‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 13 sur 46 · JESUS -|- 51 ARIA · texte numérisé non relu

JESUS -|- 51 ARIA

« Mon Révérend Père ,

« L'amour de Jésus-Christ remplisse vostre âme. Je « vous supplie très-humblement et tous les Révérends « Pères de vostre maison de nous vouloir faire cette grâce it de nous donner le cœur de Monseigneur l'illustrissime et « révérendissime cardinal de Bérulle , nostre Révérend « Père supérieur et visiteur, et vous envoyé un acte capii< tulaire par lequel toutes mes sœurs et moy le demandons « de toute la force de nostre cœur et de nostre esprit,

• Iai Vie (le la Mère Maçjdeleine de Suiitt-Joscpli, loc. cit.

MORT DU CARDIINAL DE BÉRULLE. 49r

(c estant d'une personne de qui, après Dieu, nous tenons « tout ce que nous sommes en Je'sus-Christ Nostre Sei- « gneur. Je scay que ça été sa volonté et qu'il a désiré cela « pour l'union de ces deux ordres et la gloire du Fils de " Dieu et de sa sainte Mère, et, en ce subiect nous le dési- « rons aussy pour cela et afin qu'en cette union nous « soyons dignes de recevoir ensemble comme enfant de ce « saint Père, ses bénédictions; nous vous les souhaitons « beaucoup à tous et demeurons, mon IJévérend Père,

« Vos très-humbles, très-affectionnées et très-obligées « servantes en Jésus-Christ.

« Sœur Madeleine ue Saint- Joseph ; Sœur « Marie de Jésus ; Sœur Philippe de Saint- « Paul; Sœur Marie de Saint-Hiérôme'. »

Comme ce précieux héritage avait été promis par M. de Bérullc à la Mère Marie de Jésus, les Pères de l'Oratoire eurent la touchante attention de désigner le P. de Sancy, j)ropre frère de cette religieuse, pour porter aux Garmélistes le cœur qui les avait tant aimées. Il fut reçu à la porte conventuelle avec tous les témoignages de la plus tendre vénération. M. du Val prononça un discours sur les vertus de M. de BéruUe et sur les obligations que lui avaient les Carmélites. Chacune d'elles aurait pu lui ré[)ondre par plus de larmes qu'il ne leur fit entendre de paroles'^. « Maintenant », disait la Mère Madeleine

' L'ori{;inal de cette lettre et de l'acte ca|iitulairc est conservé parmi les papiers du cardinal de Bérulle. Arcli. nat., n° VI, M. 216, G. On trouvera lacté capitnlaire parmi les Pièces justificatives de ce volume.

2 Cliionifjiics de l' Ordre des Carnti'lilea en France, t. I, p. 202.

à ses filles , « maintenant fjiie Dieu a pris ce saint

« homme qu'il nous avoit donne pour Père; cet an^je

« qu'il avoit establi pour nostre parde, et qu'il l'a retiré

« avec luy dans le ciel, il nous fout aussv retirer à luy par

« une humilité plus profonde et par une élévation plus

« grande et plus continuelle que jamais; car, en elïet, si

« nous ne faisons un effort. Dieu retirera sa grâce avec

« son saint ', » Et afin que les actes fussent d'accord avec

les paroles, se rendant au secret désir de ses Sœurs, elle

les ])riva de toute récréation pendant quarante jours

qu'elles passèrent dans le silence, dans la pénitence, dans

l'adoration devant le Très- Saint-Sacrement.

La même douleur éclata au couvent de la Mère-de-Dieu C'était le Père de son âme, le guide de toute sa vie, celui qui, depuis trente-neuf ans, n'avait cessé de la conduire dans les voies du ciel , que perdait en ce jour la ^lère Marguerite du Saint-Sacrement. Mais, comme sa sœur, la Mère Marie de Jésus, alors prieure d'Orléans^, la vaillante fille de madame Acarie fit preuve d'une constance égale à sa peine. « Dieu m'a donné ce que je lui ai demandé » , dit-elle, « qui estoit d'entrer en religion du temps des « saints et plus grands personnages pour prendre nais- " sance parmy eux ^. » Nul, parmi ces saints, ne lui

• La Vie de la Mère Afm/delelne de Saint-Joseph..., liv. I"""", <h. xxsix, p. 254.

- Elle fut élue pour la première fois le l*""" juillet 1620 et réélue à l'expiration de son triennat. (^Clifonif/iie.t des Carmélites de France, t. III, p. 184,1. Le recueil que cette sainte l'rieure a fait «les vertus de M. de Bérulle témoigne mieux que toutes les paroles, de la douleur que lui causa sa perte. Cette relation manuscrite est conservée aux Archives nationales, M. 233.

