CONCLUSION
Il résulte de nos précédentes analyses que le philosophe, s'il veut prendre de l'homme une connaissance complète, doit le considérer à deux points de vue très différents. L'homme est à la fois un être empirique réel, se développant péniblement au milieu des hommes injustes et des choses inharmoniques, et, d'une autre part, l'homme est un être capable de raison, c'est-à-dire de concevoir, pour l'opposer à la réalité qu'il constate, un idéal qu'il appelle la vérité, la beauté, la justice. Ce n'est pas à dire qu'il existe deux hommes dans l'homme. C'est le même homme qui est injuste et qui peut être raisonnable. Les fonctions mentales en eifet,que l'homme essaie d'appliquer aux choses pour les connaître, sont exactement les fonctions de la raison: l'intelligence, la passion, la volonté. Mais ces fonctions, qui sont les fonctions logiques et discursives de l'esprit, n'ont plus le même caractère selon que leur objet est de connaître des choses réelles ou des choses idéales.
Aussitôt que l'homme se préoccupe d'atteindre par son intelligence la réalité, il ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est impuissant, soit qu'il s'agisse des choses, soit qu'il s'agisse de lui-même, à la connaître exactement. Il ne peut exactement déterminer ni les causes d'appa-
I'hat. — (janiclère. HH
rition des phénomènes, ni les causes des changements que subissent certains phénomènes au contact d'autres phénomènes. L'expérience ne kii enseigne ni d'où viennent les choses, ni vers quelle fin elles tendent. Et l'expérience ne lui enseigne ni d'où il vient, ni où il va, ni pourquoi il vit, ni ce qu'il doit faire, ni pourquoi il fait ce qu'il fait. La nature intime des phénomènes lui échappe et sa nature intime. 11 les constate, il constate leurs changements, il se constate, il constate ses changements, il ne peut pas constater autre chose parce qu'il n'a pas autre chose devant les yeux. Il observe et il s'observe, il fait des expériences et il est lui-même le sujet de ses expériences, mais, ces observations et ces expériences ne peuvent pas lui révéler autre chose que la réalité qui se modifie sans cesse et qui toujours change. C'est ainsi que l'homme, alors qu'il se propose d'appliquer son intelligence à la réalité empirique, qu'il s'agisse de sa propre réalité ou de la réalité des choses, ne peut que la poursuivre indéfiniment sans jamais l'atteindre. Il peut constater des changements, mais il ne peut pas connaître les choses, parce que les choses ne sont pas à proprement parler; elles changent. Et il ne peut pas se connaître lui-môme, puisque, au moment où il s'applique à se saisir, il s'aperçoit qu'il échappe à ses propres prises. Il n'est pas aujourd'hui ce qu'il était hier, il ne sera pas demain ce qu'il est aujourd'hui. Sa mémoire lui permet de retenir certaines de ses pensées, de ses sentiments, de ses actes, et, au moment où il les localise en faisant abstraction des autres, un homme lui apparaît qui a pensé, qui a aimé, qui a agi et qu'il appelle lui et qui n'est pas le même que l'homme actuel qu'il constate alors qu'il s'observe actuellement. Celui-là cependant est encore lui et, plus tard, la mémoire lui permettra de regarder cet homme actuel comme différent d'un autre homme qui n'existe pas encore, qui
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existera et qui pensera aiitrement que ne pensaient les moi qui Tont précédé et qui agira autrement. Or, si l'homme réel est successivement plusieurs hommes différents dont les pensées et les actes peuvent être opposés, s'il ne se voit pas le même à travers le temps, bien qu'il se reconnaisse le même, c'est qu'il n'est pas, c'est qu'il devient.
11 n'est pas en effet, il n'est pas lui-même; comment pourrait-on en douter ? Sa conscience, les idées de sa conscience et qui sont des motifs d'action, lui viennent des choses, que la nature lui ofl're et qu'il constate, des images. Sans doute c'est une fonction qui lui appartient en propre de localiser ces images, de les rapporter les unes aux autres, il peut même rejeter de sa cons(ùence celles d'entre elles qui ne s'harmonisent pas avec celles qu'il a déjà adoptées ; mais, dès qu'elles sont en lui, dès qu'elles sont adoptées par sa conscience, elles sont des idées de sa conscience et ces idées sont des forces qui entraînent l'homme, qui l'attirent vers ce dehors d'où elles lui sont venues et qui, s'il n'y prend garde, feront de lui un produit de ce dehors.
