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CHAPITRE XV

Les rapports réciproques des traits intellectuels du caractère.

I. Ayant compris les qualités intellectuelles dans mon étude sur le caractère, il ma paru utile de chercher aussi quels rapports elles peuvent avoir entre elles. Mais il suffira d'étudier les combinaisons des plus importants, soit entre eux, soit avec les traits secondaires: les combinaisons de ces derniers nous entraineraient trop loin.

Commençons par la mémoire. Unie à une forte attention, elle peut manquer de facilité, d'étendue, mais non de précision et de ténacité : mais l'attention est une condition nécessaire pour qu'elle soit à la fois précise, tenace et étendue. Quant à la facilité, l'attention n'influe en rien sur elle : la cause en est ailleurs^ et elle échappe aux prises de l'observation. D'autre part, la mémoire, selon qu'elle est plus ou moins riche en ses adaptations, ouvre à l'attention un champ plus ou moins vaste ; la facilité de la mémoire paraît aussi liée à la souplesse de l'attention : mais l'attention, quelque puissante qu'elle soit, ne peut jamais donner naissance à une mémoire spéciale.

Les rapports de la mémoire axec ï attention ne sont pas toujours ce qu'ils paraissent être. On n'a pas absolument prouvé que la force des perceptions spéciales entraîne toujours une

excellente mémoire spéciale, ni que cette mémoire, si elle existe, entraîne une attention puissante dans le même sens. Les qualités de l'attention tiennent à des causes plus générales, elles ont leur principe dans les énergies profondes de la personnalité même. Nous voyons bien des personnes, douées d'un pouvoir d'audition ou de vision remarquable, et d'une mémoire correspondante très heureuse, qui, en raison même de cette facilité, ou par suite de leur étourderie, de leur paresse, de leurs préoccupations de tout genre, en restent à l'attention spontanée. En somme, le jugement, l'interprétation des perceptions, la force associative des images, ont sur l'attention une plus grande influence que la mémoire pure et simple.

Deux mots sur les rapports entre la mémoire et le jugement. C'est à tort qu'on les a souvent opposés l'un à l'autre. Une excellente mémoire, je dis surtoutprécise et étendue, doit fournir la matière d'un grand nombre de rapports justes et de raisonnements exacts. Un bon jugement n'est pas sans rendre quelques services à la mémoire. Assurément, il ne contribuera pas à en produire ou accroître la promptitude et la ténacité; mais il en compensera l'absence en établissant entre les idées des liens d'associations durables ; il aidera à faire un choix parmi les souvenirs de tout ordre et de toute valeur, à en mettre certains en relief, à leur en subordonner d'autres moins importants, augmentant ainsi, pour un grand nombre d'entre eux, la clarté, la précision, la facilité du retour.

Pour l'imagination, il est généralement admis que, sous sa forme reproductrice, elle n'est guère autre chose qu'une mémoire vive, intense et profonde. Qu'à cette mémoire, excellente dans quelque spécialité, vienne s'ajouter un bonjugement,et nous voyons naitre la faculté de création et de com-

binaison, dans tel ou tel genre. Mais, avec ou sans un bon jugementjl'imagination créatrice peut mal payer les services que lui rend la mémoire. Elle peut nuire à une ou à quelques-unes des mémoires spéciales, en exagérant la part de celle-ci ou de celle-là. EUe^efoule, pour ainsi dire, dans le néant ou dans l'ombre, quantité de souvenirs, en utilisant d'autres souvenirs plus intimement liés à la personnalité, et finit par amener de la partialité, de l'étroitesse, de l'incohérence et de l'obscurité, même dans un bon esprit (i).

Une mémoire naturellement ou accidentellement imprécise et courte doit favoriser le penchant à la crédulité, et, par conséquent, les trois qualités opposées ont quelque chance de se trouver réunies. De même une mémoire prompte, mais peu précise, doit faciliter la tendance au mensonge, toutes autres conditions internes et externes étant négligées. En revanche, une mémoire nette, précise et tenace, naturellement accompagnée d'un bon jugement, et abstraction faite de toute autre circonstance, doit contribuer à développer la sincérité. On a beau aimer la vérité, avoir le respect de soi et des autres, bien savoir, bien voir les choses, est une condition pour en parler selon la vérité.

