T)IE . II . OCTORRIS . ANNO . REP. SAL . MDCXXIX
La marquise de Puil)us((ue, fille du comte François de Bérulle, ayant adressé à M. Garnier une lettre de
fondateur de la Con{;ré{]atit)n de l'Oratoii-e de Jésus-Glirist Notre-Sel- {jneiir. » Voyez Vie de M. Olicr, 2« éd., t. II, liv. III, p. 407.
* "Ici repose — le cardinal do IVriille, — fondateur de l'Oratoire de
remercîments , tant en son propre nom qu'au nom de madame de Reyniès, sa sœur, de madame Adrien de Gelis , sa fille, et des autres membres de sa. famille, le supérieur général de Saint-Sulpice lui répondit en ces termes :
« Madame la IMarquise,
« ]Xous avons reçu avec une bien vive satisfaction la « lettre si flatteuse pour nous que vous avez pris la peine « de nous écrire, et par laquelle vous voulez bien nous « offrir des remercîments, au nom de toute votre famille, « pour les honneurs religieux que nous nous sommes « efforcés de rendre aux restes vénérables du cardinal de « Bérulle, votre arrière-grand-oncle. Nous n'avons fait « que remplir en cela une sorte de devoir, que nous " imposait le respect du à la mémoire de ce grand « homme, et la reconnaissance que la Compagnie de Saint- « Sulpice lui doit; car elle se considère comme un ruis- « seau venu de l'Oratoire, et, après M. Olier, son fonda- « teur, elle est redevable de son origine au P. Charles de « Condren, successeur immédiat du cardinal de Bérulle
Jésus, — [jrincipal rcformateur de l'Ordre sacerdotal, — auteur en France
— de l'Institution des séminaires, — ^ui, après avoir eu pour disciples
— saint Vincent de Paul — et Condren, — eux-mêmes maîtres, et Pères d'Olier, — enfin — tandis qu'il immolait à l'autel la victime, — selon son désir et ses mérites, — rendit l'âme — le deuxième jour d'octobre, la 1629" année depuis que le salut a été annoncé au monde, — de son âge la 55^. Jésus-ÎNIaria. — Tous les détails que j'ai donnés ci-dessus sont extraits du Procès-verbal de la translation du corps de l'Emiitentissimf et Illustrissime cardinal Pierre de Bérulle au séminaire de Sainl-Sul/dce, à Paris, le V.] a(,ûl 1840. Au ^Nlans, imp.-Iilir. de Cl). Ridielet, 1S41, in-S" de So pages. — J'ai aussi consulté l'Ami de lu Religion, n. n. 3322, 3324, 3337.
« et le très-digne héritier de son esprit. Aussi n'avons- « nous pas balancé à donner aux restes de ce saint cardinal, « la place qu'occupait autrefois le corps de notre fonda- « teur, lorsque le Séminaire de Saint-Sulpice avait l'avan- « tage de le posséder, et pour cela nous. les avons inhumés K au milieu même de notre chapelle. Nous nous estimions « heureux d'avoir pu répondre en cela aux vœux de M. le u comte de BéruUe ; mais sachant que toute sa famille « partage sa vive et parfaite satisfaction , nous nous « applaudissons de nouveau, et nous nous félicitons dou- « blement, d'avoir ainsi réalisé ses pieux désirs.
« Notre très-honorée Sœur Vincent', que vous aviez « chargée d'être l'interprète de vos sentiments dans cette « circonstance, a bien voulu nous offrir, de la part de M. le « comte de Bérulle, un portrait en pied de son grand-oncle, « comme un hommage de la j)arfaite satisfaction de tous « ses parents". Après les restes précieux du vénérable « cardinal, nous ne pouvions recevoir un don qui nous fût « plus agréable. Nous y avons répondu avec toute la gravi titude (jue nous devions pour un si digne présent, et « l'avons placé dans le vestibule de notre chapelle, à l'en- « trée même du lieu où repose la dépouille mortelle du « vénérable cardinal ',
* Mademoiselle Batliilde de Puibusque, fille de la Charité.
