‹ Le Cardinal de Bérulle [microform] sa vie, ses écrits, son tempsChapitre 2 sur 4 · III. ŒUVRES d'instruction ET DE CONDUITE POUR LES AMES · texte numérisé non relu

III. ŒUVRES d'instruction ET DE CONDUITE POUR LES AMES

Mémorial pour la direction des supérieurs;— Traité de l'abnégation; — Lettres de direction et sur divers sujets. — Paris, 1644, in-fol.

2 Habert de Cérisy, 1646, in-4o, Paris;— Doni d'Altichi, 1649, in-8o en latin ; — Carracioli 1764, in-12, Paris; — Tabaraud, 1817,2 vol. Paris.

20 LE CAUDINAL DK BÉHULLE.

n'avons eu qu'à choisir. Nous nous sommes proposé tout à la fois le récit de sa vie, l'exposition de ses écrits, le spectacle de son temps.

Pierre de Bérulle. — Sa naissance. — Sa piété précoce. — Son éducation. — Madame Acarie. — Premier écrit de Bérulle. — Ses incertitudes sur sa vocation.

Pierre de Bérulle naquit en Champagne, au château de Sérilly, près de Troyes, le k février 1575, de Claude de Bérulle, conseiller au parlement, et de Louise Séguier. Il fut l'aîné de quatre enfants.

Claude de Bérulle, son père, appartenait à une famille qui, sans être de la première noblesse, avait cependant acquis dans les armes une certaine illustration. D'un autre côté, sa mère, fille de Pierre Séguier, président à

mortier, et tante du chancelier de France, portait un des noms les plus honorés de la magistrature. Une telle origine ne fut pas sans influence sur la destinée du jeune de BéruUe et le développement de son caractère. En naissant, il eut sous les yeux Texemple des plus pures vertus et l'édifiant spectacle d'une maison où régnaient la régularité et la charité d'un monastère, les maîtres y songeant moins à commander que les serviteurs à obéir. La piété de sa mère dut surtout produire sur son âme une impression profonde.

Aussi, dès ses premiers ans, montra-t-il une dévotion singulière, et ses biographes racontent qu'à sept ans il avait conçu de la chasteté une idée si haute qu'il fit vœu de virginité et se consacra à Jésus, Il n'était même pas rare de le surprendre dans les prati ques de la mortification et de l'ascétisme. Les jeûnes, les veilles lui étaient connus, et souvent il interrompait le sommeil d^^s nuits pour se mettre en prière.

Son père étant mort prématurément, il se trouva laissé à la direction de sa mère. Cette femme excellente n'hésita pas , lorsque le moment fut venu, à se séparer de son fils, pour renvoyer à Paris recevoir une instruction qu'elle ne pouvait lui procurer auprès d'elle. Bérulle entra d'abord au collège de Boncourt; il fit ensuite sa rhétorique au collège de Bourgogne, et sa philosophie au collège de Clermont.

Durant tout le cours de ses études, il se concilia l'affection de ses condisciples par sa douce complaisance, en même temps qu'il les étonna par sa piété. Cette piété, en effet, n'avait rien d'apparent, de guindé, ni de farouche. Elle était simple, parce qu'elle était vraie ; intérieure et cachée , parce qu'elle n'avait pas de but hurhain. Chez lui, d'ailleurs, la précoce virilité des sentiments n'avait point altéré les grâces de l'enfance.

Bérulle ne se distinguait pas moins par son

intelligence et son savoir que par sa grande ferveur. Ses régents admiraient son solide bon sens, et Tun d'eux, Jean Morelj ne crut pas trop faire que de célébrer dans une pièce de vers latins ce remarquable élève :

« Parvus, pulcher, amabilisque valde, Divinus puer, aureusque partus, Plane deliciae noTem Sororum. »

Mais ce fut surtout en philosophie que se manifesta sa supériorité de raison. De longues méditations lui avaient donné plus de lumière sur l'âme, son origine, sa destinée, qu'il n'avait pu en retirer des leçons ou des livres. Ses maîtres eux-mêmes prenaient plaisir à l'écouter, et le P. Eustache de Saint-Paul, entre autres, ne se lassait point de redire comment Bérulle l'avait un jour émerveillé, en lui parlant de la dépendance des créatures vis-à-vis du Créateur \

i Cf. Œuvres de BéruHe, p. 743, Dieu est k pHncipe et la fin de la créature.

Les vacances n'apportaient dans cette vie d'étude et de recueillement ni relâche, ni distraction mondaine. Bérulle passait son temps à visiterles malades, à oatéchiser les pauvres, et souvent, pour éviter les compagnies qui fréquentaient le château de sa mère, il se perdait dans les bois, se repaissant de solitude et contemplant en silence les magnificences de lanature.On ne l'appelait que le petit saint.

De beaux esprits pourront s'égayer de cette peinture et ne voir dans cette dénomination qu'une ironie. Rien pourtant n'était plus réel que l'estime qu'inspirait le jeune de Bérulle à ceux qui l'entouraient. A l'âge où la sagesse ne consiste guère qu'à se conduire par les conseils d' autrui, lui-même était souvent consulté; car déjà il se montrait habile dans la direction des consciences, versé dans les voies intérieures, et son confesseur, le Chartreux Dom Beauvoisin, n'hésitait pas, dans les cas difficiles, à faire appel à sa prudence et à son

talent particulier de persuasion. Cette maturité de sens s'accrut encore par le commerce où, de très-bonne heure, Bérulle s'engagea avec madame Acarie et la servante de cette dame, Andrée Le voix, qui , toutes deux , de vaient illustrer le Carmel français sous le nom de sœurMarie-de4'Incarnation *et de sœur Andrée-de-tous-les-Saints. « Je ne pense pas, disent des mémoires contemporains ^ qu'en six ou sept ans il se soit passé un jour, quand ils ont été à Paris, que M. de Bérulle et mademoiselle Acarie ne se soient vus. Car l'un etl'autre ayant en main toutes les affaires considérables de piété et de charité, ils avaient besoin de communiquer très-souvent ensemble. Outre que pour son intérieur

1 Moi'te en 1618. Béatifiée par Fie VI, au commencenieiu (le la révolution. Dès 1651 le clergé de France s'adressait au pape Innocent X pour la béatification de cette vénéi able Carmélile.En 1 656, il renouvelait les mêmes instances auprès du pape AlexanJî-e VII. — Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4 177. Lettre à une prieure des religieuses Carmélites. « Il lui demande une relique de la B. sœur Marie-de-l'Incarnation.» Avril 1625.

- Mademoiselle de Raconis, citée par le P. Hervé, p. ^237, Vid. inf.

LES PllEMlÈllES ANNÉES. 29

elle prenait conduite de lui, et se confessait d'ordinaire à lui, sitôt qu'il fut prêtre. Néanmoins en cette grande fréquentation je n'ai jamais remarqué aucune parole de familiarité de l'un à l'autre. Leur abord était extrêmement sérieux, et comme s'ils ne se fussent jamais vus, et tout leur entretien se passait dans un fort grand respect. J'ai même ouï dire à mademoiselle Acarie qu'ils avaient entre eux un signal pour s'avertir quand l'un ou l'autre semblerait excéder en quelque chose, principalement en leurs affaires plus importantes, où ils se pouvaient trouver de différents avis ; afin que l'esprit de la grâce ne perdît jamais rien par surprise de celui de la nature, de sorte que cette fréquentation ne ressentait que celle des bienheureux, qui n'ont de communication ensemble que dans la vue de Dieu. »

Cette liaison resta si intime que la mort seule put séparer M. de Bérulle et madame Acarie, devenus en quelque façon des ora-

cles de spiritualité. « Les plus grands prélats de France et les plus célèbres docteurs, disent encore les mémoires *, consultaient madame Acarie comme un oracle sur les matières les plus difficiles, et suivaient ses avis ; et , un grand serviteur de Dieu (Edmond de Messa, depuis prêtre de l'Oratoire), parlant des communications saintes que le cardinal de BéruUe et elle ont eues dans le monde l'espace de vingt ans, nous apprend que l'un et l'autre donnaient conseil aux supérieurs de presque tous les Ordres réformés de France, et même des pays étrangers, qui les consultaient avec une entière déférence à leurs avis et à leur conduite. »

On connaîtrait donc mal Bérulle, si on ne savait aussi ce que fut madame Acarie.

Barbe Avrillotj connue dans le monde sous le nom de ma.dame Acarie, et, en religion, sous celui de mère Marie-de-l' Incarnation,

» La marquise de Meignelay, citée par le P. Hervé, p. 503

Vid. mf.

était fille de messire Nicolas Avrillot, seigneur de Champlastreux, conseiller du roi et maître ordinaire en la chambre des comptes à Paris, et de demoiselle Marie l'Huillier, sa femme, l'un et l'autre issus des plus nobles et plus anciennes familles de cette grande ville \ Née en 1565, et, comme appelée dès l'enfance à la retraite, elle ne put obtenir de ses parents d'entrer au nombre des religieuses de l'Hôtel- Dieu, et, à l'âge de dix-huit ans, se vit mariée à M. Acarie, maître des comptes. Le monde fut étonné de ses charmes et subjugué par sa modestie. « Dieu, en effet, lui augmenta, comme à une autre Judith, sa beauté avec tant d'avantages, qu'elle paraissait incomparable par sa taille, par son port, par ses attraits, et par le brillant des grâces et des vertus qui reluisaient sur son visage, si bien qu'on

1 La Vie chrétienne de la vénérable sœur Marie-de-V Incarnation, fondatrice des Carmélites en France, par le P. Danie, Hervé, prêtre de F Oratoire de J.-C. — Paris, 4690.

rappelait par excellence la belle A carie ^. » Une âme faible eût couru risque de s'amollir, et le poison si doux de la louange aurait pu pervertir un cœur moins inaccessible à la flatterie. La piété de madame Acarie resta inébranlable, se fortifiant chaque jour par rexercice,se répandant en toutes sortes de bonnes œuvres, seule cause de dissentiments passagers entre elle et son mari, « qui ne pouvait s'empêcher de dire quelquefois, par récréation, à ses plus intimes amis : On dit que ma femme sera un jour sainte, mais j'y aurai bien aidé ; il sera parlé de moi en sa canonisation à cause des exercices que je lui aurai donnés \ »

Ce n'est pas que ce zèle pour les intérêts du prochain la portât à négliger aucun des devoirs de sa condition. Loin de là, M. Acarie trouva toujours en elle l'attachement le plus

1 La Vie chrétienne de la mnérable sœur Marie-de-V Incarnation, fondatrice des Carmélites en France, par le P. Daniel Hervé, page 19.