Peut-on aussi parler de prudence, de mesure, de tact, à propos d'un homme qui voit mal les choses, parce que la mémoire ne lui sert pas en assez grande abondance, avec assez de promptitude et de netteté, les matériaux nécessaires pour en bien juger? Une mémoire fidèle et tenace fournit au jugement des idées qu'il transforme en prévisions, en inventions, en moyens d'aider, de préparer la bonne fortune, et d'enrayer ou de corriger les ef-

(1) Ex : Raymond,

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fets de lamauvaise.Desoncôté,la prudence peut,je ne dis pas donner une bonne mémoire à qui ne l'a pas, mais venir en aide à celle que l'on a. Elle suggère, encore mieux que le jugement tout seul, de mettre dans les faits et les idées un ordre qui en yend le rappel plus facile et plus sur ; de recourir à tous les procédés de logique ou de mécanisme qui, sans changer les qualités et la portée de la mémoire, permettent d'en tirer le meilleur parti possible.

Il est aussi de toute évidence que le sérieux d'esprit et le sérieux pratique ne vont pas sans une mémoire à la fois quelque peu tenace et précise. Le sérieux est l'attitude d'un esprit fidèle à ses convictions, à ses intérêts, à ses devoirs, d'une personnalité Ijien réglée, au moins sous certains rapports, et plus ou moins constante avec elle-même. Cette continuité d'accord entre les pensées, les sentiments et les actes les plus importants elles plus habituelo, pourrait-elle exister avec une mémoire obscure, incertaine et inconsistante? Quant à l'influence que le sérieux d'esprit et le sérieux pratique peuvent avoir sur la mémoire, elle s'applique, elle aussi, à la matière plutôt qu'à la forme ou aux qualités.

Le sentiment et les aptitudes esthétiques peuvent, dans une assez large mesure, amener une sélection des souvenirs, très favorable au développement de telle ou telle mémoire spéciale ; mais je ne crois pas qu'ils puissent modifier en rien les qualités ou les défauts naturels de la mémoire. Il va de soi que les sentiments et les aptitudes dont nous parlons tiennent, d'ailleurs, pour une grande part, à l'existence des mémoires spécialesqui s'y rapportent,mémoires des combinaisons sonores, des combinaisons de couleurs, de lignes, de formes, etc., etc. Il est, du reste, facile à vérifier que la

force de telle ou telle de ces mémoires, en l'absence d'autres bonnes mémoires spéciales, ne suffirait pas pour faire un artiste complet. Une bonne perception des couleurs, un bon jugement des rapports entre les couleurs, ne pourraient pas produire, à elles seules, un bon peintre, encore moins un peintre de génie. Voyez quel riche assortiment de mémoires spéciales dans un Michel-Ange, un Raphaël, un Delacroix, et même un Ingres.

Pour avoir de V esprit, est-il besoin d'avoir une excellente mémoire? J'en suis convaincu. L'esprit, c'est, avant tout, de la finesse à saisir, et à saisir promptement, certains rapports délicats ou éloignés des choses. La finesse est donc une certaine façon de juger, déliée, vive, glissante, imprévue, mais, en somme, avec quelque justesse et quelque sûreté : sans cela, serait-ce de la finesse? Surtout serait-ce de l'esprit? Il faut toujours en revenir à Voltaire, quand on parle d'esprit, et pour la définition et pour la chose :

« Ce qu'on appelle esprit, dit-il, est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine ; ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on fait entendre dans un autre ; là des rapports délicats entre deux idées peu communes; c'est une métaphore singulière ; c!est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais de ce qui est en etfet en lui; c'est l'art ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissaient se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre ; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enlin, je vous parlerai de toutes les dilférentcs façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage ». Si avoir de l'esprit c'est tout cela, et autre chose encore, je ne perdrai pas mon temps à démontrer que cette qualité si appréciée

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de l'intelligence implique une mémoire à la fois précise, facile, prompte, et sans doute aussi quelque peu fidèle. Quant aux services que l'esprit peut rendre à la mémoire, je crois qu'ils sont plutôt négatifs : l'esprit sert quelquefois à masquer l'absence d'idées, à donner le change sur la pauvreté du jugement, et, par conséquent, neuf fois sur dix, il fait tort à l'exercice de la mémoire.

