‹ Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, 1625-1629Chapitre 12 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Retour du cardinal de Richelieu à la cour (13 septembre). — Accueil que lui fait la Reine mère. — Sa démission. — Son irritation contre le cardinal de Bérulie. — Refus de celui-ci de signer le traité de paix avec l'Angleterre. — Ses motifs. — Il désapprouve au conseil le traité d'alliance avec les Hollandais. — ?youvelle rupture entre lîiclielieu et Marie de Médicis, et nouvel accommodement. — Disgrâce du cardinal de Bérulie.

— Son aversion pour la cour. — Pressentiments de sa fin prochaine.

— Le Roi veut l'envoyer auprès de CJaston. — Il ijuitte Fontainebleau et arrive malade à Paris (27 septembre). — Il s'arrête à Saint-Magloire

— On le transporte dans la maison de la rue Saint-Honoré. — Le mal augmente. — Sa dernière messe et ses derniers moments (2 octobre 1629).

— Douleur des Carmélites. — La R. Mère Madeleine de Saint-Joseph réclame son cœur. — Il est donné au Grand-Couvent. — La Mère Marguerite du Saint-Sacrement. — La Mère Marie de la Trinité. — La Mère Jeanne de Jésus. — Obsèques du cardinal de liérulle (4 octobre).

— Services dans les différentes maisons de l'Oratoire. — Oraisons funèbres. — lîruits calomnieux i-épandus contre le cardinal de Richelieu.

— Sa lettre au P. Rertin. — Statues élevées en l'iionneiu' du cardinal de Rérulle dans la maison de la rue Saint-IIonoié , à l'Institution, au Grand-Couvent. — liCur sort. — Les restes du cardinal de rx'rullc. — Ce qu'ils deviennent pendant la Révolution. — Leur translation au séminaire de Saint-Sulpice. — Lettre de M. Garnier. — Le nouvel Oratoire. — Décret du Saint-Siège. — Conclusion.

xV lu nouvelle que le yrand ministre arrivait dans sa maison de Nemours, toute la noblesse se precij)ita à sa rencontre. Jamais la petite ville n'avait vu si nombreuse et si brillante compa^^nie. Sur la route de Fontainebleau, sur celle de Paris, on n'apercevait au loin (jue carrosses et cavaliers. Le duc de Longueville, qui semblait avoir oublié le récent emprisonnement de sa femme et de sa nièce ; M. de Cbevreuse, auquel le rappel de la ducbesse n'en-

levait rien de sa bonne humeur; M. de ■\Iontbason, tout Rohan qu'il était; le comte de Saint-Paul; M. de la Rochefoucauld, d'autant plus fier de sa duché-pairie qu'elle était plus nouvelle; M. de Schomberg, maintenant guéri de la mousquetade reçue à Suse ; M. de Marillac, qui paraissait pour la première fois revêtu de la dignité de maréchal ; Bassompierre , élégant, courtois, glorieux comme toujours; le cardinal de la Valette, désormais habitué à servir celui que la pourpre faisait son égal ; la cour entière était là, empressée, obséquieuse, avide de recueillir une parole, d'obtenir un regard de cet homme, dont elle haïssait plus encore la fortune qu'elle n'admirait le génie'.

Dans cette foule illustre, le cardinal de RiclieUeu eut bien vite discerné, à côté du garde des sceaux sombre et découragé, le cardinal de BéruUe. Il n'en coûtait pas au fondateur de l'Oratoire de dire au ministre victorieux ce qu'il lui avait si souvent écrit : qu'en achevant dans les murs de Nîmes et de Montauban l'œuvre inaugurée par la prise de la Rochelle, il s'était ac(juis une renommée immortelle. Mais pour la consolider et l'accroître, était-il nécessaire de fomenter, au dedans, la division dans la famille royale, et de soutenir au dehors, en Angleterre et en Allemagne, le parti de la réforme désormais terrassé en France? M. de Bérulle ne le pensait pas. A Nemours toutefois, les deux cardinaux n'agitèrent aucune question sérieuse. Tout se borna à des compliments.

Les réceptions terminées, on prit la route de Fontaine-

1 Mémoires de Bassompierre , année 1629. (Éd. Michaud et Poujoulat , p. 307.)

bleau. c'était le jeudi 13 septembre '. La Reine mère attendait Richelieu dans ses appartements, avec la Reine régnante, entourée des princesses, de ses dames d'honneur et d'atours. Nul n'ignorait qu'après des réconciliations, toujours sollicitées par M. de Bérulle, et dont la fréquence même laissait soupçonner la sincérité, Marie de Médicis était maintenant fort irritée contre Richelieu. Elle le rendait responsable du blâme que le Roi semblait infliger à sa conduite dans l'affaire de la princesse Marie ; de la disgrâce imminente qui menaçait le chef de son conseil, M. de Bérulle. Elle le soupçonnait d'avoir poussé sous main le duc d'Orléans au mariage qu'elle désapprouvait, afin de brouiller le fils avec la mère, de les isoler l'un de l'autre, et d'en avoir ainsi plus facilement raison. Quels que fussent les griefs de la Reine mère, il eût été plus digne de n'en laisser rien voir en un pareil moment. Jamais Richelieu n'avait paru si grand, même aux yeux de ses ennemis, et sa grandeur ici se confondait avec celle du Roi et de l'État. Dans l'espace de vingt mois, il avait chassé les Anglais de l'ile de Ré, battu deux fois leur flotte, pris la Rochelle, forcé le pas de Suse, sauvé Casai, abattu le parti protestant. Mais comment espérer de Marie de Médicis qu'elle contiendrait jamais l'expression de ses haines et de ses colères? Aussi, lorsque le Cardinal, suivi d'un cortège vraiment royal, s'a})procha de sa souveraine pour lui baiser la main, une inquiète curiosité se peignit sur tous les visages. Quel accueil allait-il recevoir? L'accueil fut glacial. Richelieu le sentit, et n'essaya même pas

