‹ Le Cardinal de Bérulle [microform] sa vie, ses écrits, son tempsChapitre 3 sur 4 · L'ORATOIRE · texte numérisé non relu

L'ORATOIRE

Saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri et César de Bus. — Institution de l'Oratoire en France. — Régime intérieur. — Opposition de la Compagnie de Jésus. — Propagation de l'Oratoire. — Mémorial pour la direction des supérieurs.

Dès 1546, les Pères du Concile de Trente avaient reconnu, qu' afin de guérir les maux du clergé , il fallait former une nouvelle génération de ministres des autels , et , pour cela, ouvrir à la jeunesse non plus seulement des académies savantes, mais des séminaires*. Leur conseil avait été entendu. En exécution du décret qu'ils rendirent, saint Charles Borromée

^ Décret. Concil. Tnd. de Uefuriii. Sess. 23, cli. xviu,

fondait des séminaires dans son diocèse de Milan. Ému aussi peut-être par cette puissante exhortation, saint Piiilippe de Néri, « ce prêtre si transporté de l'amour de Dieu, dont le zèle était si grand et si vaste, que le monde entier était trop petit pour l'étendue de son cœur, pendant que son cœur même était trop petit pour l'immensité de son amour S » saint Philippe de Néri réunit, en 1550, déjeunes ecclésiastiques qui partageaient avec lui le soin d'instruire les enfants et qui furent nommés Oratoriens , parce qu'ils se plaçaient devant l'Église pour appeler le peuple à la prière ^

1 Bossuet, t. XI, p. 475.

2 Cf. OEuvres de Bérulle, p. 4291 , lettre CLXV. « En celte petite congrégation, nous honorons et faisons la fête de saint Philippe de Néri, comme l'un de ceux dont il a plu à Dieu se servir entre les prêtres de ce siècle pour renouveler l'état et la grâce de la prêtrise, et comme éminent en celte profession. »

Ib., p. 4248, lettre CXXI. « Je vous prie de mander par toutes les maisons, comme nous estimons être de notre devoir d'honorer saint Charles en qualité d'un des saints principaux et tutélaires de notre petite congrégation, comme

l'oratoire. 115

De pareilles institutions n'étaient pas moins

nécessaires à la France qu'à l'Italie. Et déjà

en 1592, César de Bus créait à Avignon une

congrégation de prêtres, qui, voués d'abord à

ayant eu en ce siècle l'esprit de direction et perfection au regard de l'état ecclésiastique et en grande éminence. »

Ib. p. 1304. Lettre à la reine, mère du roi, présentée en l'année 1615, 3 novembre, pour lui offrir et dédier la Vie de saint Charles Borromée, traduite par un prêtre de l'Oratoire de Jésus-Christ. « La naissance de V. M. et son extraction vous fait parente d'un grand saint. Alliance très-^heureuse et trèshonorable ! C'est le grand et illustre cardinal Borromée , l'ornement rare, le fondement solide et la lumière vive de l'Italie en notre siècle !

« J'eslime que cet ouvrage ne sera point inutile à notre France. Ses prélats y verront un prince de l'Église, un archevêque et cardinal tout ensemble, plus orné de vertus que du pourpre qui l'environnait en sa vie , que même des miracles qui l'ont suivi après sa mort. Prélat humble en sa grandeur, et austère dans les délices de la cour, rare en piété envers Dieu , et singulier en respect vers le Saint- Siège ; ardent au salut des âmes et insatiable en la soif de la gloire de Dieu; fort et constant dedans l'adversité; modéré

et retenu dedans la prospérité Nos prétendus réformés

qui font partie, et parti en cet État, verront ce prélat jeune et en la fleur de son âge, inopinément assailli d'un monstre d'impudicité par l'artifice d'autrui, sortir de ce rencontre comme un autre Joseph, à la confusion de Satan et de cette femme impudique, étonnée de la faiblesse de ses attraits et de la force de cette âme constante, pure et sainte. Bien loin des

116 LE CAHDINÂL DE BÉUULLE.

l'instruction des enfants de la campagne, oc-, cupèrent bientôt de nombreux collèges sous le nom de Pères de la Doctrine chrétienne, ou Doctrinaires. Mais il fallait plus encore; il fallait, pour introduire au sein du Clergé une réforme utile, établir un Ordre qui ajoutât h l'exemple de ses vertus l'autorité que donne la science, et qui, distinct du siècle par son esprit, y fût mêlé par ses devoirs. L'Ordre de l'Oratoire offrait des convenances particulières pour l'exécution d'un pareil dessein, et M. de Bérulle apparaissait à tous comme l'homme unique qui le pût réaliser. Aussi ne cessait-on de le presser sur cet objet.