^ Mémoires de M. Diival, 1. 1, ch. m.

LES PKEMIÈUES ANNÉES. 33

dévoué. C'est ainsi que, durant les troubles de la Ligue et les disgrâces qui pour lui s'ensuivirent, elle sut l'encourager , le seconder, le soutenir, repoussant les instances de sa famille qui lui conseillait de se faire séparer de biens d'avec lui, afin de conserver sa dot. En un mot, son mari mort avant elle, elle mérita cette belle louange « de lui avoir rendu une obéissance respectueuse, pleine d'affection, prompte , exacte, courageuse, simple, désintéressée, et purement pour Dieu ^ »

Jamais femme non plus ne veilla avec une plus inquiète sollicitude à l'éducation de ses enfants. Ses guides, dans cette œuvre difficile, étaient les Pères de l'Église, et il semble qu'elle eût pris à tâche de suivre tous les préceptes donnés par saint Jérôme dans ses admirables lettres à Léta et à Gaudence. Elle n'en laissait pas moins à la Providence de déciderl'état que ses enfants devraient embrasser. Et ce

^ Mémoires de Diival, 1. I, ch. m.

qu'elle disait à ce propos , selon le témoignage de sa fille aînée, est bien digne d'être rapporté. « Si je n'avais qu' un enfant et que je fusse reine de tout le monde, dont il dût être l'unique héritier, et que Dieu l'appelât en religion, je ne voudrais en aucune manière l'empêcher. Mais si j'avais cent enfants et que je n'eusse rien pour les pourvoir, je n'en voudrais pas mettre par moi-même un seul en religion ; d'autant qu'il faut que la vocation soit purement de Dieu. L'état de la religion est si relevé, que tout le monde ensemble n'est pas capable de faire un bon religieux, et il vaut mieux être séculier par disposition divine, que religieux par instigation humaine ^ »

La disposition divine pour l'état de religion n'était pas douteuse chez madame Acarie. Elle se manifesta également chez ses enfants. De ses deux fils , l'un fut prêtre, et ses trois filles comptèrent l'une après l'autre parmi les Gar-

^ Mém. de Duval, 1. I, ch. xiii.

mélites : sœur Marguerite-du-Saint-Sacrement, sœur Marie-de- Jésus , sœur Geneviève-de- Saint-Bernard. Ainsi ses exemples plus encore que ses paroles firent, dans sa propre maison, de saintes recrues. Mais son action s'étendit aussi au dehors. Grand nombre de personnes et des plus qualifiées, Louise Séguier, mère du cardinal de Bérulle , Charlotte de Harlay , veuve du marquis de Bréauté, Marguerite de Gondi, marquise de Meignelay, furent tourà-tour engagées par elle au service de Dieu.

Telle fût la femme rare qui nourrit de ses con^ seils la première jeunesse de Bérulle ; âme enflammée qui rappelle sainte Thérèse, son constant modèle ; invincible caractère et de cette race, depuis longtemps disparue, des Jacqueline Pascal et des Angélique Arnauld. A coup sûr la piété la plus précoce ne pouvait que grandir au contact de cette noble familiarité. Aussi, Bérulle avait à peine dix-huit ans qu'il publiait un petit écrit intitulé Bref dis-

cours de r abnégation intérieure^ dont il avait emprunté le fond à un Traité de la perfection chrétienne, par une dame Milanaise, et où il signale avec une sagacité curieuse les fuites subtiles et tous les pièges de l'amour-propre. Nul , par conséquent , n'était , ce semble, mieux préparé que lui à embrasser la vie religieuse.

Toutefois ce fut en vain qu'il se présenta successivement aux Chartreux, aux Capucins, aux Jésuites. Par une de ces bizarreries du sort dont Dieu seul a le secret, aucun de ces Ordres ne voulut admettre dans son sein un sujet aussi accompli. D'autre part, Bérulle dut céder aux instances de ses oncles, MM. Séguier, qui désiraient le voir occuper, comme son père, une place de conseiller au parlement de Paris. Il commença donc un cours de droit; mais il y éprouva bientôt tant de déplaisance et se trouva si peu d'ouverture pour

1 OEuwes de Bertille, p, 643.

comprendre les lois, qu'il demanda et obtint de sa famille la permission d'abandonner l'étude de la jurisprudence pour celle de la théologie. 11 avait alors vingt ans, et s'enferma de nouveau au collège de Clermont.

Autant le droit avait rebuté Bérulle, autant il se sentit attiré par les matières théologiques, îl s'y enfonça durant quatre années, et acquit une telle intelligence des saintes Écritures que , lorsqu'il se mettait t. les interpréter, on était surpris du sens caché qu'il y découvrait. Malgré cette extraordinaire facilité, il ne consentit pas à prendre de grades, et, redoutant de la science ce qui donne de l'orgueil, il n'en voulut jamais que ce qui accroît la dévotion. Le sacerdoce était devenu le suprême objet de ses pensées. Il fut ordonné prêtre en une semaine par Jean d'Affis, évêquede Lombez, et, le 5 juin 1599, célébra sa première messe.

Cependant ses saints désirs n'étaient pas

satisfaits. Il n'avait pas encore trouvé le lieu de son repos, et s'efforçait de démêler les intentions de la Providence sur sa personne.

C'est pourquoi il se décida à faire une longue retraite dans la maison des Jésuites, à Verdun, sous la direction du savant Magius. Il espérait y découvrir sa vocation, et il était effectivement fort probable qu'il s'agrégerait à la Compagnie de Jésus. Madame Acarie en prit alarme. Elle craignit de perdre un homme qu'elle vénérait chaque jour davantage et croyait réservé par Dieu à l'exécution de quelque grand dessein.

Mais Dom Beauvoisin se chargea de la rassurer : « Non, non, dit-il à madame Acarie, il n'en sera rien ; vous verrez qu'il formera quelque jour en France, une congrégation de prêtres, comme le bienheureux Philippe a déjà fait en Italie. »

Ces paroles étaient prophétiques. Bérulle quitta Verdun encore indécis sur ce qu'il résoudrait, et prit le parti de se retirer

dans la maison paternelle pour y attendre que Dieu lui manifestât plus clairement sa volonté.

Bérulle est nommé aumônier de Henri IV. — Imposture de Marthe Brossier. — Traité des Énergumènes. — Nombreuses conversions opérées parmi les protestants. — Duperron et François de Sales. — Conférence de Fontainebleau. — Trois discours auœ protestants. — Faveur de Bérulle auprès de Henri IV. — On lui propose et il refuse d'être précepteur du Dauphin.

A cette époque, la France était en proie aux dissensions religieuses , et les protestants vaincus se trouvaient abandonnés par un prince, hier leur défenseur opiniâtre, au^ jourd'hui leur antagoniste naturel. Henri, ÏV avait compris que le royaume était essentiellement catholique. « Il ne faut plus tortignoner, lui avait dit brusquement le marquis d'O:

vous aurez dans huit jours un roi en France, si vous ne prenez une prompte et galante ré-

solution d'ouïr une messe. » Afin donc d'arriver au trône, de même qu'une première fois pour échapper au massacre de la Saint- Barthélémy, le vainqueur d'Arqués et d'Ivry avait abjuré, tout en assurant à ses anciens coreligionnaires, par l'édit de Nantes, un état civil et politique que Louis XIV, dans un aveugle emportement, ne devait pas respecter. Nul doute d'ailleurs qu'il n'eût préféré voir son exemple universellement suivi et la religion catholique devenir la religion de tous ses sujets ; car cette unité de croyances eût fortifié l'unité de gouvernement. « Ses pensées étaient d'ensevelir la mémoire de toutes les amertumes passées dedans la douceur de la paix, et de faire que ses sujets qui s'étaient bandés les uns contre les autres pour cause de la religion s'apprivoisassent ensemble, et n'eussent plus occasion de se souvenir des discordes précédentes \ »

1 Les Chroniques et annales de France, par J. Savavon , Paris, 1621, p. 648.

C'est pourquoi, sans avoir recours à la violence, il favorisait de tout son pouvoir les efforts du clergé pour amener des conversions, et ne manquait pas de s'attacher les ecclésiastiques que leur talent désignait autant que leur naissance. Dès 1599, il nomma P. de Bérulle son aumônier.