D'une autre part, en plus des images que l'intelligence a subsumées, d'autres images, des intruses, pénètrent dans la conscience à l'état délié, sans être rapportées aux idées antérieurement subsumées. Et ces imag-es incohérentes et inharmoniques qui ne sont pas logiquéfis surgissent tout à coup dans la conscience sans (jue la conscience puisse douter de leur existence puisqu'elle les voit. Mais parce qu'elles ne se peuvent harmoniser avec les idées constitutives de la conscience actuelle, ces images l'affollent et la ruinent parce qu'elle se trouve en présence de cette impossibilité de fait : Pour conserver son intégrité, elle devrait nier une chose qu'elle voit au moment même où elle la voit. iNotons encore que la fantaisie illogique de nos rêves, dont une des causes est
rintrusion, en nous, au moment où nous ne pouvons pas faire bonne garde, de ces images déliées, vient, à son tour, alors que nous nous souvenons de nos rêves, apporter le trouble à la conscience, un trouble profond quelquefois. Ces images retentissent profondément en nous, nous modifient à chaque instant, de telle sorte que nous ne pouvons jamais nous voir tels que nous sommes puisque, à chaque instant, nous sommes différents de ce que nous étions.
Ces idées que la conscience a subsumées sont des motifs d'action. Ce sont ces idées, que la conscience connaît, qu'elle applique à des images que le dehors lui offre pour les apprécier, pour les juger. Et ces images lui apparaissent comme des biens qu'il faut conquérir ou des maux qu'il faut éviter, ou des dangers qu'il faut craindre. De là les passions humaines qui sont toutes des amours ou des haines, qui sont telles parfois que la conscience est incapable de distinguer si elles sont un amour ou une haine. C'est ainsi que l'homme s'en va follement à la con(fuete de ces images que le dehors lui présente et qu'il regarde comme pouvant, s'il en devient le maître, lui procurer soit des avantages, soit des plaisirs, soit des joies.
iMais, aussitôt que pris de vertige, il a cédé aux sollicitations de ses désirs, de ses idées ou de ses passions, il ne tarde pas à s'apercevoir que ces biens ne sont que des apparences de biens. Il a été trompé, il a été séduit. Chacune des tentatives qu'il fait lui démontre qu'il est impuissant à atteindre la joie qu'il désire pourtant de toute son énergie. Comment le contraire serait-il possible puisque, ignorant la nature intime des choses et sa véritable nature, il est incapable de définir le bonheur? Comment pourrait-il le définir puisqu'il ne sait pas ce qu'il devrait faire pour l'atteindre ? C'est alors que la nature lui apparaît comme une
LE PROULKMK DU MAL. — LK CAnACTKHK HT LA PERSONNE 437
ennemie. Ne pouvant la conquéi'ir, il n'aura pas {Vautre souci que de s'adapter à elle, de son mieux. L'observation lui a enseigné ce qu'il fallait faire, ce que les autres ont coutume de faire, pour tirer le meilleur parti possible des choses, et il fera ce que font les autres, il imitera, il obéira. Lui, qui voulait cire lui-même et par lui-même, ne sera plus cpi'un produit du milieu où il vit. Et ce milieu l'aura marqué de son empreinte, aura façonné son caractère.
Cependant il voudrait être, il voudrait faire et se faire. Il sait qu'il est capable de vouloir et il croit que sa volonté est libre, il croit, au moment où il agit, après avoir délibéré son acte, qu'il pourrait agir autrement qu'il agit, qu'il aurait pu, s'il l'avait voulu, ne pas choisir le motif qu'il a choisi et qui l'a déterminé. Il croit même qu'il dépend de lui de refuser son assentiment à tous les motifs présents dans sa conscience, qu'il est le maître de dire : Je veux ne pas agir tant que je ne saurai pas comment je dois agir. Or, qui apprendra à l'homme comment il doit agir, pourquoiil doitagir? Ce n'est pas sa raison, en tant qu'elle s'applique aux choses, puisqu'elle ne peut connaître les choses, du moins directemient et immédiatement, ni en tant qu'elle s'applique à l'homme réel puisqu'elle est impuissante, par l'observation et la réflexion, à connaître sa cause et sa fin.
