1). Ce processus de constitution de la grande propriété ressort avec évidence de ce passage d'Appien [de b. c, I) : « Dans les conquêtes des ditférentes régions de l'Italie, les Romains avaient l'habitude de s'approprier une partie du territoire et de fonder de nouvelles villes, ou d'envoyer dans les villes existantes des citoyens. Les terres étaient mises à l'encan et affermées moyennant le payement d'un cens en nature. On espérait ainsi favoriser les intérêts de la race italique. Mais c'est le contraire qui arriva. Les riches capitalistes avaient accaparé la plus grande partie des terres, sans que l'Etat s'assurât qu'ils les mettraient en culture. Bien qu'ils les tinssent en fermage, ils espéraient qu'avec le temps on ne les leur enlèverait plus. Bon gré mal gré, ils achetèrent leurs champs aux petits propriétaires, ou bien ils les occupèrent violemment. Ainsi ils n'eurent plus des villae mais des latifundia. Alors les troupeaux et les terres furent confiés à des esclaves achetés dans la crainte, que le-< hommes libres n'abandonnent les champs pour se faire

(1) Voir, pour le côté juridique, le savant ouvrage de Brugi, Le dottrinc degli agrimensori, p. 280, et les travaux de Beaudouin, Les limitations des fonds: Les grands domaines, Noue. llei. hist., 1897.

soldats. Il en résulta que les riches devinrent plus riches, et que la multitude des esclaves fit de rapides progrès dans les campagnes; leur nombre augmenta, et parce qu'ils avaient beaucoup d'enfants et parce qu'ils échappaient au service militaire, tandis que les Italiens, peu nombreux, souffraient de la misère et du service militaire : et quand ils étaient libérés, ils se corrompaient dans l'oisiveté, ne sachant à quoi s'occuper, parce que les travaux agricoles étaient dans les mains des esclaves, qu'on préférait aux prolétaires pour la culture des champs et la garde du bétail. »

Cet exposé clair et exact de la formation du latifundium résume les points fondamentaux de l'histoire économique de Rome. Enrichis par les guerres puniques et asiatiques, les patriciens s'emparèrent des territoires fertiles des colonies et de celles qui constituaient Yager publions. Au moyen des intérêts prélevés sur l'argent prêté, ils enlevèrent aux paysans libres le fruit de leur travail et, ayant 'augmenté la masse des capitaux, ils cherchèrent des placements dans l'achat de propriétés foncières. Il était inutile et peu pratique de continuer à prêter à de petits propriétaires qui ne produisaient plus aucun surplus appréciable, parce qu'avec l'extension de la culture du blé et d'autres céréales, la baisse des prix et la difficulté de la vente furent telles que le débiteur ne pouvait se libérer de ses obligations. Alors intervint l'expropriation. Les cultivateurs libres furent expulsés et remplacés par des esclaves. Ainsi une partie de la population agricole libre fut réduite à la condition de salariés, et ainsi disparut une partie des descendants des colons dans ces colonies où ils auraient dû prospérer.

Les conséquences en furent formulées par Pline dans sa phrase célèbre : « Le latifundium a perdu l'Italie et les provinces ». Il chassait le travaillibre, dépeuplait les régions