« Il y a longtemps, écrivait en 1606 ma-

effels prodigieux d'un Luther , qui en un âge plus avancé , agile des fureurs et des flammes de sa chair, comme un taureau indompté, rompt la harrière de son cloître et de ses doubles vœux pour se lier publiquement à une nonain, par un double inceste et sacrilège ; et donner commencement et conduite à son Eglise réformée, par les enthousiasmes de cet amour infâme et impudique, digne des flammes temporelles çl éternelles. »

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dame Acarie au père Cotton , que je presse M. de Bérulle d'entreprendre cet établissement, et il ne veut pas le faire ; mais il faut qu'il le fasse. Aidez-moi à l'en persuader. » François de Sales, le chancelier de Sillery, à qui Baronius, général de l'Oratoire, avait inspiré une véritable admiration de l'Ordre, joignirent leurs instances à celles de madame Acarie. Le cardinal de Joyeuse mettait à la disposition de Bérulle une somme considérable. La marquise de Meignelay déclarait ne désirer rien tant que de consacrer à cette œuvre toute sa fortune, tandis que son frère, M. de Gondi, évêque de Paris, témoignait hautement en attendre l'exécution. Enfin la reine régente, Marie de Médicis, promettait sa protection et ses encouragements, continuant de la sorte la propagande religieuse qu'elle avait, depuis longtemps, commencée ^

^ « Cependant comme la reine s'emploie h tenir les hérétiques dans les bornes de leur devoir, elle fortifiait la religion et

Après plusieurs années de résistance, Bérullè dut céder ou plutôt obéir. Mais il aurait voulu du moins décliner la responsabilité de la direction et sollicita tour à tour François de Sales et le docteur Gallemant de se mettre à la tête Se la communauté. François de Sales, depuis peu évêque de Genève, s'excusa sur ses devoirs ; Gallemant sur son âge. Obligé ainsi de se charger lui-même d'un gouvernement qu'il redoutait, Bérulle ne songea plus qu'à donner à l'Ordre une constitution qui en assurât la perpétuité et l'influence pour le bien des âmes.

Disposition notable et profondément sensée

le culle de Dieu par l'élablissement de plusieurs cougréga- IJons de religieux réformés dans la ville de Paris. Les Carmes déchaussés furent établis au faubourg Saint-Germain ; les Jacobins réforjnés au faubourg Sainl-Honoré ; le noviciat des Capucins et un monastère d'Ursulines au faubourg Saint- Jacques ; de sorte qu'on pouvait dire que le vrai siècle de saint Louis était revenu, qui commença à peupler ce royaume de maisons religieuses. » Histoire de la Mère et du Fils, t. I, p. 237.

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de cet émiiient esprit ! Tandis que trop souvent les fondateurs d'Ordres semblent avoir à cœur d'imprimer à leurs instituts une marque qui leur soit propre; Bérulle préférait de beaucoup aux sentiers qu'on se trace à soimême la grande route de la tradition. Il s'enquérait de ce qui s'était pratiqué avant lui et tournait son zèle à mieux faire que ses prédécesseurs, mais non point à faire autrement.

Par conséquent , de même qu'il n'avait rien négligé pour que les Carmélites espagnoles vinssent communiquer au Garmel français l'esprit de sainte Thérèse, il s'efforça d'attirer au nouvel Oratoire quelques disciples de saint Philippe de Néri. Cette tentative avorta. Dirigeant alors ses vues d'un autre côté, il essaya de se recruter parmi les Doctrinaires. Mais un nouvel échec le détermina à prendre décidément et isolément un parti.

Il loua donc au faubourg Saint-Jacques l'hôtel du Petit-Bourbon, qui occupait une paiftie

du terrain où l'on bâtit depuis le Val-de-Grâee. C'était rester dans le voisinage de ses chères Carmélites. Ce fut là que le 11 novembre 161 1 , s'établirent avec M. de Bérulle , sous le titre de Prêtres de l'Oratoire de Jésus, Jean Bence de Rouen , Jacques Gastaud de Niort, tous les deux docteurs de Sorbonne ; Paul Métézeau de Dreux, François Bourgoing, bacheliers de la même Faculté, et P. Caron, qui se démit de sa cure de Beaumont, Au mois de décembre de la même année , des lettres patentes déclaraient la maison de fondation royale; le 2 janvier 1612, ces lettres étaient enregistrées au Parlement, et le 18 octobre l'évêque de Paris donnait son approbation.

Restait à obtenir de Rome une bulle d'institution. Alors commencèrent les embarras et les lenteurs.