II, — « L'attention, a dit M. Ribot, est toujours dans la dépendance d'un besoin, et liée au sens le plus parfait. » S'il en est ainsi, il serait intéressant de clierclier quel effet peut avoir sur elle 'la prédominance du type, soit visuel, soit auditif, soit moteur. Supposons, à priori, que le plus haut degré de vigueur dans l'attention se rencontrera avec le type moteur, toutes choses étant égales d'ailleurs : on sait, en effet, le rôle que jouent les mouvements dans l'application de l'esprit. Le type visuel viendrait en second rang, comme donnant lieu plutôt encore à des sensations instructives qu'à des sensations affectives. Enfin, au bas de l'échelle, se trouverait le type auditif, en vertu de ses caractères particulièrement émotionnels. Une heureuse combinaison des deux premiers produirait des esprits à l'attention plus ou moins puissante et plus ou moins riche en ses adaptations ; une combinaison harmonieuse des trois fournirait, à un degré de perfection quelconque, l'attention idéale, très puissante, surtout chez les sujets robustes et bien portants, et universelle dans ses prises. Ce ne sont là, bien entendu, que des correspondances hypothétiques et aussi générales que possible. Dans la réalité, elles pourraient fournir des indications utiles, mais il faudrait tenir compte de toutes les modifications apportées par les diverses influences que nous avons déjà mentionnées, celles du tempérament moteur (vivacité, ardeur, lenteur), de la

constitution, de la santé, de l'humeur, de l'hérédité intellectuelle, etc. Les influences de l'éducation et du milieu ne seraient pas, non plus, à négliger, bien qu'elles portent sur le bon ou mauvais emploi des facultés naturelles bien plus que sur la portée de ces facultés. N'oublions pas, du reste, la seconde des deux conditions indiquées par M. Ribot : la prédominance d'un « besoin », ou, si l'on veut, d'un « instinct. » Or, un fort instinct, et un sens très parfait, peuvent fort bien aller l'un sans l'autre.

Un esprit y?(.s^6? l'esten proportion de sa facilité à appliquer et de son aptitude à soutenir son attention. Mais, chez lui, cette faculté, de même que la curiosité et l'observation, peut manquer de souplesse et d'étendue, ne s'appliquer bien qu'à un nombre limité d'objets. C'est le défaut des esprits naturellement étroits, malgré leur rectitude, ou accidentellement rétrécis par la passion. L'attention, la curiosité, l'observation, chez les esprits à la fois justes et étendus, ont une souplesse égale à leur force. Quant aux esprits sans précision et sans profondeur, qu'ils le soient avec vivacité ou lenteur, qu'ils jugent trop vite ou trop nonchalamment,on remarque chez eux les défauts correspondants de l'attention : elle s'adapte mal^ et elle s'éparpille ou s'absorbe, ne s'arrêtantni à propos ni assez sur ce qu'il faudrait.

Entre la tendance imitative et l'attention, il y a aussi des rapports évidents. Il est inutile de montrer les services qu'une attention bien qualifiée peut rendre à cette tendance, et les défauts qu'elle peut tenir d'une attention défectueuse. L'attention subit aussi le contre-coup d'une tendance imitative plus ou moins superficielle ou profonde. Ainsi l'attention d'un singe, en dépit de sa sagacité, n'est rien moins que superficielle, circonscrite à un petit nombre d'objets: le proche parent de nos ancêtres est loin d'avoir l'in-