1 Telle est la date donnée par Bassompioire, loc. cit. Riclielieu, qui aurait dû cependant s'en souvenir, dit le 14, ce qui est évidemment une erreur.

de dominer sa violente émotion. Marie de Médicis lui ayant demandé des nouvelles de sa santé. « Je me porte « mieux » , répondit-il , « que beaucoup de gens qui sont « ici ne voudroient » . La Reine mère rougit, et, jetant les yeux sur le cardinal de Bérulle qui était en costume de cheval, habit court et bottes blanches, elle se prit à sourire. « Je voudrais être aussi avant dans vos Ijonnes « grâces » , poursuivit Richelieu , « que celui dont vous " vous moquez >- . On eût dit que le ministre cherchait un éclat. Pour l'éviter, Marie de Médicis lui répondit que Testirae qu'elle faisait du cardinal de Bérulle ne diminuait point les sentiments avantageux qu'elle avait toujours eus pour lui, et que, si elle avait souri, c'était de surprise, à la vue du costume extraordinaire de M. de Bérulle '. Loin de se calmer, Richelieu, oubliant toute convenance, se mit alors à parler avec tant de liberté aux deux Reines , de la princesse de Conti et de la duchesse d'Elbeuf, que Marie de Médicis, poussée à bout, finit par lui dire qu'il se rendait insupportable.

A ce moment Louis XIII entrait ; Richelieu alla audevant de lui, l'entraîna dans son cabinet, lui raconta ce qui venait de se passer, rappela tous ses servives et déclara qu'il voulait se retirer. Le même jour, il écrivit h la Reine « qu'il supplioit Dieu de le châtier, sans «permettre qu'il perdit sa grâce, s'il n'avoit la même " passion qu'il avoit toujours eue pour son service, et s'il « y avoit rien au monde qui fut capable de la lui faire

• I'. GniFFEr, t. I, p. 68. — Lov;is>or reproche an cardinnl de Bérulle de s'être présenté en habit court, comme s'il eût pu courir la poste en vappa mugiia.

«perdre, mais que, lui déplaisant comme il faisoit, il « vouloit se tenir criminel, et, en cette considération, « s'imposer la plus grande peine qui lui pût jamais arri- <i ver, en s'absentant de Sa Majesté ce qu'il la supplioit-de K trouver bon, puisque c'étoit la plus grande marque de «respect qu'un serviteur pouvoit rendre à son maître, « que de s'ôter de devant sa face quand il ne lui étoit « plus agréable ; que les affaires du Roi et les siennes « étoient, grâce à Dieu, en tel état qu'elles pouvoient « être conduites par tous ceux qu'il plairoit à Leurs Ma- « jestés y emj)loyer; qu'au reste, elle considéreroit, s'il lui K plaisoit, que sa disgrâce favoriseroit assurément le reu tour de INfonsieur, qui se portoit avec tant de passion à « sa ruine » . Après cette déclaration , où se mêlaient la fierté, le sarcasme et le bel esprit, Eichelieu rap])elait à la Heine mère que dès l'année passée, « il avoit désiré « prendre le même remède qu'il cbercboit maintenant à « son mal, mais qu'elle lui avoit commandé par voie si « obligeante de ne le faire pas, et d'oublier le sujet qui « l'avoit porté à cette résolution, qu'ayant toujours été en «absolue dépendance de ses volontés, il avoit perdu la «mémoire de l'offense qu'il avoit reçue, et du remède « qu'il y avoit cliercbé. Mais que son malheur étant connu « de tout le monde maintenant, elle jugeroit bien que « toutes sortes de respects l'obligeoient de faire en cette u seconde occasion ce qu'il ne fit que penser en la pre- « mière » . Il lui déclarait donc qu'il voulait quitter toutes les charges qu'il tenait en sa maison et dans l'Etat. « Au «reste », continuait-il, « si son malheur lui avoit lait u perdre sa bienveillance, il la pouvoit assurer qu'elle ne

(I perdroit jamais sa servitude qui lui étoit tellement c( acquise depuis quatorze ans, qu il avoit l'honneur d'être « sa créature, que quelque traitement qu'il reçût d'elle, « toutes ses actions contraindroient les plus grands « ennemis qu'il pût avoir, d'avouer en leur conscience « qu'il seroit fidèlement son serviteur jusques au dernier « soupir de sa vie. » Avec une ironique duplicité, il conjurait alors la Reine mère de lui accorder une dernière yrâce, celle de lui obtenir du Roi le congé de se retirer, « sa résolution étant si absolue, qu'il aimeroit mieux « mourir que de demeurer à la cour en un temps où son « ombre lui devroit faire peine, puisqu'il n'avoit pu y être « avec sa confiance lorsqu'il l'y avoit servie très-fidêle- « ment et heureusement;, au jugement de tout le monde et « au sien propre ' » .

Une telle lettre n'était point de nature h apaiser la Reine. 8a colère fut si vive que le Roi n'y vit d'abord d'autre remède que l'éloignement de Richelieu. Il en pleura toute la journée, et le P. Suffren , son confesseur, fut si atterré de cette nouvelle, compliquée il est vrai, pour lui, d'une atteinte de choléra-raorbus, « qu'il en cuida mourir ». Enfin, « le Roi détrempa par ses larmes la colère de la Reine » ; et elle reconnut, en public du moins, que le seul tort du cardinal était de lui avoir demandé trop tôt son congé ^. Mais, pour être victorieux, Riche-

1 Mémoires de Richttlieu, éd. Peiltot, t. V, llv. XX, p. 54 et suiv. Nous ne possédons cette curieuse lettre que sous la forme où on la lit dans les Mcmoiiea. Elle ne se trouve pas dans le recueil si complet des Lettrex de liiclielieu , publiées par M. Avenei,.

