CHAPITRE IV
Pour qu’un produit soit utilisé, il ne suffit pas que son emploi soit techniquement possible. Il faut encore qu’il satisfasse à certaines conditions économiques.
Les besoins de la France en carburants sont tels qu’un carburant de remplacement pour mériter véritablement son nom doit pouvoir être produit en quantités abondantes.
Il faut ensuite que le prix de revient ne soit pas trop supérieur à celui des dérivés du pétrole, sinon l’usager, tant qu’il restera libre de son choix, ne l’adoptera pas. Et si on l’oblige à l’utiliser, les frais de production risquent de grever plus que d'améliorer l’économie du pays.
Il faut enfin que le carburant en question se prête aisément aux utilisations qu’on attend de lui.
C’est à ces trois points de vue qu’il convient d’étudier succes- ‘sivement dans trois chapitres les possibilités économiques du carburant forestier.
Les appréciations les plus diverses ont été portées par les forestiers et les automobilistes sur les possibilités de la forêt française pour l’équipement de véhicules à gazogènes.
Certaines personnes ont prétendu que l’utilisation des bois de feu nationaux permettait d’équiper un maximum de 40.000 camions. Au contraire, dans un article de l’Jllustration du 5 octobre 1935, M. Baudry de Saunier prévoyait le jour où tous les véhicules automobiles français fonctionneraient avec des gazogènes.
L’incertitude des chiffres avancés aussi bien que l’utilité d’une estimation suffisamment précise amènent à l’entreprendre ici à nouveau, en s’efforçant d'apprécier successivement le volume de bois de feu annuellement disponible sur pied, les quantités de carburant forestier susceptibles d’être produites annuellement, enfin le nombre de gazogènes équipables en France.
I. — Quantités de bois de feu annuellement produites par la forêt française.
On a déjà vu succinctement la répartition de la production forestière en bois d'œuvre et en bois de feu. Il faut maintenant examiner la production de bois de feu en France.
Mais avant d’aborder cette étude, il est utile de préciser quelques notions générales sur la forêt française.
A. La forêt française. — Avec ses 10.560.000 hectares de forêts sur une superficie totale de 55.098.556, soit 19,2 % (1), la France reste un pays très boisé.
La forêt française n’est pas également répartie sur le territoire. La statistique Daubrée donne pour chaque département la proportion des forêts. Les résultats de cette enquête n’ont guère été modifiés depuis. Quelques chiffres montrent bien à
quel point est grande la différence de boisement entre les régions.
(1) Chiffres extraits de la Statistique agricole de 1929 : La proportion était de 19,7 en 1913 ; 18,9 en 1892 ; 18,7 en 1882 ; 18,7 en 1862.
C’est ainsi que, si l’on passe d’une des moins boisées, la Bretagne, à la plus boisée, le Bassin Girondin, on trouve :
US RE re 4,3 % Rando donne silos MAN à &,& % RO RC A A Le. cute HOODNOE A A ous à à Gious a que 55,49
Les autres départements très boisés sont, par ordre d’importance, les Alpes, le Var, la Marne et la Haute-Marne, le Jura, la Creuse.
Au contraire, le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, la Manche, viennent après la Bretagne comme régions sans forêts.
La localisation des forêts paraît encore plus précise si l’on considère séparément les forêts communales, les forêts domaniales et les forêts privées.
Les forêts domaniales (1.434.000 hectares, 13,9 % de la superficie boisée), se trouvent principalement dans les Vosges, la région parisienne et la Normandie, les Pyrénées Orientales, la Corse, et le littoral des Landes et de la Gironde.
Les forêts communales (2.445.000 hectares, 23,6 %) existent presque uniquement dans les régions montagneuses, dans les Alpes, le Jura, les Vosges et les Pyrénées centrales.
Quant aux forêts privées (6.680.000 hectares, 62,5 %),ellessont disséminées dans toute la France. Presque seules dans l’intérieur du bassin Girondin, elles sont très nombreuses dans le Var, le Gard, la Dordogne, la Nièvre, le Lot, le Loir-et-Cher, l'Yonne.
La répartition des forêts est d’une très grande importance pour la question du carburant forestier où les frais de transport et la facilité d’approvisionnement jouent un grand rôle.
A priori elle permet de connaître les régions où des efforts sérieux, allant jusqu'à l'obligation légale, doivent être tentés pour acelimater le gazogène, et celles où son emploi offre moins de possibilités.
B. Les bois de feu. — La production de bois de feu dépend de
Mazoprer. Carburant. 5
la répartition des forêts entre les taillis simples, les taillis sous futaies et les futaies, qui s'établit ainsi pour l’ensemble de la France :
Taillis sous futaies (4) ... 30,5 % 3.268.702 hectares DAliSESIMples Eee 2084 3.211127 — Hutates et or CE SDS 3.897.651 —
Le reste étant constitué par des clairières ou étangs.
Selon l'estimation de M. Perrin, rapportée par M. Dutilloy au Congrès Interrégional du gaz des forêts de Limoges en 1938, la production en bois de feu s'établit comme suit selon les peuplements :
PASS SIMPIe PEER" 98 à 99 % de bois de feu MallSSSouSMUTUES EEE Er e JYMANESE — Eutaies eus er Pre eee 63 à 81 % — Futaies résineuses Fort ere ce DORA TES —
Or, en France, les feuillus comptent environ pour les trois quarts de la superficie boisée.
Suivant les régions et les modes d’exploitation, la production moyenne à l’hectare de bois de feu et de bois d'œuvre est donc très variable. La statistique Daubrée donne ce rendement pour 1908 dans chaque département.