En effet, quoique très-jeune encore, Bérulle s'était déjà distingué par son zèle ardent, mais, sage, de prosélytisme, et même, avant d'avoir été ordonné prêtre, avait opéré plusieurs conversions considérables. 11 faut d'abord mentionner avec quelle pénétration il déjoua les tromperies d'une fille, nommée Nicole, native de Reims, qui excitait l'attention par de prétendues extases. Il interrogea cette fille, mit à découvert ses subterfuges et l'obligea à déposer le masque. Madame Acarie ne lui vint pas peu en aide dans cette occurrence, et contribua par un innocent artifice à dévoiler l'hypocrisie dont le public était le jouet ; car

ayant donné une lettre fermée à Nicole et lui ayant demandé le lendemain si elle l'avait ouverte, celle-ci jura ne l'avoir point lue. Mais madame Acarie reconnut la fraude ; elle avait placé dans l'intérieur de la lettre de petits morceaux de papier qui ne s'y trouvèrent plus \

Ce n'est pas que la piété de BéruUe ne le portât à une grande circonspection dans ces sortes de cas, comme il le fit paraître à propos de Marthe Brossier. Cette fille, qui se disait possédée, émut un instant la curiosité et attira autour d'elle un grand nombre de visiteurs ^ Parmi eux , un médecin nommé Marescot crut devoir combattre ce qui lui semblait et ce qui, au demeurant, n'était qu'une audacieuse imposture. Il publia un libelle intitulé : Discours véritable sur le fait de

1 Hervé, p. 301 .

2 Les Chroniques el annales de France, par J* Savaran, p. 657.

Marthe Brossier^ où, non content de s'indigner contre une fourberie assez grossière , il réfutait, d'une manière implicite, la doctrine de l'Église sur l'influence des démons. Bérulle, qui avait exorcisé Marthe Brossier, pensa qu'il lui appartenait de répondre aux insinuations de Marescot. Dans cette vue il composa le Traité des ÉnergumèneSj, suivi d'un Discours sur la possession de Marthe Brossier^ contre les calomnies d^un médecin de Parisj, par Léon d'Alexis ^ ; Troyes, 1599, mS\

« Le style du Traité des Energumènes^ disait Bourgoing, est concis et nerveux, le raisonnement en est puissant et tel que les ignorants y sont instruits et les indociles convaincus..,. Cette matière n'avait jamais été mieux traitée. Nous savons que les enneniis delà vérité furent éblouis de lanouvelle lumière qu'il y apporta^. »

1 OEmres de Bérulle, p. 1 .he Discours u' y a pas été inséré. ^ Ibki., préface, p. xii.

Cette rectitude d'esprit et cette opportunité de conduite dénotaient chez BéruUe une incontestable supériorité. Sa doctrine était, en outre, réputée à l'égal de son jugement.

Léon Duval, docteur de Sorbonne, avait entrepris d'arracher au protestantisme un président du parlement de Pau, Jean Bence, homme instruit, et dont le savoir fortifiait encore l'obstination native. Bérulle fut admis aux conférences qui s'établirent entre ce magistrat et son argumentateur. Prenant bientôt lui-même la parole, il discuta avec une netteté si pénétrante les textes qu'invoquait le président de Pau, que celui-ci, réduit au silence, embrassa la religion catholique. Beaucoup d'autres personnes, et, parmi les plus considérables, le baron de Salignac, une demoiselle appelée L'Huilliery un gentilhomme, fils du gouverneur de Yendôme, madame de Bains, en ce moment enceinte d'une fille qui devint plus tard prieure du couvent de l'Incarnation

de Paris, subirent l'ascendant du jeune controversiste. Mais ce n'était pas seulement sur des individus qu'il exerçait sa sainte et irrésistible action. A sa voix, des familles entières revenaient à l'Église. C'est ce qui eut lieu pour les quatre demoiselles d'Abra de Raconis et leur frère. Celui-ci se fit Capucin, et deux de ses sœurs entrèrent, l'une dans l'Ordre des Récollettes, l'autre dans l'Ordre des Carmélites, où elle prit le nom de mère Claire-du- Saint-Sacrement. Rien n'est plus intéressant que le récit où la mère Claire raconte ellemême avec quelle ténacité elle résista à l'évangéiique poursuite de Bérulle, et comment il lui fallut enfin se rendre, plus gagnée par la charité chrétienne que par la foi catholique. « Un peu après que je fus arrivée à Paris, M. de Bérulle, qui paraissait fort jeune et comme à l'âge de dit-sept ou dix-huit ans, feignit que j'étais sa parente pour donner prétexte à l'assiduité de ses visites, et il les con-

tinua plus de six mois sans se rebuter, quoique je lui en donnasse tous les sujets que je pouvais imaginer. Gomme je connaissais sa manière de frapper à la porte, qui était de frapper de loin en loin, à cause qu'il lisait quelque livre en attendant qu'on lui vînt ouvrir, jeprenais plaisir à le faire attendre longtemps à la porte.

D'autres fois je feignais avoir quelque commission d'un mien oncle huguenot, et que j'étais pressée de l'exécuter ; ou je me cachais en quelque coin du logis sans que personne sût où j'étais. Et toutefois sa charité fut si forte que rien de tout cela ne put l'affaiblir, mais qu'au contraire mes intentions et mes défaites, ma résistance et mon opiniâtreté lui donnaient de nouvelles forces. Quelque soin que je prisse de m'échapper , il me surprenait toujours.

Lorsque j'y témoignais plus de répugnance , "il se jetait à mes pieds, et me conjurait de la part de Dieu d'écouter ce qu'il avait à me dire; et tant s'en faut qu'il fût lassé de tous lesexer-

cices que je donnais à sa patience, qu'assez souvent il me venait voir soiret matin, quoique son logis fût fort éloigné. Voyant cela, J'eus recours à mes ministres comme à des anges tutélaires... M. de Bérulle s'offrit volontiers à une conférence, et il vint avec moi en l'hôtel de madame la duchesse de Bar, sœur du feu roi Henri quatrième*, trouver son minisire et l'attaquer jusque dans son fort. Mais le ministre, qui n'avait pas su à qui il avait affaire, demeura si bien renfermé dans son appartement quand il l'eut aperçu par la fenêtre qu'il ne voulut jamais ouvrir, quoique je fusse plus d'une demi-heure à sa porte à heurter. Ce ministre faible et fuyard, qui avait manqué à l'assignation et à l'heure qu'il m'avait données, car je m'y rendis ponctuellement, me rencontra le lendemain, et feignant de n'avoir pas vu M. de Bérulle, me demanda qui était ce jeune

* «Catherine était assez spirituelle, aimait les belles-lettres, et savait beaucoup pour une femme, mais était opiniâtrement huguenote. «Pérétixe, Histoire de Henri /F, 3« partie.

homme qu'on avait vu avec moi dans le jardin ; à quoi ayant répondu que c'était M. de Bérulle, il commença à invectiver, et à dire que c'était un petit mangeur de crucifix, et qui ne bougeait des églises, ne trouvant autre chose à blâmer en lui que la rare piété qu'il y devait honorer. ... Il se présenta toutefois un surveillant qui était en réputation parmi les frères,

qui eut l'assurance d'entrer en lice avec M, de Bérulle ; mais , dès la seconde réponse, il fut tellement étonné, qu'il rendit les armes et s'en alla en l'appelant Sorbonniste ; et mondit sieur de Bérulle demeura auprès de moi avec autant de paix que si rien ne lui eût été dit..,. Tous mes garants m' ayant manqué, je ne me rendis pas néanmoins encore; mais je lui dis que s'il pouvait m'assurer sur deux points, Tun l'infaillibilité de l'Église, l'autre la réalité du Fils de Dieu au Saint-Sacrement de l'autel, je donnerais les mains et croirais tout le reste. Il le fit aussitôt et par écrit , et avec tant de

clarté et de force, que je ne pus m'opposer plus longtemps à la vérité, et fus aussi aise de la voir victorieuse et triomphante de moi, que jusqu'alors je l'avais appréhendée.

Sitôt que j'eus dit oui, on ne peut exprimer les actions de grâce de ce serviteur de Dieu et l'humilité qu'il pratiqua en cette occasion*. »

Le sacerdoce, en donnant à Bérulle une nouvelle autorité , le rendit immédiatement l'égal des représentants les plus accrédités du clergé catholique et le plus redoutable adversaire des protestants. Ainsi nul n'inspirait autant de confiance au cardinal Duperron, évêque d'Évreux, « ce rare et admirable génie, dont les ouvrages presque divins, sont le plus ferme rempart de l'Église contre les hérétiques modernes 2. » « Si c'est pour convaincre les hérétiques, disait cet illustre prélat, amenez-

^ Habert de Cérlsy, Vie de Bérulle^ p. 82 et suiv.

' Bossuet, t. XI, p. ^34 , Panégyrique de saint François de SaUs.

les-moi. Si c'est pour les convertir, présentezles à M. de Genève. Mais si vous voulez les convaincre et les convertir tout ensemble, adressez-vous à M. de Bérulle. » — « M. de BéruUe, écrivait de son côté François de Sales à un évêque de ses amis, est un homme, à qui Dieu a beaucoup donné, et qu'il est impossible d'approcher sans beaucoup profiter. Il est tout tel que je saurais désirer d'être moimême. Je n'ai guère vu d'esprit qui me revienne comme celui-là; ains je n'en ai point vu, ni rencontré \ »

On ne pouvait certainement recevoir une plus complète louange, et quel homme ce devait être que celui qui réunissait la dialectique d'un Duperron à l'onction d'un François de Sales!

Présentement que, sous prétexte de tolérance, nous sommes tombés dans l'indifférence des religions, nous avons peine à comprendre

i Lettre à M. de liévol, évêque de Dol, 3 juin 1603.

les préoccupations qui agitaient les hommes du xvf et du xvir siècle. C'était alors une grande affaire que le salut des âmes, et, encore que l'opposition des partis contribuât pour beaucoup à entretenir les excitations pieuses, il y avait dans les consciences individuelles une sève de foi qui s'est tarie et un besoin de principes, dont nous avons appris à nous passer. On discutait; on se faisait instruire; vraies ou fausses, on n'acceptait point ses convictions du hasard de la naissance, des influences journalières , ou du dogmatisme politique. On voulait prendre sciemment et librement parti sur un point où il va du tout de la vie. De là ces fréquents débats où le glaive de la parole tranchait les questions plus efficacement que le glaive séculier. On revenait aux saines traditions de l'Église. C'était par la seule puissance du discours qu'Athanase avait confondu Arius; saint Augustin, les Donatistes et Pelage. Et lorsque par leurs

théories, Roscelin d'abord et puis Abélard compromirent indirectement les mystères, ces superbes esprits fléchirent à une argumentation victorieuse, non à la persécution. Enfin le concile de Trente n'avait-il pas convié les adhérents de Luther à une loyale et décisive explication? Ainsi, au lieu que François F'' avait élevé des bûchers, et Charles IX autorisé une horrible tuerie, Henri IV, moins maître, il est vrai, du présent à cause du passé, mais aussi plus mesuré, plus prudent, plus pratique , tout en désirant avec passion le triomphe du catholicisme sur le protestantisme, ne voulait qu'un triomphe pacifique.