2 Richelieu, Me'mo/re.v, liv. XX, t. V, p.57.LeP.GRiFFET,t. l'i'jp.GSS, suppose que Richelieu demanda au P. Suffren de remettre sa fameuse lettre

lieu n'en était pas moins indigne. I! lui avait fallu faire des protestations auxquelles son ambition se résignait, mais qui révoltaient sa fierté. Plus que jamais il cherchait h perdre les conseillers investis de la confiance de Marie de Médicis ; soit qu'il les soupçonnât de l'avoir desservi auprès d'elle, soit qu'il les crût seulement coupables d'être fidèles à leur souveraine, et de ne pas abdiquer devant lui. ^I. de Marillac semblait bien ébranlé. Quant au cardinal de-Bérulle, sa disgrâce était déjà commencée ; il ne s'agissait que d'y porter le dernier coup. L'occasion s'en offrit h l'heure même.

Le samedi 1 6 septembre avait été choisi pour la ratification solennelle, par le Roi, de la paix avec l'Angleterre, signée à Suse et publiée sous les murs de Privas. On avait tetni à ce que cette cérémonie se fît avec la j)lus grande

à la Reine, inni.s que « ce Père s'étant trouvé malade, il la porta lui-même, " f|u'en la donnant, il «'mploya les prières et les larmes ])our enjjajjer la « Reine mère à lui rendre ses bonnes grâces, et qu'elle se laissa fléchir. » Evidemment le P. (Jriffet, d'ordinaiie si Lien renscijjné, n'a pas connu le contenu de la lettre de Riclielieu. Connnent, en effet, celui-ci aurait-il pu demander à la Reine de rester, au moment même où il lui remettait une It'ttre dans laijuelle il déclarait formclleinenl « qu'il aimerait mieux mourir que de rester à la cour? » Aussi LavAsson, liv. XXVII, suppose que Richelieu, se repentant bientôt d'avoir demandé son congé, écrivit une seconde lettre pleine de soumission. Ce serait celle-là qu'il aurait portée lui-même, comme le suppose le P. Griffet, et qui lui aurait obtenu le pardon de la Reine. Alors tout s'explique, mais Levassor est si passionné contre Richelieu, l'abbé de Saint-Germain sur le témoignage duquel il s'appuie, était un ennemi si acharné du ministre, que je préfère m'en tenir au rapport même intéressé de celui-ci. — Rassompikiiiif. (^Menioiies , p. 307 ) ne dit rien des lettres. Montci.at (Micliaud et Poujoulat, 3^ série, t. V, p. 19) n'en parle pas davantage. Il prétend seulement que le Roi ne voulant pas refuser absolument sa mère qui lui tlemandait l'éloignement de Richelieu, « lui dit qu'il la prioit d'attendre que l'affaire de Mantoue fût « terminée, parce qu'il avoit besoin de lui pour l'achever puisqu'il l'avoit « si bien commencée. » Est-ce à croire?

kSO LE CARDI^'AL DE BÉRULLE ET RICHELIEU.

pompe. Les murs de la petite église de Fontainebleau, due à la piété de Louis XIII, disparaissaient sous de riches tapisseries ' : l'autel était orné d'nn parement superbe, ou se voyait, tissée en or et en argent, lliistoire de Joseph vendu par ses frères ; de hautes estrades avaient été dressées pour la noblesse. Le Roi, les Reines, les princesses, les dames et fdles d'honneur, la maison du Roi, toute la cour vint assister aux vêpres. Après quoi, l'ambassadeur d'Angleterre ayant été introduit, Louis XIII jura sur le livre des Evangiles, que Richelieu tenait ouvert devant lui, d'observer fidèlement toutes les conventions arrêtées avec son beau-frère ^.

Durant cette cérémonie magnifique, on remarquait à côté du cardinal de la Valette, non loin du cardinal de Richelieu, la place vide du cardinal de Bérulle. Malgré les instances du ministre, il était demeuré inflexible. « Non, Monseigneur .) , avait-il répondu, «je ne signerai « jamais un traité dont je croirai que le conseil n'a point « été pris avec Dieu ^ » . Non -seulement il ne le signa j)oint, mais, par son absence, il voulut protester contre un acte qu'il avait eu la douleur de ne pouvoir empêcher.

A quelque point de vue qu'il se plaçât pour considérer l'alliance anglaise, il ne parvenait pas à en découvrir les avantages. L'Angleterre, depuis qu'une fille de France était montée sur son trône, n'avait cessé de nous susciter

* L'emplacement avait été donné par la duchesse de Mercœur. L'église elle-même avait été con.striiite en 1624 aux frais du Roi. (^Description de Paris, I. Vlll , contenant les environs de Paris, par Pigamol uk la Force. Paris, 1742, |). 145.)

2 Mercure français , t. XV, p. 621 et suiv.

3 GiBiEUF, Mémoires mss., cités par Batterel, liv. XX, n" 60.

en secret des embarras , de nous faire ouvertement la guerre. Sans son appui, les réformés n'auraient point osé lever l'étendard de la révolte, ni entreprendre cette longue campagne inaugurée par le siège de la Rochelle, et terminée par le siège de Montauban. L'intérêt de la France exigeait donc, au jugement de M. de Bérulle, qu'elle imposât à sa trompeuse alliée des conditions plus onéreuses que celles dont le traité faisait mention. Le Roi lui-même, d'ailleurs, était en cause. Sans souci de la foi jurée, Charles I" avait ignominieusement renvoyé tous les Français attachés à la personne d'Henriette, et, docile instrument des folles haines de Buckingham, il s'était })ermis de traiter la fille de Henri IV de telle sorte que Louis XHI eût été en droit de venger par les armes la dignité méconnue de sa sœur. Le nouveau traité mentionnait, à la vérité, « les articles et contrats de mariage de madame la Royne de la Grande-Bretagne » , mais dans ces termes où la diplomatie excelle, parce (ju'eu laissant croire au public, toujours touché du point d'honneur, qu'on veut beaucoup exiger, ils permettent, si la raison d'Etat le demande, de tout céder'. Avec l'infortunée Reine, on sacrifiait les catholiques anglais, persécutés au mépris de toutes les promesses de Charles I", et contrairement aux assurances formelles que Richelieu avait chargé Î\L de Bérulle de donner à Rome. En signant un pareil acte, le