En supposant que le rendement n’a pas changé depuis lors, on est porté à admettre comme production moyenne à l’hectare :
FUTAICS ER Rene 0 m°8 de bois de feu houppier Taillis et taillis sous fu- ÉAICUAE ARRET RER 2 m°3 == rondin et charbonnette
On peut admettre également pour simplifier les calculs sans grande erreur, que les taillis et taillis sous futaie donnent en moyenne deux tiers de charbonnette et un tiers de rondin.
(1) Statistique agricole de 1929. Cependant M. Ronper, inspecteur adjoint des Eaux et Forêts, donne dans le numéro de janvier de La Revue des Carburants nationaux des proportions sensiblement différentes : Taillis sous futaies — 38 % ; taillis simples — 23 % ; futaies — 34 %,.
On est ainsi amené à établir le tableau suivant, qui résume la production normale de bois de feu en France (en m3) :
Rondins Charbonnettes Houppier TorTaz
Forêts domaniales (1) Ts »
Futaies NC BR AUTO » » 840.000 840.000 Taillis et taillis sous fu-
CPS Te rente Li 320 .000 600.000 » 920 .000 Forêts communales.
JTE SSSR ARE ERER » » 720 .000 720 .000 Taillis et taillis sous fu-
LATE Se RACRTRERNRE 1.040.000 2.080.000 » 3.120 .000 Forêts non soumises.
MES SR ER 2e » » 1.680.000 1.680.000 Taillis et taillis sous fu-
ENCRURE IR POP 3.680.000 7.360.000 » 11.040.000
IRODATER eue 5.040.000 10.040.000 3.240.000 18.320.000
Si l’on ajoute à ces chiffres une production annuelle estimée à environ 175.000 m* de bois de feu provenant d’arbres isolés, on peut évaluer à 18,5 millions de mètres cubes la production française de bois de feu, dont plus de la moitié en charbonnettes.
Il est vraisemblable que ces chiffres sont en-dessous de la réalité. En particulier, le recensement des boqueteaux et arbres isolés est pratiquement inexistant. Or, dans beaucoup de régions, il y a là une source abondante de bois de feu, dont la capacité de production est sans doute très supérieure à l’évaluation courante de 175.000 m.5
II. - Capacité de production annuelle en carburant forestier.
Les carburants forestiers, dont pourraient disposer annuellement les gazogènes, émanent, pour partie, de la production annuelle de bois de feu, pour une autre, de la récupération des déchets de toutes sortes provenant du façonnage du bois ou des mises au rebut.
(1) Tableau extrait du Rapport de M. Dutilloy sur le bois de feu.
A. Utilisation de la production annuelle de bois de feu. — Les perfectionnements techniques des gazogènes permettent d'envisager l’utilisation des bois de feu de toutes natures comme carburants forestiers.
Mais, de ce que la quasi totalité des bois sont susceptibles d'être employés dans des gazogènes, il ne s'ensuit pas que l'on pourrait disposer pour cet usage de la totalité de la production française de bois de feu.
Des 18,5 millions de mètres cubes, les deux tiers sont utilisés malgré la crise, pour le chauffage et la cuisine, ou même certains emplois d'industrie comme les menus bois de mine, les perches, les piquets de clôture.
Sans doute, partie de ce cubage pourrait être utilisée avec un meilleur rendement technique dans des gazogènes fixes alimentant des chauffages centraux ou des cuisinières. En tout cas, on ne saurait en tenir compte pour le substituer à l'essence dans la traction automobile, à moins de remplacer le chauffage au bois subsistant par le chauffage au charbon, au détriment de la balance commerciale. Il serait paradoxal que, propagé dans le but d'accroître l'indépendance nationale en combustibles et carburants, le développement du gaz des forêts aboutisse à accroître les importations de charbons.
On peut dès lors estimer à 6 millions de mètres eubes, soit environ 8 millions de stères, le bois de feu produit annuellement par la forêt française et utilisable comme carburant forestier.
Le chiffre de 12 millions de stères a toutefois été avancé.
B. Récupération des déchets, poteaux, traverses de chemins de fer. — Le bois de feu annuellement produit par la forêt française n’est pas la seule source de carburant disponible.
Il en est d’autres qui sont essentiellement les déchets de façon du bois et les mises au rebut.
a) Déchets de façon. — Le traitement des bois d'œuvre dans les scieries et les menuiseries produit une quantité difficilement
appréciable, mais à coup sûr considérable, de déchets de bois, qui, par leurs dimensions réduites et leur état de siccité, constituent un excellent aliment pour les gazogènes. Jusqu'à présent ces déchets sont gaspillés. Souvent, ils sont abandonnés, ou brûlés à perte. Parfois, ils sont utilisés pour chauffer des chaudières et alimenter dans une certaine mesure en force motrice les ateliers d’où ils proviennent.
Leur utilisation rationnelle dans des gazogènes permettrait de supprimer ce gaspillage considérable.
Les milieux forestiers ont estimé à 3 millions de stères les déchets annuellement disponibles. Ce chiffre paraît être surestimé.
Le comte Goblet d’Alviella, Président de la Société Centrale forestière de Belgique, et spécialiste en matière de carburant forestier, a été amené à estimer l’importance de ces déchets pour son pays dans un rapport qu’il a présenté au deuxième Congrès National Belge du Bois, tenu à Anvers du 7 au 14 avril 1937.
Il estime les déchets à 10 %, pour les importations de bois étrangers (ces déchets peuvent être comptés comme source de carburant national, puisqu'il s’agit de récupération) et à 20 % pour les bois d’industrie nationaux.
Pour la France, l’importation de bois communs étant en moyenne de 3 millions de mètres cubes et la production nationale de bois d’œuvre de 7 millions de mètres cubes, on aura approximativement, avec les mêmes bases de calcul que le comte d’AIviella :