Traité élémentaire de philosophie, p. ^^&-5Q
jamais été moins sûr. Il est rare de voir du discernement sans justesse, mais ce n'est pas impossible. On peut dire que J.-J. Rousseau manquait de justesse dansl'esprit: dirat-on sans injustice qu'il manquait de discernement? Il a eu assez de discernement pour voir que le théâtre est parfois corrupteur ; il n'a pas eu assez de justesse pour voir la compensation de cet inconvénient. » «... Entre le discernement et la sagacité, ii n'y a d'ailleurs qu'une différence de degré. La sagacité est un discernement plus fin et en matière plus difficile. La logique suffit pour nous donner du discernement : il faut quelque chose de plus pour atteindre à la sagacité. Le discernement démêle les signes apparents, la sagacité les phénomènes cachés. Il faut du discernement pour comprendre, de la sagacité pour deviner. Un écolier montre du discernement, lorsqu'à deux cas semblables il sait appliquer deux règles différentes : Zadig montrait de la sagacité lorsqu'il devinait, sans en rien savoir d'avance, que la chienne de la reine était boiteuse et qu'elle venait d'avoir des petits. Le discernement se rapporte au présent, la sagacité à l'avenir ou au passé. Un général montre du discernement en choisissant une bonne position ; mais il montre de la sagacité lorsqu'il sait d'avance par où l'ennemi arrivera. »
Passons à la finesse et à la déUcalesse, qui ont entre elles un air de famille.
« La finesse consiste à démêler des choses très voisines l'une de l'autre et qui sont cependant différentes, de même qu'une vue fine discerne les nuances les plus délicates. La finesse, comme le tact,qm est «la justesse unie à la finesse», « est la justesse dans la justesse : » elle saisit les nuances les plus subtiles et les rapports les plus cachés, les plus éloignés. La délicatesse est une finesse de sentiment ; la finesse
proprement dite, au contraire, n'a rapport qu'à l'esprit. La finesse convient plus à la prose, la délicatesse à la poésie. Voltaire a l'esprit lin ; il ne l'a pas toujours délicat. La Fontaine est aussi fin que lui, mais il est plus délicat : rien de plus délicat que la fable des Deux Pigeons, ùq?, Deux Amis, que les vers sur la Retraite, que la Dédicace à M'"" de la Sablière, etc. »
Viennent ensuite la soMp/g5S(?, l'ouverture, la fénétralion, l'étendue, la largeur d'esprit. « On appelle souple un esprit qui passe de la finesse à la /"orce (celle-ci qui peut suivre une longue chaîne de raisonnements,retenir la liaison de beaucoup de faits à la fois ; qui comprend les points essentiels, en traversantles degrés intermédiaires). L'owyertor^ de l'esprit est cette faculté qui nous rend propres à comprendre toutes sortes de pensées, même celles qui sont les plus éloignées des nôtres : c'est proprement là l'intelligence, ou la faculté de comprendre... C'est une forme de la souplesse en étendue ; « mais il y a une souplesse en degré, en intensité, qui consiste à parcourir toute la gamme de l'esprit, depuis l'aimable, le facile et l'agréable, jusqu'au grand et au profond. Quand un esprit de ce genre s'applique à composer, c'est le génie : mais s'il se borne à comprendre et à goûter, la souplesse n'est rien de plus que la qualité la plus fine de la distinction. La souplesse est la plus belle qualité de l'esprit. L'esprit souple passera par toutes les nuances : il ne se croit pas tenu d'être toujours guindé en force et en hauteur, car ce n'est plus que de la raideur ; il ne se condamnera pas à un sérieux triste et morose ; sa pensée, comme sa parole, sera capable de sourire. »
« ... Ldi pénétration ressemble à la finesse, et l'étendue ressemble à l'ouverture. Cependant il y a des différences. La
finesse démêle, la pénétration creuse ; la finesse est déliée, la pénétration est perçante. La finesse aperçoit des différences très petites, mais prochaines ; la pénétration atteint à ce qui est caché. La pénétration ressemble encore à la sagacité, et ces deux qualités vont ensemble : cependant il y a quelque chose de plus dans la pénétration que dans la sagacité. Reconnaître le point difficile d'une question, c'est montrer de la sagacité ; trouver le moyen de la résoudre, c'est de la pénétration ; ne pas se laisser tromper, c'est le fait de la sagacité : découvrir la vérité est le fait delà pénétration. »
«... Quant aux différences de V ouverture, et de l'étendue dans l'esprit, elles sont encore plus délicates et plus difficiles à signaler. L'ouverture a rapport à la faculté de recevoir, l'étendue à la faculté de contenir. Un esprit ouvert est celui qui s'assimile toutes sortes de connaissances ; un esprit étendu est celui qui les connaît et les possède toutes à la fois. Un esprit ouvert peut oublier ou négliger successivement tout ce qu'il apprend : l'esprit étendu conserve et embrasse tout.