* « Quant à ce qui rp{;arde les articles et contrats de m;iria{;e de la «Royne de la Grande-Brela{jne, ils seront confirmés de bonne foy, u et sur ce qui concerne la maison de la Royne, s'il v a qnel(|ue chose à « adiouter ou diminuer, ce sera de part et d'autre de {jré à gré, ainsi « qu'il sera iu{»é plus à propos pour le service de ladite Royne. » Articles de paix accordés entre les deux couronnes. Article 3. Mercure français, l. XV, p. 147.

négociateur envoyé par la cour de France au Vatican , le confesseur d'Henriette, le protecteur des catholiques anglais eût menti à sa conscience et à sa foi. Il avait engagé sa parole d'honnête homme et de j)rêtre vis-à-vis du Saint-Père et de tous les memhres du sacré collège : c'était lui qui avait levé les scrupules, dissipé les inquiétudes, réfuté les arguments des cardinaux italiens, moins enthousiastes mais plus clairvoyants que les français ; lui qui avait fait passer dans leur esprit l'espoir dont il était rempli, alors que, dans ce mariage, il saluait l'aurore de la résurrection de l'Église en Angleterre. N'était-il pas, d'ailleurs, poursuivi par le souvenir de cette âme dont Dieu lui avait confié la garde, de cette malheureuse princesse qui réclamait avec tant d'instance son retour auprès d'elle; de cette Reine vive et inexpérimentée, que ses qualités charmantes exposaient à mille périls; qu'il sentait seide, sans guide religieux, au milieu d'une cour fanatique, sans autre appui parmi des difficultés toujours renaissantes, qu'un mari dur, étrange, (jiii l'avait jusqu'alors sacrifiée aux plaisirs de la chasse, aux caprices de quelques favoris! En même temps, il voyait cette Église d'Angleterre qu'il avait toujours tant aimée, pour laquelle il ne cessait de prier, de travailler, de souffrir, réduite, dans ses malheurs, à ne pouvoir plus seulement espérer le secours de la France. Le marquis de Châteauneuf, qui recevait à Windsor le serment du lîoi d'Angleterre, le même jour où le Roi de France le prêtait à Fontainehlean, ne devait se permettre aucune réclamation en faveur des catholiques : ainsi l'ordonnait Richelieu.

Pour calmer sans doute la dotileur profonde do M. de

Bérulle, le cardinal-ministre lui avait proposé de laisser auprès de la Reine d'Angleterre quelques Pères de l'Oratoire. C'était bien mal connaître leur supérieur que d'espérer le consoler par une faveur domestique. Elle fut d'ailleurs noblement refusée. M. de Bérulle estimait plus à propos, pour le bien des âmes, que tout fût remis entre les mains des mêmes religieux , afin de remédier autant que possible par l'unité d'esprit et de conduite à la division qui n'était déjà que trop grande dans cette Église infortunée'. Le même motif de religion et de paix l'avait rendu, auprès de Richelieu, l'interprète des vœux et des craintes du clergé anglais touchant le choix d'un grand aumônier^; il avait exhorté

* Richelieu écrivait à M. de Bériilic : •< J'estime que des prêtres sécu- « liers, et surtout prêtres de l'Oratoire, seroient bien mieux dans cette île K rpie des religieux, et je dois vous dire qu'en conséquence j'ai envoyé « des ordres à notre ambassadeur do faire aii|)rès du roi d'Angleterre une Il tentative nouvelle pour le faire consentir à leur admission. » (L,ellre du mois «/'aoiî^ 1629, citée par Tad.vraud, Hisloire du cardinulde Hc'iulle, t. l", liv. IV, cil. VI, p. 398). En effet, nous liions dans l'instrnclioii dressée par Richelieu pour M. de Châteaunenf, en date du 28 août, les lignes suivantes : >< Vous aiant parié des affaires générales, je viendray an parti- " culier de la maison de la Kcyne de la Graiide-Dretagiie et vons diray que « le Roy et la Reyne sa mère se contenteront qu'elle ait un évesque et u hnict prêtres et capucins, si l'on ne peut avoir des Pères de 1 Oratoire. » (^Lettres de Richelieu..., |)ubliécs par M. Avknel. l'aiis, imp., t. III, j>. 422). Mais dès le 14 juillet, le cardinal jde UéruJle avait décliné les offres du ministre. « Dieu nous a mis... eu Angleterre», lui écrivait-il, « et ( nous en retire maintenant. Il n'y a plus que trois ou quatre des nôtres M qui ont perséuéré à seniir la Reyne à son contentement durant les oiaiges H pas:-és. .le leur ay escrit par M. de Chàteauaeuf qu'ils s'en reuienneut, « estimant plus à propos que tout soit entre les mains de cens qu'on a « choisi, et qu'il ny ayt de diucrsité d'esprits et de conduittc;. H y a déi.'« M assès de division en cette isle-Ià. n (Autographe non signé, chiffré en partie, avec la suscription : An sieur Caloiy. Archives des affaires étrangères. France, t. XLV, fol. 158.)