telligence de l'éléphant, ou celle de beaucoup de chiens, d'ailleurs bien plus capables que lui d'une attention forte et variée dans ses objets. Plus l'imitation monte, en se concentrant, des mouvements simiens, ou de suggestion visuelle, aux mouvements de suggestion auditive ou verbale, et de ceux-ci aux idées suggérées par leurs signes, et de celles-ci encore aux combinaisons de plus en plus abstraites et compliquées de jugements et de raisonnements, plus l'imitation reflète et accroît le pouvoir d'attention. Mirabeau, universel et puissant écho, comme nous l'avons dit, également apte à l'imitation verbale et à l'imitation intellectuelle, et qui, à la tribune, savait si bien économiser et contenir ses gestes et sa parole, était un des hommes les mieux doués pour la souplesse et la force de l'attention et de la volonté. Boileau, imitateur de naissance, et qui avait le talent assez superficiel de contrefaire la voix et les attitudes des gens, ne possédait pas au même degré ce don de l'imitation large et abondante, qui ressemble fort à l'originalité, et qui en est, en tout cas, la condition essentielle. Or Boileau avait l'application patiente, tenace, mais lourde et étroite.

Les gens peu portés à l'imitation doivent être toujours quelque peu réfractaires à l'influence de leurs semblables, surtout pour ce qui a trait aux idées reçues, aux usages, aux convenances, à la conduite extérieure. C'est là un défaut, qui n'est pas toujours, comme on pourrait le croire, la marque d'une personnalité forte, et se suffisant à elle-même. 11 se rencontre avec l'apathie, l'indifférence, aussi souvent qu'avec l'insociabilité âpre et farouche, avec la raideur que produit la sotte fierté, ou avec la concentration des sentiments personnels et exclusifs. Unie à l'insensibilité, la tendance réfractaire est incompatible avec une forte attention : unie aux deux autres dispositions d'esprit

dont nous venons de parler, elle n'est pas incompatible avec la force de l'attention ; mais alors l'attention est trop souvent limitée, comme la curiosité et l'observation, à un nombre plus ou moins restreint d'objets.

L'admiration, qui implique à la fois expansion au dehors et réflexion sur soi-même, indique la mesure de l'attention, par la nature des choses qui l'excitent. Un homme aux admirations faciles et mesquines ne peut guère avoir qu'une attention glissante et banale. Un homme capabk à la fois de petites et de sérieuses admirations,n'aura aussi qu'une attention très inégale, le plus souvent lâche et superficielle, et par exception seulement soutenue et concentrée. Le cas ordinaire, même pour les plus intelligents, c'est que l'attention, et aussi la curiosité, l'observation, l'imitation et l'admiration, gagnent en force ce qu'elles perdent en étendue, et réciproquement. La réunion des deux qualités ici opposées est bien rare, même chez les mieux doués.

Les gens plus portés à la critique et au dénigrement qu'à l'admiration, peuvent être fort bien qualifiés pour l'attention; mais leur défaut, qu'ils nomment autrement, vient bien un peu de leur inaptitude à embrasser du regard tous les côtés des objets : par étroitesse de jugement, prévention, passion, vanité, ils négligent trop de points de vue importants, pour n'avoir pas souvent à se déjuger. Aussi les plus habiles de nos Aristarques à la semaine, pour n'avoir pas à faire peau neuve tous les six mois, s'ingénientils à se donner un air de prévoiries diverses manièresdont on peut trancher sur un sujet donné. Tout leur art consommé des nuances, des transitions et dos sous-entendus, ne les sauve pas,ilestvrai,dela contradiction future : car de toutes

les façons d'envisager un sujet, ils oublient souvent la plus essentielle et la plus sûre, c'est de l'étudier de sang-froid et à loisir. Ils se dupent encore eux-mêmes sans tromper le lecteur, qui sait à quoi s'en tenir sur leur omniscience et leur impartialité voulues : il y aurait sans doute plus de sincérité, et plus de largeur d'esprit, à se contenter de ne trancher que d'une opinion chaque fois.

Au risque d'emprunter un peu de leur subtilité, à défaut de leurs autres mérites incontestables, je vais chercher si les autres qualités secondaires de l'intelligence, la crédulité, la franchise, la précision, la prudence, le sérieux, l'ordre, Vexactitude, et leurs contraires, ont aussi des rapports plus ou moins directs avec l'attention.