M. de Bérulle, voulant concilier l'obéissance qui convient à des prêtres avec la liberté nécessaire à un Ordre séculier, demandait que,

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pour Textérieur, les membres de rOratoire fussent soumis aux évêques, mais que, pour l'intérieur, ils ne relevassent que du pape. De plus, rOratoire de France différait de l'Oratoire d'Italie sur un point essentiel. Car, tandis que les maisons des Oratoriens étaient en Italie indépendantes les unes des autres, elles ne devaient former en France qu'un seul et même corps. La Cour romaine ne laissa pas que d'incidenter beaucoup. Mais M. de Soulphour, qui représentait auprès du Souverain- Pontife les intérêts de l'Oratoire, finit par lever les obstacles, et Paul V expédia la bulle le iO mai 1613. 11 accordait même au fondateur pleine liberté de rédiger le règlement de l'Ordre, sauf ratification ultérieure du Saint- Siège.

En effet, M. de Bérulle, dont l'habitude était de ne rien précipiter, s'était contenté jusqu'alors de donner quelques conseils et quelques préceptes généraux aux prêtres qui s'étaient

122 LE CARDINAL M BÊRULLE.

réunis à lui. Ce sont les mêmes généralités pieuses que Ton trouve reproduites dans le plan de direction qu'il soumit d'abord à M. de Paris, et ensuite au pape. « L'état ecclésiastique, y disait-il, sacré dans son origine, et source fé- Gonde de toute sainteté dans l'Eglise, se trouve par le malheur des temps ouvert au luxe, à l'ambition et à l'oisiveté. Pour remédier à ces maux, il faut que les membres de la congrégation de l'Oratoire fassent profession d'une grande simplicité dans l'usage des biens de ce monde, d'un renoncement parfait aux bénéfices ecclésiastiques , et d'un zèle à toute épreuve dans l'exercice des fonctions sacerdotales *. » Mais à mesure que l'Ordre acquérait de la consistance , il était nécessaire d'en venir à de plus exactes précisions.

M* de Bérulle établit donc que la Congrégation comprendrait deux espèces de mem-

* Tâbarâiïd, Histoire du cardmël de Èèridlè, t. ï, p. 474.

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bres, dont les uns, formant le régime de l'Ordre, ne cesseraient jamais d'en faire partie , tandis que les autres, après s'être pénétrés, par une fréquentation plus ou moinsHongue , de son esprit et de ses maximes, pourraient se répandre dans le clergé et y accepter des bénéfices ou des emplois. Ni les uns ni les autres ne devaient être soumis à aucune espèce de vœux. Leur instituteur ne leur imposait que le lien de la charité, considérant que dans, le mystère de l'Incarnation le lien de la nature divine avec la nature humaine n'est autre chose que l'amour du Verbe divin pour la nature humaine. De là le nom d'antivotistes qui fut donné aux prêtres de l'Oratoire. Enfin Bérulle ne fixait point de temps pour lé noviciat. Jamais une aussi large part n'avait été faite, dans une congrégation , à la liberté individuelle, mais jamais non plus oh n'avait autant compté sur ce que peuvent l'humilité et la sainteté. Au lieu d'abdiquer entre les mains

d'un supérieur, chacun des membres de l'Ordre se dépouillait de soi-même par un culte spécial de Jésus et une fervente dévotion à la Vierge. N'était-ce pas comprendre à merveille les secrets de la vie intérieure, et, au lieu de diminuer la dépendance, n'était-ce pas l'affermir que de ne point en placer le principe dans une autorité purement humaine? Aussi ne voiton pas que la discipline ait fléchi dans l'Oratoire, par suite de son organisation. Loin de là, on ne saurait nier que cette organisation même n'ait été la principale cause de son rapide développement.

En 1613, l'Ordre obtenait déjà des marques de l'attention publique. « Sous le nom de Prêtres de l'Oratoire, lisait-on dans le Mercure, s'est établie au faubourg Saint-Jacques une nouvelle congrégation. Ce sont tous prêtres ayant des commodités, et gens doctes qui vivent en communauté comme religieux. La plus grande partie du jour ils sont en prières et en

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méditations. Ils portent la soutane comme les prêtres romains. Ils ont aussi un long manteau et un collet rabattu et non haussé comme celui des Jésuites. Plusieurs ont loué cette congrégation, comme aussi est-elle louable, et d'autres lui ont été contraires \ »

Les Pères de l'Oratoire (car Bérulle avait substitué le nom de Pères à rappellation trop mondaine de Messieurs) se trouvaient alors au nombre d'environ dix- huit. Leurs offices, qui étaient suivis de deux instructions, chacune d'une demi-heure j attiraient un nombreux auditoire. Souvent même la reine-mère et le roi y assistaient. Un nouveau local, plus spacieux, plus rapproché du centre de la ville , devenait par conséquent nécessaire.

Après avoir un instant projeté d'occuper l'hôtel de la Monnaie, Bérulle acquit en 1616, rueSaint-Honoré, l'hôtel Du Bouchage, de madame de Guise, sœur du cardinal de Joyeuse,

* Mercure de France, année '1613, p. 288.