"^ La Vie de la Vénérable Mère Marguerite du Saint-Sacrement. Paris, Vuarin, 1689, in-8", cli. xv, p. 195-197. — Relation manuscrite de lu

MORT DU CARDINAL DE BÉRULLE. !tS)<3

paraissait plus grand que celui dont le ciel venait de la priver. Elle adora les desseins de Dieu, certaine que pour être dans la (jjloire , son bienheureux Père ne cesserait point de veiller sur elle et de la protéger.

Ainsi que son amie la Mère Marguerite, la Mère Anne du Saint-Sacrement ' était une des lilles les plus aimées du cardinal de Bérulle. Lorsque la funeste nouvelle arriva au couvent de Saint-Denis, qu'elle gouvernait alors, Sœur Angélique de Jésus '^ voulut préparer sa prieure à ce terrible coup. Mais une lettie l'apprit à la Mère Anne; levant les yeux au ciel : « Sit tiomen Domini benedictum » , s'écriat-elle, puis elle ajouta : « O mon Dieu! vous l'avez per- » mis ; (pie votre volonté soit faite ! Je vous avois j)rié de i< me retirer la première, vous ne m'avez pas trouvée « digne d'être exaucée, il no me reste plus rien à vous « offrir en ce monde, mais bien que vous me fassiez la « grâce d'en sortir '. » Ayant ensuite assemblé la communauté, elle adressa aux Sœurs, malgré sa faiblesse et ses souffrances, le plus touchant discours sur les insignes mérites de celui que Dieu venait d'enlever au monastère, et sur les obligations infinies qu'avaient toutes

Révérende Mère Marguerite sur la Vie et les vertus du rardinnl de Bérulle.Cut écrit est conservé aux Archives nationales, M. 233. L'attestation que ce cahier est de l'écriture de la Mère Marguerite, est en date du 4 avril 1661, près d'un an après la mort de la Vénérable Mère, qui rendit le dernier soupir li- 24 mai 1660.

' Mademoiselle de Viole.

2 Mademoiselle de Gada{;ne,

3 Annales du Monastère de Jésus-Maria des Carmélites de Saint-Dcnys en France..., l'^ partie, p. 40 et suiv. — Les Chroniques imprimées ont modifié ce simple récit et ces belles paroles (t. IV, p. 20). J'ai suivi le manuscrit de Saint-Denis.

500 LE CAllDIISAL DE P.ERULLE ET 1; 1 Cil E I.I EU;

les maisons de France à la divine Providence qui leur avait donné un si saint prêtre pour les assister et les conduire. Depuis ce jour elle ne fit que lanpuir. Quelques semaines encore, et la fdle allait rejoindre le Père '.

De toutes ces admirables religieuses, celle que la mort de M. de Bérulie surprit le moins fut la prieure de Troyes, la Mère Marie de la Trinité (mademoiselle d'Hannivel.) Depuis longtemps sollicitée par son supérieur de lui obtenir du (;iel la grâce de mourir à l'autel, la ]\Ière de la Trinité avait répondu à M. de Bérulie qu'elle se croyait exaucée. Aussi la joie sendjla-t-elle douiiner en elle la douleur. Elle établit que dorénavant , le 2 octobre , on chanterait en l'honneur de M. de Bérulie, dans un oratoire dévotement orné , l'office de Jésus conversant , œuvre du serviteur de l'Homme-Dieu : elle pensait « qu'on « augmentait sa joie et sa gloire accidentelle, en adorant « et louant Jésus-Christ par les mêmes paroles que son « esprit et sa grâce lui avaient dictées ^. »

A Pontoise , dès que l'on fut informé de la perte que venait de faire le Carmel , les tristes tintenîents de la cloche appelèrent toutes les religieuses au chœur, où elles récitèrent l'Office des défunts. Le lendemain, la Mère Jeanne de Jésus, prieure, laquelle était cousine de M. de Bérulie, fit C(Hébrer un service solennel, et ce fut le fils du Garde des sceaux, le P. Michel de Marillac, gardien des Capucins de i'ontoise, qui prononça l'oraison funèbre^.

1 La Mcre Anne mourut I(? 10 janvier 1630, âgée de quarante-quatre

ans.

2 Chioni<jues des Cariiielites de l'rance , t. III, j). ■V'«G-^47.

3 Histoire Mss. des Carméliles de Pantoise, p. 307, La Mère Jeanne avait été élue au mois d'octoljre 1G28 (même Mss., p. 288). Voyez sa no-

Le p. J.-B. Gaiilt venait d'arriver à Tours, où il comptait se délasser de ses travaux dans la compagnie de son frère , lorsqu'une lettre de Paris ne leur laissa plus d'autre liberté que celle de mêler leurs larmes. Us se rendirent sur-le-champ aux Carmélites, pour les informer de leur commun malheur. Au premier mot qu'ils en dirent, la prieure Marie de Saint-Bernard éprouva une telle émotion qu'elle demeura d'ahord sans parole, pleurant et sanglotant. Sa douleur était si profonde , que le P. Gault ne s'occupa plus que de la soula/j^er. Peu de jours après, on fit dans l'éjjlise du monastère un service dont le P. Achille d'Attichy releva encore la pompe en v prononçant l'oraison funèbre du cardinal de BéruUe'.