2 Le grand aumônier de la Reine était, on se le rappelle, Daniel de la Mothe du Plessis Houdancour, évèque de Mcnde et parent de Richelieu. Il était mort le 5 mars, sous les murs de la Rochelle.

le cardinal-ministre à ne pas confier cette mission difficile h l'evéque de Bazas, iNI. de Barrault, et à choisir de préférence le P. Joseph, M. Grellet , M. de Saint-Cyran ou l'évêque de Langres '. Mais à quoi ])ouvaient aboutir ses démarches en faveur des catholiques, alors que le ministre, de qui tout dépendait, était résolu à les abandonner? Cet abandon, — déplorable concession au fanatisme anglais, — semblait, de prime abord, d'autant plus inexplicable que la France, victorieuse au dedans de tous ses ennemis, était en mesure de leur imposer au dehors ses volontés et ses lois ; tandis que le Roi d'Angleterre, sans troupes, sans argent, sans espoir d'en obtenir d'un parlement qu'il avait déjà cassé trois fois, aurait été contraint d'accepter nos conditions. Mais qu'importait à Richelieu ? L'Angleterre n'était point sa rivale : c'était la maison d'Autriche qu'il entendait déposséder à jamais du pouvoir qu'elle avait jusqu'alors exercé dans la chrétienté ; c'était elle qu'il allait désormais poursuivre avec toute la puissance de son génie, avec son inexorable persévérance. Devant ce but, présent à son esprit dès son premier ministère en 1019^ tout le reste disparaissait. M. de Bérulle n'en était pas à l'apprendre. Une discussion qui eut lieu dans le sein du conseil quelques jours après la signature du traité d'Angleterre, en éclairant d'un nouveau jour la politique adoptée par le Roi , mit derechef en présence les deux cardinaux.

Depuis deux ans un traité d'alliance avait été conclu

^ On trouvera ;iu\ Pièces jitslifiralu'e<!, n° V, une réponse aux allégations (le Ricliuiieii touchant la conduite du P. de RéruUe dans les affaires de l'Eglise d'Angleterre.

entre la France et la Hollande. Mais les succès récemment obtenus par les Hollandais protestants sur les Pays-Bas catholiques rendaient ces premiers difficultueux et susceptibles. Ils refusaient de ratifier le traité, tout en exi^jeanlepayement des secours que, par ce même traité, la France s'était engagée à leur fournir. Déjà cependant des troupes françaises combattaient daiis leurs rangs, et si le prince d'Orange, après quatre mois de siège, venait d'entrer dans Bois-le-Duc, nos armes y avaient bien servi. Avant la capitulation qui eut lieu le 14 septembre ', Louis XHI parlant de ce siège mémorable devant M. de Bèrulle : « Je « crois, Sire » , lui dit avec fermeté le supérieur de l'Oratoire, « que Votre Majesté me fait l'honneiu^ de me croire « aussi zélé et affectionné à son service que pas un de ses « sujets; et cependant je désire que Bois-le-Duc demeure « plutôt à l'Espagne que de passer entre les mains des » Hollandais, qui en chasseront dès le lendemain lescatho- « liques^. » Richelieu connaissait si bien les sentiments de son collègue sur l'alliance hollandaise que, dans une dépêche à M. Le Bouthillior, en date du 21 août 1G29, il recommandait à celui-ci de parler au Roi des offres de l'ambassadeur de Hollande, mais sans que M. de BéruUe et le garde des sceaux pussent soupçonner qu'on s'occupât de cette négociation '.

' Mercure françois, l. XV, p. 052-733.

2 GiniEt'F, Mémoires Mss., cités par le V. RATTEnEL, liv. X, n. 62. — La rrainte de M. de Bérulle ii'élait pas cliiméri<|ue. Dès que les Hollandais furent maîtres de Bois-le-Duc, ils y défendirent l'exercice pujjlic de la religion catholique et destinèrent les revenus ecclésiastiques à l'entretien de quatre ministres réformés. (Bayle, Dict. ait., au mot Janse'nius , n. 1.)

3 Lettres de Richelieu, lettre CCXXVII , t. III , p. 414.

A la nouvelle de l'entrée du prince d'Orange dans Boisle-Duc, Richelieu, (jui jusqu'alors avait traîné les négociations en longueur, eut hâte de les conclure. Sur sa demande, le Roi commanda donc à tous les membres de son conseil d'examiner sérieusement cette affaire, afin de lui en donner leur avis au premier jour. Ce jour Aenu, le maréchal de Schomherg, qui prit d'abord la parole, déclara que, dans son opinion, le Roi devait signer l'alliance ])rojetée. Le garde des sceaux, qui parla ensuite, affirma que le Roi pouvait en conscience traiter avec la Hollande; que tel était du reste l'avis du docteur du Yal, une des plus grandes lumières delà Sorbonne. Quand arriva le tour du cardinal de Bérulle, il se contenta de dire qu'il n'était point assez bon théologien pour décider la question. C'était, sous une forme modeste, affirmer l'éloignement invincible que lui mspirait la politique désormais en honneur dans les conseils du Roi.

Le cardinal-ministre était déjà fort blessé que par deux fois en moins d'une semaine, M. de Bérulle eût osé résister à ses sollicitations et combattre ses desseins , quand une violente altercation qu'il eut avec la Reine mère , porta sa colère à son comble. L'occasion en fut des plus minimes. Marie de jNIédicis s'étant permis de donner une abbaye à Vautier, son premier médecin, sans en parler à Richelieu, celui-ci, qui haïssait Vautier', vint se plaindre, en termes très-aigres, de n'avoir ])as

* Grikfet, loc. cit. — Ce Vaiilier, oiiginairo d Arles et docteur de la Faculté de Montpellier, était évidemment lié avec M. de Marillac, M. de Bérulle et tous les serviteurs de la Heine mère. Il mourut en 1652, anrès avoir beaucoup souffert de Richelieu, et fut enterre dans l'église des Carmélites. Son épitaphe, fort courte, mais très-ambitieuse, contenait, entre

MOllT DU CARDINAL DE RÉUULLE. 487

été consulté. D'un ton indijjné, lu Reine mère lu: cemanda s'il prétendait qu'elle eut besoin de son consentement pour accorder la moindre grâce : elle ajouta qu'elle recourait à ses conseils quand il lui plaisait; mais qu'il se trompait fort s'il pensait qu'elle voulût devenir son esclave et se priver de la liberté de faire du bien à ses serviteurs.