L'Oratoire parut alors* être à la mode. On s'y pressait en foule ^ pour admirer la solennité du service divin, la pompe des cérémonies, et entendre des chœurs de voix, auxquels se mariait d'une manière délicieuse la musique du roi, ou celle du duc de Nevers, laquelle passait alors pour la meilleure de Paris. Les Pères de rOratoire n'étaient plus appelés que les Pères ail beaiî chant. Qu'on ajoute à ces attraits un peu profanes les succès qu'obtenaient par leurs prédications les PP. Bourgoing, Métézeau, Hersent, Duchêne, Dorron, Pasquier et Gibieuf , et l'on comprendra facilement que la chapelle qui avait été primitivement construite dut finir par être trop étroite. M. de Bérulle eut donc à s'occuper d'en faire bâtir une autre. Le duc de Montbazoii en posa la première pierre le 22 septembre 16âi, au nom de Louis Xllï, qui la déclara chapelle du Louvre, en même temps qu'il en reconnaissait les desservants chapelains du

l'oiutoire. 127

roi. De tout l'établissement de la rue Saint- Honoré cet édifice seul subsiste et retient encore le nom d'Oratoire. En faisant disparaître les bâtiments dont elle était enveloppée, le percement de la rue de Rivoli en a mis à nu le sévère et élégant chevet.

Parvenu à ce degré de prospérité, l'Oratoire ne pouvait rester sans ennemis et sans détracteurs. « Bien que les Pères de l'Oratoire fussent des personnes dont la doctrine et la vie étaient connues telles qu'il ne se pouvait rien dire de contraire, toutefois l'envie, se joignant à la médisance, tâcha de leur porter nuisance par des vers et libelles; mais ce furent flots de calomnie, qui , après tous leurs efforts, se rendirent en fumée \ »

La Faculté de théologie s'émut la première.

Elle avait supporté avec peine que quelquesuns de ses élèves les plus distingués, tels que

^ Mercure de France, année 1614, p. ^86.

128 LK CAUDUNAL DE BÉULiLLIi.

Claude Berlin et Gh. de Gondren fussent entrés à l'Oratoire. Elle craignait surtout, dans l'obtention des évêchés ,et la collation des bénéfices, la concurrence des disciples du P. de Bérulle. C'est pourquoi elle imagina de destituer de leurs grades et privilèges tous ceux qui se consacraient à l'Ordre de Saint- Philippe de Néri. Richer, syndic de la Faculté, développa cette proposition avec violence dans une assemblée générale qui se tint le 1 7 mai 1613. Mais la maison de Navarre et presque toute la Sorbonne opinèrent en faveur de l'Oratoire. Il fut reconnu que le titre de docteur n'était pas incompatible avec la qualité de membre de l'Ordre.

Nous omettons quelques autres débats que les Pères eurent à soutenir, et arrivons immédiatement à leurs démêlés avec les Jésuites.

Tant que M. de Bérulle n'avait été qu'un simple prêtre, l'éminence de ses vertus, l'ardeur de son zèle, la prudence de ses conseils.

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n'avaient trouvé chez les Jésuites que des admirateurs. Les principaux d'entre eux , les PP. Coiton i, de Séguiran, de Suffren ne cessaient de lui prodiguer des témoignages de leur estime; la Compagnie elle-même tout entière s'avouait redevable et reconnaissante. En effet, M. de BéruUe lui avait rendu d'importants services, lorsqu'on 159/|. elle fut chassée de France, et, depuis lors, il ne s'était pas lassé de travailler à son rappel *. Mais cette parfaite entente se tourna en hostilité^ le jour où fut établi l'Oratoire. Car on ne saurait taire que la Compagnie de Jésus vit dans l'Ordre naissant un Ordre rival. Et cependant M. de BéruUe n'avait rien négligé pour ménager la susceptibilité de ses anciens amis. C'est ainsi qu'en 1602 il résista aux sollicitations de François de

* Cf. Œuvres de BéruUe, p. '1368. Deux lellres au Père CoUon.