Mais la raison a son énergie propre. Et cette énergie peut s'exercer, non plus seulement sur les choses réelles, elle peut s'exercer encore, à propos des choses, au delà des choses. La raison peut penser, aimer et vouloir au delà des choses. Les choses (ju'clle constate et qu'elle ne peut pas expliquer, seront seulement l'occasion de ses pensées, de ses amours, de ses actes. Si la raison ne peut directement connaître les choses telles qu'elles sont, ses noergies sont du moins capables de prévoir, de créer dans l'idéal. Elles créent
des choses idéales pour les connaître, pour les opposer aux choses réelles. Et cet idéal que crée la raison lui apparaît aussitôt comme la vérité, la beauté, la justice. L'idéal qui n'existe pas est considéré par la raison comme étant ce qui devrait être.
Cependantla raison ne peut songer à se donner un idéal que si elle a décidé de résister à la réalité, si puissante par le seul fait qu'elle existe. C'est donc par un acte de nolonté libre que la raison prend conscience d'ellemême et de sa puissance. Elle ne s'affirme qu'après que la volonté a décidé que la réalité n'était pas la vérité, que la vérité devait être cherchée au delà de la réalité. Or, la raison est une logique, une harmonie. Sa conception de la vérité, par ce qu'elle s'oppose aux choses, reconnues inharmoniques, sera conforme aux lois de l'harmonie, sera elle-même une harmonie. Mais cette conception restera idéale.
Résultant d'un acte libre, de l'acte de foi que fait la volonté libre, alors qu'elle résiste à la réalité, dans l'excellence de la raison, cette conception n'est pas nécessaire. Elle n'est pas nécessairement vraie. Conçue en opposition avec la réalité qui est, il n'est pas nécessaire que cette conception soit réalisée un jour. Personne ne peut assurer qu'elle prendra la place de la réalité.
Ainsi, l'homme peut n'être pas raisonnable, et même s'il pense et s'il agit selon la raison, il n'est pas certain que les conceptions de sa raison soient des conceptions vraies, enfin il n'est pas certain que ses conceptions, idéales maintenant, pourront être réelles, plus tard. 11 peut le croire, il ne peut que le croire. Mais, s'il le croit, c'est en tant qu'il résiste à la réalité par sa nolonté libre, à la réalité qui n'est pas la vérité pour lui parce qu'il ne peut la connaître, parce qu'elle lui apparaît inharmonique, incohérente, parce qu'il ne peut lui appli-
quer les lois de sa raison, à la réalité qu'il appelle injuste parce qu'elle ne répond pas au concept de justice que sa raison lui présente, à la réalité enfin qui le fait souffrir, alors qu'il attendait d'elle le plaisir ou le bonheur. IVon seulement il peut croire que sa raison ne le trompe pas, mais il doit le croire. Il doit croire que son idéal est la vérité, la beauté, la justice avant même de savoir s'il pourra le réaliser. Il a des devoirs et il ne sait pas s'il a le pouvoir de les réaliser!
Que peut-il faire, en effet, pour réaliser son idéal?
Il vit réellement dans un monde inharmonique et injuste où règne la douleur. Comment pourrait-il directement et immédiatement appliquer sa conception de la vérité et de la justice, à des choses inharmoniques, à des hommes injustes? Il réprouve l'injustice pourtant, puisqu'il résiste à la douleur non pas seulement à la douleur qu'il subit, mais aux douleurs que subissent les autres hommes, quand il n'a pas intérêt lui-même à les faire souffrir. Il a pitié, il souffre de la douleur des autres, la douleur lui apparaît comme le scandale de la vie. Or, la douleur résulte du désordre, de l'inharmonie, de l'injustice et la raison de l'homme ne veut plus l'injustice dès qu'elle conçoit la vérité et la justice. Enfin l'homme, en tant qu'être réel, parce qu'il souffre réellement de la douleur, ne veut pas la douleur! Comment ne pas conclure en ce cas que le seul moyen à la disposition de l'homme de résister efficacement à la douleur sera de ne pas commettre l'injustice puisque la douleur est la juste consé([uence de l'injustice.