* Ce beau porlrait, haut de sept pieds et demi, large de cinq et demi, ornait autrefois le château de Saint-Mandé, lequel appartenait à la famille d<> Bérulle. C'est sinon un original dr l'hili|)pe de Champagne, au moins une excellente copie. On trouvera aux pièces justificatives de ce volume une note très-complète relative aux portraits du cardinal de Rérnlle. Je la dois à l'amitié de M. le vicomte Delaborde, directeur du Cabinet des estampes, et secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts.
3 Cette toile, qui vient d'être fort bien restaurée, est placée maintenant
51G LE CARDIINAL DE BEUULLE ET RICHELIEU.
« Il no me reste qu'un désir à vous exprimer, c'est de «vouloir bien nous obtenir, par l'intercession de ce saint « personnage, la grâce d'imiter les exemples qu'il nous « a laisse's. Cette translation doit faire revivre sa mémoire « dans le clergé de Paris. Demandez qu'elle soit l'occasion « qui y fasse revivre aussi ses vertus, et surtout que le « Séminaire de Saint-Sulpice, (jui a le bonheur de possé- « der son saint corps, possède aussi son esprit et s'efforce « de marcher toujours sur ses traces. Ce sont les senti- « ments de toute notre Compagnie et les vœux qu'elle « forme dans cette circonstance. Daignez agréer les hom- « mages de respect et de reconnaissance que je vous offre « de sa part, et nous croire, en Notre-Seigneur et sa très- K sainte Mère, vos très-humbles et très-obéissants servi- « teurs.
« Garnier,
« Supérieur du séminaire de Saint-Sulpice. " Issy, le 2-4 seplembre, 1840 '.
Douze ans s'étaient à peine écoulés dej)uis le jour où le vénérable supérieur de Saint-Sulpice exprimait le
dans le parloir, où elle fait pendant à un tableau de Mignard , dit-on, représentant saint Ignace dans la grotte de Manrèsc.
* Cette précieuse lettre, ainsi cpie d'autres documents importants, ma été communiquée par M. Adrien de Gélis, gendre de madame la marquise de Pnilxisque. Qu'il nie permette de lui exprimer ici toute ma gratitude. M. Faillon, de pieuse et savante mémoire, ne parle pas du cardinal de Bérulle autrement que M. Garnier (Vie de M. Olier. 2" édit., juincipalement t. II, III* partie, liv. VI, p. 563). La vénération pour M. de Bérulle est dans la société de Saint-Sulpice un héritage de famille qui ne périra pas.
vœu lie voir revivre parmi le clergé de Paris la me'moire du cardinal de Bérulle, et son désir était exaucé au delà de ses espérances. Le 16 août 1852, dans le presbytère de Saint-Uoch, le curé de cette grande paroisse, M. l'abbé Pététot, auquel ses vertus et ses talents avaient conquis, avant l'âge, la vénération ])ublique, et cinq ecclésiastiques animés du même esprit que lui, reprenaient le nom d'Oratoriens. Pendant plusieurs années ces prêtres, bumbles, savants, pieux, zélés, travaillèrent silencieusement à reconquérir leur héritage. Enfin , le 22 mars 18G4, Rome, bénissant et consacrant leurs efforts, les reconnaissait pour les légitimes héritiers des Oratoriens de France, et donnait ainsi de nouveaux fils au cardinal de Bérulle. Citer ce décret est le plus bel hommage que nous puissions rendre à la mémoire de r homme illustre et saint dont nous avons essayé de rac ni ter la vie.