Souvent même il ne dédaignait pas de présider les conférences, où, comme en un champclos, venaient lutter corps à corps les deux religions rivales.

Ce fut dans une de ces solennelles rencontres que M. de Bérulle se montra pour la première fois avec quelque éclat. En 1600 ,

Henri IV avait provoqué à Fontainebleau une conférence entre Duperron et Duplessis Mornay, à qui son ascendant parmi ceux de sa secte avait valu le surnom de Pape des huguenots. L'évêque d'Évreux pensa ne pouvoir mieux faire que de s'adjoindre Bérulle en qualité de second. L'assistance était imposante : la présence du roi, une cour brillante et nombreuse ajoutaient un singulier prestige à la gravité même de la controverse.

a Henri IV , dit un biographe de Duperron, voulut être présent à la conférence, qui commença le /j. mai, à une heure après midi, aussitôt après le dîner du roi.

« Derrière le roi étaient assis l'archevêque de Lyon, les évêques de Nevers, de Beauvais, de Castres, Â main gauche étaient les quatre secrétaires d'État.

« Derrière ceux qui formaient la conférence, il y avait des sièges pour MM. de Vaudemont, de Nemours, de Mercœur, de Mayenne,

de Nevers, d'Elbeuf, d'Aiguillon, de Joinville, et pour les officiers de la couronne, conseillers d'État, et autres seigneurs protestants ou catholiques.

« Il y avait derrière eux environ deux cents personnes.*»

Mornayse croyait invincible. Le Traité de r Eucharistie et du sacrifice de l'ancienne Église^ où il détruisait le dogme de la présence réelle, lui paraissait ne pouvoir être réfuté. Il y établit, pour ainsi parler, le terrain même de l'action. Duperron entama la controverse et porta les premiers coups. Mais Bérulle, continuant Tattaque, la poussa avec une si grande vigueur, que, malgré son indomptable orgueil, Mornay confondu se hâta de quitter l'assemblée et se retira sur-le-champ à Saumur, dont il était gouverneur. De la sorte, cet homme « nourri dans les tranchées, et non dans les

^ Vie du cardinal Duperron, par de Burigny, Paris, 1768, p. 177.

cabinets de la sapience , soit humaine , soit divine^ eut à se repentir d'avoir osé parlera ce grand corps de l'Eglise catholique, apostolique et romaine \ »

En effet, le résultat de cette conférence fut incalculable^. Dès ce jour, notamment, les conversions se multiplièrent sous l'influence de Bérulle. Sainte-Marie Dumont, M. de Bélins, gentilhomme de Saintonge, et sa femme ; Gui, comte de Laval, le baron de Yignoles, M. Berger, conseiller au Parlement, M. de Lésigny, M. de Séchelles, le sieur Bouchard, son ancien précepteur, qui s' était laissé séduire au calvinisme, comptèrent au nombre de ses pénitents. Sa présence était désormais si ter-

^ Œuvres de Bérulle, p. 43.

^ « L'an ^ 600, dit Mézeray^ ou plutôt Richelieu lui-même, qui ne nomme pas Bérulle , Duperron lit la célèbre conférence de Fontainebleau , en laquelle il remporta une telle \ictoire contre l'hérésie, que le roi qui , jusque alors était chancelant, se confirma en sa foi, et le pernicieux livre de Duplessis Mornay contre la messe perdit toute créance, même envers les hérétiques. Peu après il fut fait cardinal. » Histoire de la Mère et du Fils^ t. i. p. 320.

rible aux ministres protestants, que plus d'une fois, pour les empêcher de fuir, il fut forcé d'user de ruse et de se faire appeler M. de Viel- Verger ou M. de Sérilly, du nom de deux terres qui appartenaient h sa maison. On eût dit que l'Eglise de France n'avait pas d'autre champion que lui. Aussi Henri IV le chargeat-il souvent, par ordre exprès, de conférer avec les ministres protestants.

Et ce n'était pas seulement dans des discussions orales que le docte prêtre excellait à combattre la religion réformée. Il savait encore, à l'occasion, prendre la plume, et ses écrits n'avaient pas moins d'efficacité que ses paroles. Tel fut le discours qu'il composa sur le sujet proposé en la rencontre du P. Gonthier de la Compagnie de Jésus et du sieur Dumoulin, où il traite de la mission des Pasteurs, dit sacrifice de la Messe et de la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie^, Le

1 Œuvres de Bérulle, p. 35.

succès qu'obtint ce discours fut immense, et le P. Cotton, confesseur du roi, mandait qu'on le dévorait à la cour.

Citons, avec quelque étendue, le préambule de ce remarquable écrit, où la force des pensées, la rigueur des déductions n'excluent pas la finesse et le bel esprit; où le langage, entaché parfois de mauvais goût, étonne toujours par sa précision, sa vivacité et sa lumière :

« Messieurs, disait Bérulle aux pasteurs de l'Eglise réformée, il y a environ quatre-vingts ans que l'Eglise dans laquelle vous vivez n'était pas au monde, que les souverains de la chrétienté n'en connaissaient ni les agents, ni les assemblées, ni les synodes; que la terre n'avait pas encore ouï sa voix, et ne savait en quelle langue elle parlait ou priait; et que le ciel, ouvert il y a plus de seize cents ans, n'avait point encore reçu les prémices de ses labeurs ni donné de couronnes à ses combats. En tous ces siècles précédents, votre état était sans

peuple, sans ministres et sans noblesse ; votre parti sans armée, sans finances et sans ville d'otage; votre république sans sujets, sans officiers et sans ordonnance-, votre loi sans temple, sans prêche- et sans aucun formulaire de son service; votre troupeau sans bergerie, sans ouailles et sans pasteurs, et votre foi sans martyrs et sans confesseurs et sans fidèles.

Lors nul ne chantait de vous :

« Petit troupeau qui dans ta petitesse

« Vas surmontant dumonde la.hautesse. »

Au contraire, l'Eglise catholique, apostolique et romaine que vous combattez , prenant sa source et origine des apôtres envoyés par tout le monde, se trouvait aussi visiblement étendue en unité de foi par tous les lieux de la terre : son nom était connu et révéré en tous les coins de l'univers; sa piété adorait en tout lieu le vrai Dieu en esprit et en vérité; son zèle et sa voix publiaient partout le Sauveur.

et son Evangile; et son Etat, plus illustre et visible que le soleil, était dignement orné de la sapience et lumière de tant de prélats et docteurs, et hautement relevé des triomphes et couronnes de tant de vierges et martyrs, dont les âmes régnent au ciel depuis plusieurs siècles, et les noms , les vertus, les labeurs florissent encore sur la terre...

c( Ainsi elle part de Sion, selon les Ecritures, et elle s'est répandue en F univers, selon les mêmes Ecritures. Elle a parlé à la terre le langage du ciel. Elle a fait connaître au monde celui qui a fait le monde. Elle a réduit les savants à la simplicité, les orateurs au silence, les monarques à l'obéissance, et les bourreaux à l'impuissance. Les tourments ont manqué à sa constance^ et sa puissance céleste a rendu tout esprit captif et assujetti au service de la foi qu'elle annonce ; ne laissant aucune terre connue où elle ne fît connaître et adorer celui qui a opéré le salut de la terré.

()i LE CARDINAL DE BÉRULLE.

Même la bonté divine, en nos jours, ayan ouvert les mers et les terres inconnues à la puissance et charité de cette Eglise, elle commençait à poindre comme l'aurore en ces nouveaux mondes, et à jeter les rayons de sa lumière en ce nouvel hémisphère, sans s'obscurcir au nôtre, comme plus lumineuse que le soleil, qui ne le peut éclairer sans s'éclipser à nos yeux, ni faire jour dans cette contrée qu'en faisant nuit dedans la nôtre, ni couvrir ces peuples qui sont sous nos pieds, de sa lumière, qu'en couvrant nos têtes de son ombre et de ses ténèbres. Car aussi cette Eglise est un soleil si puissant et si élevé, qu'il ne fait et ne reçoit point d'ombres.