S'il ne dépend pas de l'homme d'être juste, si sa raison ne peut pas lui démontrer que sa conception de la vérité est vraie et sa conception de la justice, juste, s'il ne peut que le croire, il est du moins le maître de ne pas commettre l'injustice qu'il connaît, l'erreur qu'il connaît; il est le maître encore de ne pas aimer
la laideur et le vice. Il doit ne pas être injuste parce qu'il veut ne pas soufFrir, il peut n'être pas injuste parce qu'il dépend de lui de 7ie pas faire. Ce n'est pas à dire que, même ne commettant plus volontairement Tinjustice, il n'aura plus à subir la douleur. 11 ne dépend pas de lui, en effet, que les autres ne soient pas injustes et il subira toujours les douloureuses conséquences de l'injustice d'autrui; ce qu'il peut, ce qu'il doit, puisqu'il le peut, c'est n'être pas lui-même un ouvrier d'injustice, un ouvrier de douleurs. Et c'est là le seul commandement que sa raison puisse à bon droit donner à l'homme; c'est le seul auquel l'homme puisse effectivement obéir. Il veut la justice mais il ne sait pas s'il pourra la réaliser, il ne dépend pas de lui seul que la justice soit réalisée. Il ne veut pas la douleur, il ne veut pas par conséquent l'injustice, que la douleur accompagne toujours. Et il dépend de lui de ne pas commettre l'injustice.
Ce n'est pas à dire qu'il ne doit pas encore travailler à réaliser sur la terre son idéal de justice, mais seulement dans la mesure où sa raison est capable de modifier les hommes et les choses, selon la justice qu'elle conçoit, et en courant toujours plus ou moins les risques de se tromper. L'homme sait mieux ce qu'il doit ne pas faire que ce qu'il doit faire, il connaît mieux l'erreur qu'il ne connaît la vérité, il reconnaît plus facilement la laideur qu'il ne connaît la beauté, l'injustice que la justice. Erreur, laideur, injustice, se traduisent immédiatement pour lui par des souffrances. Or, dès qu'il souffre, dès qu'il connaît les causes de ses souffrances, il a confiance aux noergies de sa raison, grâce auxquelles il peut opposer à cette injuste réalité, la conception d'une juste vérité. *
Le monde réel est aussi le monde de l'injustice, le
LE PROBLÈME DU M.\I>. — IJ-: (:AH.\<;tkHE et la personne 44i
monde du mal. Aussitôt que la raison est arrivée à poser celle affirmation, un problème se dresse devant elle et ([u'elle doit résoudre : d'où vient le mal ''Pourquoi l'homme réel et qui ne veut pas la souffrance est-il si souvent injuste, alors que, d'une volonté raisonnable, il ne veut pas Tinjustice puisqu'il répugne à la douleur? Pourquoi les choses n'obéissent-elles pas à cette loi d'harmonie que conçoit la raison? Pourquoi la raison humaine conçoit-elle l'idéal, si elle est impuissante à la réaliser? L'homme comprend sans doute que sa conception de l'harmonie est incomplète et partielle. 11 voit la vérité des choses et la justice du point de vue de sa raison, qui n'est pas la raison des autres, mais il comprend aussi que sa raison, qui est une harmonie, peut s'harmoniser avec les raisons des autres hommes, harmoniques en elles-mêmes, harmoniques entre elles, de telle sorte que les diverses visions, que ces raisons diverses pourraient prendre de la vérité, pourraient, adaptées les unes aux autres, s'harmoniser. En harmonie les unes avec les autres elles formeraient, par leur ensemble, la représentation adéquate à l'universelle vérité, une et diverse à la fois, c'est-à-dire belle souverainement. Mais, puisque sa raison est capable de s'élever à cet idéal, c'est que cet idéal existe, c'est du moins qu'il a existé, si non comment admettre, s'il n'eût jamais existé, que la raison humaine pût le concevoir? 11 existe donc une raison suprême des hommes et des choses, une raison réalisée, vivante, une conscience capable non seulement de voir les choses et les hommes, selon la vérité, la beauté et la justice, mais capable de réaliser la vérité, la beauté, la justice. C'est cette conscience que nous a[)pe!ons Dieu. L'homme raisonnable veut que Dieu existe. Mais, si Dieu existe, le Dieu créateur, souverainement vrai, juste et bon ne peut avoir créé le monde cjue selon la vérité, la justice
et la beauté. Il en résulte immédiatement que le monde où nous vivons n'est pas la création de Dieu.
Encore une fois d'où vient le mal? Comment expliquer le mal ?
Le mal a pour cause la liberté humaine. Le monde que Dieu a créé était digne de Dieu. Il était selon la vérité, la beauté, la justice. Et il avait créé ce monde pour les hommes qui étaient vrais naturellement, qui étaient beaux, qui étaient justes. Ils étaient la gloire de la création divine. Et cependant ces hommes, qui savaient la vérité, qui étaient capables de contempler et d'aimer la vraie beauté, (\m pratiquaient la justice, ont préféré Terreur à la vérité, la laideur à la beauté, l'injustice à la justice. Comment s'expliquer une telle aberration ? Comment une telle folie a-t-elle été possible ? C'est que le Dieu créateur a créé l'homme libre.