Cf. Recueil des lettres missives de Henri IV. l. \'I, p. '1 82. ■^Réponse de Henri IV aux remonirances du Pailemenl sur le rélablissement des Jésuites,

Sales, qui le pressait de fonder l'Oratoire, afin de ne point paraître profiter de l'exil de la Compagnie de Jésus, qui n'eut la liberté de revenir en France qu'en 160/i. « J'ai refusé, écrivait-il, dix ans durant au cardinal de Joyeuse et au cardinal de Retz l'emploi en l'institution de l'Oratoire, jusqu'à ce qu'il leur ait plu de me le faire ainsi ordonner par Sa Sainteté ^.» Il n'entrait même pas dans le plan primitif qu'il s'était tracé, de se charger d'aucun collège, et le projet de constitution qu'il soumit au pape exceptait nommément des fonctions de l'institut, « celles qui regardaient l'instruction de la jeunesse et les belles-lettres, ou qui engageaient ses sujets dans les grades, ou dans une juridiction temporelle et contentieuse. » Cette délicatesse de conduite , ces inoffen-

1 OEwores de Bérulle, p. \ 323. Lettre au cardinal de Sainte- Suzanne. « Il le remercie d'avoir protégé son innocence dans une grande persécution qu'il a)?ait soufferte en France et à Rome. «

l'oratoire, 4 31

sives dispositions d'avenir ne purent empêcher de fâoheux dissentiment^.

Dans la lutte qu'il eut à soutenir, Bérulle ne connut d'autres armes que la fermeté et la patience. H poursuivait activement son œuvre sans se plaindre, ou s'il laissait échapper quelques gémissements , c'était dans le secret et l'intimité ^ « Il y a quatre ans, écrivait-il à un de ses confrères de Nantes, que je suis persécuté criminellement aux mœurs et à la doctrine, par ceux-là mêmes qui me devaient, ce semble , quelque défense , non-seulement par les lois de la charité chrétienne, mais encore par le devoir d'une reconnaissance particulière. Béni soit Dieu qui permet que ceux-là se plaignent qui , à mon avis , sont les coupables ! ï»

L'opposition des Jésuites fut toutefois im-

^ Voir cependant une lettre de Bérulle b Richelieu. Tabaraud, 1. 1, p. 445.

puissante à arrêter les progrès de T Oratoire. A partir de 1615, où l'Ordre eut à Dieppe son premier collège , il se propagea par toute la France avec une incroyable rapidité. Lucon, Bourges, Limoges, Nantes, Lyon, Mâcon, Troyes, Langres, Nancy, Rouen, Orléans, Saumur demandèrent des Pères de l'Oratoire. En 1619 tout le Midi leur appartint par suite de la réunion du P. Romillon , chef des Doctrinaires, qui s'étaient refusés à faire les vœux qu'exigeait César de Bus'. Les pays étrangers eux - mêmes voulurent posséder de tels hommes, professeurs instruits, prédicateurs écoutés, administrateurs discrets et intelligents \ Les Oratoriens furent donc appelés à

1 Cf. OEmres de Bériille, p. 1239, lellre CXI, sur le bref d'union des maisons de l'Oratoire de la Provence avec la congrégation de l'Oialoire de Jésus.

^ Cf. Bossiiet, t. XI, p. 473. Oraison funèbre du P. Bourgoing. « Celte vénérable Compagnie est commencée entre ses mains; il est un des quatre premiers sur lesquels son instituteur on a posé les fondements; c'est lui-niénie qui l'a étendue dans les principales villes de ce royjunie. Que dis-je,

l'oratoire. 4 33

Louvain, à Madrid, en Savoie, dans la Franche-Comté, qui dépendait alors de la maison d'Autriche, et si en 1618, ils manquèrent un établissement à Gonstantinople et un autre à Jérusalem, ils eurent, la même année, cet insigne honneur que Louis XIll leur donnât l'ordre, et Paul V l'autorisation d'occuper à Rome six places d'aumôniers dans l'hôpital de Saint-Louis. Il faut mentionner enlin la fondation que le cardinal-archevêque de Rouen, M. de Joyeuse, fit h Paris pour trente clercs, qu'il plaça sous la direction des PP. Bourgoing et Bence, inaugurant de la sorte le rétablissement des séminaires en France. Peu de temps après, l'Ordre acquérait^ pour la même destination , Notre-Dame-des-Yertus, dans le

de ce royaume? Nos voisins lui tendent les bras; les évêques des Pays-Bas rappellent ; et ces provinces florissantes lui doivent rétablissement de tant déniaisons qui ont consolé leurs pauvres, humilié leurs riches, instruit leurs peuples, sanctifié leurs prêtres, ei répandu bien loin aux environs la bonne odeur de l'IÈv .ngile. »

village d'Aubervilliers, et cette illustre maison de saint Magloire , au faubourg- Saint- Jacques, où se formèrent tant de saints prêtres et tant d'évêques^. « Allez, s'écriait Bossuet, allez à cette maison où reposent les os du grand saint Magloire-, là dans l'air le plus pur et le plus serein de la ville , un nombre infini d'ecclésiastiques respire un air encore plus pur de la discipline cléricale : ils se répandent dans les diocèses, et portent partout l'esprit de l'Eglise^. »