et réduisait cette vigoureuse race italique qui avait fourni pendant des siècles les légionnaires de Rome (Liv., vu, 25 ; Plin., Hist. n., m, 20). Les colonies et les assignations désormais transformées en grands domaines ne donnaient plus à l'empire les contingents de troupes nécessaires à sa sécurité. Avec le dépérissement et l'extinction de ces citoyens dans les colonies disparaissaient les soldats qui peuplaient les légions, la classe moyenne qui est la base des états militaires. Ce que, au temps de Pline, le latifundium avait de plus dangereux, de plus ruineux pour la prospérité publique, ce n'était pas la transformation des cultures et la substitution du pâturage à la culture du blé. Même avec le latifundium, l'Italie et les provinces ne souffraient pas de la pénurie du blé. La production était plus que suffisante pour ses besoins, et c'est ce que Pline reconnaissait lui-même, ce qu'il considérait comme un des éclatants résultats de la politique impériale {Paneg., 30). Les conséquences sociales de la grande propriété foncière se présentaient à l'esprit de l'historien dans ce qu'elles avaient de plus immédiat et de plus saisissant, c'est-à-dire la diminution des cultivateurs libres qui étaient le nerf des armées. Quoiqu'il soit surtout un compilateur et un assez mauvais critique, Pline n'ignorait pas que le latifundium peut être productif, pourvu qu'on ne conserve pas systématiquement les méthodes et les formes inférieures d'exploitation. Si certains préféraient l'étendue au revenu, il en était d'autres qui avaient organisé le travail sur le latifundium. Aucune société ne peut se développer sans augmenter et féconder les fruits du travail et de la richesse. Pline ne pouvait pas faire allusion à une décadence économique de l'Italie et des provinces parce que de son temps celles-ci et celle-là étaient en pleine efflorescence et la richesse circulait abondamment. Quelles que fussent ses prédilec-

tions pour la petite culture et pour les temps anciens, il ne voulait pas se faire le prophète d'une ruine prochaine, qui ne devait se réaliser, d'ailleurs, que trois ou quatre siècles plus tard : et il ne parlait pas de maux futurs mais de maux passés et présents. Si ses récriminations sont exactes, c'est qu'elles ne s'appliquent pas aux conséquences économiques de la grande propriété : s'il en était ainsi, on devrait dire que la culture des terres par les hommes libres était encore assez forte pour fournir à l'écrivain un terme de comparaison pour sa supériorité sur la culture servile qui dominait sur le latifundium.

La pensée de Pline, au contraire, porte exclusivement sur la diminution de la population libre, chassée et remplacée par les esclaves : c'était là une question qui préoccupait les classes dirigeantes, parce qu'elle avait son contre-coup sur l'organisation de l'armée et la défense de l'empire. C'était là le danger que faisait naître le latifundium et que constatent les contemporains. Caton y fait allusion quand il parle des campagnards qui fournissent de robustes soldats [de r. r., praef.), et plus tard Appien regrettait la disparition des ruraux libres où se recrutaient les milices. La raison en est évidente: sur un latifundium de 200 à 240 jugera qui est pour Caton une moyenne, il compte de 10 à 15 esclaves non mariés. Or, ce fond aurait suffi à nourrir deux fois autant d'hommes libres avec leurs enfants. Pour un peuple qui avait un système militaire tel qu'un homme sur huit devait le service militaire de 17 à 45 ans, — ainsi qu'aujourd'hui dans les Etats les plus militarisés, au moment de la mobilisation — il était de la plus grande importance d'avoir un grand nombre de soldats : c'était le seul fait à relever dans les vicissitudes économiques. Quand les classes dans lesquelles on recrutait les troupes furent

affaiblies par les guerres civiles, quand le peuple romain fat un corps sans tète et une tète sans corps, comme disait Catilina, une foule immense de pauvres avec quelques nobles riches, personne ne vit le danger qui résultait de cette répartition défectueuse de la richesse, on ne vit que celui qui venait d'un recrutement insuffisant des légions ; et c'est cela que Pline déplore dans la formation du latifundium.

D'ailleurs le latifundium n'était pas un fait général dans tout l'empire. Cette concentration morbide de la richesse ne se manifestait pas dans toutes les provinces avec la même uniformité et avec la même intensité : dans l'empire romain il n'y avait pas qu'un seul régime économique. En Grèce et en Egypte c'était la petite propriété qui dominait ; en Tunisie, au contraire, c'était la grande propriété. En Afrique, les cultivateurs étaient en majorité libres, soumis à des prestations ; ailleurs ils étaient esclaves. Dans certaines parties, la grande propriété s'était constituée en englobant les petites possessions, les terres assignées aux colons, ou en usurpant les terres publiques, les pâturages communs, les biens des cités ; dans d'autres, elle représentait la part de butin qui avait été attribuée aux généraux, aux consuls, aux préteurs, ou bien elle avait pour cause les placements de capitaux, la vanité des familles (Colum., 1, 3 ; Sicul. Flacc, 137, 9), la nécessité légale d'avoir une partie de la richesse immobilisée en terres; ailleurs elle était le fruit de la conquête violente, d'une administration frauduleusement spoliatrice. Dans certaines provinces où la notion de propriété privée n'était pas bien nette, les sénateurs romains s'étaient partagé les cultivateurs, dont ils exigeaient des prestations et des cens ; ils étaient comme autant de seigneurs féodaux. En Gaule, par exemple, ils ne firent que se substituer à l'aristocratie indi-

