CONCLUS ION
Arrivé à la fin de notre consultation des Revîtes, le résultat est identiquement celui auquel nous avait conduit Tétude des Classiques. A part quelques exceptions, peu nombreuses d'ailleurs, et que nous avons signalées, tous les auteurs sont d'accord pour déclarer en principe qu'un événement peut fort bien être providentiel sans être miraculeux. Ces deux termes ne sont point synonymes, ni même nécessairement corrélatifs. Le caractère moral ou éthique n'exclut pas nécessairement le caractère naturel. A la vérité, comme nous le faisait observer un théologien d'une compétence incontestable, qui n'a cessé de nous aider tout le long de nos travaux et à qui nous sommes heureux de témoigner la plus vive reconnaissance S un événement miraculeux est bien plus propre à faire ressortir aux yeux des hommes l'action spéciale de la providence divine dans les affaires humaines. Il y a même des cas où le cours ordinaire de l'ordre naturel serait impuissant à produire cet effet, et où l'intervention de l'ordre surnaturel est nécessaire : De ce nombre parait être en premier lieu la promulgation d'une révélation divine. On ne voit pas bien, en effet, comment un événement se produisant selon le cours naturel des choses pourrait suggérer l'idée d'une intervention de ce genre. Mais, en dehors des cas analogues, un fait providentiel dans son but peut fort bien être naturel dans le mode de sa réalisation. Un événement nettement providentiel étant donné, deux suppositions sont donc possibles à priori : Ce fait, providentiellement voulu^ a été réalisé naturellement ou miraculeusement. Or, de l'aveu des meilleurs interprètes, le miracle ne devant intervenir dans l'exégèse qu'en dernier ressort, quand tous les moyens d'interprétation naturelle, légitimes en eux-mêmes et Jicstifiés par le texte quHl s'agit d'expliquer et par les lieux parallèles, sont épuisés, — • précaution qui n'a rien de commun avec la crainte exagérée
» M. Tabbé Fragnière, docteur en théologie et professeur d'Ecriture- Sainte au Séminaire de Fribourg.
des miracles ou la tendance rationaliste à les réduire coûte que coûte au minimum, — c'est par la première des deux hypothèses ci-dessus qu'on devra toujours commencer, dans les cas douteux. Appliqués aux faits bibliques, ces principes généraux conduisent à admettre à priori qu'une « vengeance divine >, un châtiment providentiel, ou une mesure radicale quelconque, comme la Bible en rapporte plusieurs, peuvent fort bien s'être exécutés par des événements ou des phénomènes entièrement naturels eu eux-mêmes. Il sufQt que les hommes aient eu connaissance du caractère spécialement providentiel de ces faits par la voie du prophétisme ou tout autre moyen approprié. En vertu des mêmes principes, et sauf les cas d'impossibilité physique bien démontrée, on n'abandonnera l'hypothèse du caractère naturel que sur la déclaration formelle dès textes, après s'être assuré que les passages en question doivent bien être pris à la lettre. De cette façon, les miracles qu'on sera conduit à admettre seront sérieusement fondés et l'exégèse échappera au reproche qu'elle doit craindre le plus, le reproche de légèreté. Ce principe n'est pas nouveau; les Pères et les Docteurs de l'Eglise l'ont promulgué et observé les premiers par une modération admirable dont nous avons eu l'occasion de donner quelques exemples. Mais à notre époque, en face du progrès incessant des sciences, arrachant chaque jour à la nature quelqu'un de ses secrets, cette obligation de la prudence devient plus impérieuse que jamais. Il serait à souhaiter que l'exemple des Pères fit réfléchir plus d'un de nos interprètes modernes. En effet, nous avons suffisamment montré, au cours de cette étude, qu'on a, même dans les derniers temps, beaucoup abusé du miracle. Plus d'un auteur digne de confiance a convenu avec nous que, trop souvent, le miracle avait joué le rôle d'expédient, suppléant à une science insuffisante, pour sortir de situations embarassées. On a dit, avec une pointe de malice, qu'en exégèse le miracle était l'explication de ceux qui n'en ont pas. C'est certainement exagéré et même, prise au pied de la lettre, cette phrase a un aspect rationaliste qui, sans nul doute était bien éloigné des intentions de son auteur. Mais il faut avouer que certains interprètes modernes ont prêté le flanc à cette satire. Pour ce qui regarde le déluge, en particulier, nous avons montré nous-même que, dans bien des cas, un peu plus de science naturelle eût suffi pour sortir de l'impasse, sans
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faire au miracle un appel intempestif qui compromet Texégèse aux yeux des savants mieux informés pour qui l'inutilité de ce recours est évidente. Voilà pourquoi nous voudrions que nos interprètes connussent les sciences naturelles et fussent à môme d'en suivre les progjrès au moins d'une manière générale. Les Pères le recommandaient, et pourtant, à leur époque, ces sciences n'avaient de loin pas leur importance actuelle *.