« Au commencement du dix-septième siècle, l'éminent « cardinal de Bérulle fonda, en France, une pieuse Congré- « gnition de prêtres, à laquelle il donna le nom d'Oratoire « de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et que le Saint-Siège « favorisa de nombreuses griïces et d'importants privi- « léges. En effet, cette pieuse Congrégation fut approuvée « par la bidle Sacrosanctte Romanx Ecclesix, donnée le « 10 mai 1613 par Sa Sainteté le Pape Paul V; et le « 19 novembre 1G54, le bref Ex Romani Pontificis provi' « ilcntia^ expédié par Sa Sainteté le Pape Innocent X, « confirma de l'autorité apostolique les constitutions de « l'Oratoire.
« Dans les commencements, cette Congrégation rendit
518 LE CARDIINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU. " les plus grands services à la chrétienté ; mais, à la fin « du dix-huitième siècle, les troubles lamentables qui « agitaient la France la renversèrent de fond en comble « et la dispersèrent complètement. Enfin, elle a été, dans «ces derniers temps, rétablie sous le titre d'Oratoire de « Jésus-Christ Notre-Seigneur et de Marie-Immaculée, « parle prêtre Louis-Pierre Pététot.
« L'œuvre heureusement entreprise par lui ayant la « même fin que l'ancienne Congrégation de l'Oratoire, « lui et ses compagnons se sont proposé de marcher sur « les traces et d'imiter avec une pieuse ardeur les « exemples des hommes considérables en science et en « piété qui s'étaient autrefois enrôlés les premiers dans les « rangs de cette Congrégation ; et attachés à la Chaire de « Saint-Pierre par un dévouement tout filial, ils veulent se « consacrer aux œuvres du saint ministère et s'appliquer « à la formation des Ecclésiastiques.
« Après avoir déjà fondé trois maisons, le Révérend « Père Pététot, supérieur général de cette Congrégation « de l'Oratoire, est venu récemment dans la Ville éter- « nelle et a humblement su])plié Sa Sainteté le Pape « Pie IX de vouloir bien ap[)rouver la Congrégation réta- « blie par lui et la reconnaître comme l'héritière de celle « qu'avait fondée le cardinal de Bérulle.
« Sa Sainteté ayant égard aux lettres de recommanda- « tion données au Supérieur de l'Oratoire par un grand « nombre d'Evêques de France, a bien voulu, dans une « audience accordée le 26 février 1864 au pro-secrétaire « de la Congrégation des Evoques et réguliers, approuver « la susdite Congrégation sous le titre d'Oratoire de Jésus-
« Christ Notre -Seigneur et de Marie - Immaculée , et la « soumettant au gouvernement d'un Supérieur général, à u la réserve de tous droits et juridiction des Ordinaires, « conformément aux saints Canons et constitutions apo- « stoliques, la reconnaître et la confirmer comme étant la « continuation de l'ancienne Congrégation de l'Ora- « toire ' . »
P^t maintenant, sera-t-il permis à l'auteur de cette histoire d'interroger, en finissant, le lecteur, et de lui demander ce qui reste dans son esprit des accusations accumulées contre le cardinal de Bérulle?
La première accusation, la plus spécieuse peut-être, était celle de jansénisme. Pour la soutenir, on invoquait tour à tour la liaison de M. de Bérulle avec les auteurs et les patrons de VAugusiimis, la conformité de ses idées avec les leurs. Pour la ruiner, il a suffi de dire toute la vérité sur les personnes, toute la vérité sur les idées.
Saint-Gyran, Jansénius, la Mère Angélique sont apparus dans ce récit, tels qu'ils étaient lorsque M. de Bérulle les connut, h l'heure où M. du Vergier de Hauranne comj)tait [)armi ses plus intimes amis le P. de Condren que nul n'attaque, saint Vincent de Paul que tons admirent ; où le célèbre docteur de Louvain achevait son Aufjustinus dans un tel mystère qu'il n'en voulait rien laisser
* J'emprunte cetre traduction à l'ouvrage si souvent consulté par moi : rOrutoue au dix-septième et au dix-neuvième siècle , parle R. P. Adolphe Peiiiiaio, aujourd'hui évèquc d'Autun. II!" partie, cli. ii, p. 392 et suiv. On trovivera le texte de ce décret aux Pièces justiticativcs, n"X.