Il y avait à peine quinze ans que l'Oratoire était fondé, et déjà il comptait cent cinquante établissements, collèges, séminaires ou maisons de retraite. Sans doute les circonstances avaient été pour beaucoup da^ns cette rapide diffusion de l'Ordre. Mais les lettres de direction, écrites par Bérulle, témoignent assez que ces résul-

1 Aujourd'hui les Sourds-Muets. Cf. V. Cousin , Madame deLongueville, p. 86.

2 Bossuet, t. XI, p. 180.

l'oratoire. 135

tats heureux furent, en grande partie, son propre ouvrage \

D'autre part, Bérulle sentit le besoin de com ■ pléter son œuvre en réunissant en un corps de doctrine les principes fondamentaux qui devaient servir de règle à l'Oratoire. Son projet était de commencer par les devoirs des supérieurs, comme étant destinés à diriger les mouvements de la Compagnie, de passer ensuite aux devoirs des particuliers, suivant les différentes fonctions qu'ils auraient à exercer, en y comprenant ceux des frères servants ; enfin , de tracer des règlements pour les maisons d'institution et pour les maisons de retraite ^.

Ce fut pour atteindre ce but que, dans les premiers mois de l'année 1624, il rédigea le Mémorial pour la direction des supérieurs. « Une âme seule, disait-il aux supérieurs, pèse plus

* Cf. ÛEwres de Bérulle, p. 961, 1069, 1100,1238-4303. —Lettres aux Pères de l'Oratoire.

^ Tabaraud, Loc. cit., t. I^, p. 271 •

devant Dieu que tout le monde. » — « Régir une âme, c'est régir un monde ^ » Et poursuivant avec cette élévation de pensées, Bé.

rulle composait un écrit qui rappelle le Traité des Devoirs, par saint Ambroise.

Mais ce n'était là qu'un préliminaire. Les négociations où l'employa la cour jusqu'à la fin de sa vie l'empêchèrent de mettre la dernière main à cet important ouvrage.

1 Œuvres de Béralle, p. 6'15.

Bérulle employé par Henri IV. — Il réconcilie Marie de Médicis et Louis XIII. — Ses premières relations avec Richelieu. — Différend de la Valteline. — Mariage d'Henriette de France et de Charles I^f. — Bérulle en Angleterre. — Pieuses imprudences. — Retour de Bérulle en France. — Lettres de direction à la reine d'Angleterre. — Traité de Monçon. — La Sorbonne et le livre de Santarel,

Nous voici arrivé, dans l'histoire de Bérulle, h cette période de sa vie qui eut le plus d'éclat, mais qui certainement n'exigea pas plus de prudence, d'énergie, de droiture, en un mot plus de fortes vertus qu'il ne lui en avait fallu pour introduire les Carmélites en France et y établir l'Oratoire. Chose étrange pourtant ! Ce que nous connaissons le moins de Pierre de Bérulle est précisément ce qui lui donna le plus de notoriété parmi ses contem-

140 LK CÂIIDINAL DE UÉULiLLlî.

porains. On admire en lui la piété du prêtre, réloquence du controversiste , l'infatigable activité du fondateur. C'est à peine si l'on soupçonne qu'il prit une part considérable à l'administration de l'Etat; le plus souvent même on l'ignore.

Est-ce à dire que les œuvres de la politique ne soient rien au prix des œuvres de la sainteté ? On serait tenté de le croire. En effet, les combinaisons des politiques s'évanouissent avec les circonstances qui les suggèrent , et n'exercent sur les peuples qu'une passagère influence. Les entreprises des saints sont plus durables ; elles ont pour objet non ce qui passe, mais ce qui chez les nations est immortel, la culture et l'amélioration des âmes. C'est pourquoi les politiques tombent tôt ou tard dans l'oubli, tandis que la mémoire des saints, toujours populaire, emprunte aux siècles écoulés un prestige qui l'éternisé et la rajeunit.

Il semble d'ailleurs que, sous le règne de

Louis Xlïl, il y ait un nom qui eflace toute réputation, occupe tous les esprits , ne laisse place h l'éloge d'aucun contemporain ; le nom de Richelieu, Dans la première moitié du xvii^ siècle, toutes choses reçoivent, pour ainsi parler, l'empreinte de ce superbe génie. Le roi lui-même disparaît devant son ministre et n'obtient pour suprême louange que d'avoir su abdiquer.