En somme, donc, un châtiment providentiel peut fort bien s'être exécuté par un phénomène naturel. Or, notre recherche a montré que tel parait, aux yeux de la majorité des auteurs, avoir été le cas du déluge. Nous avons prouvé que leur consensus se retrouve sur la proposition suivante, par laquelle nous terminions l'examen des classiques, et qui nous parait devoir être la conclusion de cette étude :
Le déluge fut un événement providentiel dans son but, mais naturel dans son essence, c'est-à-dire dans le mxyde de sa réalisation.
Nous venons de dire que cette proposition est à nos yeux la conclusion de notre étude. Ceci demande à être expliqué : Nous ne prétendons pas avoir prouvé, jusqu'ici, que le déluge fut un événement naturel en soi; nous avons seulement fait voir que la majorité des interprètes le regardent comme tel, et qu'on ne saurait faire appel à leur consensus pour défendre l'opinion contraire. Nous avons ajouté la constatation importante que, chez les modernes au moins, lorsque cet événement a été regardé comme miraculeux en soi, c'est presque toujours pour avoir été mal compris. En particulier, nous avons fait voir que l'ignorance ou l'oubli de la théorie sismique due à Suess a été la cause ordinaire de l'embarras des interprètes à trouver une explication naturelle admissible. Cette théorie, qui répond seule à toutes les exigences de la géologie, de l'exégèse et de
t Nous n'ignorons pas que cette manière de voir a des ennemis, mais nous ne les comprenons pas. Pour nous, nous applaudissons de toutes nos forces aux recueils, comme la Revue des questions scientifiques et la Revue thomiste, qui tâchent d'initier les milieux théologiques aux sciences naturelles, non pas à la science d'hier, pour les endormir dans un dangereux quiétisme, mais à la science d'aujourd'hui, qu'il faut connaître, non pour la combattre, mais pour profiter de son précieux concours.
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la critique, est vraiment le nœud de la question du déluge. Il est extrêmement regrettable que le mesquin parti-pris in odium auctoris avec lequel elle a été accueillie Tait, dès Tabord, fait tomber dans Toubli. L'exégèse du déluge s'est privée ainsi volontairement d'une des plus grandes lumières qui lui aient jamais été apportées. Nous avons entrepris de réparer cette erreur en soumettant la théorie sismique du déluge à un examen approfondi et impartial *. Bien que ce travail, en cours de publication, n'ait pas encore paru en entier, nous croyons utile d'en indiquer ici les résultats : La théorie sismique du déluge, présentée par Suess en 1883, et basée par lui presque exclusivement sur le texte cunéiforme, résiste victorieusement à la critique géologique faite à la lumière des plus récents progrès de la sismologie. Elle gagne plutôt qu'elle ne perd en vraisemblance aux corrections apportées, depuis son apparition, à la traduction du texte qui lui servit de base. — Loin de lui nuire, la confrontation avec les autres traditions diluviennes, en particulier avec la Genèse, donne un résultat aussi favorable qu'inattendu : la théorie de Suess s'adapte à merveille aux données de ces ditférents textes. Cette dernière épreuve était capitale, et nous devons avouer qu'en l'entreprenant, nous doutions fort du succès. — Même la question de l'extension du déluge et les différentes traditions sur la position de VArarat, étudiées d'après les résultats de la critique la plus moderne, ne sauraient créer à la théorie sismique d'embarras sérieux. — Enfin, il nous a été facile d'écarter les critiques faites; la plupart s'écroulant d'elles-mêmes dès qu'on les dépouille de leur seule force, le parti-pris. — En somme, la théorie sismique du déluge sort victorieuse de l'épreuve multiple à laquelle nous l'avons soumise, et nous ne doutons pas que les interprètes qui voudront bien nous suivre dans notre enquête n'en rapportent cette conviction, qui est la nôtre, c'est que la théorie sismique de Suess est l'un des instruments les plus puissants dont l'exégèse ait jamais été dotée. Et l'on prétend que la théologie n'a rien à attendre des sciences naturelles ! —
Nous avons donc fait voir que le consensus de l'Ecole regarde le déluge comme un événement naturel en soi, et nous ajoutions que cet argument ^'opinion ne constituait pas à lui seul une
« La théoHe sismique du déluge^ in lue, cil.