«Mais comme elle était en cet état heureux et en ces hautes pensées dignes et de ses triomphes et de la gloire de son Sauveur; comme elle ordonnait de nouvelles compagnies pour renforcer le corps de son armée en si glorieuses conquêtes, comme elle envoyait de nou-

veaux ouvriers défricher ces nouvelles campagnes ; comme elle les employait à jeter la semence de l'Evangile en ces terres neuves, et à labourer ces cœurs et ces esprits tout couverts des ronces du paganisme, et comme elle trempait encore dans les sueurs et le sang qu'elle versait pour la gloire de J.-C, qu'elle allait annonçant à ces barbares ; cet orage s'est élevé en notre hémisphère depuis quatrevingts ans; et vous avez, Messieurs, troublé la paix et la tranquillité de l'Eglise ; vous avez tonné en la sérénité de son beau temps pour flétrir les lauriers de ses victoires. Vous l'avez obligée de divertir ses forces, destinées à ces conquêtes étrangères, pour les convertir à sa propre défense contre vos attentats et vos guerres civiles ou plutôt criminelles ! Vous l'avez contrainte de détremper sa joie et son allégresse sur la conversion des barbares , dans les larmes et l'amertume qu'elle ressent pour la

perte de ses propres enfants ! Vous avez arrêté

le cours de l'Évangile, et rempli le inonde d'une fausse créance sous couleur d'Evangile! Mais au lieu que l'Evangile de J.-G a pris sa naissance dans la paix publique et universelle du monde, comme étant une doctrine de l'auteur de paix et de salut, la doctrine qu'on vous prêche, Messieurs, peu évangélique, et aussi peu pacifique, a pris naissance dans les flammes de nos dissensions et dans nos troubles et divisions, et les factions de l'Etat s' étant alliées au schisme de l'Eglise par un illicite accouplement, ont enfanté cette hérésie qu'on vous appelle doctrine réformée. Et au lieu que les apôtres ont planté la foi, en répandant leur sang et non le sang d'autrui, vos apôtres et premiers docteurs ont jeté les fondements de leur Eglise sur les ruines des Etats et royaumes, et l'ont cimentée du sang des peuples et non du leur, car un seul d'eux n'a souffert le martyre. Et au lieu que les papes ( nom d'honneur et de respect en l'Eglise, mais d'horreur

et d'effroi en vos esprits), ces papes, dis-je, que l'on vous nomme antechrists , ont conservé la foi et l'ont arrosée trois cents ans durant, de l'effusion de leur sangj vos premiers apôtres se sont retirés de bonne heure, et se sont mis à couvert dans les places frontières, et un seul d'eux n'a épousé la croix (bien les ont-ils abattues), un seul d'eux n'a été remarqué souffrant les géhennes et les prisons ; mais bien portant les armes sur vos champs de bataille. Car leurs premiers conciles ont été les armées; leurs oracles, les foudroiements des canons; leurs miracles, non les feux descendus du ciel, comme aux anciens prophètes, mais des feux allumés par la chrétienté ; comme si leur Evangile empistolé (Evangile aussi d'une Eglise plus évidemment pistolique, à la vérité,, qu'apostolique) devait en sa naissance sentir la poudre de révolte et l'Alcoran, que le monde n'a appris qu'au bruit des armes et au son des trompettes.

« Voilà, Messieurs^ leséphéméridesde votre Église, et le moment de sa naissance bien marqués ; mais en la terre, et non au ciel ; et marqués par le fer et le sang de nos guerres civiles. Voilà le point de sa nativité éloigné de seize cents ans de la nativité du fils de Dieu et de son Église; et plus distant encore et éloigné des effets de sa grâce, et de la fermeté de ses promesses, des marques de son état et des circonstances d'un œuvre tout divin, tout surnaturel et tout extraordinaire. Voilà l'horoscope de cette Église naissante en nos pays, représenté sans art et sans imposture ; et sa constellation décrite sans violer les lois de l'État et sans chercher les secrets de l'astrologie. Et voilà une naissance et ressource d'Église, peu séante à l'Église, peu répondante aux faveurs du ciel, peu favorable à l'univers, peu conforme aux lois de Dieu et à sa sainte parole ; et qui mérite peu de respect et de créance dans les esprits bien nés, et nour-

LES CONTROYEllSES. 69

ris en la douceur et au lait du christianisme.» C'était précisément l'argumentation que devait reproduire avec une éloquence immortelle {'Histoire des Variations,

Arrivé à une si rapide réputation, évidemment M. de Bérulle fût entré fort avant dans la voie des honneurs, s'il y avait consenti.

Mais jamais homme ne se montra plus détaché et ne réfuta mieux par sa conduite de jaloux adversaires; qui plus d'une fois l'avaient publiquement accusé d'ambitiouw Les évêchés de Nantes, de Luçon, de Lyon, lui furent successivement proposés ; on lui offrit également les abbayes de Saint-Etienne de Caen, de Sainte- Geneviève de Paris. 11 avait fait, lors de son élévation au sacerdoce, le vœu secret de n'accepter aucun bénéfice et resta inébranlable dans sa résolution. Le roi lui-même fut impuissant à la changer. « Tous ne voulez donc pas recevoir de ma main ce que je vous offre? lui disait-il un jour, je vous le ferai commander

par un autre. »— « Sire, répliquait Bérulle, si Votre Majesté m'en presse davantage, je serai contraint de sortir de son royaume. » Et Henri IV, émerveillé, s'épanchait auprès de M. de Bellegarde : « J'ai fait ce que j'ai pu pour le tenter, disait-il, je n'y ai pas réussi; mais je pense qu'il est l'unique qui résiste à de pareilles épreuves. » « Voyez-vous bien cet homme-là, ajoutait-il, c'est un saint; il a encore sa première innocence. »

Il eût parfaitement convenu à Henri IV que des prêtres tels que Bérulle fréquentassent sa cour. C'eût été d'une bonne montre aux yeux des vieux ligueurs. C'est pourquoi il n'épargnait pour les attirer ni flatteries ni caresses. « Me voici entre mes deux meilleurs amis ! »

s'écria-t-il tout haut en les embrassant, un jour que, dans la galerie du Louvre, il se promenait entre le P. Cotton et M. de Bérulle.

D'autres fois il avait recours à de doux reproches ; « Vous n'aimez point ma cour, disait-

il à Bérulle, vous n'y venez point si je ne vous mande; vous êtes trop solitaire. »

Tant d'avances et de prévenantes ouvertures ne parvinrent pas à toucher Bérulle. Sa candeur d'âme, sa simplicité de sens répugnaient aux intrigues, qu'il eût inévitablement rencontrées ; et de plus, il s'assurait que « les gens de cour sont tellement attachés au monde, que, d'ordinaire, il y a plus h perdre auprès d'eux qu'à gagner. »

Ce respectueux mais invincible éloignement de Bérulle pour la cour se manifesta dans une importante occasion.

En 1604 il s'agit de nommer un précepteur au Dauphin, depuis Louis XIII. Le pape Urbain YIII, parrain du jeune prince, désigna M. de Bérulle par l'intermédiaire du nonce, le cardinal Barberini. Le P. Gotton et Marie de Médicis s'empressèrent d'appuyer un choix si heureux; le roi lui-même se déclara tout prêt à le ratifier. 11 ne fallait donc plus que

l'adhésion de Bérulle pour le porter à un emploi alors si envié. Cette adhésion, il refusa de la donner sur l'heure et voulut longuement réfléchir. Fatigué de ces délais et peut-être aussi fort aise d'y trouver un prétexte pour écarter une nomination que semblait lui imposer l'opinion publique, Henri IV, par un contraste bizarre, où se révèle tout le côté gascon de son génie, chargea de l'éducation du Dauphin le poëte Des Yveteaux , qui plus tard> fut renvoyé, « sur la réputation qu'il avait d'être libre en ses mœurs et indifférent en sa croyance \ » Des Yveteaux venait d'élever le duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées. Quant à Bérulle, la Providence le destinait à une autre tâche. Ma-

* « En ce même temps la reine estima à propos, par l'avis desministres, de changer le sieur desYveleaux de l'instruction du roi, sur la réputation qu'il avait d'être libre en ses mœurs ei indifférent en sa croyance : elle mit en sa place le Fèvre, homme d'insigne réputation pour sa doctrine etpoursa piété, qui avait été choisi par le feu roi pour instruire le prince de Condé. » Histoire de la Mère et du Fils, t. i. p. 454.

dame Acarie,quise rappelait les paroles de Dom Beauvoisin, avait, dès l'origine, annoncé au P. Cotton que ces négociations n'aboutiraient pas et que M. de Bérulle était destiné à fonder un Ordre qui manquait à l'Église de France pour lui fournir de bons curés et des pasteurs immédiats; que Dieu l'y emploierait et fléchirait sa volonté. Le déplorable état du clergé à cette époque, les talents queM. de Bérulle avait déjà déployés, autorisaient suffisamment de semblg,bles conjectures. Mais avant de se décider à fonder l'Oratoire, le saint prêtre devait introduire les Carmélites en France.

Etat de l'Église et des Ordres religieux au xvie siècle. — Sainte Thérèse et madame Acarie. — Institution des Carmélites. — La princesse de Longueville et M. de Marillac. — Voyage de Bérulle en Espagne.- — Arrivée des Carmélites espagnoles à Paris. — Propagation et direction du Carmel français. — Formules d'élévation à Dieu et à la Vierge. — Traité des grandexiirs de Jésus, dédié au Roi. — Lettres de piété.

On aurait une très-fausse idée de cette période de l'histoire qu'on appelle la Renaissance, si on croyait que les lettres et les arts sortant de l'oubli donnèrent seuls à la société nouvelle de l'éclat, de la vie et de raction. C'est à la religion qu'il convient surtout d'attribuer cette influence, réparatrice. Mais la religion fut elle-même et avait besoin d'être restaurée.

« Le XVI* siècle, dit M, Olier, fut un des

temps les plus déplorables pour l'Église ; car on vit, à cette époque surtout, les hérésies se former et envelopper des nations entières ; grand nombre de religieux déréglés tomber dans l'apostasie; des prêtres et des prélats ignorants et vicieux couvrir l'Église d'opprobre et de scandale ; et pour tout dire en un mot, ces nations infortunées, livrées à tant de dérèglements , semblaient n'offrir plus que l'image du chaos du monde en sa première confusion. En ce temps la compagnie de Jésus parut en Italie ; elle avait commencé en Espagne avec saint Ignace, son fondateur; elle s'était formée en France dans l'Université de Paris ; et ce fut à Rome, selon la promesse qui lui en avait été faite, qu'elle donna les pre* miers éclats...* Alors aussi, pour rallumer le feu de la religion, s'élève dans l'Espagne, comme une sorte de prodige, sainte Thérèse, qui fait naître dans tous les Ordres une sainte émulation de ferveur... Enfin, presque dans

le même temps où parurent saint Ignace et sainte Thérèse, s'élève pour la réforme du clergé saint Charles, lamerveille des évoques. . . Dieu veut dans ce siècle commencer la réformation \ »

Cette réformation, annoncée en Italie et en Espagne, se continua en France avec élan, et on peut dire que madame Acarie en assura les débuts. Ce fut elle en effet qui, h partir de ce momentj comme toujours depuis, présida aux entreprises deBérulle, et souvent lui communiqua l'initiative qui lui manquait un peu. Singulière et cependant incontestable influence que celle des femmes sur les plus fermes et les plus éminents esprits ! Leur énergie s'accroît en quelque sorte de leur faiblesse même ; au lieu de les en détourner, on dirait que les obstacles sont les chemins qui les conduisent au but; s'il y a enfin pour F intelligence humaine des pres-

1 Panégijrique de M. de Sales], Ms. aiUog, de M. Olier, introduction.

sentiments secrets qui l'avertissent de l'avenir, c'est sans doute aux femmes qu'il faut accorder cette science mystérieuse et divinatoire.