Dans tous les monastères du Garmel se manifesta la même affliction, le même ressentiment de la perte incalculable (jue faisait l'ordre de la sainte Vierge; la même certitude, douce et inébranlable, que le ciel s'était ouvert

ticc dans les C/iruniifiies, t. II, |). 220 et siiiv. — Octavlen de ^larillac, dit (,Mi r('li{;i(jn le 1'. Michel , Cul nommé cvcque de Saiiit-Malo en IG30. Il rclusa, (,'1 mourut le 29 juillet 1()31. (I)i(tionnuire de statistir/iie reli- //letiMf, t. H, col. 411; .MoiiÉiu, au mot Marillac) Son successeur lut le P. de Uarlay-Sancy, de l'Oratoire, frère de la marquise de lîréauté (Sœur Marie de Jésus.)

* La Vie de tnessiie Jcnn-Baplisle Gault, évesque de Marseille , par F. Marciiktty, prêtre; Paris, S. Hiiré, in-i", 1G50; liv. Il, cli. vu, p. 79-81. Dans sa notice sur le carilinal de Itérulle (^Histoire des Jésuites de Paris, par li; P. Garassk, Lécureux, 18()4, p. 15), le l\, P. Carayon écrit ceci : « Aux [)oetes tout est permis c(jmme aux panéjjvristes , dont 11 l'un disait dti haut de la chaire de vérité : h Que la mort avait ùté deux « fois la vie de Jésus-Christ ; une fois sur le Calvaire, l'autre fois dans u Paris, en emjiècliant ce saint personna{;<î de continuer sa Via de Jésus. » Le P. Carayon a I(î tort de ne pas nommer le panégyriste dont il apprécie si judicieusement le mauvais j;oùt. C'était le P. d'Aliichv, de la Compa- {Miie de Jésus, dont il est ici question. IjC P. Le Jeune le dit expressément, p. 1242.

pour recevoir cette grande âme , avant même que l'Église eût récité les dernières prières sur sa dépouille mortelle.

On célébra les obsèques de M. de Bérulle le jeudi 4 octobre, dans l'église de la rue Saint-Honoré, sans rien de la pompe qu'autorisait et semblait même réclamer sa haute dignité '. Averties par une lettre circulaire du P. Gibieuf, toutes les maisons de la Congrégation s'empressèrent de rendre les derniers devoirs à leur illustre fondateur. Dans la plupart on prononça son ornison funèbre ^. A Malines, le P. Bourgoing fut chargé de remplir cette pieuse mission. Deux jours lui suffirent pour s'y préparer, et malgré ce peu de temps, il s'en acquitta avec l'admiration de ses auditeurs, nous dit Bossuet^. En France, sans parler des discours d'Edme Martin*, du sieur Oudeau, docteur en théologie, possédé du désir de faire des panégyriques « selon les règles de la véritable rhétorique ^)' , le P. Lejeune voulut rendre, lui aussi, hommage à la mémoire de « son très-honoré Père « . Il le fit dans des termes touchants, et cet éloge funèbre, malgré trop de

* Métnniics pour servir au joniital liixtorique. Arcli. nat., MM. l*-"-

- Loife circulaire, en date du 5 octobre, citée par |e F. Batterel, liv. X, n. 87.

^ Orai'ion funèbre du P. Bourgoing. Œuvres complètes. EiL Vi\LS, t. XII, p. 6V9.

^ Cette Oraison fuiK-brc est conservée aux Arch. nat., M. 234.

^ Les Pane ffyriaues des Jbndaicurs des Ordres reli</ieux, selon les règles de la ve'ritable rhétorique, par le sieur Oudeau, prédicateur. A Paris, chez Denvs Thierry, 1604. — Il y a toujours deux litres à ces panégyriques. Celui-ci est intitulé : L' Homme sage ou le Cardinal de Bérulle. Il est précédé de la Fontaine d'Esther ou le Bienheureux François de Sales, et suivi du Fameux naufrage ou de la mort précieuse de sainte Ursule. Le mauvais {joût du sieur Oudeau ne i empêche pas d'affirmer l'importance du i-ôle politi(pie du cardinal de ncrulle avec une vijjuenr (p. 505) (jui me faii douter (jue ce panéjjyri(pie ait été prononcé tlu vivant de Richelieu.