« Un esprit étendu n'est cependant pas encore la même chose que la largeur. Un esprit étendu peut n'être pas large, et il ne serait peut-être pas impossible de trouver un esprit large qui ne serait pas étendu. L'étendu a rapport à la diversité des matières, la largeur à la différence des idées et des opinions... On a souvent accusé la largeur d'esprit de conduire au scepticisme et à l'indifférence ; c'est évidemment recueil de cette qualité : mais la qualité ne doit pas être confondue avec le défaut. Chacune des qualités de l'esprit a aussi son défaut correspondant : recueil de /a /mrase, c'est la suUllité : l'écueii de Vétendne, c'est le aapcrftclcl ; ïécueil de la force, c'est Yexagération. La jM^f^^s^ elle-même
a son écueil, qui est quelquefois l'hésitation, et la mesure en a un autre, qui est Isl timidité ».
M. Janet décrit, avec la même finesse et la même sûreté d'analyse, la liberté, Y indépendance, la fermeté, la hardiesse, la modération, qui tiennent, selon lui, « non plus à la nature de l'esprit lui-même, mais à son usage «.Elles tiennent aussi aux qualités correspondantes de l'activité et de la volonté,qu'elles s'y rattachent par un rapport de cause ou d'effet. « Un esprit est libre quand il n'a pas de préjugés et qu'il n'obéit qu'à la vérité seule. L'indépendance est une sorte de liberté, mais qui n'a rapport qu'aux préjugés extérieurs ; un esprit indépendant peut ne pas être libre lorsque, secouant le joug d'autrui, il continue à se faire des préjugés à lui-même, auxquels il obéit servilement. Un esprit ferme est celui qui ne se laisse fléchir par aucune considération et qui dit nettement ce qu'il pense, que cela plaise ou non. Un esprit liarvli est celui qui brave les préjugés les plus accrédités et les plus puissants. Un esprit modéré est celui qui craint toujours d'être entraîné à l'erreur par l'amour de la vérité même,, et qui aime mieux ne pas dire tout que de dire trop. Les défauts attachés à l'exercice-de ces facultés sont trop visibles pour qu'il soit nécessaire d'y insister » .
Nous insisterons, de notre côté, sur certains rapports de ces qualités avec d'autres qualités de l'esprit, rapports qu'il n'était pas dans le plan de M. Janet d'étudier.
Quels sont les rapports du jugement avec la crédulité ? Cette disposition d'esprit tient à plusieurs autres : le tempérament, le caractère, la facilité d'expression, la vivacité d'imagination, dispositions naturelles dont les effets se feront toujours sentir plus ou moins. La crédulité peut exister avec un jugement droit, plus difficilement avec un ju-
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gement sûr ; dans ce cas,elle se restreint d'elle-même, avec les progrès de la raison, et se limite à un petit nombre d'objets, croyances religieuses, croyance au témoignage de certains hommes, etc. La crédulité n'est pas toujours la marque d'un esprit faux ou obtus : il en est de tels qui sont réfractaires à la croyance, d'une manière générale, pour ce qui touche au témoignage humain, bien qu'ils puissent avoir l'esprit imbu de préjugés et de superstitions régnant dans leur entourage. Chez les esprits, ou plutôt les caractères peu fermes, intelligents ou non, la crédulité, sous une forme quelconque, perd rarement ses droits. C'est affaire d'influence:rimpression suggestive inhibe pendant un temps plus ou moins long les autres motifs de jugement ; ensuite le ressort se détend de lui-même, quelquefois pour se tendre aussitôt dans un autre sens. Les crédules les plus intelligents risquent souvent de se déjuger, de passer dans leurs opinions du blanc au noir, d'osciller entre la confiance et la défiance.
La franchise, toutes conditions restant les mêmes, a plus de chance de se rencontrer chez les personnes de bon jugement que chez les autres. Comme qualité naturelle ou acquise, elle influe elle-même en bien sur le jugement. Chacun étant porté à voir les choses comme il a intérêt à les voir ou à les faire voir, l'homme peu sincère prendra insensiblement l'habitude de ne pas juger vrai. J'ai parlé ailleurs (1) de ce paysan madré, qui hésitait en parlant, même à propos des choses les plus indifférentes,par crainte de se compromettre en disant la vérité. D'une intelligence plus cultivée, plus fine et plus souple, il aurait dès longtemps pris l'habitude de se tromper en trompant les autres,
l. Dans V Enfant de trois à sept ans, je crois.
300 Li': cAHAcnaii'; dk l'1!;nfant a l'hom.mi<:
c'est-à-dire, de juger d'emblée, )et comme en toute conscience, au mieux de ses intérêts.