Richelieu s'inclina et sortit. Il était à peine rentré dans ses appartements qu'un valet de chambre lui leniettait un billet par lequel la Reine lui ôtait la surintendance de sa maison. Le cardinal porta aussitôt le billet au Roi, et lui déclara que , du moment où il perdait la charge de surintendant de la maison de la Reine, il ne pouvait demeurer à la cour, où il ne serait plus regardé que comme un serviteur ingrat et perfide. Louis XIII s'interposa de nouveau et parvint, par ses supplications, à fléchir une fois encore la colère de la Reine. Richelieu resta premier ministre du fils et surintendant de la nîère.

Mais à la suite de ce nouvel éclat, son aversion pour M. de Bérulle ne connut plus de bornes. Convaincu que le pieux cardinal usait de son influence sur la Reine mère pour indisposer cette princesse contre lui, Richelieu résolut de bannir de sa présence ce défenseur obstiné des infortunes royales, cet avocat incommode du droit sacrifié. L'expérience lui avait appris combien il est malaisé de

antres diodes, cette phrase assez étrange: Palain feclt pcrfcrtix Mcilicis deberijiis rejiiitiidi ctiuin in rcrjes. Ce qui peut s'ent(îndre de sa bienfaitrice, Marie de Médicis, ati-si bien que du premier médecin. ( Piganiol d» I.* FoRcK, t. V, cil. XVII, p. 353). On trouve sur Vauticr de curieux détails dans un livre lort intéiessant que j'ai déjà eu l'occasion de consulter et de citer : les Médecins au temps de Molière, par le D' M. Raynaud. Paris, Didier, 18C6, cli. m, p. 133.

488 LE CARDliNAL DE BEl'.ULLE ET lUGHELIEU.

conserver les faveurs de la cour quand on en demeure éloi(jne : combien au contraire il est facile de ruiner dans l'estime d'un maître soupçonneux des serviteurs qui ne peuvent plus élever la voix pour se défendre. Il insista donc pour que le Roi donnât au cardinal de BéruHe l'ambassade de Rome, cet bonorable exil des ministres gênants. Le saint prêtre n'y aurait probablement pas mis d'obstacles. Dans une lettre qu'il écrivait au P. Bertin, à un moment où il se voyait clief du conseil de la Reine et en grande faveur : « Je vous prie » , disait-il, « d'offrir à Sa « Sainteté tout ce que je lui dois; lui demander pour moi «sa bénédiction; l'assurer de ma volonté perpétuelle à « servir l'Eglise et le Saint-Siège; lui dire que je désire « accomplir tous les devoirs de ma nouvelle condition; « que je ne suis attacbé ni à dessein, ni à œuvre particu- « Hère, ni à aucun lieu ; que si Sa Sainteté me jugeoit « aussi utile à Rome qu'en France, j'aimerois mieux Rome « que France'. » Si donc Urbain YIII avait dit un seul mot, M. de Bérulle, le considérant comme un ordre, serait parti sur l'heure. INIais le Pape se tut, et à Paris nul ne se trompa sur le motif qui inspirait, en cette circonstance, le premier ministre. Inquiets d'une disgrâce si dommageable, pensaient-ils, à la Religion et ix l'Etat, les amis de M. de Bérulle le conjurèrent de se relâcher un peu de son implacable franchise. « Non, non v , leur répondit-il, « je n'en « ferai rien. Je dois droiture et vérité dans mes paroles et « dans mes actions; je ne veux agir que dans cet esprit. « Je suis prêt, pour la gloire de Dieu et de son Eglise, de

* 29 mars 1G29; citée par le I\ Baxtehel, liv. IX, n. 62.

« donner mon sang. » Et, pensant à cette mort qui approchait et dont il sentait déjà en lui le secret travail : « Je « dois » , ajouta-t-il, « et je veux agir en tous les moments « de ma vie, comme si c'était le dernier et que je fusse « prêt à être jugé de Dieu : voilà à quoi je vise, non à vos « raisons et craintes humaines qui le plus souvent occupent « trop nos esprits et les empêchent de travailler droite- « ment aux œuvres de Dieu'. »

IjC spectacle que lui offrait la cour ne servait qu'à accroître son désir de n'y plus paraître. Lorsque le soir, après d'inutiles efforts pour faire entendre la vérité au Iloi, pour défendre la justice dans ses conseils, pour étahlir la paix dans sa maison, pour reconnaître le chemin à suivre parmi tant d'intrigues, il rentrait chez lui triste et déçu, on l'entendait se répéter à lui-même : « 0 inutilités! inutilités! » Et, jetant les yeux sur sa soutane rouge: « Eh ! quoi. Seigneur » , disait-il, «m'avez-vous fait cardinal « j)our choses si hasses! Oh! que j'aimerais hien mieux « être retiré en un petit coin à écrire de vos mystères, à « les contempler, à les adorer, que d'être au milieu de ce « misérahle monde où il n'y a qu'iniquité et où le moindre « nud qu'on y fasse est de perdre beaucoup de temps. » — « Seigneur » , disait-il encore, « quel est votre dessein « sur moi et qu'est-ce qu'il vous plaît que je fasse? Vous « savez que je n'ai ni recherché ni désiré cette dignité et « ces emplois qui en sont la suite, qu'au contraire je les « ai fuis autant que j'ai pu. » Aussi son désir eût-il été de se démettre de tous ses honneurs, de toutes ses charges,

• Mémoirea Mss. de Sœur Marie de Jérôme. (Arch. ii;it.)

même du [jénérulat de l'Oratoire, et de se retirer à Notre- Dame de Lorette afin de s'y préparer à la mort.