diffusion, eut le mérite d'apprendre à ses auditeurs quelques traits ignores et propres à faire aimer le serviteur de Dieu dont il célébrait les vertus ', L'évêque de Nantes, Philippe Gospeau, ami fidèle du cardinal de Bérulle, ne voulut céder à personne l'honneur de prononcer son oraison funèbre dans les deux maisons de l'Oratoire à Paris. Le 7 décembre, il fit un premier discours à Saint-Magloire devant un grand nombre d'évêques et devant presque toute la cour. Le dimanche suivant, dans l'égUse de la rue Saint-IIonoré, en présence de la Pieine mère, il donna un second discours, où il s'attacha surtout à commenter les dernières paroles du fondateur de l'Oratoire. Mais M. Gospeau était gêné, on s'en aperçoit, par le redoutable voisinage de liichelieu^ . Une circonstance inattendue imprima un caractère particulièrcMuent émouvant aux honneurs rendus à leur supérieur par les Oratori(Mis de jMarseille. AL de Guise, gouverneur de la Provence, qui assistait, avec toute la noblesse, à l'office funèbre, fit prier, après l'évangile, le prêtre célébrant de voidoir bien s'asseoir, et prononça lui-même l'éloge du défunt avec beaucoup de grâce et d'éloquence '.

' Le missionnaire de l'Oratoire, contenant les pane'fjyrifines tic la très-sainte Vierqe et de r/uelrfuc; Saints de clua/ue Ordre, par le I'. ,Ih:ax Le Ii;um;, piètre de l'Oratoire de Jésus, IV'' partie. Tolose, Jean FJoudc, 1G67, iii-12, p. 1218. Sermon CXXXIX de mon très-honoré l'ère l'éminenlissime cardinal de Bérulle.

- Les deux discours sont conserves aux Aieliives nat., M. 23V.

3 Adhy, t. l", p. 118. (Bibl. nat,, Mss. franc., 2')G81). On se ra|)polle tous les services que M. de IJérulle avait lendus aux Guise. Le petit discours du {jouverneur n'en était pas nioins une infraction notoire à tontes les rèfjles ecclésiasti(pies, fpii ne permettent pas à un laïque de parler pu!)ii<piement dans une éijlise, à plus forte raison durant le cours inème du sacrifice.

Ce n'était pas, seulement, en effet, l'Oratoire et le Carmel qui pleuraient la disparition de leur Père. Tous ceux qui, dans la magistrature, dans la noblesse, à la cour, gémissaient sur les divisions de la Famille royale et n'épousaient pas aveuglément tous les intérêts de la politique de Richelieu, se demandaient avec anxiété qui oserait dorénavant résister au cardinal-ministre. Cette disgrâce de M. de Bérulle, suivie d'une mort si subite; la joie indécente que laissaient éclater, jusque dans les antichambres de leur maître, les créatures de Richelieu, leurs outrages à une si sainte mémoire, les uns répétant, par manière de plaisanterie, à qui voulait les entendre, que M. de Bérulle ne serait jamais canonisé, parce qu'il n'était pas mort en état de grâce' ; les autres o[)posant sa fin prématiiiée à la certitude dont il se flattait, disaient-ils, de vivre longtemps pour le bien de l'État et de l'Église"^; le silence affecté du J/erciae, dont chaque feuille était soumise à l'implacable censure de Richelieu ^; les soupçons calomnieux propagés par

1 La Vie (le M. Descartes (par Raillkt). Paris, Hortlimets, 1691, In-V», 1"^ partie, iiv. III, cli. iv, |). 104. — « Le cardinal de Rérulle inoiin\t sur » ces entrefaites. A jieinc eut-il rendu l'esprit, <jue l)eancoup de {jens se « donnèr(Mit la liberté de parler coritie lui, les uns Taccusant d"in;;rati- » tude et les autres d'hypocrisie, sans jxjurlaiit l'en pouvoir convaincre. « Mémoires du comte de Brieniie, ]l^ part., dans les Mémoires pour servir à i histoire de France, 3* série, t. III, p. 50. — Taliemand, comme on devait s'y attendre, sest fait l'écho de ces bruits.

- C'est Richelieu lui-même qui le dit : u Quand même il fût à la mort, Il on ne pouvoit h; persuader (ju'il fût réduit à cotie extrémité parce (ju'il B croyoit avoir eu connoissance par voie suniatiu'elle que Dieu I avoit des- B liué pour faire de {jraudes choses eu ce monde, ce (pi'il avoit témoijjne « |)lusieurs lois à plusieurs de ses amis. » f Mcmaires , t. V, Iiv. XX, p. 70.) Tout ce (pie nous avons vu, au contraire, représente le cardinal de Bérulle comme s'attendant et se préparant à une mort prochaine.