Ce que madame de Chantai fut pour saint François de Sales, madame Acarie le fut, vers le même temps, pour M. de Béruile.

Depuis plusieurs années,* elle songeait à introduire en France les Carmélites, dont sainte Thérèse venait d'opérer la réforme en Espagne. Il lui semblait qu'aucune institution n'était plus propre à ranimer le feu de la foi et ce christianisme austère , dont la simplicité fait la grandeur ; qui ne s'accommode ni des passions, ni des tempéraments, ni des demi-mesures.

Après avoir, à diverses reprises, communiqué ce projet à ses amis, elle provoqua une conférence aux Chartreux de Paris, où se trouvèrent avec M. de Béruile, Dom Beauvoisin, vicaire du monastère, François de Sales, coadjuleui' de Genève, M. de Brétigny, gen-

tilhomrae d'origine espagnole, et les docteurs Duval et Gallemant. Tous s'accordèrent à reconnaître ce qu'aurait d'essentiellement utile la réalisation des vues de madame Acarie, et le biographe de cette sainte femme ne peut s'empêcher de remarquer « que cette assemblée, qui décida l'établissement du premier monastère des Carmélites à Paris , se tint précisément quarante ans après celle qui s'était tenue en Espagne pour l'établissement du premier monastère de la réforme de Sainte- Thérèse à Avila, au mois de juillet de l'année 1562 ^).

K Outre ces raisons de temps, continue l'ingénieux Oratorien, je découvre un parallèle fort considérable entre le nombre, la qualité et le mérite des personnes qui composèrent ces assemblées, et qui coopérèrent à ces établissements.

1 Hervé, p. 523.

« Alvarès de Mendoza, évêque d'Avila, ef François de Sales, évêque de Genève ; Pierre d'Alcantara, de l'ordre de Saint-François, si fervent et si assidu à l'oraison, qu'il mourut à genoux dans les transports du divin amour, et Pierre de Bérulle, porté d'une si grande piété envers Jésus-Christ j qu'il rendit l'âme après avoir agonisé à l'autel ;

« Les maîtres Gaspard Dace et Gonzalès d'Araude, et MM. Gallemant et Duval, tous prêtres et docteurs très-vertueux;

« Dom Julien d'Avila et M. de Brétigny, l'un et l'autre prêtres et grands serviteurs de Dieu ;

«Le père Bannès,Dominicain,et le père Dom Beauvoisin, Chartreux, signalés par leur savoir, leur prudence et leur piété ;

« François de Salsède, gentilhomme de grande vertu, qui contribua de ses conseils et de ses biens, à l'établissement du premier monastère de Sainte-Thérèse en Espagne , et M. de

MarillacS conseiller d'État, et depuis garde des sceaux, qui prêta sans aucun intérêt de grandes sommes au premier monastère de cette Sainte à Paris; et depuis, dans toutes les - occasions , employa volontiers son crédit, sa prudence, sa piété et son zèle pour le service de ces saintes religieuses. »

La fondation du Carmel^français fut donc décidée. Mais vainement les docteurs Duval et Gallemant pressèrent-ils M. de BéruUe d'être le directeur de l'institution. Celui-ci s'excusa sur son âge et déclara avec agrément « qu'il serait le courrier de l'Ordre , tandis que les deux autres le gouverneraient. »

Il s'agissait, avant tout, de se procurer un local où l'on établirait le couvent. Or il advint qu'on jeta les yeux sur le prieuré de Notre- Dame - des - Champs , au faubourg Saint-

^ Deux petites-filles de M. de Marillac entrèrent aux Carmélites : sœur Marguerite-Thérèse-de-Jésus et sœur Marie-dc- Saint-Michel ; cette dernière, reçue au couvent par un privilège unique, à l'âge de treize ans, morte à vingt-sept.

Jacques. Là vivaient, sous la juridiction du cardinal de Joyeuse, quelques religieux, qui n'avaient guère conservé de leur état que l'habit. Ils opposèrent aux projets de l'Ordre la plus vive résistance, et BéruUe, pour obtenir la cession des bâtiments, dut faire plusieurs voyages à Marmoutiers , d'où dépendait le prieuré. Peut-être même ses efforts auraientils échoué, sans l'intervention puissante de Catherine d'Orléans, fille de Henri, duc de Longueville. Cette princesse finit par vaincre les répugnances du cardinal de Joyeuse. De plus, elle obtint de Henri lY, le i'"' octobre 1602, les lettres patentes nécessaires, et les fit enregistrer par le Parlement, moyennant qu'elle dotât la communauté d'un revenu de 2,/iOO livres.

Aussi reçut-elle le titre de seconde fondatrice, celui de première fondatrice restant réservé à Marie de Médicis.

Telle fut l'origine de ce couvent des Carmélites , où tant de nobles âmes vinrent, au

xvii' siècle, chercher un remède à leurs blessures, et dont naguère un philosophe célèbre autant qu'illustre écrivain a ravivé le souvenir avec un charme inimitable^ De nos jours, un petit nombre de religieuses, perpétuant, malgré les orages , la discipline du Carmel , occupent encore une partie de l'ancienne habitation. Mais les vastes dépendances, les vastes enclos ont disparu, et des deux entrées qui donnaient accès chez les Carmélites, Tentrée de la rue Saint-Jacques est condamnée. L'entrée de la rue d'Enfer seule subsiste^ et permet au public de pénétrer dans cette chapelle, où Bossuet, devant la cour terrifiée, célébrait le repentir de La Yallière et la conversion de la princesse Palatine.

Autorisée par la cour, reconnue par le Parlement, protégée par la princesse de Lon-

* La jeunesse de Madame de Longueville, par V. Cousin. ^ Cette entrée porte actuellement le numéro 67.

gueville, l'institution du Carmel fut approuvée à Rome, en vertu d'une bulle que le sieur de Santeuil, secrétaire du roi, et porteur d'une lettre de François de Sales au saintpère \ obtint de Clément VIÏI, le 13 novembre 1603. En conséquence, madame Acarie songea bientôt à établir près de Sainte-Geneviève une maison de noviciat; et là, tandis qu'elle s^appliquait à diriger les postulantes, elle ne permit pas au zèle de ses amis de se refroidir. « Vous serez le fondement de cet « édifice pour le spirituel, disait-elle à M. d « Bérulle; » et à M. de Marillac, « et vous, pour le temporel. » C'est qu'en effet ni le temporel, ni surtout le spirituel de l'Institut ne lui paraissaient suffisamment assurés ; elle aurait voulu que les Carmélites espagnoles vinssent communiquer aux Carmélites françaises l'esprit et les traditionsde sainte Thérèse, morte depuis

1 Saint François de Sales, Lettres, liv. i, leU. 3,

peu d'années. Déjà même M. deBrétigny avait fait, mais inutilement, un voyage en Espagne pour obtenir des Carmes qu'ils lui accordassent quelques-unes de leurs mères. Ceux-ci, qui prétendaient le gouvernement exclusif des religieuses de leur Ordre, n'avaient pas vu sans déplaisir des Carmélites , appelées récemment en Italie, passer sous la direction des prêtres de Saint-Philippe-de-Néri ; ils résolurent donc de repousser toute demande qui leur viendrait de France.

Cependant l'échec de M. de Brétigny ne découragea pas madame Acarie. Sur ses instances, Bérulle partit pour l'Espagne, le 9 février 160/|., en compagnie de M. Gauthier, •avocat-général au grand conseil. Le 2^ février, les deux voyageurs arrivèrent à Burgos, après une route remplie de fatigues et d'accidents. Dès ce moment, M. de Bérulle put se convaincre des nombreuses difficultés qu'il aurait à surmonter. Au premier abord on ne

lui épargna ni les refus les plus absolus, ni les impertinences; quelques Carmes allèrent même jusqu'à s'enquérir si on disait encore la messe à Paris. Il ne fallut rien moins que l'intervention du nonce et du roi lui-même, Philippe III, pour qu'on voulût entrer en pourparlers; mais alors commencèrent les prétextes , les atermoiements , les assignations contraires, qui promenèrent Bérulle de Madrid à Tolède, deSégovie à Valence, àPampelune.

Aussi Bérulle ne pouvait-il s'empêcher de témoigner un découragement profond.

a Vous ne croiriez jamais, écrivait-il à madame Acarie, sinon après l'avoir vu, combien en ce pays les premières impressions sont fortes. Je pense que vous m'y avez fait venir pour y apprendre à être opiniâtre , et arrêté en mon sens, et haïr l'opiniâtreté en la volonté.

« Cette œuvre ne nous coûte pas peu ; Dieu veuille que ce soit selon sa sainte volonté!