soupçonner au Supérieur de l'Oratoire; où les Saints et les Papes admiraient à l'envi Port-Roval sortant de ses ruines à la voix jeune et puissante de la Mère Anjjélique. Et cependant, dès cette époque, nous avons entendu M. de Bérulle confier au P. Gibieuf les craintes que lui inspiraient les audaces et l'orgueil de Saint-Gyran ; nous l'avons vu ne céder qu'après de longues hésitations aux demandes réitérées des Evéques des Pays-Bas, comme s'il redoutait pour ses disciples le voisinage de Jansénius; nous avons surpris entre lui et la Mère Angélique, au sujet de la direction des âmes, bien des divergences qui n'auraient point tardé à dégénérer en rupture : tout cela dix ans avant que saint Vincent de Paul renonçât à l'amitié de Saint-Cyran, douze ans avant que V Augustinus vît le jour, seize ans avant que Port-Royal égaré glissât sur la triste pente du schisme et de l'hérésie.
L'exposé des doctrines de M. de Bérulle, l'analyse exacte de ses écrits, ont mis dans un jour plus éclatant encore la fausseté des accusations portées contre hii. Sans doute, il professait pour saint Thomas une respectueuse admiration ; il faisait état de suivre en tous points sa doctrine, et spécialement dans les matières de la grâce. Mais depuis quand le pur thomisme est-il une opinion suspecte? Oui ne sait les encouragements prodigués par les Papes à l'ordre de Saint-Dominique, qui en est l'infatigable défenseur? Qui ne se rappelle que l'illustre Benoît XIV, prenant sous sa protection des tbéologiens bien plus osés que les Frères Préclieurs, les Ermites de Saint-Augustin , se chargeait de les venger du soupçon de jansénisme en excitant à la lultc le plus vaillant et
le plus savant d'entre eux, le P. Berti ? La question de la {}iâce écartée, comme elle le doit être, on ne peut que sourire de voir accoler au nom du P. de BéruUe lépithète de janséniste. Janséniste! ce directeur des âmes qui n'a rien de plus à cœur que de les conduire à la table sainte, et qui augmente, pour ses chères Carmélites, le nombre des communions déjà permises par sainte Thérèse ! Janséniste ! celui de tous les écrivains français qui a le plus magnifiquement célébré les privilèges, les grandeurs, les gloires de Marie, et que ses adversaires ont dénoncé au Saint-Siège comme poussant sa dévotion envers la Reine du Ciel à des excès vraiment intolérables! Janséniste ! cet ardent propagateur du culte des Saints, qui compte plus sur l'entremise de sainte Madeleine pour chasser les Anglais de l'île de Ré et pour prendre la Rochelle, que sur les canons de Schomberg et sur le génie de Richelieu ! Quoi donc ! toutes les lois que l'on soutiendra l'une des vérités sur lesquelles s'appuie, pour subsister, une erreur, devra-t-on être confondu avec les errants? Parce que les jansénistes abusèrent plus tard du mot de «sainte antiquité» , était-ce un crime de le prononcer, même avant eux? De ce qu'ils lisaient les Pères, suivait-il qu'il fallût s'en interdire la lecture? l'arce (ju'ils aj)puyaient à tort leur doctrine sur des j)assages tronqués de saint Augustin, devait-on fermer à jamais ses traités immortels? S'il suffit de si peu pour être réputé janséniste, qu'on le dise ouvertement. En attendant, quiconque a lu avec quelque attention le sincère et loyal exposé des faits, conclura, nous en sommes sûr, que bien loin d'encourager Jansénius et ses disciples, et de donner, même avant lui,
dans ses erreurs, M. de Bérulle a deviné les hommes et enseigné des doctrines absolument opposées aux principes qu'ils devaient répandre après sa mort.