La mort était troj) prochaine maintenant pour lui permettre cette halte entre la terre et le ciel. Qu'en était-il besoin d'ailleurs? Sans cesse il songeait au jour dont il saluait l'aurore comme celle de la véritable vie. Cette pensée n'avait rien en lui de l'amertume qui si souvent l'accompagne. Non-seulement les hommes, mais la nature, mais tous les êtres lui inspiraient des sentiments j)lus intimes, plus attendris que jamais. Le voile commençait à se déchirer. Dans toutes les créatures, il voyait l'empreinte de l'action de son Dieu ; toutes lui parlaient de son Sauveur. Comme il demeurait dans le palais, proche de la volière du Roi, il j)renait })laisir à considérer les petits oiseaux et à leur faire jeter des raisins. « Donnez- « leur cela en l'honneur de Celui qui les a créés » , disait-il à son domestique. Un jour qu'il se promenait dans la forêt, il rencontra des gens qui revenaient de la chasse et qui rapj)ortaient à la ville un lièvre vivant. Il le leur acheta et le mit eu liberté. Sans doute, tandis que le pauvre animal s'enfuyait à travers les bruyères, M. de Bérulle j)ensait à une plus noble rédemption , et il élevait son esprit vers Celui dont la miséricorde infinie allait bientôt le délivrer luimême des filets des chasseurs'. Aussi son âme ne lui paraissait-t-elle jamais assez pure. Il en effaçait par une confession journalière les moindres taches, et par un redoublement d'amour pour les mystères de Jésus enfant, il semblait vouloir le posséder entre ses bras, comme le saint vieillard Siméon, avant que d'entonner l'hymne du départ.

' IlAUKm, liv. III, (11. VI, p. 707:

M. de Bérulle n'aspirait donc cju'ù s'éloigner de Fontainebleau pour venir au milieu des siens se préparer à les quitter, lorsque Louis XIII, averti par (jiielques (jentilshonimes qu'il avait envoyés à Nancy, que Monsieur déclarait ne vouloir traiter de son retour qu'avec le supérieur de l'Oratoire, lui ordonna de se rendre auprès du duc d'Orléans. Vainement M. de Bérulle essaya de décliner cette mission : ses excuses ne fure}it pas agréées. Il ne se défendait du reste que par pure déférence; il savait bien qu'il n'arriverait pas jusqu'à Nancy. Fioraventi, son secrétaire, l'ayant j)rié de tenir un de ses enfants sur les fonts avec la Reine mère, il s'excusa d'abord sans donner de raison. Puis, comme Fioraventi le pressait, il lui demanda l'époque du baptême, etsur sa réponse qu'on l'avait fixé au mois d'octobre : « Prie/.-en M. le nonce » , répondit-il , « car pour moi , je ne serai plus au monde dans ce « temps-là. M Après quoi il se rendit chez le cardinal de Richelieu, dîna à sa table, prit congé de lui, et quitta Fontainebleau. C'était le jeudi 27 septembre 1629.

A peine était-il en route que la fièvre le saisit. Elle devint bientôt si violente, et il était si oppressé en arrivant à Paris, (ju'au lieu de descendre jusqu'à la rue Saint-IIonoré, il dut s'arrreter dans la maison de Saint-Ma{;loire, devenue depuis peu, grâce à l'inépuisable libéralité de la marquise de Maignelay et du P. de Gondy, son frère, la maison de l'Institution. Il passa la soirée et la nuit sur ces hauteurs du faubourg Saint-Jaccjues que tant de souvenirs rendaient chères à son cœur. Au bord de la tombe, il lui était doux de saluer d'un dernier regard ces lieux où le Carmel et l'Oratoire avaient trouvé leur berceau.

492 LE CARDINAL DE BÉKULLE ET lUCHELIEU.

Le iendemain seulement, on transporta le cardinal à la maison de la rue Saint-Honoré. La fièvre était toujours aussi forte, la faiblesse extrême, l'oppression persistante. On pensa qu'une saignée le soulagerait. Il se contenta de dire que ce remède n'en serait pas un et ne servirait qu'a lui ôter plus promptement le reste de chaleur (jui l'animait encore. Tous les Pères de l'Oratoire étaient accourus auprès de leur saint fondateur et assistaient, consternés, aux progrès du mal. Voyant l'impuissance des médecins ordinaires, ils supplièrent M. de BéruUe de trouver bon qu'on envoyât chercher un docteur fort habile qui malheureusement n'habitait pas Paris. Le cardinal hésita d'abord, puis comme ils insistaient, il leur dit avec bonté : « Ma vie n'est point à moi : elle est à l'Oratoire et aux. « Carmélites, prenez avis avec elles et faites ce que vous «jugerez à propos'. » Ils lui demandèrent encore s'il n'avait rien à faire dire à la cour, à quoi il répondit : « Pour la cour, il n'en faut point parler : tout ce qui y est « n'est que vanité. »

Si faible qu'il fût, il était parvenu en réunissant toutes ses forces, à offrir le saint sacrifice chaque jour depuis son retour à Paris. Le lundi, I" octobre, il dit encore la messe en une chapelle haute, mais avec une peine extrême. Dans l'après-dînée, le cardinal de la Valette le vint visiter et resta fort longtemps, ce qui lui causa une grande fatigue. ^Néanmoins, dès qu'il fut seul, il fit appeler un jeune gentilhomme, depuis peu entré à l'Oratoire, M. de Saint-Pé, pour réciter le bréviaire avec lui ';

* llARi.nr, liv. II, cil. xviii, p. 593.

2 La Vie du P. François de Saint-Pé..., par le P. C. Clotskault. Paris. J. Moncé, in-12, 1711, liv. II, p. 39.

sa respiration était devenue plus difficile : entre chaque mot il devait s'arrêter pour reprendre haleine. On le conjura de ne pas prolonger des efforts dont l'issue pouvait être fatale; il se rendit à la demande de ses fils et acheva mentalement la récitation de ses heures.