« En cette grande distance des lieux , en

laquelle on ne peut attendre si longtemps les avis, je vous supplie de ne pas omettre de me rendre vos pensées sur l'heure même qu'elles entrent en votre esprit, et qu'elles demeurent stables devant Dieu en l'oraison, sans attendre nos lettres \»

Imperturbable dans sa confiance au succès de l'œuvre , madame Acarie répondait « que Dieu par sa grande miséricorde soutenait tout ce dessein, et qu'elle reconnaissait à vue d'œil qu'il se mêlait de cette affaire^ » L'événement répondit à son attente. Le pape ayant fini par menacer de suspense le P. François-de-la- Mère-de-Dieu, général des Carmes, s'il n'obtempérait aux ordres du nonce, Bérulle reçut la permission d'emmener six religieuses; trois furent prises à Salamanque: la mère Annede-Jésus, la mère Béatrix-de-la-Gonception et la mère Isabelle-des-Anges ; le couvent de

' OEimres deBérulle, p. 1 228, sept lettres h niadame Acarie- ^ Hervé, p. 334.

Burgos donna la mère ïsabelle-de-Saint-Paul.

Les mères Anne-de-Saint-Barthéleray et Léonore-de-Saint-Bernard quittèrent Avila , où , quarante-deux ans auparavant, sainte Thérèse avait établi une maison-modèle pour les Carmélites, tandis que, inspiré par elle, saint Jeande-la-Groix réformait les Carmes.

On aime à lire chez les biographes de* BéruUe le naïf récit de la sortie d'Espagne des religieuses Carmélites , qu'accompagnaient quelques dames françaises, et les péripéties de leur voyage jusqu'à la frontière. Cette narratioUj qui a toute la grâce d'une légende, en reflète aussi tout le merveilleux.

« tes six religieuses allaient seules dans un carrosse à part, et les dames françaises seules dans un autre. Ainsi ces saintes filles, n'ayant ni hommes ni femmes parmi leur petit troupeau, gardaient en quelque façon, et autant qu'elles pouvaient, la clôture au milieu de la campagne même et par les chemins. Une seule

LES GÂUMÉLITES. 91

fois, M. de Bériille quitta son cheval et entra dans le carrosse des dames françaises, afin de les assurer dans la crainte où elles étaient au passage d'un torrent, et, refusant la commodité et la douceur qu'il eût pu trouver en leur compagnie et en leur conversation, il ne voulut entrer en société avec elles que pour les peines et les périls. En effet , le péril fut assez grand, et le carrosse se trouvant au fort de l'eau, fut tellement emporté et renversé que l'une des deux portières était en bas et l'autre en haut. Néanmoins elles crurent que sa présence ne leur avait pas été inutile... Les Mères coururent en outre un très -grand danger, à l'entrée de la Biscaye, par l'imprudence des hommes et la malice des démons, et il n'y eut que la bonté de Dieu qui les en garantit. Elles étaient dans leur carrosse tout attelé , proche d'un pont qui n'avait pas de garde-fous, et qui est fait pour joindre deux montagnes, lesquelles sont séparées par un grand précipice qui

se trouve entre deux. Et voilà que le cocher, qui ce jour-là n'avait pas été des plus sobres , ayant touché les mulets avant que d'être sur son siège, ils emportèrent le carrosse avec une telle impétuosité et dans un tel désordre, que les deux roues d'un côté ayant perdu terre, étaient toutes sur le précipice et hors du pont, et qu'il semblait que le chariot de ces saintes filles d'Elie, devenu semblable à celui d'Elie même , volât comme le sien en l'air et sans appui. Quelques-uns des Français qui n'étaient pas loin de là, et qui ne marchaient pas encore, les virent en cet état, et ils en furent tellement effrayés qu'ils se jetèrent à genoux, et, faisant un grand cri, demandèrent secours et miséricorde au ciel. Mais ils en eussent bien fait davantage s'ils eussent vu la même chose que la sœur 4nne-de-Saint-BarthéIemy : car elle aperçut au môme instant une troupe de démons qui, forcenés de dépit et de rage contre cette pieuse entreprise, se pendaient aux

roues, et qui lâchaient de précipiter au fond de cet abîme cette sainte colonie de la mère de Dieu. Mais cette grande princesse, qui, plus terrible qu'une armée rangée en bataille, assujettit les puissances mêmes des enfers, fit que, malgré leurs efforts, le carrosse demeura droit et suspendu de la sorte le long du pont, comme si les roues eussent été animées;... ou plutôt ces bienheureux esprits, qui traînent le chariot du Seigneur, soutinrent celui de ces bonnes âmes, et, par l'ordre de leur grande reine, les défendirent contre les esprits malins ^ »

Arrivé à Bordeaux, Bérulle se détacha de la petite troupe qu'il conduisait, pour aller à Fontainebleau offrir ses hommages à Henri IV.

Les religieuses, de leur côté, s'acheminèrent vers Paris, où elles firent leur entrée le 15 octobre. La duchesse de Longueville et la princesse d'Estouteville sa sœur, la marquise de

[' Habert,rp. 274 et fuiv.

Bréauté, madame Acarie et ses trois filles vinrent les recevoir au pont Notre-Dame, et, de là, tout le cortège se rendit à Saint-Denis , où ces pieuses femmes mirent le Carmel français sous la protection du patron de Paris. Le lendemain, elles communièrent à Montmartre, dans la chapelle des Martyrs, et ce ne fut que le 17 octobre qu'elles s'installèrent dans leur couvent.

L'Ordre se formait à peine, et cependant il comptait déjà, outre madame Acarie et ses filles, des personnes telles que mademoiselle Dubois de Fontaines , sœur Madeleine-de- Saint-Joseph ; la belle marquise de Bréauté, sœur Mari e-de- Jésus ; mademoiselle Laneri de Bains , Marie-Madeleine-de- Jésus ; mademoiselle de Bellefonds , sœur Agnès -de - Jésus-Maria, qui , toutes les quati^e, furent prieures ; mademoiselle de Cossé-Brissac , sœur Angélique - de - la - Trinité ; madame de Bérulle enfin , sœur Anne-des- Anges ,

qui voulut achever ses jours sous la conduite de son fils.

Bérulie, en effet, présidait à la direction du couvent, auquel il avait donné le nom de couvent de l'Incarnation, à cause de sa dévotion particulière au mystère que ce nom rappelle.

Rien ne surpassait sa tendresse pour cette communauté. En 16G6 la peste désolait Paris; en vain le pressa-t-on de' quitter la capitale : « Je suis le pasteur des Carmélites, répondit il, et je dois sacrifier ma vie pour mes ouailles. » Et lorsque bientôt le Garmel grandissant eut en France de nombreuses maisons, il mit à les visiter toutes la plus égale et la plus entière sollicitude. Aussi l'Ordre prospérait-il de jour en jour davantage, quand de déplorables compétitions vinrent en compromettre sinon l'existence, du moins le développement.

En 1610, des Carmes italiens, de la congrégation d'Élie, furent reçus en France, au

faubourg Saint-Germain, dans les bâtiments que leur fit préparer sire Nicolas Vivien, maître des comptes, et qu'occupent aujourd'hui , rue de Vaugirard, des frères Prêcheurs et les jeunes prêtres d'une école normale ecclésiastique. Une fois établis, les Carmes réclamèrent vivement, comme un droit, la direction des Carmélites. Ils n'hésitèrent même pas à fortifier par de sourdes menées leurs prétentions ouvertes. En conséquence, cinq couvents, ceux de Saintes, de Limoges, de Bourges et les deux couvents de Bordeaux, entrèrent en révolte contre M. de Bérulle, leur légitime et canonique supérieure Le pouvoir séculier dut intervenir. Louis XIII, qui se trouvait pour lors occupé à réduire le Béarn, se rendit en personne de Nérac à Bordeaux, et, sur ses

^ Cf. OEu'vres de BèruUe, p. -l'ISI. Lellre aux religieuses de l'Ordre du Monl-Cavmel résidâmes h Bordeaux et persévérantes en l'unlié de rOrdre et en l'obéissance de leurs supérieurs, au milieu de celles qui ont voulu s'en séparer.

ordres, le sieur de Machault, maître des requêtes, assisté du prévôt de l'hôtel, accompagna les délégués des commissaires apostoliques, qui firent ouvrir les couvents par la force.

Vaincus, mais non déconcertés, les Carmes

eurent recours à d'autres manœuvres, lis incriminèrent comme hétérodoxes des Formules d'élévation à Dieu et à la Vierge que Bérulle avait rédigées à l'usage des Carmélites, et répandirent partout qu'il leur en imposait l'acceptation comme une sorte de quatrième vœu. Pressé par ses amis, Bérulle, pour se justifier, composa le Traité des grandeurs de Jésus, traité admirable, qu'Urbain YIll ne pouvait lire sans ravissement^ et dont il appelait l'auteur V Apôtre du Verbe incarné '^

^ Œuvres de IhîruUe, p, '123, - Discours de l'éial et des grandeurs de Jésus^ par l'union ineffable delà Divinité avec l'humaniié, cl de la dépendance et servitude qui lui est due ei à sa Irès-sainte Mère, en suite de cet étal admirable,

98 LE CAHDINAL DE BÉRCLLE.

Ce Traité était dédié à Louis XIII.

Bérulle commençait par rappeler au roi les événements heureux ou tragiques qui avaient préparé son avènement au trône ; l'abjuration de Henri IV, son divorce avec Marguerite de Valois, approuvé par la cour de Rome, précédé de la mort prématurée de la duchesse de Beaufort , suivi de son mariage avec Marie deMédicis, et peu d'années après, de la régence de la reine mère.

« Sire, disail-il, combien y avait-il d'obstacles, et à votre naissance et à votre grandeur ? Et qui les a levés? C'est Dieu, Sire, qui les a franchis pour vous, et non pas vous. L'hérésie semblait éteindre en la personne du feu roi les bénédictions du ciel et de la terre, et le priver de l'héritage de saint Louis et vous en priver en lui. Dieu le tire de l'erreur, le met en son

— Dédiés au Roi. Ensemble le narré de ce qui s'est passé sur le sujet d'un pnpier de dévotion, ici inséré avec les' approbations.