On peut être crédule avec ou sans intelligence. Dans le second cas, l'attention est nécessairement étroite et courte. Quand on est crédule et intelligent, on est alors un vif, un étourdi, plus ou moins sensitif et suggestible : l'attention et la curiosité sont trop vivement excitées pour être aussi fortes qu'étendues. Un esprit à la fois crédule, intelligent, et fortement attentif, me paraît un non-sens, une impossibilité. Quant à l'homme attentif et crédule, il peut aussi être intelligent ou borné ; mais je doute qu'avec son jugement faux ou étroit dans une certaine mesure, il compte jamais parmi les plus intelligents.

Une grande franchise paraît indiquer une certaine aptitude à l'attention ; ou bien ce sera,je le crois, une franchise sujette à beaucoup d'éclipsés. Un esprit à l'attention courte ou volage doit se laisser trop souvent prendre aux futilités et aux apparences, et trop facilement céder aux impulsions de sa sensibilité, pour garder intacts et sa dignité personnelle, et ce discernement clair, et ce respect fidèle de la vérité, qu'implique la robuste franchise. 11 faut cependant

faire la part de l'éducation et des exemples, grâce auxquels une personne très bien douée en fait d'attention peut rester ou redevenir la sincérité même.

On peut être sérieux, nous l'avons déjà dit sans doute, par humeur, par rectitude de jugement, par rectitude morale. Ces trois sortes de sérieux ne se prêtent pas toutes également au développement de l'attention.

Le sérieux d'humeur peut être un esprit fort attentif, mais à un petit nombre de choses, et à de petites choses. Le sérieux par moralité pourra n'être guère intelligent, et n'avoir, comme beaucoup devifs ou de vifs-ardents, qu'une attention de rencontre, le plus souvent superficielle. C'est le sérieux par rectitude d'intelligence, qui, plus ou moins éveillé et plus ou moins large, pourra fournir , même avec une santé médiocre, la plus forte somme de travail et d'attention.

11 ne faut pas se hâter de ranger dans la classe des no isérieux les non-pratiques, les rêveurs, les chimériques, surtout s'ils ne le sont pas outre mesure. Sans doute ils ont tous une incuriosité marquée pour bien des choses : leur attention, comme leur imagination, aime à s'éparpiller ou à se concentrer sur des sujets spéciaux. Mais ce sont des absorbés plus souvent que des distraits. La plupart d'entre eux, qu'ils soient plus ou moins intelhgents, sont capables d'une attention soutenue, à certains moments, et môme à proposd'objets autres que leurs objets de contemplation habituelle. Les rêveurs, les chimériques sans intelligence, étourdis et superficiels absolument, cessent presque d'appartenir à la classe des individus normaux : leur inaptitude à lattcntion ne doit pas nous occuper ici.

Une qualité de l'esprit (jui a, incontestablement, d'étroits rapports avec l'attention, c'est la prudence, l'iutôt né-

gative que positive, elle est vigilante à tout observer et à s'observer elle-même, pour ne dire ou faire,ou ne permettre aux autres de dire ou de faire que ce qui lui est utile ; elle s'avance, s'arrête, se modère,s'excite, au mieux de ses convenances ou de ses intérêts ; toujours en garde contre les chocs et les surprises. toujours prête à corriger ses erreurs ou à réparer ses fautes, ou à profiter de celles des autres, toujours disposée à accommoder son attention, dans une mesure raisonnable, aux personnes et aux circonstances, toujours capable de faire les efforts nécessaires pour la maintenir, si la persistance de l'attention ne lui est pas une qualité naturelle. Du reste, cette qualité ne doit pas manquer de lui devenir habituelle, ne serait-ce que dans une sphère limitée d'action : celle des intérêts matériels, des affaires, d'une profession, celle d'une occupation ou d'une vocation proprement intellectuelle.

Plus on est prudent, plus aussi on circonscrit sa sphèred'activité, au profit de l'attention, qui peutainsi devenir forte au point d'être exclusive. Les impatients, qui ne sontpas d'ailleurs dépourvus deprudence, et par conséquent d'attention, perdent souvent, par suite de leur impatience, le bénéfice de l'une et de l'autre.