•^ « Kn ce mesme mois d'octohie moui-ut à l'aris, en l'hostel du I!oucha{;c, le cardinal de Rérulle, premier instituteur et (jénéral de la Congréjjation

les ennemis du cardinal-ministre, accueillis par la mali- (jnité publique, et transformant cette mort inopinée en un empoisonnement; Monsieur disant à ses affidés, cpii ne le gardaient pas pour eux seuls, « que les bons offices de son « cousin, le cardinal de Bérulle, lui avaient été bien l'u- « nestes, puisqu'il était mort sitôt après '; » M. de Marillac, à la nouvelle que son ami venait de lui être enlevé, courant chez Richelieu pour lui rendre les sceaux; toutes ces circonstances réunies projetaient, du côté de la terre,

des prêln.'S de l'Oratoire. » (Le seizième tome du Mercure français, Paris, 1632, [). 1096). — Pas un mot de plus.

' ^Linifeste du duc d'Orléans (Mercure fraitrol.i, t. XVFI, p. 248). Riclielieii répondit à cette accusation en ces termes : « Quant à ce que « vous aliéyuc/, du cardinal de l'érulle, l'enfer mesme aliliorre une telle "1 calomnie, et les siens qui avoient le plus il'intére.st en sa conservation, « ne sçauroient l'entendre sans concevoir une extrême Iiorreur contre ceux « qui la vomissent. Si proposer au lloy un .simple preslre pour le faire " cardinal et ensuite luy procurer beaucoup de bien, est le perdre, en ce « sens-là le cardinal est cause de sa perte. » (Mercure francois ^ t. X"V'1I, p. 290). La preuve est bien faible: la protestation suffisait. IJien ne permet lie soupçonner Ricbelieu d'un tel crime. Ce (lu'on ne saurait nier, c'est <|ue les contemporains se demandèrent ce qu'il fallait penser de cette mort. M. de Marillac dit, dans son apolojjie, que le P. liatterel a eue entre les mains (liv. X, p. 84) : « On a parlé diversement de sa mort; on a » prétendu qu'on lui avoit aidé, et le cardinal, pour s'en défendre, dittpi'il « étoit mort d'une indigestion. Mais il y a beaucoup à diie sur cela, et la Il vérité est que sa mort a été foi-t inopinée, m Le P. Senauit, dans sa Vie inanuscrile du tjurde Jei sceaux, tient le même lan;;a;;e : « La joie, dit-il, K que Hiclielieu témoijjna à tous ses parents de la mort du caidinal de I5é- « ruile, donna sujet «le soupçoinier (pi'elie avoit été avancée par sa malice; u v.t le manifeste que |)ublia quelque temps après le duc d'Orléans, la lit tt passer pour un des crimes du cardinal de Hiclielieu. " (Batterei., lue. cit.) Mais, je le répète, cette accusation est si peu fondée, <|ue Levassor lui-même n'ose racce()ter francbement (liv. XXV'li, p. 205). Il n'est donc pas nécessaire pour justifier Richelieu, de recourir au certificat donné j)ar Icï médecins, (pii tii-ent l'autopsie du corps le lendemain de la mort de 'M. de |{éiulle. Avant de mettre cette pièce sous le re{;ard du lecteur, j'ai voulu m'assurer de sa valeur auprès du jnye le plus compétent. Il m a ete répoiulii (pi'en 1G29 ou ne se doutait pas de ce qu'était une autopsie sérieuse, et que le rajiport des médi'cins tel qu'il était conçu ne |)rouvait absolument rien. Je suis tlonc dispensé de le citer.

je ne sais quelle lueur sinistre sur une mort qui, re^jardée du côté du ciel, était si belle et si glorieuse.

Piichelieu, cependant, commençaità s'inquiéter desbruits que ses ennemis faisaient courir, et, de la même plume qui, dans le secret, déchirait la mémoire du cardinal de Bérulle, ilécrivitau p. Bertin cette lettre destinée au public : « Il m'est impossible de vous tesmoigner le déplaisir que « j'ay de la mort de M. le cardinal de Bérule qui ne pou- « voit douter de la sincère amitié que je lui ay tousjours « portée. Je suis extresmement faschédes calomnies qu'on « a fait courre et à Rome et en France. Je fais tout ce « qu'il m'est possible pour les dissiper, foisant voir à tout » le monde que la grande vertu du défunt et la façon avec « laquelle nous avons tousjours vescu ensemble, oste tout « lieu de croire ce que les faux l^ruits ont répandu avec si « peu d'apparence. J'honore la mémoire du defPunct et « leray tousjours un cas particulier de ceux qui le touchent, « et notamment de la Compagnie qui a pris naissance « sous sa conduite '. »

La marquise de Combalet, nièce de Richelieu, voulut donner, elle aussi, un témoignage public de sa vénération pour le cardinal de BéruUe; elle fit faire, afin d'y mettre sou cœur, un reliquaire d'or qui en avait la foime, et sur lequel étaient gravés les noms de Jésus et de Marie entourés d'une couronne d'épines'^.