Et Dieu ne pouvait pas ne pas créer l'homme libre. Sa création eût été moins parfaite, moins digne du Dieu de justice, si elle eut été plus parfaite, c'est-à-dire si l'homme eût été créé incapable de vouloir le mal et de le faire. Si l'homme avait spontanément et nécessairement obéi à la loi de Dieu, qui était aussi sa propre loi, qu'il savait être une loi de vérité et de justice, il n'eût été qu'un animal divin qui, naturellement, eût rempli ses fonctions qu'il ne pouvait pas ne pas remplir. Si Dieu n'eût pas accordé la liberté à l'homme, c'est-à-dire la puissance de désobéir à la loi divine, l'homme n'eût été que l'instrument de Dieu, qu'un mécanisme parfait qui n'aurait même. pas compris cela qu'il était parfait. Il ne pouvait savoir en effet, que sa perfection avait un prix qu'à la condition qu'il eût le pouvoir de désobéir aux lois de sa nature, que Dieu lui avait données et desquelles sa perfection résultait.
Le monde créé par Dieu, par le Dieu juste et bon,
LE PROBLÈME DU MAL. - LE CARACTERE ET LA PERSONNE 4i3
avait été créé pour rhommc raisonnable et libre à la fois. La cité de Dieu était composée de citoyens qui tous accomplissaient leurs devoirs naturellement, normalement. Chacun remplissait étroitement la fonction qu'il devait remplir, chacun comprenant qu'il devait la remplir parce qu'il savait cpic la loi de Dieu était sa loi et, qu'en ol^éissant à cette loi, il collaborait au maintien de l'harmonie universelle, au maintien de la vérité, de la beauté et de la justice. Et, parmi les fonctions des hommes, il n'en était aucune qui fut inférieure aux autres. Les citoyens étaient tous égaux en dignité parce qu'ils étaient tous au même titre des ouvriers de vérité, de beauté, de justice.
Cependant les fils de Dieu étaient libres. Ils savaient qu'ils devaient obéir à la loi qui était belle, mais ils savaient aussi qu'ils pouvaient ne pas obéir. Dieu avait voulu, en les créant, leur donner ce pouvoir de ne pas faire ce qu'ils savaient qu'ils devaient faire, afin qu'ils eussent du mérite À suivre la Loi, afin qu'ils fussent euxmêmes et non pas les instruments de la divinité. Ils pouvaient désobéir, mais ils n'ignoraient pas, qu'en désobéissant, ils détruiraient ce monde d'harmonie qui était leur monde, puisqu'ils savaient, à n'en pas douter, que, si ce qui devait être accompli ne l'était pas, l'harmonie, qui soutenait le monde, serait rompue. Et cette harmonie, était la vérité, la beauté, la justice. L'harmonie, rompue par le fait de la désobéissance de quelquesuns aux ordres de Dieu, qui étaient les ordres dé leur conscience, devait entraîner nécessairement la ruine du monde. Cette désobéissance était injuste en elle-même et reconnue injuste par ceux-là même qui désobéissaient. Donc, en désobéissant, ils créaient l'injustice, ils opposaient l'injustice des hommes à la justice de Dieu. En créant l'injustice, ils créaient le mal, ils . créaient la douleur.
44i LA PERSONNE. — COMMENT SE CONSTITUE LA PERSONNE
Mais, comment est-il possil)le de comprendre, d'admettre que des hommes, qui étaient naturellement des ouvriers de beauté et de justice, qui goûtaient, en remplissant leurs fonctions normales, la joie durable, la joie qui ne finit pas parce qu'elle résulte de la contemplation d'une beauté qui se renouvelle sans cesse, comment comprendre que ces hommes, qui étaient libres sans doute, qui pouvaient par conséquent ne pas faire ce qu'ils savaient qu'ils devaient faire, ont pu être tentés par cette folie de la désobéissance ?
Ils étaient raisonnables et ils savaient qu'ils devaient l'être, mais ils pouvaient refuser d'agir raisonnablement et ils ont agi déraisonnablement. Ils ont détruit l'œuvre de Dieu, ils ont détruit, en môme temps que la raison des choses, leur propre raison. Et ils ont accompli leur œuvre de destruction en sachant de science certaine qu'ils devaient ne pas l'accomplir ! Pourquoi les hommes, raisonnables «t libres, mais qui savaient qu'ils ne pouvaient rester raisonnables qu'à la condition de ne pas faire usage de ce pouvoir que Dieu leur avait conféré, que sa justice ne pouvait pas se refuser à leur conférer, pourquoi les hommes ont-ils fait usage de leur liberté ?