N'est-ce donc point courir au paradoxe que de mettre en parallèle Bérulle et Richelieu ? Et les difficultés ne deviennent-elles pas insurmontables, si on remarque que nous ne connaissons guère le rôle public de Bérulle que par les papiers de Richelieu^ qui mourut plus de douze ans après son rival, dans tout l'éclat

d'une puissance incontestée? Osons néanmoins opposer ces deux hommes l'un à l'autre : à

l'esprit altier, fastueux, impitoyable, une âme pleine de douceur, humble, détachée, se proposant la gloire de Pieu pour fin dernière de

ses actions; à une politique purement humaine , avec ses coups de parti surprenants, ses perfidies, ses impétuosités, mais aussi ses défaillances, une calme et consciencieuse conduite des affaires, inflexible, mais non pas irritante, également éloignée des molles concessions et de la passion calculée des conquêtes. « Il est beau^ remarque Bossuet, de raconter les secrets d'une sublime politique^ ou les sages tempéraments d'une négociation importante, ou les succès glorieux de quelque entreprise militaire. L'éclat de telles actions semble illuminer un discours; et le bruit qu'elles font déjà dans le monde aide celui qui parle à se faire entendre d'un ton plus ferme et plus magnifique. Mais la licence et l'ambition , compagnes presque inséparables des grandes fortunes; mais l'intérêt et l'injustice, toujours mêlés trop avant dans les grandes affaires du monde, font qu'on marche parmi les écueils, et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de

part en de telles vies qn'on a peine à y trouver quelques actions qui méritent d'être louées

par ses ministres Grâce à la miséricorde

divine, le R. P. Bourgoing a vécu de telle sorte que je n'ai point à craindre aujourd'hui

de pareilles difficultés Ce n'est pas ici de

ces discours où l'on ne parle qu'en tremblant, où il faut plutôt passer avec adresse que s'arrêter avec assurance, et où la prudence et la discrétion tiennent toujours en contrainte l'amour de la vérité ^. »

Paroles souverainement raisonnables et qui, à beaucoup d'égards , se peuvent appliquer à BéruUe et à Richelieu! Qui voudrait, en effet, sans user de réticence, raconter la vie de Richelieu? La vie de BéruUe, au contraire, n'offre rien qu'il faille déguiser ; et le silence, par conséquent, devient, pour les actions d'un tel homme, injure et non pas indulgence.

1 Bossuet, t. XI, p. 171 . Oraison du P, Bourgoing,

4 44 LE CARDINAL DE BÊftULLE.

Malgré sa modestie, qui l'empêchait de paraître, et sa profonde aversion pour les affaires du siècle, Bérulle, dès le début de sa vie publique, avait été chargé de soins délicats et difficiles. En I6O/1, lors du voyage qu'il fit en Espagne, Henri lY lui avait donné la commission secrète de pressentir Philippe III sur le double mariage du Dauphin avec Anne d'Autriche, et du premier infant d'Espagne avec Elisabeth de France, heureuse et habile alliance qui mit le sceau à la paix deVervins. Plus tard, en 1615, quand la mort du cardinal de Joyeuse fit passer sur la tête d'un enfant, Henri de Guise , sa riche succession ecclésiastique, Paul V ne crut pouvoir confier à personne plus sûrement qu'à M. de Bérulle la gestion de cet immense héritage. Aussi ne doit-on pas s'étonner de le voir participer à tout ce qui se fit d'important dans le royaume durant les quinze dernières années de sa vie.

Le 1" septembre 1616, à la suite d'un $ou*

lèvement des seigneurs contre la tyrannie du maréciial d'Ancre, les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, de Nevers, avaient été déclarés rebelles, et le prince de Condé conduit à la Bastille. Dans cette pénible conjoncture, la sœur du duc de Nevers, la duchesse de Longueville, supplia M. de Bérulle d'intervenir en faveur de son frère. Bérulle y consentit. Il tint au maréchal d'Ancre le plus hardi langage en présence de la reine-mère, et, n'ayant rien obtenu, il n'hésita pas, dans un entretien ultérieur avec Marie de Médicis , à lui découvrir tout l'odieux de sa créature. Peu de temps après, l'assassinat de Goncini mit fin à cet incident, mais non pas aux intrigues. Charles d'Albert deLuynes, d'abord « dresseur de faucons et siffleur de linottes, » remplaça cet habile Italien dans la faveur de Louis XIIÏ, et la reine-mère, reléguée à Bloîs, s'enfuit en 1619 à Angoulème, où commandait le duc d'Epernon. Elle commençait dès lors à véri-

fier les tristes prévisions du feu roi son rnari^ Ajoutons que Richelieu, qui, grâce à l'appui du maréchal d'Ancre, venait enfin d'être tiré « de révêché le plus pauvre et le plus crotté de France, » dut, à son grand regret, quitter la cour, où à peine il avait paru en qualité de secrétaire d'État.