88 CH. III. LliS TLACLMIiNTS FONCIERS

gôao tuée ou expropriée, de sorte que les populations agricoles ne s'aperçurent, pour ainsi dire pas du changement, elles continuèrent à être soumises à une espèce de patronat, accordé en échange de certains services (1). Ces fonds continuèrent à être peuplés de colons libres, puisque la redevance ne modifiait pas leur condition, soit parce que le concept précis de propriété manquait, soit parce que même avant la domination romaine les cultivateurs étaient dans des relations de clientèle et qu'ils les continuèrent également après cette conquête, se considérant comme détenteurs du sol à titre d'usagers. Probablement ces relations existaient également dans certaines parties de l'Italie, et tels étaient sans doute ces colons dont parle Pline, qui payaient un cens et cultivaient les terres avec des outils leur appartenant (2).

Partout la terre était devenue l'objet de désirs insatiables, et la terre eut, dans cette société, une importance prépondérante. Par suite des nécessités mêmes des formes de la production, les idées traditionnelles, d'après lesquelles seuls les biens immobiliers constituaient une vraie richesse, persistaient. Les lois rappelaient les sénateurs dégénérés à ces principes en les obligeant à placer en terres les richesses acquises, pour les mêmes raisons qui faisaient considérer chez nous le commerce et l'industrie comme incompatibles avec la noblesse du sang. Et avec la considération, tous les privilèges étaient accordés à la grande propriété foncière, notamment pour l'exercice des fonctions publiques. Les propriétaires de latifundium furent par suite considérés comme des principes loci (C. I. Z., x, 1201) ; à eux furent réservées les meilleures charges (id., v, 4332, 4341, — Orelli, 3177), et une es-

(1) Corpus inscription, lat., xi, 600 ; x, 1201 ; vm, 8270.

(2) Plin., Hist, n., m, 24. — Plinius Caec, Epist., m, 19 ; x, 24.

pèce de protectorat ou de patronage sur les villages des hommes libres, qui les faisait considérer en quelque sorte comme les maîtres des populations au milieu desquelles ils vivaient : en effet ils exerçaient sur elles la police, ils les défendaient contre les collecteurs de l'impôt, accordant leur protection aux collèges, aux villes, aux plèbes. Comme autant de petits seigneurs de l'époque féodale, ils rançonnaient les petits agriculteurs sans défense, ils résistaient aux autorités municipales, et poussaient, comme le raconte Appien (îx, 35), leur effronterie jusque dans les cités, parce qu'il n'y avait pas de mauvaise entreprise qui leur fit peur.

Ces privilèges, ce prestige poussèrent les personnes riches à faire des placements fonciers. Posséder beaucoup et partout, être puissant et plus puissant comme on le disait du propriétaire de latifundium, avoir beaucoup à' hommes à soi — appellations et choses qui semblent celles d'une société féodale — c'est la suprême ambition des parvenus, en opposition avec l'ancien précepte qui voulait qu'on possédât peu, mais qu'on cultivât bien. De là la fièvre des acquisitions, et même les violences dont nous avons de nombreux témoignages (Sic. Flacc, 1G1, 3-10). Les narrations de ces violences se réfèrent le plus souvent à l'Italie, mais elles peuvent bien s'appliquer à l'œuvre de spoliation qui se lit dans toutes les provinces : ce que l'on dit de l'expulsion des petits propriétaires des territoires de Hirpinum et de Casinum (Cic, de lege agraria, 3, 4), des villageois chassés de leurs cabanes (Sallust., Jugurth., 41 ; Horat., Ep., u, 18), du pauper dominus parvulae casae tué par le riche propriétaire pour le dépouiller (Apul., ix, 35), ce que l'on nous dit de la façon dont les terres incultes furent envahies par les troupeaux des riches (Festus, v° Saltus) concorde avec ce que Sidonius nous raconte.