Église, le rend pacifique en son royaume; et, en sa personne, vous fait ses faveurs aussi bien qu'à lui, voire plus qu'à lui ; puisque vous en jouissez plus doucement , plus heureusement, et comme nous espérons, plus longuement que lui. Ce grand prince était lié depuis vingt ans à une princesse qui était peu capable de donnerdes enfants au roi et des rois à la France. 11 lève cet empêchement par la voix de l'Église. D'autres affections divertissent son coeur du conseil de Dieu sur lui et sur vous. Cet obstacle est levé par mort inopinée. Et des cendres de cet amour infortuné. Dieu fait naître les ressources de cet État, la bénédiction de la France, et la gloire de la race de saintLouis, parle conseil d'une nouvelle alliance préparée du ciel, pour donner naissance à Votre Majesté La reine votre mère est la colombe qui vous porte en son avènement, comme un rameau d'olive et un signe de paix à l'Etat de la France, Et comme si le feu roi ne vivait

sur la terre que pour vous consigner son royaume el sa grandeur, Dieu l'appelle à soi, coupant le fil de sa vie, aussitôt que vous pouvez occuper son trône et son siège royal ^ »

Cette considération d'une conduite toute providentielle des faits amenait BéruUe à retracer à Louis XI II les devoirs des rois : « Ce n'est ni la force, ajoutait-il, ni la violence qui fait régner les rois ; mais c'est l'ordonnance du ciel qui les fait régner et la grâce du ciel qui les

fait bien régner... Si à cette aune sont mesurés les rois, que feront-ils? que deviendront-ils? Que répondront les rois qui se noient dans les délices, qui suivent leurs passions et veulent que leurs peuples les suivent? qui troublent leur État et en font un chaos de confusion pour assujettir leurs sujets à leurs vouloirs et mouvements déréglés? qui croient que leur grandeur consiste à pouvoir et à faire tout ce qu'on veut, au lieu que la vraie grandeur est à vou-

Œuvras de BéruUe, p. 424,

LES CAUMÉLITES. 101

loir ce qu'on doit. C'est Dieu qui fait les rois à son image et semblance. C'est Dieu qui fait les rois et leur donne puissance sur son peuple : et qui les fait rois pour sa gloire, et non pour leurs passions. Aussi Dieu veut qu'ils régnent pour lui, et non pour eux. Dieu veut régner par eux, comme par les plus nobles instruments de sa gloire : ou veut régner sur eux faisant paraître sa grandeur en leur abaissement, et son ire en leur châtiment, suivant ce foudre et cet oracle de l'Eglise : potentes potenter tormenta patientur K »

Complétons ces citations de la dédicace au roi par un dernier passage, où l'auteur a su rappeler la propagation du christianisme avec des traits frappants de poésie et de grandeur :

« Les histoires de tous les siècles et de tous les pays sont ouvertes ; les annales de tous

1 OEuvres de Bêndlej\i, 127.

les rois sont connues; les conquêtes de tous les empires sont rapportées par les grands auteurs ; qu'y a-t-il qui soit digne d'en approcher? Ici nous voyons l'empire de l'univers, et l'em'pire éternel, établi par de pauvres pêcheurs, muets comme poissons, d'entre lesquels ils sont tirés ; et nous voyons dans les rets de ces pêcheurs, les savants, les orateurs, les monarques du monde ; nous voyons douze pauvres pêcheurs, sans science et sans éloquence ; sans finance et sans puissance ^ sans cabale et sans prudence ; sans armée et sans violence ; soumettre le monde à Jésus, et le lui soumettre en peu d'années et le lui soumettre en pâtissant, et en enseignant à pâtir, en mourant et en enseignant à mourir. Et les empires que nous voyons et exaltons ne sont que petits restes de leurs exploits, et petits éclats de leurs conquêtes. Car le théâtre de l'exercice de ces pauvres pêcheurs, c'est le rond de la terre; les bornes de leurs victoires sont la fin

du monde, et leurs armes sont leurs simples paroles, qui se répandent partout. En l'orient, en l'occident, au septentrion et au midi ; dans l'Asie, dans l'Afrique, dans l'Europe leurs pas sont reconnus, et comme adorés. Et ainsi d'un pôle à l'autre, et d'un soleil à l'autre, ils étendent et dilatent le nom, le sceptre' et l'empire de Jésus, avec étonneraent, et enfin avec obéissance de l'empire romain. Et pour marque de triomphe, Rome, la capitale de l'empire romain, par la puissance delà croix, devient la capitale de l'empire de Jésus , et plus étendue en son pouvoir par la religion, que par ses légions : la croix, la souffrance et la paix de Jésus, lui acquièrent un plus grand empire en peu d'années, que les aigles^ les prouesses, et les armées romaines en sept cents ans, et de pauvres pêcheurs font une plus grande conquête que les César, les Pompée et les Scipion. Et ce qui est digne de considération particulière, au lieu que les enipires de

la terre ont commencé en l'orient, et sont venus fondre en Toccident ; cet empire du ciel s'établit en l'occident comme un empire, qui ayant son siège en l'occident de cette vie , aboutit au vrai orient, c'est-à-dire, à l'orient de l'éternité \ »

Imprimé en 1622, cet écrit de Bérulle fut publié l'année suivante et ne trouva pas de contradicteurs. Cependant les tribulations du saint prêtre n'étaient point à leur terme. Les Jésuites que Bérulle lui-même avait introduits chez les Carmélites en demandèrent à leur tour la direction. De là des difficultés inextricables. Soutenues par les Pères, encouragées à la rébellion par les Carmélites espagnoles, qui, dès 1607, avaient suivi la mère Anne-de- Jésus à Bruxelles, où elles fondèrent, grâce àla protection de l'infante Isabelle, le premier couvent des Carmélites de Flandre, les religieuses

1 Œuvres de Bérulle, p. 150.

LES CARMÉLITES. 'lOo

récalcitrantes ne gardèrent plus de mesure.

Celles de Saintes, en particulier, soutinrent un véritable siège. Vainement le pape Grégoire XV, par mi bref du22 septembre 1622, avait-il confirmé à M, de Bérulle le titre de visiteur à perpétuité des Carmélites , que Paul V lui avait reconnu en 161 /|. Elles refusèrent d'obtempérer à la décision du Souverain - Pontife, et on dut forcer les tours et les portes du couvent. Une fois cet obstacle franchi , les archers se croyaient maîtres de la place ; mais à leur grand étonnement, ils trouvèrent les Carmélites retranchées derrière des fascines, et lorsque cette fragile muraille eut été renversée, il leur fallut attaquer un second rempart formé de tonneaux remplis de terre.

La supérieure s'était liée à huit de ses religieuses par des chaînes d'argent, pour marquer de la sorte, qu'elles étaient indissolublement unies dans leur résistance.

Les Carmélites de Morlaix essayèrent de

renouveler les scènes de Saintes; mais un bref du 20 décembre 1623 , émané d'Urbain yillj étouffa les derniers germes de ces scandaleuses dissensions , et Bérulle sortit vainqueur d'une lutte où son repos avait été troublé, sa réputation déchirée, son œuvre mise en péril. Car, évidemment , l'établissement des Carmélites eût été menacé de ruine si, dès le début, il avait été soustrait à la direction de ses fondateurs. Au contraire, sous leur discipline salutaire, animé d'un même £sprit, conduit par une même main, le Garmel prit en peu de temps une extension considérable. En 1629, l'année de la mort de Bérulle, il avait en France quarante-trois maisons, et en 1668 il comptait jusqu'à soixantetrois couvents.

Quel mobile avait donc soutenu Bérulle dans la pénible lutte où il s'engagea ? Était-ce par des vues personnelles qu'il avait refusé de se départir de l'emploi de visiteur des Carmélites ?

Dès qu'il le put, il transmit cette ctiargeauP.do Gondreu, qui la résigna lui-même en J63Z|., avec clause expresse qu'elle ne serait acceptée par aucun membre de l'Ordre, sous peine do déchéance. En outre, on peut en croire Bérulio sur parole quand il affirme « qu'il avait dans cette œuvre plus de croix que d'intérêts » La fermeté de sa conduite vint de la solidité de son esprit j et sa constance fut delà conviction. Bérulle se sentait choisi de Dieu pour remettre le catholicisme en honneur, détruire le schisme, éclairer les intelligences des lumières delà foi, et contribuer par là , d'une manière efficace, à l'apaisement des discordes civiles et à la restauration de l'autorité. Comme tous les pieux personnages qui illustrèrent son époque, il ne cessa de proposer à ses travaux un double but : la sanctification des âmes et la grandeur de la patrie. Voilà pourquoi il retint

- Letlve (lu iO juillet ^1623.

le gouvernement du Garmel, qui, sans lui, n'eût pas jeté en France d'aussi profondes racines, ni porté autant de fruits. « Vous louez Dieu , écrivait Bérulle aux Carmélites, pour le ciel et pour la terre ; pour les créatures animées et inanimées: pour les chrétiens et infidèles; pour les catholiques et hérétiques; pour les élus et les réprouvés; pour l'enfer même '. » Ainsi, grâce à sa persévérance et à ses soins, il n'est pas une seule de nos provinces qui n'ait eu sous les yeux le spectacle instructif de ces sublimes créatures qui prient pour ceux qui ne prient pas, dontl'angélique pureté sert ici-bas de rançon à la corruption du grand nombre, qui, dans l'obscurité du cloître et la petitesse des détails, offrent du moins l'inaltérable modèle d'une abnégation et d'un héroïsme qui suffiraient aux plus grandes choses.

1 OEiivres de Bérulle, 4 '127. — Cf. LeUres adressées aux religieuses Caiméliles, p. 783, 789, 813, 829, 933, 971, 1013. '1098, '1121, M 37.

L'établissement des Carmélites en France ne fut pas d'ailleurs l'œuvre principale de Bérulle. Son nom se rattache, avant tout, à la fondation de l'Oratoire.

Page 1