démonstration du fait. Est-co à dire que cette démonstration soit impossible à faire ? Il nous semble que non. En effet, étant donné que nous sommes, grâce à Suess, en possession d'une explication naturelle du déluge, satisfaisante à tous points de vue, — ce qui n'était pas le cas des interprètes antérieurs à 1883, — le cas d'impossibilité physique disparait et la question se réduit à la consultation des textes. Cela étant, une seule remarque, mais de la plus haute importance, va nous conduire au but : Le déluge, — c'est un fait aujourd'hui acquis à la science et dont nous avons nous-mème résumé les preuves *, — ne nous est connu que par tradition, orale ou écrite. Toutes les preuves d'ordre scientifique qu'on a voulu trouver en sa faveur s'évanouissent devant un examen approfondi et l'argument historique ou traditionnel reste seul debout. Cela étant, les questions quelles qu'elles soient relatives à cet événement, et en particulier celle de son caractère essentiel, ne peuvent se trancher que d'une façon : par l'étude des récits traditionnels qui seuls nous le font connaître.
Or, les souvenirs réellement relatifs au déluge biblique, réduits par la critique la plus consciencieuse au groupe antéroasiatique formé par la tradition mésopotamienne originale, jouant le rôle de souche, et par les versions hébraïque, phénicienne, syrienne, arabe, phrygienne et arménienne, qui on dérivent comme autant de rameaux, incarnant peut-être chacune un couraat primitif différent de la tradition-mère, ce qui expliquerait leur affinité essentielle en même temps que leurs différences secondaires *, ces souvenirs, disons-nous, se partagent, au point de vue de leur forme religieuse, qui est ici l'élément important, en deux grands groupes : les récits polythéistes et les récits monothéistes. Les premiers doivent, dès l'abord, être retirés du débat, car l'explication des phénomènes naturels par l'intervention directe et incessante des dieux, constitue le procédé littéraire de ces récits, sans qu'on puisse le moins du monde en conclure à une action surnaturelle véritable. Ce mode d'exposition provient tout à la fois de l'ignorance complète où on était alors des lois de la nature, et de l'esprit
* « I^ Déluge », dans les Monat-Rosen, de 1890 à 1892; Le déluge devant la critique , « L'Eîcole géologique », Fribourg, 1894. ^ Pour tout le côté critique, voyez notre Béluga devant la critique.
même du paganisme, de sorte qu'il est très malaisé, eu général, pour ne pas dire impossible, de débrouiller, dans les textes de ce genre, ce qui a été attribué à tord ou à raison à une action extra-naturelle.
Malgré cette tendance principielle, du reste, il s'en faut que tous les récits polythéistes du déluge le représentent comme le résultat d'une intervention divine directe. 11 y en a qui indiquent formellement l'action d'agents naturels. Restent les textes monothéistes. Or, il n'y en a pas un qui ne représente le cataclysme cwnme procédant de causes physiques. La plupart indiquent ces causes plus ou moiûs explicitement *.
Mais, parmi les récits monothéistes du déluge, un seul a vraiment de l'importance, soit au point de vue religieux, soit au point de vue critique, c'est celui de la Genèse, et de fait, c'est sur lui que le débat s'est toujours localisé. Ceux qui ont soutenu le caractère intrinsèquement miraculeux du déluge étaient des chrétiens orthodoxes et c'est toujours sur la Bible qu'ils ont prétendu s'appuyer. Or, c'est là, précisément, qu'a été leur grande illusion.
Partout, en effet, où l'on peut comparer la cosmogonie ou la préhistoire bibliques avec les parallèles babyloniens, phéniciens ou éraniens qui, peut-être, influèrent sur elles, on trouve que la donnée biblique est une sorte de minimum, une quintescence, comparée aux récits étrangers. Ceux qui regardent comme prouvée la dérivation des récits génésiaques en question d'originaux polythétistes à ce moment-là, sont unanimes à reconnaître dans le livre hébreu le résidu d'une épuration effectuée par un ensemble de précautions négatives. Le strict nécessaire, le fait pur et simple, avec sa vraie cause et ses conséquences essentielles, a été conservé ; tout le reste a disparu. L'appareil mythologique est impitoyablement sacrifié, cela va sans dire. Par cela seul, le récit gagne énormément en vraisemblance et en sublimité, mais, ce qui est curieux, sans rien perdre, en poésie et en énergie épique. Le fond véridique des vieilles légendes se dégage, dans la Genèse, du vêtement mythique qu'il avait pris en vieillissant; toutes ces végétations parasites
* Voyez ces textes et leur examen, dans notre « Théorie siamique du déluge », au chapitre : « La théorie sisrnique et les traditions diluviennes. »
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disparaissent et Thistoire se montre dans l'éclat sobre do la vérité.