La réponse à cette grave difficulté ne peut se trouver que dans le désir, sinon légitime du moins naturel pour les hommes créés par Dieu, d'exercer ce pouvoir que Dieu leur avait donné. Ils étaient libres et ils pouvaient agir librement mais ils devaient ne pas agir librement. Ils pouvaient agir et ils devaient ne pas agir. Quelle tentation ! Ils savaient qu'ils étaient libres ou plutôt qu'ils pouvaient faire usage do leur liberté ; mais, s'ils n'avaient pas usé de leur pouvoir, ils n'auraient jamais eu l'expérience de leur liberté, ils n'auraient pas pu savoir cela qu'ils étaient réellement libres. Or, en quoi pouvait consister, chez des êtres qui savaient la vérité, qui pbéissaient à la loi d'harmonie, l'exercice de la
LE PROBLEME DU iMAL. — LE CARACTERE ET LA PERSONNE 445
liberté ? Ils ne pouvaient se démontrer à eux-mêmes leur liberté qu'à la condition de désobéir. Cette désobéissance était absurde et injuste. Elle était l'orgueilleuse révolte de Tliomme (^ontre Dieu, mais c'était le seul moyen, à la disposition de l'homme, qui lui permît de faire œuvre d'homme, de ne plus être simplement un instrument de la volonté de Dieu même reconnue juste et bonne. Les hommes ne pouvaient exercer leur liberté qu'en refusant d'obéir à la vérité cju'ils tenaient de Dieu, qu'en ruinant l'harmonie que Dieu avait créée, et, pour être eux-mêmes, pour faire et pour.se faire, ils ont désobéi, ils ont agi librement.
Cet acte n'était plus de Dieu, puisqu'il n'était pas selon la vérité et la justice de Dieu, il était de l'homme, de l'homme seul. Cet acte, sans doute, avait pour effet de détruire l'harmonie divine, mais il était le seul que l'homme put accomplir pour se démontrer à lui-même qu'il était libre. C'est donc la liberté humaine qui est la cause de tout le mal.
A partir du moment où quelques hommes ont désobéi à la loi divine, qui était aussi la loi humaine, le monde, qui ne pouvait se maintenir en état d'harmonie qu'à la condition que toutes les volontés fussent en accord parfait, puisqu'elles avaient pour effet d'appliquer les lois qui régissaient les rapports des choses entre elles, le monde n'a plus formé un tout harmonique. A la première désobéissance, à la première faute, a répondu le premier désordre, la première injustice. A l'injustice a répondu la douleur. La douleur subie a allumé les colères, les désirs de se venger et de faire souffrir. Au mal a répondu le mal et la guerre s'est généralisée. Les hommes n'ont plus respecté leurs droits, ils n'ont plus rempli leurs devoirs. Ils n'ont plus regardé leur volonté d'êtres raisonnables comme la législatrice de leurs actes, ils ne se sont plus
regardés comme des fins mais comme des moyens. Ils se sont appliqués à se faire soufFrir les uns les autres le plus possible. Par Texercice de leur volonté injuste, ils ont désappris la vérité, et la beauté, elle aussi, s'est enfuie pour toujours.
Dieu ne pouvait pas ignorer cependant au moment où il donnait aux hommes ce redoutable privilège : la liberté, qu'il était possible que les hommes voulussent user de ce pouvoir, qui était le leur, de désobéir à la raison. 11 avait donc prévu la possibilité de la destruction du monde par Teffet de la révolte des hommes.
Or, l'artiste ne peut pas vouloir que son œuvre belle soit anéantie à jamais. Dieu avait, pour celte raison, décidé que si les hommes se révoltaient contre les lois d'harmonie, ils subiraient les conséquences de l'injustice qu'ils avaient créée, sans cesser pourtant, dans ce monde nouveau qui est notre monde et qui est notre œuvre, de comprendre et d'aimer l'harmonie qui, par leur, faute, était ruinée.