bien que pour une époque postérieure, des usurpations commises en Gaule. Ce que certains patriciens firent à Pompéi, où ils profitèrent du désordre causé par le tremblement déterre de l'année 63 av. J.-C. pour s'emparer de la meilleure part du domaine municipal, ils le faisaient également dans toutes les provinces, dès que l'occasion s'en présentait.

Mais pour l'histoire économique, il ne suffit pas d'établir l'existence du latifundium ; il est beaucoup plus important de montrer quelle part de la superficie cultivée il occupe par rapport à la petite propriété. Or, on s'est généralement trompé sur ces deux points, quand on a cru que tout l'empire romain était couvert par d'immenses latifundia, et que la petite propriété avait disparu presque complètement ou tout au moins n'était pas un élément économiquement important. Rien de plus faux. Même en cela, les écrivains romains ont exagéré en généralisant à toutes les provinces ce qu'ils avaient constaté aux portes de Rome, dans l'Italie méridionale et insulaire et en Afrique. On sait toute l'insuffisance des données statistiques qu'eurent à leur disposition les auteurs anciens ; et nous avons déjà dit combien les Romains ont sacrifié à l'hyperbole. 11 faut avant tout ne pas oublier que les fortunes antiques étaient loin d'être égales aux fortunes modernes. On nous dit que Crassus était un des personnages les plus riches qu'ait connu le monde romain. Il possédait une fortune immobilière de 200 millions de sesterces, à peine plus de 40 millions de francs. En acceptant même sans bénéfice d'inventaire ce chiffre qui est donné par Pline (//. ??., xxxin, 134), d'ailleurs contredit par Plutarque (Crass., 2, 2) qui donne un chiffre moindre, deux écrivains qui recueillaient non seulement les opinions de gens disposés à exagérer les richesses mais même des traditions déjà

CH. fil. LES PLACEMENTS FONCIERS 91

anciennes, et en songeant qu'il comprend toute la fortune de Crassus, c'est-à-dire ses maisons de campagne, achetées à des prix d'affection, et ses casernes à loyer de Rome, on peut penser qu'environ 100 millions de sesterces, c'est-à-dire 20 millions de francs, étaient représentés par des latifundia. Si on calcule le jugerum à mille sesterces (Colum., m, 3, 8), Crassus aurait possédé 25.000 hectares (230 kmq), mais comme il avait beaucoup de terres à pâturage, dont la valeur est moindre, il faut augmenter l'étendue de ses propriétés. Mais quel que soit cet accroissement, ces chitfres n'ont rien d'impressionnant pour caractériser l'extension du latifundium, l'importance de la grande propriété foncière et de l'économie servile, quand on pense que dans la seule Campagne romaine avant 1870, la famille Borghèse avait 22.000 hectares, Sforza Cesarini 11.000, Pamphili et Chigi 5.000, le Chapitre de saint Pierre et l'hospice du Saint-Esprit 20.000, que 113 familles possédaient 120.000 hectares (1.260 kmq) et que 64 corporations étaient propriétaires de 75.000 hectares. Et Crassus, comme Atticus, avait des terres un peu partout.

D'autres renseignements relatifs à l'étendue des propriétés foncières ont été inexactement rapportés, ou bien on leur a attribué un sens qu'ils n'ont pas. On cite, par exemple, Domitius qui, en 49 av. J.-C, aurait distribué à chacun des soldats de ses trente légions 4 jugera de ses propriétés (1), mais César (de bell. civ., i, 17) dit seulement qu'il promit de les distribuer ; or, pendant la guerre civile, qui entraîna des ruines immenses, on était fort enclin à promettre ce qui vous appartenait comme aussi les biens d'autrui. César avait, d'autre part, tout intérrt à augmenter les forces de ses

(1) Nissen, Italische Landeskunde, II, 9i.