1 AvENEi-, t. III, lettre CCLI, p. 458. Le reste de la lettre est relatilà la dispense de bréviaire dont il a été parlé plus liaut.

- Daprès les Chroniques de l'Ordre des Cariuélites , t. F'', p. 204, le reliquaire lut donné par madame la duchesse d'Ai{;uillon : c'est évidemment madaux; d<; Combalet iju'il faut lire, la nièce de Richelieu, .Marie- Madeleine Vigiierot, veuve d'Antoine du Ronce, seigneur de Combalet,

Malgré ces démonstrations extérieures, personne ne se méprit sur les sentiments véritables du ministre, qui se voyait si à propos débarrassé, non pas sans doute d'un rival, mais d'un témoin incommode, peut-être d'un adversaire dangereux.

Le corps du saint cardinal avait été placé dans un cercueil de plomb et déposé provisoirement sous les voûtes d'une des chapelles de l'église de l'Oratoire, celle de la Passion. Il y demeura jusqu'en 1G58. Le 30 sentembre de cette année les députés de la Congrégation , réunis pour leur assemblée générale, vinrent de la maison de l'Institution, où ils tenaient leurs séances, à l'église de la rue Saint-Honoré ; ils firent l'ouverture du cercueil, détachèrent le bras droit et le donnèrent à la maison de l'Institution pour y être déposé dans la chapelle de la Sainte-Vierge. L'année suivante, le II. P. Bourgoing, supérieur général de l'Oratoire, fit l'inhumation du corps en l'église de la rue Saint-Honoré. Il choisit pour celte cérémonie le 21 juillet, veille de la fête de sainte Marie- Madeleine, à lacpielle le cardinal deBérulle avait voué une si tendre dévotion et qui lui avait inspiré son plus beau livre.

Au-dessus des restes du saint fondateur, le P. Bourgoing éleva, en grande partie à ses frais, un superbe mausolée à la base duquel on pouvait lire, sur une grande table de marbre noir, une fort belle inscription '

n'ayant été créée duchesse d'Aiguillon (ju'en 1638. Voye^ MonÉni, au mot Vioncrol.

' Cotte inscri|>tion était du P. Rourgoing lui-même. On la trouvera aux Pièces jusliticaiives de ce volinne, n" VII.

jrravee en lettres d'or. La statue qui couronnait cet ouvrage était due au ciseau de François Anguier', célèbre par le tombeau de Jaccjiies de ïhou, dans l'église de Saint- André des Arts, et par celui de Henri de Montmorency dans la chapelle de la Visitation de Moulins.

Un artiste, [)lus grand encore peut-être qu'Anguier, Jacques Sarrasin^, travaillait en même temps, sur la demande de l'abbé Le Camus, à un autre monument destiné à l'église, du monastère de l'Incarnation. Sur un piédestal de marbre blanc , dont la composition sobre et sévère n'a admis pour ornement que le blason des Bérulle supporté par des génies ' et deux bas-reliefs où un ciseau habile a reproduit le sacrifice offert par 2soé au sortir de l'Arche , et le sacrifice de la loi nouvelle célébré , par saint Philippe de Néri, le cardinal de Bérulle est représenté, de grandeur naturelle, dans le costume de sa dignité. Son corps agenouillé est porté en avant par l'élan de la j)rière, et cependant il paraît comme affaissésous l'action divine qui le presse. Les mains qui tiennent la barrette cardinalice se rejoignent sur la poitrine et expriment, elles aussi, l'ardeur de la supplication et la profondeur de l'ar.éantissement. Sur ses traits recueillis et pénétrés, dans ses yeux levés vers le ciel respire l'àme du grand serviteur de Dieu. « La tète est d'un naturel parlait, comnie Cluun-

' François xVrifiuier était né à Eu comme son frère. Il moiuiit en 1C69, et .MiclicI en 1()86. Les deux frères, unis par le culte du même nrt et de la même |)iété, (ment inlnnnés ensemble dan.-, l'église de Saint-Rocli. (Figa- >I0L, t. II, j). 'ôh'-t.)

2 Jacques Sarrasin, né à Noyon, mourut en 1660, âgé seulement de soixante-huit ans. Le nombre de ses œuvres est très-considéralile. Moicri en parle avec éloge, et M. Cousin avec la plus vive admiration. ( />u vrai, (lu beau et du bien, X* lect., p. 242, 5» edit.)