Et les hommes, fils des hommes, sont raisonnables ou plutôt peuvent l'être, mais ils ne savent comment appliquer les lois de leur raison à ce monde de l'injustice et de la douleur. Ils subissent l'épreuve qui est la juste conséquence de leurs fautes, de leurs erreurs, de leurs crimes ; ils sont incomplets, imparfaits, déchus. Ils vivent dans la douleur, ils ne se développent que par la lutte. Ils n'ont que la puissance de chercher péniblement, sans être assurés de la retrouver, la vérité qu'ils savaient autrefois, et que, maintenant, ils ignorent. Quelque bonne que soit leur volonté, elle est incapable d'agir selon la justice, puisque les actes qu'ils accomplissent sont si souvent déviés de leur fin par l'injustice et la méchanceté des autres hommes. Même ceux d'entre les hommes qui veulent, dans la sincérité de leur âme, agir selon la justice, ne peuvent pas assurer que leur acte,
étant données les circonstances et le milieu clans lequel il est accompli, est bien celui qu'ils auraient du accomplir. Ils n'ont que ce pouvoir d'agir pour le mieux alors qu'ils veulent agir selon la justice ; et c'est surtout leur devoir, s'ils veulent obéir à leur raison, de ne pas commettre l'injustice que leur raison réprouve.
Telle est, dans ses grandes lignes, la belle et profonde hypothèse de Charles Renouvier. Elle est une solution rationnelle du problème du mal, la seule peut-être qui ait été présentée par un philosophe. Et cette hypothèse est le couronnement de la doctrine du Personnalisme.
Il nous a semblé que la liberté humaine, qui est plus particulièrement, selon nous, le pouvoir de vouloir ne pas, étudiée à propos de chacune des diverses fonctions mentales, et qui nous a conduit à la grande hypothèse du premier monde créé par Dieu et ruiné parla méchanceté des hommes, était de nature, non certes à démontrer la vérité du Personnalisme, du moins à mettre en lumière la valeur et la profondeur de cette haute philosophie. Notre thèse de la nolonté ne saurait avoir une autre prétention.
L'homme sans doute peut se croire libre alors qu'il agit; il peut croire que l'acte qu'il a accompli n'était pas nécessaire, qu'il pouvait agir autrement qu'il a agi, qu'il a, par conséquent, agi librement. Mais son acte a pour cause des motifs, des désirs, des idées, des sentiments, des passions et ces états de la conscience sont des énergies en lui qui lui viennent des choses. 11 comprend, il peut croire que l'acte qu'il accomplit est bien celui (pi'il a voulu accomplir, mais il ne sait pas, il ne peut pas savoir si l'acte accompli est celui qui devait être accompli. Il n'est véritablement le maître, il ne fait ce (pi'il veut faire (lu'alors (|u'il veut ne pas. Au moment où il délibère, où il est en suspens, chei'chant, avant
d'agir comment et pourquoi il doit agir, à ce moment, où il oppose, à tous les motifs qui le poussent à l'acte, le veto de sa nolonté, à ce moment, il a, pour ainsi parler, conscience de sa puissance. Il sait mieux pourquoi il veut ne pas qu'il ne sait pourquoi il veut. Et cette hypothèse du premier monde créé, qui rend compte à la fois de la perfection morale de Dieu et delà liherlé humaine, qui explique comment des hommes, naturellement bons et justes, ont pu désobéir à la loi de justice, nous explique aussi très exactement la nature de la liberté.
La liberté, que Dieu avait donnée aux hommes raisonnables qui étaient ses fds, n'était qu'une nolonté. Les premiers hommes ne pouvaient user de leur liberté qu'en voulant ne pas ce que Dieu avait décidé et voulu, qu'en désobéissant à la loi d'harmonie. Ils ne pouvaient user de leur liberté -que pour faire le mal et ils ont fait le mal. Ils ont voulu le mal, c'est-à-dire l'erreur, la laideur, l'injustice, parce que, en obéissant à la loi divine, ils n'agissaient pas par eux-mêmes, ils n'étaient pas eux-mêmes, ils n'étaient que les instruments de Dieu. Et ils ont voulu être eux-mêmes.