Chez les circonspects, la prudence naturelle qu'ils peuvent avoir, et l'attention qui l'accompagne, sont loin de se proportionner toujours à l'importance des objets : ils les appliquent souvent aux petites choses avec autant d'énergie qu'aux choses importantes : gens à prendre des vessies pour des lanternes et des bâtons flottants pour des navires, ils doivent bien rarement être capables d'une attention soutenue.

Quant aux négligents, aux désordonnés, aux brouillons, il ne faut pas trop se hâter de leur refuser la capacité d'at-

tention. Cette incapacité peut n'être qu'intermittente, atténuéeçàetlà parlaraison, l'expérience, l'influence desexemples, la bienveillance active : le fait se produit souvent chez des vifs et des ardents qui ne manquent pas d'intelligence, et qui montrent une application sérieuse à l'égard de certains objets.

La négligence ou l'incurie des choses extérieures sa rencontre aussi chez des individus doués d'une remarquable force d'attention et de volonté, mais qui sont gâcheurs et brouillons par impatience, préoccupation, mépris de soins qu'ils regardent comme au-dessous d'eux.

Le caractère modéré ou moi^al l'est d'autant plus, qu'il est accompagné d'une plus forte attention. Ce sont là ces esprits naturellement équilibrés, ou devenus tels grâce à une attention vigilante à vaincre leurs faiblesses. Mais ce caractère peut être fort accusé chez certaines personnes, de faible attention et de pauvre volonté, peu ou point intelligentes, mais non sans bonté, et que d'ailleurs la présence et les exemples de leur entourage retiennent dans leurs petites vertus.

Après ce qui a été dit sur les rapports entre les aptitudes esthétiques, l'esprit, et la volonté, il est à peu près inutile de parler des rapports de ces tendances avec l'attention, qui est, jusqu'à certain point, une forme ou un succédané de la volonté.

IV. — La rectitude, la justesse, la sûreté, la sar/acité, la finesse de l'esprit, ne sont pas autre chose que des qualités du jugement, plus ou moins bien servies par les qualités de la mémoire et de Yattention. Leur réunion constitue un excellent esprit ; la réunion d'un certain nombre d'entre elles contribue seulement à produire un bon esprit.

M. Paul .lanot a étudié avec beaucoup de pénétration et

un très vif sentiment des nuances, ces différentes qualités du jugement (1). Nous ne pouvons mieux faire que de suivre, en les résumant, ses excellentes indications :

« Un esprit </ro/^ est un esprit qui, comme l'indique le mot, va droit devant lui ; qui, sans ambages, sans s'arrêter aux subtilités et aux difficultés (sans tourner, comme on dit, autour du pot) voit clairement où est le vrai, s'il s'agit d'opinion, et quel parti il faut prendre, s'il s'agit d'action. Un esprit juste est un esprit qui naturellement est droit, mais avec un sentiment plus net : il voit ce qui est vrai, mais aussi ce qui est faux, et il sait pourquoi : il sentira le faible de l'objection, que l'autre se contente d'écarter par une sorte d'instinct : il mesurera la valeur des preuves, tandis que l'autre va tout droit à la conclusion. Le premier prononcera rarrêt,le second le rédigera. Quant à la sûreté du jugement, ce n'est autre chose que la justesse dans les cas difficiles : c'est le talent de s'arrêter sur une pente glissante, de pressentir l'objection avant qu'elle n'arrive, de prendre des précautions contre soi-même, de ne point fournir d'armes à l'adversaire, de tout dire sans rien dire de trop. Nicole est un esprit droit ; Voltaire est un esprit juste ; Bossuet est un esprit sur. »

Nous voici au discernement, à la sagacité, à la finesse. « Pour démêler avec justesse le vrai du faux, il faut du discernement ; pour pressentir la moindre chance d'erreur, il faut de la sagacité. Le discernement est donc la condition d'un esprit juste, et la sagacité la condition d'un esprit sûr. Cependant si la justesse et la sûreté ne peuvent se rencontrer sans le discernement et la sagacité, la réciproque n'est pas toujours vraie. Il est difficile d'avoir plus de sagacité que n'en avait Michelet, et cependant aucun esprit n'a

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