MORT DU CAllDINAL DE BERULLE. 509

pa^jne aurait pu la peindre , et d'une (jrâce sévère qui rappelle Lesueur et Poussin. « Ce marbre est une des belles choses qu'on puisse voir. Il vit, il prie, il adore'.

Dans le voisinage du grand couvent, à l'Institution de l'Oratoire, on adniirait un troisième mausolée dix à la libéralité de Nicolas Pinette, trésorier du duc d'Orléans, et au ciseau infatigable de Sarrasin. C'était un carré long, haut de huit à neuf pieds. Sur la partie inférieure se trouvait une urne de marbre noir contenant le bras droit du serviteur de Dieu. Au-dessus on voyait sa statue en marbre blanc. Il y est représenté dans son grand costume de cardinal, à genoux, appuyé sur un prie-Dieu, les mains

* Les deux bas-reliefs du mausolée ne sont pas île Sarrasin, mais d'un sculpteur d'Arras, nommé Lestocart. Au-devant on lit dans ini carlonche de niariire noir l'inscription suivante : Pel.rus llf:riilliits fiacerdos catdinalifs funddlor Coiif/ix'fjaticnis Oratorii Je.iu in Galliis et in iisdem monalium Carmt'litarum excalceatariitn moderator. Vir (jenere nobilissitnus , inr/eiiio .<;id)l!ini.<; , piclale xiinDini.t , ciijus vila et mors abttndoHtia et plenitudiiie pietatis illustres, non hicjacet, at hic dum viveret orando swpissime j'aciiit, sanctœ Mariœ JMafjdulenœ devotissimus quem misericers Deus positiirus in <(pIo, corpus Coiif/rcrjationi snœ, cor Virginibus httjiisce domus, spiritiiin aiileni ordiiiibus Cbendiini et Seraphini ijui illo coniile (jlorianinr, connnendavil. Hoc iiioninnentmn tanti viri sanctissimœ memoriœ addictissiinus in Christofi lins rjits lùliiardits Le Camus sacerdos posuil. MVILVII. Ce vcn('ral)lc ecciésiastiiiuc mourut en KiTt. Son testament est diyue de celui dont il aimait à se dire le fils. On le peut lire dans les Chroniques des Carniclilcs de France, t. I*-'"". p. 585. Le tomheau du cardinal de I5érulle était placé dans la cliapc^ilo de la Madeleine, dne à la inuniHcence de M. Le Camus et que Pijjaniol dit ma{;niti(|ne. (Description de Paris, t. V, p. 349.) Là se trouvait, entre antres chefs-d'œuvre, la célèhre Madeleine de Lebrun, sous les traits de laquelle on voulait reconnaître mademoiselle de la Vallière. Ce tableau, qui avait été commandé au peintre du Roi par M. Le Camus, fut transporté sous l'Empire à Versailles. Il est maintenant au Louvre. (Aotice des tableaux exposes dans les (jnleries du Musée national du Louvre, par I'. Vii.i.oi , II!'" part., Ecole française, 1873, p. 41.) Il a été gravé par Edelinck et reproduit comme un des cliefs-d'icuvre du maître dans l'Histoire des peintres de M. G. Iîi.anc. Voyez aussi la Jeunesse de madame de Loitf/ueville , par M. Gousix, 5" édit., appendice iv, 387-390.

jointes, la tête tournée vers l'autel, le livre des Évangiles ouvert devant lui. Il contemple et il prie '.

De ces trois mausolées, le premier, celui qui ornait la maison de la rue Saint-Honoré, fut détruit par la Révolution. On n'en sauva que le buste du saint cardinal, qui, confié aux Révérendes Mères Carmélites, a été depuis donné par elles aux nouveaux disciples de M. de Bérulle : ils l'ont placé près de la porte principale de leur chapelle. Le monument élevé par M. Le Camus dans le monastère de l'Incarnation , après avoir occupé pendant plusieurs années l'une des salles du Musée des monuments français, fut rendu aux religieuses du grand couvent. On le peut admirer dans la modeste chapelle qui a succédé à leur superbe église et dont il fait le plus bel ornement^. Placé pendant quelque temjis dans ce même