Mais, dans le monde actuel, le monde de l'erreur, de l'injustice et de la douleur, les conditions sont changées. On pourrait même dire que les conditions sont renversées. L'homme n'est pas nécessairement raisonnable, il a désappris la vérité et il vit dans l'injustice. Il peut sans doute vouloir être raisonnable et, dès que sa raison s'est révélée à lui, il comprend qu'il doit obéir à ses ordres, mais il ne sait pas si sa raison peut s'appliquer aux choses. L'expérience lui apprend tous les jours que des actes, qu'il avait jugés conformes à la raison et à la justice, ont eu des conséquences tout à fait différentes de celles qu'il attendait d'eux. Cependant, môme dans ce monde injuste, il se croit libre et il croit qu'il devrait accomplir certains actes et ne j)as en accomplir certains
autres, et il sait qu'il ne dépend pas de lui seul de faire ce qu'il devrait faire. Il se croit libre, mais sa liberté, dans le monde actuel, comme dans le monde créé par Dieu, n'est que le pouvoir de vouloir ne pas. C'est sa nolonté qui est libre. Cependant, tandis que dans le monde de Dieu, la nolonté ne pouvait s'exercer que pour désobéir à la raison, dans le monde des hommes, la nolonté ne peut s'exercer pleinement et efficacement ((ue pour réagir contre l'injustice, contre cette injustice qui est la résultante de ces actes de nolonté que les hommes ont voulu dans le premier monde créé par- Dieu.
Les premiers hommes n'ont pu être eux-mêmes et par eux-mêmes, n'ont pu se prouver à eux-mêmes leur liberté qu'en créant l'injustice et le mal, qu'en étant déraisonnables ; les hommes, dans le monde actuel, (jui ignorent la vérité et la justice, ne peuvent être eux-mêmes, ne peuvent vouloir à proprement parler faire et se faire qu'en tant qu'ils résistent aux choses, à ces choses qui sont, indirectement, le produit de leur injustice qui, s'ils se laissent séduire et entraîner par elles, ne fera qu'étendre la guerre et qu'aggraver les souff'rances. Les hommes, qui vivaient dans la vérité, la beauté, la justice n'ont pu agir librement qu'en créant l'injustice, les hommes actuels, qui vivent dans cette injustice, ne peuvent agir librement qu'en voulant ne pas l'injustice. Dans les deux cas la liberté est toujours le pouvoir de vouloir ne pas. Mais, dans le monde de Dieu c'est la justice que l'homme n'a pas voulu, pour être l'homme ; dans le monde de l'homme, c'est l'injustice (jue l'homme peut et doit vouloir ne pas, pour recon- (juérir le monde de la justice qu'il a perdu par sa faute.
Cette vérité, celle beauté, cette justice, les hommes
de bonne volonté cherchent obscurément à la réaliser
sur la terre parce que Tinjustice les révolte, dès qu'ils ont
compris que les douleurs qu'ils subissent résultent tou-
Prat. — Caractère. 29
ioO LA PERSONNE. — COMMENT SE CONSTITUE LA PERSONNE
jours de l'injustice. Mais ils ne peuvent que ne pas commettre l'injustice et ils savent qu'ils doivent ne pas la commettre. Pourtant, si tous les hommes obéissaient à ce commandement de leur raison qui leur ordonne de n'être pas injustes, cette espérance deviendrait légitime alors que, par l'cfTort commun de toutes les volontés bonnes, de toutes les raisons droites, peu à peu, malgré tous les obstacles, le monde de vérité, de beauté, de justice pourrait être réalisé par eux. Usant de leur nolonté libre pour répudier l'injustice, ils s'élèveraient jusqu'à la conception, de plus en plus claire et distincte du monde vrai, beau et juste et tendraient, pour en hâter la réalisation, toutes leurs énergies raisonnables.
Ainsi, c'est librement, c'est par les actes libres de sa volonté raisonnable que l'homme peut espérer qu'un jour viendra où, grâce à ses efforts, la vérité, la beauté, la justice seront l'œuvre de l'homme. Sa nolonté a détruit le monde de Dieu, sa nolonté pourra le restaurer. Et le monde de Dieu serait alors le monde de l'homme.
Si telle était la fin que l'homme doit poursuivre, quelles que soient les difficultés pour l'atteindre, il n'en est pas de plus belle et de plus noble. La vie est digne d'être vécue. Et cette première faute qu'ont commise les premiers hommes est une faute heureuse, puisque, si elle n'eut été commise, l'homme, vivant naturellement dans la justice, n'eût pu même savoir cela qu'il était juste. Seule l'expérience de l'injustice et ses douloureuses conséquences pouvaient lui révéler la grandeur et la beauté de la justice et que seule la justice était ce qui devait être ! C'est après avoir été injuste, après avoir souff'ert de l'injustice, que l'homme pouvait seulement comprendre que les noergies de sa raison avaient pour fin la réalisation de la vérité, de la beauté, de la justice!