Le reproche de jansénisme n'est point le seul dont les adversaires de M. de Bérulle se soient efforcés de charger sa mémoire. Ils l'ont représenté comme un homme toujours prêt à sacrifier le Pape aux Evêques , l'Eglise à l'État. Ici encore, pour le venger, il suffît d'en appeler à la mémoire du lecteur. Quand avons-nous surpris M. de Bérulle trahissant l'obéissance filiale que catholique, prêtre, cardinal, il devait au Vicaire de Jésus-Christ? Est-ce dans la fondation de l'Oratoire? Il est vrai qu'à la différence des Ordres religieux, la Congrégation ne fut pas exetnj)te de la juridiction des Evêques pour passer immédiatement sous celle du Saint-Siège; mais nous avons vu quel était l'état des esprits en 1 611 , et de quelle prudence M. de Bérulle avait fait preuve, quel service il avait rendu à l'Eglise en fondant une Société qui, précisément parce qu'elle dépendait des Evêques, ne leur semblait pas suspecte, et qui, par le caractère véritablement orthodoxe et romain de son enseignement, combattait partout les détestables doctrines que Richer s'efforçait de faire prévaloir dans la Faculté de théologie et par elle dans le Parlement et jusque dans l'épiscopat. llicher ne s'y trompa poiut, et on se souvient de l'opposition mesquine, violente, persévérante que ses adeptes firent aux membres de l'Oratoire, et qui se termina par leur exclusion du sein de l'Université.
Serait-ce dans les conseils delà politique? Toujours, au contraire, nous avons trouvé M. de Bérulle sur la brèche,
défendant les droits de rautoritë ecclésiastique contre les empiétements de la magistrature. C'est lui qui, en 1614, lorsque le tiers état agite la question , toujours grosse d'orages, des rapports de l'Eglise et de l'État, parvient à obtenir du Roi un arrêt évoquant l'affaire à sa personne, c'est-à-dire la terminant. C'est lui qui, lors de son voyage ])0ur obtenir du Pape la dispense nécessaire au mariage d'Henriette de France, appuie si énergiquement auprès de Richelieu les demandes delà cour de Rome, que le cardinal-ministre le soupçonne de faire échec à la négociation qu'il a pour mission de faire réussir. C'est lui qui, en 1626, durant le séjour en France du cardinal Barl^erini, multiplie les démarches pour éviter au neveu du Pape l'humiliation d'avoir échoué, et à la France surtout, les périls d'une rupture avec le Saint-Siège. C'est lui qui, en 1627, au moment où la publication du livre de Santarelli soulève une si furieuse tempête, se donne le plus de mouvement pour rétablir le calme, allant sans cesse de Richelieu à Spada, du Roi au Pape.
M. de Bérulle n'était pas, à la vérité, de ces esprits spéculatifs qui, ne voyant que leurs propres pensées, n'écoutant que leurs seuls désirs, nient les difficultés qui les gênent, et pour lesquels toute solution qui ne cadre pas exactement avec leurs affections ou leurs espérances, n'est rien moins qu'une trahison. Appelé par le Saint-Père luimême à hâter la conclusion de cette difficile affaire, il ne pensa pas que le respect l'obligeât à en dissimuler les périls, ni sa qualité de fils très-soumis, à se montrer conseiller moins sincère. Bien loin de s'offenser du ferme et libre langage de M. de Bérulle, Urbain VIII l'en récom-
524 LE CARDINAL DE IJÉRULLE ET lUCIlELlEU.
pensa par la pourpre, montrant ainsi en quel honneur la franchise était à Home et comment on y savait reconnaître le desintéressement des ministres courageux et fidèles, qui ne crai^jnaient point de déplaire quand ils croyaient ainsi mieux servir.