Mais toutes leurs instances ne purent obtenir de lui qu'il s'abstînt, le lendemain, de célébrer. Il consentit seulement à n(,' pas se rendre à la chapelle. On dressa un autel dans la salle d'audience attenante à sa chambre; et, comme si l'amour dont son cœur était dévoré pour Jésus- Christ eût dû éclater en cette dernière heure de sa vie, il voulut dire la messe votive de l'Incarnation, et devant un tableau où ce grand mystère était représenté. C'était un douloureux et ravissant s[)ectaclo que do voir ce prêtre luttant héroïquement contre la mort et ne demandant de vie que ce qu'il lui en (allait pour achever un sacrifice dont il espérait être lui-même la victime avec Jésus-Christ. Mais après avoir lu l'Evangile, en y revenant à j)lusieurs reprises, haletant, épuisé, il tomba entre les bras du jeune confrère qui le servait, Charles Le Cointe'. On lui enleva sa chasuble et on le déposa sur un siège; ses yeux mourants ne quittaient ])oint l'autel. Comme il sentit ses forces se ranimer un instant, il redemanda ses ornements sacerdotaux, et, reprenant le sacrifice au point où il l'avait interrompu, il parvint jusqu'au canon. Les mains étendues sur le calice, il avait récité d'une voix intelligible ces saintes paroles : liane igitur ohlaiionem servilutis nostrx , sed et ciinctx familix tuœ , qiiœaiimns , Domine, ut jAacatus accipias; et il s'apprêtait à faire des-

• Clotseallt, t. II, p. 241. (Mss. de V Oratoire.)

cendre la divine Hostie sur l'autel en protestant de sa propre servitude, lorsque, pour la seconde fois, ses forces le trahirent; il tomba entre les bras des clercs qui l'assistaient. Malgré la proximité de sa chambre, nul ne songea à l'y transporter. On l'étendit à la hâte sur un petit lit improvisé en face de l'autel.

Son agonie était déjà commencée. Il ne parlait plus et semblait même privé de connaissance. Mais lorsque le P. Gibieuf, supérieur de la maison, vint le prévenir qu'il lui apportait le Très-Saint-Sacrement en viatique, au nom de Jésus-Christ, ses esprits se réveillèrent, et la présence du Verbe incarné lui rendant la parole, il put encore dire d'une voix ferme et dans un transport de joie inexprimable : « Ou est-il que je le voie, que je l'adore, « que je le reçoive! " Le P. Gibieuf le pria alors de bénir la Congrégation. A ce mot, l'humilité le faisant rentrer dans son néant : « Ce ne sera pas moi qui vous bénirai » , répondit-il, « mais Jésus-Christ comme principe et comme Père. " Et après s'être un peu arrêté, parce qu'il étouffait : « Comme principe dans la Trinité et comme « Pore dans l'Incarnation. » Puis il se tut. On se hâta de lui donner l'Extrême-Onction. Dans leur désolation, ses disciples, prosternés autour de son lit, le conjurèrent de leur accorder une triste et dernière marque de son amour en bénissant une seconde fois la Congrégation. Réunissant alors le peu de forces qui lui restait, il leva les bras en disant: Ego benedico... Jésus et Maria benedicant eani, regant et rjiibernent. Ces noms sacrés qui avaient tant de fois réjoui ses lèvres furent les derniers qu'il prononça. Quelques instants après, il allait recevoir des mains de

son Sauveur la couronne qui lui était préparée de toute éternité. C'était un peu avant une heure de l'après-midi, le mardi 2 octobre 1620. Le cardinal de Bérulle était âgé de cinquante-quatre ans sept mois et vingt-huit jours.

Tandis que dans la maison de la rue Saint-Honoré les Pères et les confrères de l'Oratoire, agenouillés autour de la dépouille mortelle de leur saint fondateur, ne pouvaient s'empêcher, au milieu de leurs larmes, d'admirer une telle fin et d'en rendre grâces à Dieu, on envoyait prévenir les Carmélites des deux couvents qui, depuis quatre jours, faisaient violence au Ciel pour en obtenir la vie de leur Père, qu'il avait en effet cessé de mourir pour entrer dans la véritable vie. A la nouvelle que Dieu lui reprenait ce qu'elle avait de plus cher ici-bas', la Mère Madeleine de Saint-Joseph, maîtresse de sa douleur comme de tous les mouvements de son âme, se jeta h genoux, et, adorant le souverain domaine de Jésus-Christ : « Mon Dieu, s'écria- -< t-olle, je vous rends grâces de m'avoir donné le moyen " de vous offrir ce grand sacrifice en la terre, et je vous « remercie de m'avoir fait la miséricorde d'en porter l'af- « fliction avec mes Sœurs. « Mais Dieu, qui avait uni le père et la fille par ces liens que la mort même est impuissante à rouîpre, voulut que la Mère Madeleine en fît aussitôt la bienheureuse expérience. Trois heures s'étaient à peine écoulées depuis le moment où le cardinal de Bérulle avait rendu le dernier soupir, que déjà il lui apparaissait plein de gloire et de majesté et lui promettait de l'as-

* La Vie de la Mère Magdeleine de Saint-Joseph. Paris, 1670, in-4", liv. 1 , cil. xsxix , |). 253.

sister toujours '. La prieure était encore toute ravie de cette visite céleste, lorsque, sur son ordre, la cloche du monastère convoqua les religieuses au chapitre. Quand elles furent toutes réunies, elle leur déclara que l'intention de M. de Bérulle avait été que son cœur fût porté au monastère de l'Incarnation et y reposât; qu'il semblait donc à propos qu'elles demandassent aux RR. PP. de l'Oratoire « ce riche « gage, ce très-précieux et puissant témoignage de l'affec- « tion singulière dudit révérendissime cardinal envers « l'Ordre et ce monastère. » On mit aux voix cette proposition et, en y atlhérant, les pieuses filles rappelaient avec émotion et avec larmes ce que l'Ordre en général, ce que chacune d'elles en particulier, devaient de reconnaissance à M. de Bérulle et à sa Congrégation. Cet acte capitulaire, scellé du sceau du couvent et signé des anciennes Mères, fut aussitôt envoyé au Pi. P. Gibieuf avec la lettre suivante •

Page 1