92 CH. lil. — LES PLACEMENTS FONCIERS

adversaires et à montrer par quelles promesses et par quels mensonges] ils attachaient des partisans à leur cause. On cite également le passage où Pline (H. n., xxm, 135) parle du testament de l'affranchi Cecilius fsidore, de l'an 8 av. J.-C, qui laissa une fortune de 60 millions de sesterces, 4.116 esclaves, 3.600 bœufs, 257.000 brebis, autant qu'il y en a aujourd'hui dans les Pouilles. Mais Pline était un témoin d'une crédulité incroyable, et d'autre part pour posséder de pareils troupeaux on n'était pas nécessairement propriétaire des pâturages nécessaires à leur entretien. On cite Agrippa qui aurait été propriétaire de la Chersonèse de Thrace, c'està-dire de la péninsule de Gallipoli, sur les Dardanelles, d'une étendue de 2.475 kilomètres carrés, mais Dion Cassius dit simplement qu'il y avait de grandes propriétés, ce qui est fort différent.

Mais même en acceptant ces chiffres et tous ceux qui se réfèrent aux latifundia africains, nous ajouterons qu'ils ne sont ni les seuls ni les plus grands. Aujourd'hui en Bohème, le prince de Schwarzenberg possède 1 .778 kilomètres carrés et d'autres biens en Autriche ; le duc de Cobourg possède 1.600 kilomètres carrés en Hongrie; le duc de Richmond, 978 kilomètres carrés et Gordon Castle en Ecosse ; et dans ces terres se trouvent d'importantes exploitations minières ; le duc d'Argyle est propriétaire de 681 kilomètres carrés de terres situées en Angleterre ; le prince de Pless, de 701 kilomètres carrés en Prusse. Le nouveau monde compte certains propriétaires qui ont de très vastes étendues de terre, et il y a de nombreuses fermes de 200 à 300 kilomètres carrés. On connaît au Canada la célèbre Chency-Farm de 30.000 hectares. Dans l'Argentine, au Brésil, au Mexique, il y a des fazendas tout aussi vastes.

La notion du latifundium est d'ailleurs relative. En Russie comme au Brésil et en Australie 60 kilomètres carrés constituent à peine un latifundium, parce que la valeur de la terre est faible et que beaucoup de terres sont encore incultes. Dans ces pays, le latifundium s'est formé sans expulsion de paysans et sans suppression de la moyenne et de la petite propriété, deux circonstances qui ont accompagné sa naissance en Italie, où le régime ancien avait été celui de la petite propriété jusqu'aux derniers temps de la République. Les plaintes des écrivains anciens sur le paysan chassé de son foyer se réfèrent à ce qui était arrivé autour de Rome et dans certaines parties de l'Italie. En Afrique, dans certaines parties de l'Orient, le latifundium était antérieur à la conquête romaine, et les sénateurs n'avaient fait que se substituer aux aristocraties indigènes.

De plus, le latifundium tire spécialement son caractère économique de la densité delà population, c'est-à-dire du mombre de ceux qui restent sans terre, et de la quantité de terre cultivée par rapport à la superficie du pays. C'est pour cela qu'il est fort grave pour l'Angleterre qu'avec une population de 39 millions d'habitants, 2.000 familles possèdent la moitié du territoire, et :pie le sixième du royaume soit dans les mains de 91 individus. C'est un vrai pays de latifundia celui où 47 propriétaires possèdent chacun de 24.000 à 40.000 hectares ; 25, de 40.000 à 60.000 ; 10, plus de 60.000 ; 8, plus de 80.000 hectares chacun. Au contraire, la Chency-Farm du Canada, où il y a 0,6 habitant par kilomètre carré, et les vastes fermes du Queensland, avec une population de 0,2 habitant par kilomètre carré, ont une signification tout autre que celle des latifundia de l'Ecosse, de la lîohème, de la Hongrie, de la Prusse, où il y a 52,79, 54,96 habitants par kilomètre carré ; la richesse des propriétaires

de la vieille Europe est ainsi de beaucoup supérieure à celle des planteurs du nouveau monde.