A la double accusation de jansénisme et de [jallicanisme, Richelieu s'est chargé d'ajouter de sa proj)re main une longue suite de crimes nouveaux. Non content de reluser tout esprit politique au cardinal de BéruUe et de le représenter comme un visionnaire qui, sur la foi de sa propre imagination et des rêveries de quelques dévots, se ci'ovait appelé à jouer un grand rôle dans le monde , il s'attaque à son honneur et laisse peser les plus graves soupçons sur la droiture de ses démarches. Pour ruiner à jamais la réputation du cardinal de Bérulle, Richelieu s'en remettait à la publication de ses Mémoires; il ne songeait pas à celle de ses dépêches. Les dépêches vengent celui que les Mémoires accusent.
Il est vrai que si, pour ne rien entendre à la politique, il suffisait de ne point partager toutes les vues de Richelieu, le cardinal de Bérulle mériterait l'uccusation que lui intente son puissant adversaire. Richelieu poursuivait un triple but : la soumission des huguenots, la réduction de la noblesse, la ruine de la prépondérance espagnole. Dans les négociations multiples que nécessitait ce plan immense, M. de Bérulle servit plus d'une fois efficacement la politique du cardinal. On a vu avec quelle vigueur, au moment où Richelieu lui-même, sincèrement ou non, semblait fléchir, M. de Bérulle ranima le courage de tous et obtint du conseil la continuation
du siège de la Rochelle. On se rappelle ses démarches réitérées pour rétablir la concorde dans la famille royale et réduire les grands au devoir. On n'a pas oublié avec quelle généreuse indignation il se plaignait et h Richelieu, et à M. du Fargis, et au marquis de Mirabel lui-même, des lenteurs et de la duplicité du cabinet de Madrid. Mais, d'autre part, il ne pouvait pas comprendre que le fds aîné de l'Eglise soutînt en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, ces mêmes protestants qu'il écrasait chez lui. Il n'estimait pas qu'il fût ni j)rudent ni honnête de pousser au désespoir la Reine mère. Monsieur et les grands du royaume. Il ne se consolait pas de voir avec quel calme Richelieu supportait les injures prodiguées h la France par l'Angleterre, tandis qu'il se montrait si indigné de la déloyauté des procédés espagnols. Voilà ce que les dépêches, les pièces les plus certaines nous ont appris des idées politiques de M. de Bérulle. On les peut contester, mais, à coup sûr, elles ne méritent pas le mépris qu'en fait Richelieu.
Comme preuves h l'appui de son accusation générale contre le cardinal de Bérulle, Richelieu articule des faits dont les lecteurs de cette histoire ont déjà pu d'eux-mêmes reconnaître la fausseté. Oui, il est faux que M, de Bérulle se soit entremis de lui-même dans les négociations auxquelles l'appelaient la confiance du Roi et celle de la Reine. Il (!st faux qu'à Rome il ait joué un double personnage, engageant tout bas les cardinaux à refuser la dispense qu'il leur demandait tout haut. Il est faux qu'en Angleterre, ses conseils n'aient eu d'autre but que de refroidir Henriette de France à l'égard de Charles T'. Il est faux
qu'il ait pris seul sur lui de faire signer par M. du Fargis le traité de Mouçon. Il est faux que, consulté par le cardinal généralissime, il ait donné, au sujet de la prise de la Rochelle, les réponses quecelui-ci lui prête. Il est faux que, dans les affaires de Monsieur, il ait eu la conduite ambiguë que lui suppose le cardinal. Jamais M. de Bérulle ne se dispensa d'en référer à Richelieu, de solliciter ses ordres, jamais il ne prit une résolution personnelle, sinon lorsque, pressé par les circonstances ou abandonné à lui-même par l'habile ministre, il se voyait contraint d'agir, presque toujotns sûr, en pareil cas, d'être blâmé ou désavoué.