Le sérieux d'esprit dépend jusqu'à un certain point du sérieux d'humeur, et surtout du sérieux moral ; mais il a des rapports plus étroits avec le bon jugement. Il n'est autre que le bon sens, ou l'aptitude à bien juger, particulièrement dans le domaine des vérités pratiques. On peut être un bon esprit, dans l'ordre spéculatif, et ne pas montrer beaucoup de sérieux dans sa conduite, n'avoir pas la moindre aptitude à gouverner ses affaires. Dans ce cas, on est difficilement un excellent esprit, même au point de vue spéculatif : on aura sans doute plus de largeur, de souplesse, de finesse, de justesse même, que de sûreté. En revanche, un esprit sérieux peut, de toutes ces qualités, ne posséder que la justesse, avec la sûreté, qui est nécessairement un de ses attributs.
Chez les esprits à la fois justes et sérieux, la puissanceexcessive de Vimagmation fait tort à la sûreté, sinon à la justesse. Elle atténue ou supprime en eux par moments, et le sens moral, et le sens de la mesure, la vision nette de la réalité, la conception vraie du possible. Il est bon alors de trouver un contre-poids dans son tempérament et dans son milieu, comme l'anglais Gromwel, froid autant qu'ardent, et vivant au milieu d'Anglais. Napoléon, un Corse, et homme d'imagination autant que de calcul, bien qu'ayant été élevé avec des Français, ettravaillant pour des Français, gens relativement pondérés, fut souvent hanté par l'esprit de chimère. Richelieu, au contraire, un Français du centre, presque du pays de Descartes, plus fin et rassis qu'imaginatif, n'a eu de chimérique ou de peu sérieux que sa manie de vouloir être poète: ce politique impeccable dut d'ailleurs beaucoup à ses distractions délassantes de bel esprit,
et peut-être davantage à la situation qui fit de lui le ministre d'un roi nominal : dictateur absolu ou roi lui-même, il aurait plus ou moins sacrifié à l'esprit de chimère. Quand on a le droit de tout vouloir, on prend aisément le droit de penser comme on veut.
Le sérieux pratique ne se sépare pas de la prudence. C'est dire qu'elle se trouvera plus habituellement avec un esprit sûr qu'avec un esprit incertain et hésitant. La rectitude lui est naturellement associée. La justesse peut lui faire plus ou moins défaut, et surtout la souplesse, l'ouverture et l'étendue, même la finesse: on voit des gens prudents, d'une prudence terre à terre, étroite, rivés à leur strict intérêt, ménagers, circonspects, mais tatillons^ timides, incapables de faire un pas en avant sans en faire deux en arrière, qui perdent un temps précieux à délibérer, à attendre, à se garer, tandis qu'il s'agirait de se décider, d'oser, et quelquefois même de tout sauver en risquant tout. La vraie prudence est faite de tact, de mesure et de finesse, mais aussi de hardiesse et de résolution.
Quant aux aptitudes esthétiques et à Vesprit lui-même, il nous semble oiseux de répéter, ce que chacun sait, que ces qualités gagnent ou perdent en proportion du jugement et du bon sens qu'on peut avoir. C'est, en définitive, la raison, qui, en fait d'art ou d'esprit, a le plus souvent et le plus complètement raison.
Il faut, inùmc en cimnsons, du bon sens et de l'art.
Coucluons. Les combinaisons intellectuelles que nous venons d'énumérer, et toutes les autres dont il a été question dans ce livre, se meuvent dans une sphère assez élastique. Leurs éléments essentiels n'en sont pas moins préformés par la nature ou l'hérédité. La limite des possibili'
tés réalisables est bien plus large pour les groupes que pour les individus. Toutes les influences modificatrices qu'on peut imaginer pour une organisation donnée, n'aboutiront pas à autre chose qu'à faire d'elle l'un des exemplaires virtuels de son type. C'est là un fait dont il est utile d'être averti, quand, pour une fin quelconque, on s'applique à connaître le caractère d'un enfant ou d'un homme (1).
1. Ces restrictions, selon iiiol fondamentales, me paraissent nécessaires pour que j'accepte à peu près complètement les idées fort originales sur le caractère que je trouve exprimées dans une brochure intitulée Du libre arbitre (Alcan, 1891), et dont l'auteur est mon jeune compatriote et ami, M. Jean Pérès, professeur agrégé de philosophie. « Il y a en nous, dit-il, un caractère acquis, en verlu duquel nous agissons machinalement ou presque machinalement, et qui régit une grande partie de nos résolutions ; et il y a une volonté, un moi agissant, par lequel notre caractère s'élabore constamment, par lequel nous ajoutons à ce qu'il y a d'acquis en nous, et, en y ajoutant, en abrogeons souvent certaines dispositions. Il y a en nous, en un mot, le caractère et la personne. » Toujours est-il que la personne se fait avec le caractère ou le tempérament originel, et que, si elle peut le modifier jusqu'à un certain point, elle ne peut pas le changer.