Comparons maintenant les vastes possessions foncières des sénateurs avec la population de l'Empire. On calcule qu'à la mort d'Auguste (14 ap.J.-C.) la Gaule narbonnaise avait 1.500. 000 habitants, et le reste de la Gaule jusqu'au Rhin 3.500.000 ; les pays du Danube 2 millions, l'Espagne 6 millions, l'Italie G millions, y compris les esclaves. Tout l'empire d'Occident avaitenchiirresronds20.000.000 et avec ses parties orientales il atteignait 55 millions (1). Pour nous en tenir à la haute Italie, FEtrurie aurait eu 200.000 hommes libres, l'Ombrie 100.000, le Picenum 300.000, l'Apulie 250.000, la Lucanie 160.000, le Brutium 75.000, le Latium et la Campanie 640.000, la Cisalpine, la Ligurie et la Vénétie un million, et autant les îles. Les esclaves auraient été au nombre de 2.000.000. En résumé, environ 24 habitants par kilomètre carré, un peu plus que la densité de la population du Monténégro (22) et de la Russie (18), tandis que la population de l'Italie est actuellement de 107 habitants par kilomètre carré. Il est évident que si la distribution de la propriété', comme aussi l'étendue et l'importance des propriétés, doivent être évaluées en relation avec la population, le latifundium romain n'est plus aussi impressionant qu'il l'est à première vue.

De plus, pendant l'époque romaine, il n'existe pas de région ou de canton entiers qui appartiennent à une seule personne : on n'en a aucun exemple ni en Gaule, ni en Espagne, ni en Italie. Les classiques anciens ne nous parlent de rien de semblable, ni les écrivains du ve et du vie siècle comme Sidoine et Salvien, ou le pape Grégoire. IVous pouvons évaluer l'étendue des latifundia

(1) Beloch, Die Revôlkerung der griechisch. roem. Weit, 1886.

romains, en tenant compte de ce fait que ces latifundia portaient le nom de leur propriétaire, auquel on ajoutait le suffixe anus en Italie, acus en Gaule. Ces noms sont devenus des noms de villages, dont le territoire a donc l'étendue du latifundium qui leur a donné son nom. Les villages français et italiens n'ont généralement pas plus de quelques milliers d'hectares. Les plus considérables sont dans l'Italie du Sud et dans les îles ; et c'est laque se trouvaient également les latifundia les plus étendus.

La population moindre avait pour conséquence une moindre étendue de terres cultivées, et la culture s'était confinée sur les terrains les plus fertiles. Il est vrai que les écrivains anciens ne nous donnent sur ce sujet aucun renseignement, et nous n'avons pas de données statistiques sur les quantités de terres mises en culture et sur les surfaces occupées par les bois et les marais, mais nous savons que ces dernières avaient des étendues très considérables, que les montagnes étaient la plupart incultes et que les parties cultivées et ensemencées étaient les parties les plus fertiles des plaines et celles qui étaient les plus voisines des villes, des grandes routes ou des lleuves. Par exemple, les célèbres champs léontins en Sicile occupaient au temps de Gicéron 30.000 jugera, tandis qu'aujourd'hui les territoires de Francofonte, de Garlentini, de Lentini,au milieu desquels se trouvaient ces champs, couvrent une superficie cultivée d'environ 80.000 jugera, exactement 19.392 hectares. De mèmeles champs modicains avaient 70.000 jugera, tandis qu'aujourd'hui le seul territoire de Modica a une superficie plus considérable et tout autour se sont formés les domaines des communes de Scicli, Spaccaforno, Uosolini, Ragusa, c'est-à-dire qu'on a mis en culture des terres qui, au temps de la domination romaine, étaient abandonnées.