De ces faits et de beaucoup d'autres, s'ensuit-il que le génie politique de M. de liérulle fut égal à celui de Richelieu? Nullement, et certes, on ne nous reprochera ni de l'avoir dit, ni de l'avoir laissé entendre '. Mais si nous devons être jaloux de nos gloires, soyons soucieux de la vérité. Plus grand par les qualités qui font les chefs d'empire, mais moins honnête, habitué à voir toute volonté plier devant la sienne, Richelieu n'a pu pardonner à M. de Bérulle de lui avoir résisté. Au bord de la tombe, subitement entr'ouverte, de celui qu'il daignait considérer comme un rival, loin de ressentir aucun mouvement généreux, il a laissé éclater une joie dont ses Mémoires nous ont transmis l'expression , et, dans ces pages célèbres où il prétend laisser à la postérité l'image du cardinal de Bérulle, il a constamment altéré la vérité.
1 Pour saisir il'un coup cl'œil et dans toute son étendue l'œuvre de Richelieu, il faut lire la belle étude que lui consacre M. le comte de Carné, dans son livre sur les Foiulateiirs de l'unité française. (Paris, Didier, 1856, in-S», t. ll,p. 122-310.)
Nous sommes donc en droit de le conclure. Des calomnies amassées contre le cardinal de Bérulle, qu'elles tendent à en faire un janséniste, ou un gallican, ou un politique espagnol et mystique, aucune ne subsiste devant l'exposé impartial, complet, de ses actes et de sa vie.
Pour présenter au lecteur ce tableau sincère, il a fallu souvent éclairer d'un jour vif et nouveau bien des visages qu'on aurait volontiers laissés dans l'ombre. Cbarles I" ne s'est pas montré à nous dans la majesté sereine et douce que lui prête la plume de Bossuet ou le pinceau de Van Dyck; mais l'histoire n'est ni une oraison funèbre, ni un portrait commandé par une cour. Nous avons vu passer sous nos yeux des religieux, des prêtres , des évêques dont le langage , la conduite formaient un douloureux contraste avec la sainteté de leur état: un bienveillant silence à leur endroit eût réjoui bon nombre de lecteurs et évité à l'auteur de ces pages de pénibles récriminations; mais 1 liistoire n'est ni une poéti({ue légende, ni un compromis charitable, ni un choix [)lus ou moins sagace de faits éditants. Dans le chanq) du Père de Famille l'ivraie se mêle au bon grain ; comment en reproduire l'exacte image si l'on ne peint que des blés jaunissants? Le procédé, fut-il légitime, ne laisserait pas que d'être singulièrement dangereux. En des jours où si facilement l'histoire dégénère en thèse, le tableau séduisant qu'on se forme du passé rend odieuse la vue du présent. On ne s'en console que ])ar la contemplation d'un avenir fantasti(pie. On rêve, à des conditions impossibles, le retoiu- d'un âge d'or dont le j)rincipal inconvénient est de n'avoir jamais existé. Des recherches plus patientes,
528 LE CxVRDINAL DE BÉRULLE ET RICHELIEU.
une science plus dësinte'ressée, une sincérité plus entière en montrant le passé sous son véritable jour, avec ses grandeurs mais aussi avec ses petitesses, avec ses beautés, mais aussi avec ses laideurs, feraient tomber bien des colères et évanouir bien des rêves. Viamveritatis eler/i : c'était la devise du prophète; ce doit être celle de l'historien.
Si l'on a apporté tous les soins dont on était capable à peindre d'après nature les contemporains de M. de BéruUe, on n'a pas fait moins d'eflorts pour reproduire les traits de M, de BéruUe lui-même avec une scrupuleuse fidélité. Le lecteur nous rendra cette justice que nous n'avons point cherché à plaire, mais à être vrai. Il nous a semblé que, du haut du Ciel, où, plonffé dans les délices de la vision béatifique, il contemple l'éternelle Vérité, et ne voit plus nos agitations et nos ombres qu'à travers l'immuable et splendide lumière du Verbe, celui dont nous essayions de ressusciter la mémoire, se détournerait avec horreur d'une œuvre dans laquelle le respect revêtirait, pour si peu que ce fut, les formes de l'adulation. De tout ce qui pouvait étonner, froisser même dans les vues, les actes, l'attitude de notre héros, nous avons la conscience de n'avoir rien caché.