' M. Cousin attribue la statue de l'Inslilution , aujourd'liui à .TiiiII>% tantôt à Michel An{;uier (Jruucixe de madame de Lonr/ueville , p. 391, note 1), tantôt à François Anjjuier (^Du vrai, du beau, du bien, X^ lect., p. SV'*). I l'Ai-fjenville, au contraire ÇVie des plus fameux sculpletiis, t. II, p. 169), Sauvai (Des antiquités de la ville de Paris, t. II, p. 2V3), Murtaud et Majjnv (Dictionnaire histori<jue de la ville de Paris, 1779), font honneur à l'aîné des Anfjnier de la siatne de l'Oiatoire de la ru(> du Rcjjard. Piganiol, dans son édition de 1742, dit positivement que Sarrasin est l'auteur d(! la statue de l'Institution ((. VI, p. 304), aujourd'hui à Juillv, aussi bien que de la statue des Carmélites (t. V, p. 349). Comme d'Arj;enville, il affirme que le mausolée de la rue Saint-Honoré était l'ouvrajje de François An{{uier. Michel travailla peur le maitre-autel , ce qui explique la confusion faite par M. Cousin. Cependant Tabaraud maintient que le nionument de la rue Saint-Honoré était dû éjialement au ciseau de Sarrasin, et que ttîHe était la tradition de la maison. (Histoire du cardinal de Bérulle, t. II, liv. VI, ch. III, p. 170). Enfin M. Hamel, dans son Histoire de l'abbaye et du collàtje de Jtiilly (liv. I , ch. ii , p. 17), propos» un nouvel avis. D'après lui, ce serait le monument élevé par M. Le Cannis qu il faudrait attribuer à Anjjuier; mais cette opinion, qu'il n'appuie d'aucune preuve, sinon delà différence de faire (ju'il croit remarquer dans la statue de Juilly et dans celle des Carmélites, est leilcmcnt oj)posée à tout ce qu'ont écrit jusqu'ici les auteurs les mieux rensei{;nés , que je ne crois pas devoir m'y ranger.

- D'après les notes fournies par les Révérendes Mères Carmélites à

musée, où venaient s'entasser les richesses que M. Lenoir disputait au vandalisme révolutionnaire, le mausolée de l'Institution fut transporté, en 1806, par les ordres du duc d'Otrante, dans le collège de Juilly. Il y est conservé avec un soin pieux par les fils du cardinal de Bérulle, rendus depuis peu à cette maison si célèbre dans les annales de l'Oratoire '.

Tandis que l'on parvenait à sauver de la fureur révolutionnaire les monuments élevés en Thonneurdu cardinal de Bérulle, sa famille veillait sur ses cendres. Vers la fin de l'793, M. Amable-Pierre-Tliomas de Bérulle, ancien premier président du Parlement de Grenoble, d'accord avec les Pères de l'Oratoire, fit enlever secrètement de la maison de la rue Saint-Honoré le corps de leur saint fondateur. On l'entoura de paille , on le plaça dans une petite charrette et on j)arvint à le cacher dans l'hôtel du président, rue de Grenelle Saint-Ciermain. Ces précieux restes y demeurèrent jusrju'cMi I8i0. A cette époque, M. Garnier, supérieur de Saint-Sul|)ice, « ayant appris » par le bruit public «pu; le corps de l'éminentissime car- « dinal de Béridle, fondateur de l'Oratoire, était (jardé « en dépôt dans une cave de l'hôtel de Bérulle » , . . . « fit de- < mander à M. le comte François de Béridle, j>ropriétaire « de cet hôtel et arrière-petit- rieveu dudit cardinal, s'il « lui serait agréable de céder ce corps au séminaire de

M. Cousin (^Jeunesse de madame de Loiu/ucLnlle , p. 391), Ki statue du cardinal de Rérulle aurait été rachetée par une de ses petites-nièces, lors de la dispersion du musée des Pciits-Augustins en 1815, et donnée par elle au {;rand couvent, rue d'Enfer, 2.5.

* Histoire de l'abbaye et du.cvllége de Juilly, par M. Hamel, llv. 1", cil. II, p. ii.

512 LE CARDINAL DE RÉRULLE ET RICHELIEU. « Saint-Sulpice, pour y être inhumé avec tout l'honneur « dû à la dépouille mortelle d'un prélat si illustre et si « vénérable. » M. le comte de Bérulle ayant répondu (jue rien ne pouvait lui être plus doux que de confier les restes de son grand -oncle à la société de Saint-Sulpice, ils furent transportés au Séminaire le 13 août 1840. Dès le lendemain, l'ouverture du cercueil eut lieu, en présence de tous les directeurs et d'un grand nombre de supérieurs de province, alors à Paris ' . On constata que le bras droit avait été enlevé et qu'une large incision avait été pratiquée à la poitrine pour en ôler le cœur, ce qui était parfaitement conforme à la tradition historique. Les chairs qui restaient, ayant été retirées du cercueil, furent enfermées dans une urne de plomb et tiansportées au Séminaire d'Issy. Là, dans la chapelle du Sacré-Cœur, située sous le pieux et vénéré sanctuaire de Lorette, à côté du tombeau de Marie Olier, sœur du fondateur de Saint-Sulpice, on éleva un petit monument sur lequel fut gravée l'inscription suivante :

Page 1