Ce sont toutes ces conditions qui déterminent l'impor-

tance et le rôle du latifundium dans l'économie antique, et qui nous font présumer qu'il s'étendait de préférence là où la densité de la population était peu considérable et où les terres incultes étaient en grand nombre. Probablement les domaines qu'on dit grands comme des royaumes, étaient composés en grande partie de forêts et de terrains marécageux, de terres que la malaria vouait au pâturage ou à la désolation. Si l'on pouvait établir la carte topographique de la grande propriété, on verrait qu'elle s'étendait surtout dans les régions où la guerre avait détruit les populations originaires, c'est-à-dire dans le Latium, aux portes de Rome, dans la Lucanie, dans le Brutium, le Picenum, en Sicile. C'est dans le Picenum qu'un certain Rufîus acheta pour 100 millions de sesterces de terres ad gloriam, c'est-à-dire par ostentation (Plin., H.n., xvm, 17). C'est dans le Samnium que les partisans de Sylla obtinrent de vastes domaines. L'ager de Préneste était occupé a paucis (Cic, de lege agr., n, 28 ; ni, 1). Les plaines jusqu'à Tarente et au Tyrrhénium étaient louées à des publicains qui y élevaient des troupeaux. Le latifundium s'étendait le long des côtes de l'Adriatique, où quelques esclaves faisaient paître des troupeaux bèlantset mugissants, sans étables, sous le soleil et la pluie,, dormant aux étoiles, sur de vastes territoires sans route, sans commerce, aux cités en ruines. Nous trouvons là les prisons pleines d'esclaves prêts à la révolte. Il n'y avait en Lucanie que des latifundia et par conséquent des esclaves et des émeutes, comme en Sicile, la terre classique des insurrections servîtes, comme en Eferurie, oùTiberiusGracchusne vitque des cabanes d'esclaves (1). Le latifundium triomphait aussi dans le Latium et aux

(l) Plut., Tib. Grâce, 10. — Martial., ix, 22, dit : « Sonet innumera compede tuscus ager. »

portes de Rome ; et c'est de ce fait que les écrivains romains tiraient cette fausse conclusion que la grande propriété dominait dans toute la péninsule. La république avait aliéné les pâturages publics dans le Latium } les plébéiens écrasés par l'usure avaient cédé aux patriciens leurs heredia qui, épuisés par une culture trop intense de six siècles de céréales, ne les récompensaient plus de leurs peines. Ainsi autour de VUrbs, dans un rayon de 70 à 100 kilomètres, les petites propriétés avaient disparu devant le latifundium, qui absorba les terres publiques et privées, qui remplaça le travail des hommes libres et des clients par celui des esclaves. C'est par ce processus d'expropriation que là où se trouvaient les 23 cités florissantes des Volsques, Pline (H. »., ni, o) et Tite-Live (vi, 5) ne trouvait que les marais pontins insalubres qui appartenaient aux patriciens romains ; les antiques cités du Latium étaient en pleine décadence : de certaines il ne restait que le nom (l). Rome, dans ses alentours, n'avait que des troupeaux et des brigands, des solitudes et la malaria (2). La campagna romana était alors ce qu'elle était au xvnr8 siècle (3). Du côté de la mer, le latifundium existait depuis les guerres puniques (4) ; il était confié à des esclaves sous la surveillance d'un intendant, aidés à l'époque des travaux par des ouvriers venus des monts ombriens et qui vendaient leur travail moyennant salaire (o).

(1) Nissen*, Italische Landeskunde, ir, 1902, p. 667-684. Sur la malaria, id., p. 416.

(2 ^ur le brigandage aux portes de Rome, voir Frontonis ad M. Caesarem et invicem ep., 2, 12.

(3) Voir les preuves dans Tournox, Etudes statistiques sur Rome, liv. I, ch. ix. Cf. Bl-nsen, Beschreibung d. Stadt Rom., 98-106.

(4) Pi.in., H. n., xvin, 35. — Liv., VI, 12. — Plutarch., Tib. vi Grâce, vin, 7. — Apiman., i, 7, 11.