Or, ot c'est là le point important pour nous, l'un dea passages où cette différence caractéristique est le plus sensible, c'est précisément le récit du déluge. Que Ton considère, en effet, le récit biblique comme émanant d'une manière indépendante de la tradition chaldéenne orale et primitive, ou comme une transcription amendée dn texte cunéiforme lui-même *, un fait demeure, qui est de la plus haute importance bien qu'il semble avoir été peu remarqué : Tandis qiùe la conception chaldéenne du déluge était surchargée de merveilleuœ sous forme d'interventions divines directes, le récit génésiaque en est entièrement exempt dans ce qui concerne la réalisation elle-même de la catastrophe. Il ne fait mention d'aucun miracle dans la production du cataclysme, au contraire, il indique expressément les causes physiques qui entrèrent en jeu. Les autres récits monothéistes procèdent de même, mais aucun n'atteint la sobriété de la Genèse. Or, cette sobriété, ce naturalisme dans la manière de concevoir les phénomènes naturels, tranche absolument avec l'esprit du temps et est, à lui seul, une marque non équivoque de véracité.
Rien, en effet, ne fait sentir, à l'homme sa petitesse et sa dépendance comme les grands cataclysmes de la nature. L'écrasante impression d'impuissance qu'ils produisent saisit même Thomme civilisé et instruit qui comprend les phénomènes dont il est témoin. Que sera-ce pour le sauvage ou le barbare ? Rien d'étonnant, dès lors, à ce que les catastrophes incomprises soient regardées par eux, non seulement comme les intruments de la colère divine, mais comme les actes directs d'un dieu courroucé. Tel est, en effet, le point de vue des vieux récits polythéistes. Dans la Bible, rien de pareil. Chaque fois que les hagiographes empruntent aux mythes étrangers ou à la tradition populaire nationale le récit d'un fait de l'ordre physique, ils s'efforcent d'en bannir autant que possible le surnaturel adventif et de rétablir les faits dans leur vérité et leur simplicité naturelles.
En somme donc, le récit biblique du déluge est de tous les récits diluviens le plus naturaliste. Parmi les textes qui remon-
* Voyez notre Déluge devant la critique.
tent (si ce n'est dans leur forme actuelle, au moins quant aux traditions qu'ils renferment) à l'époque préhistorique, et à ce titre méritent le nom de sources, il est le seul qui ne ftisse pas mention expresse de l'action directe de Dieu dans la réalisation du cataclysme, le seul qui l'attribue formellement à des causes naturelles. Il n'y a pas un mot à en retrancher, et presque rien à y ajouter, pour avoir l'explication scientifique du phénomène. Quant au texte cunéiforme, il faut le dépouiller de sa gangue mythologique pour y comprendre quelque chose, et ce n'est qu'une fois réduites à ce minimum, très riche d'ailleurs, (jue ses indications combinées avec celles de la Genèse forment l'admirable ensemble dont Suess a su, par un trait de génie, déduire la théorie sismique du cataclysme. Ce minimum, le texte biblique le donne d'emblée ; prétendre s'appuyer sur lui pour soutenir le caractère intrinsèquement miraculeux du déluge, c'est donc être victime de la plus complète illusion *.
Le déluge, conclurons-nous, a donc été un événement naturel dans son mode de réalisation. Cela étant, pour que son but providentiel fût connu des hommes, il fallait que Dieu le leur révélât. A cette dernière condition se rattache la question fort compliquée des avertissements du déluge et, en particul'er, du rôle prédicant attribué à Henoch et à Noé. Nous l'avons traitée tout au long ^ et on se souvient que nous l'avons résolue affirmativement, même abstraction faite d'avertissements oraux dont il est impossible d'établir la certitude. Cette dernière condition étant remplie, rien ne nous manque plus pour formuler ce que nous croyons devoir être notre conclusion définitive :
Le déluge Mbliqice fut un événement providentiel dans son but et son annonce, naturel dans le 7node de sa réalisation. -
* 11 est surprenant de voir le nombre immense de gens, exégètesou profanes, qui ont été victimes de ce mirage, dû uniquement à je ne sais quelle opinion préconçue.
s Pages 74 à 112, ci-dessus.