Qu'en était-il besoin d'ailleurs? les œuvres sont assez belles, l'homme est assez grand pour n'avoir que faire des ménagements discrets. Les œuvres lui ont survécu ; nous les pouvons admirer de nos yeux. C'est le Carmel avec les trésors de grâce, de vertu, de sainteté, amassés depuis deux siècles dans ses cloîtres aujourd'hui plus peuplés que jamais. C'est l'Oratoire, aujourd'hui sortantde ses ruines à la voix du Vicaire de Jésus-Christ, et rattaché de sa
main puissante à cette chaîne dont le P, de Be'ruUe tient le premier anneau.
Quelle foi n'a-t-il pas fallu pour concevoir le dessein de cette double institution; cpielle énergie pour l'accomj)lir! Chercher un modèle de vie relijjieuse en Espagne, se faire en France l'apôtre de la vie mystique, au lendemain de la Ligue, sous le regard railleur des protestants, en présence de la magistrature étonnée; puis s'adresser aux ecclésiastiques, leur parler de la sainteté, de la sublimité de leur état, les pousser dans les voies de la perfection la plus haute, à une épo(pie où le seul nom de prêtre était synonyme d'ignorant et de débauché, conçoit-on un projet plus audacieux? M. de Bérulle l'a tenté et il a réussi.
Il a réussi, el, comme nous le disions au début de cet ouvrage, comme le lecteur a pu s'en convaincre, il a imprimé à ses deux œuvres le cachet d'une admirable unité. S'il institue l'Oratoire, s'il pose ainsi la première pierre de tous les Séminaires qui s'élèveront dans la suite et d'où sortira un clergé régénéré, c'est parce qu'il a compris les grandeurs du sacerdoce et la nécessité de lui rendre aux yeux des peuples son prestige et sa puissance. S'il consacre une si large part de sa vie aux monastères du Carmel, c'est parce que le soin des vierges, « cette portion choisie du « troupeau du souverain Pasteur » , est une des plus saintes fonctions du ministère ecclésiastique; c'est parce que, pour réformer le clergé, il compte bien moins sur ses efforts (jue sur la prière, et qu'il n'en connaît pas de plus efficace que celle des filles de sainte Thérèse. Cette unité s'impose si victorieusement à son esprit et à son cœur, qu'elle seule explique la part prise par lui aux œuvres plus
fra{]iles de la politique humaine. Si on le rencontre dans les salles du Vatican et au palais de Saint- James, sur la route d'Angouléme et dans les escaliers du Louvre, ce n'est pas certes qu'il rêve de se pousser à la cour, ou qu'il songe à v faire prévaloir quelqu'un des partis qui la divisent. C'est parce qu'il est prêtre, qu'il aime passionnément les âmes et l'Eglise leur Mère, et Jésus- Christ leur Dieu, et qu'il croit avancer son règne en travaillant à élahlir une paix durable, à nouer des alliances catholiques.
Sa vie est une comme ses œuvres. Immoler Jésus-Christ à son Père par le sacrifice, le donner aux hommes par les sacrements; se remplir de Jésus-Christ pour devenir son image, son instrument, son extension, si l'on ose ainsi parler, à travers les âges : voilà le prêtre, et voilà ce qu'a été le cardinal de Bérulle. On peut contester la justesse de quelques-unes de ses vues ; ne point accepter toutes ses doctrines, blâmer telle ou telle de ses démarches, trouver sa figure trop austère ou son esprit trop absolu, on ne lui contestera pas d'avoir vécu de la pensée, de l'arnour du Verbe incarné, d'avoir été possédé par cette pensée et cet amour au point de lui ramener tout le reste, d'y avoir cherché, trouvé le principe de sa vie et de ses œuvres, et, pour tout dire en un mot, d'avoir été un prêtre, un vrai prêtre de Jésus-Christ. Un si beau titre dispense de tous les autres et suffit à sa gloire.
J875. En la lète (Je sainie Tliérèse.