(5) Cic, de orat., n, 22. — Yarron, /{. r., m, 13. — Macror., Sut., 11, 21.

Salvioli 7

Bien que les familles impériales et le fisc fussent parmi les plus grands propriétaires fonciers, un peu partout, cependant, c'est en Apulie, en Calabre et dans le Picenum qu'ils avaient le plus grand nombre de terres, puisque pour celles-ci il y eut des procurateurs spéciaux. Le domaine impérial comprenait les terres publiques encore existantes (Sicul. Flacc, 137), Yager albanus (I. 8, Dig.y xxx, 39) et les pâturages publics du Bru- 1ium, et ailleurs d'autres terres publiques et d'autres pâturages. De même dans le Latium, en Etrurie, en Campanie, en Sicile et en Sardaigne, il y avait des latifundia donnés par Constantin au pape Silvestre (1) ; et c'est dans ces régions qu'étaient les biens les plus considérables des Ostrogoths (2).

En Gaule, les régions et latifundia possédés par l'ancienne aristocratie ou par de nouveaux enrichis se trouvaient en Aquitaine, dans la Lugdunaise et en Belgique. Au contraire, dans la Gaule narbonnaise où les colonies avaient été nombreuses, le sol était divisé en petits lots, et aussi dans certains territoires du Nord-Est près de la frontière, où on avait fondé des colonies et où les Germains s'étaient établis. Là encore on trouvait la moyenne et la petite propriété. Dans les autres parties, au contraire, la terre n'était pas beaucoup morcelée. Il est vraisemblable qu'il y avait un certain nombre de petites propriétés, mais ce qui dominait c'était le grand domaine. La petite propriété était répandue çà et là sur le

(1) Vita s. Silvcstri, dans Liber pontifie, édit. Duchesne, et introd., p. cix. — Voir Lécrivain, De agris publias imperatoriisque ab Angusto, 1887, p. 31-36, 49-50. — His, Die Domdnen der roem. Kaiser zeit, 1896, p. 46, oo. — Hirschfeld, Grundbesitz der roem. Kaiser, dans Beitrdge zut alten Gesch., n, 1902, p. 42-71.

(2) Cassiod., Variar., i, 16; v, 7, 9, 18 ; xny 5. — Progop., de b. got., i, 4.

sol gaulois, mais n'en occupait qu'une faible partie ; la moyenne et la grande couvrirent presque tout (1 .

Nous pouvons donc conclure que toutes les parties de l'empire ne furent pas couvertes de latifundia, et que dans certaines, c'est la petite propriété qui e'tait prédominante,— qui ne fut ni chassée ni absorbée entièrement, comme nous le verrons plus loin, — et que les grandes fortunes foncières n'étaient pas constituées par d'immenses étendues de terres d'un seul tenant. C'est plutôt par l'acquisition de nombreux domaines situés dans les régions les plus éloignées les unes des autres qu'elles étaient constituées. Les familles les plus opulentes de cette époque ne possédaient pas un canton entier ou une province, du moins en Italie et dans les Gaules (nous ne sommes pas bien renseignés sur la nature juridique des vastes domaines situés en Orient et en Afrique). Elles possédaient vingt ou trente ou quarante domaines dans des provinces différentes, quelquefois dans toutes les provinces de l'empire. Ce sont là les patrimonia sparsa per orbem dont parle Ammien Marcellin. Telle est la nature de la fortune immobilière d'Atticus, comme celle de la famille des Anicci, qui possédait des terres en Italie, en Gaule, en Afrique, ou celle de ïertullien, de Symmaque en Italie, de Syagrius, de Paulin, de Ecdicius, de Ferreolus en Gaule (2 .

(1) Fostrl de Coolanges, L'alleu et le domaine rural pendant l'époque mérovingienne, 1889, p. 34, 35.

J H,, p. 37. Tertullien donna à saint Benoit 34 fundi ou cillae, situés enApulie, Campanie, Ligurie et près de l'Adriatique, et 18 en Sicile (Vita Placidi, 10-18, dans Mabillon, Acta SS., j, 52 .

Page 1