Bérulle fut alors député par le roi auprès de Marie de Médicis, en compagnie du comte de Béthune et de l'archevêque de Sens. Il trouva la reine irritée, exigeante, prévenue. Néanmoins il parvint à l'adoucir, et obtint même qu'elle remplacerait par Richelieu l'abbé de Ruccellai, que l'on regardait comme un obstacle à sa réconciliation avec le roi. C'est

^ « Un jour, Marie de Médicis ayant témoigné au roi de la douleur de ce qu'il l'appelait madame la régente : « Vous avez raison, dit-il, de désirer que nos ans soient égaux; car la fin de ma vie sera le commencement de vos peines; vous avez pleuré de ce que je fouettais votre fils avec un peu de sévérité , mais quelque jour vous pleurerez beaucoup plus du mal qu'il aura , ou de celui que vous recevrez vousmême. » Histoire de la Mère et du Fils, t. I, p. 4 9.

ainsi que l'évêque de Luçon , destitué par Luynes de sa charge de conseiller d'État, confiné à Avignon, dut à Bérulle son rappel

et ce décisif retour de sa fortune. La reine nomma son garde des sceaux celui qui devait un jour l'envoyer mourir en exil. Il acquit même sur son esprit un tel empire que Bérulle ne tarda pas à se repentir du choix qu'il avait suggéré. Car Richelieu, pour accroître son crédit et se rendre nécessaire, s'opposait secrètement au rapprochement du roi et de sa mère. Le pieux fondateur de l'Oratoire, qui avait en vue non les personnes, mais le bien de l'État, ne songea plus qu'à l'éloigner. Ce fut à l'évêque de Luçon lui-même qu'il s'adressa avec candeur. Il lui rappela le désir qu'il lui avait autrefois témoigné de se consacrer sans réserve aux soins de son troupeau ; il l'exhorta à suivre d'aussi louables intentions, lui remontrant combien sont graves les devoirs de la résidence. Il lui fit enfin une vive

I 48 LE CARDINAL DE BÉllULLE.

peinture des misères du monde, de ses déceptions, de ses tristesses, dont il avait un récent exemple dans la mort du marquis de Richelieu, son frère, qui venait d'être tué en duel par le marquis de Thémines. L'astucieux prélat se montra sourd à ces belles leçons.

Pour lui c'était peu que la direction d'un diocèse; il lui fallait l'Europe entière pour théâtre, et pour gouvernement un royaume.

Lui-même . a raconté comment il éluda ces pressantes instances :

« Le duc d'Épernon, par personnes interposées, me fit dire que je serais bien mieux en mon évêché que de demeurer auprès de la reine, pour m'y attirer tant d'ennemis comme je faisais. Je répondis à celui qui me faisait ce discours, avec autant de civilité comme en apparence il en avait assaisonné le sien , que je croyais qu'en quelque lieu que serait la reine elle serait la maîtresse; qu'il était important au duc d'Épernon de le faire voir; que

j'étais venu d'Angoulême sans autre aveu que le sien, que je prétendais y demeurer de la sorte si elle l'avait agréable, sans vouloir contraindre ceux qui ne me voudraient pas aimer à forcer leur humeur; que j'estimais pouvoir n'être pas inutile à ceux qui me départiraient leur bienveillance^. »

Cependant les efforts conciliants de Bérulle amenèrent entre Marie de Médicis et son fils une entrevue, qui eut lieu, le 29 août, à Coursières, près de Tours. Et quoique Richelieu ne consente pas à lui faire honneur de cette négociation, il n'a pu néanmoins s'abstenir de mentionner la médiation active du supérieur de l'Oratoire :

« Lors, dit-il, M. le cardinal de Larochefoucault, qui était arrivé quelques jours auparavant à Angoulême , pour voir s'il pourrait conclure l'accommodement que le sieur de

1 Hhtoire de la Mère et du Fils, t. II, p. 348 .

Béthune avait commencé auparavant , trouva plus de facilité en cette affaire qu'il n'avait fait jusqu'alors; ce qui fit qu'en trois jours on conclut le traité, pour lequel le sieur de Bérulle avait fait divers voyages en poste, sur les difficultés qui se présentaient de part et d'autre ^ »

Luynes avait fait ses soumissions ; on donnait à la reine le gouvernement de l'Anjou en échange du gouvernement de Normandie.

L'accommodement semblait définitif. Mais les seigneurs mécontents ne tardèrent pas à fomenter de nouveaux dissentiments, et la mise en liberté de Condé, condamnation manifeste de l'acte principal de la régence, vint raviver les colères de la reine.

Marie de Médicis, se retirant alors à Angpu-

* Histoire delà Mère et du Fils, t. II, p. 356.

Cf. Les Chroniques et annales de France, par J. Savaron, p. 717.

lême, se mit à armer. Louis XIII, de son côté, fit des levées, et la France se trouva encore une fois menacée d'être en proie à la guerre civile. Le roi, voulant du moins essayer de prévenir une telle calamité, députa de nouveau auprès de sa mère M. de Bérulle avec les ducs de Montbazon et de Bellegarde, l'archevêque de Sens et le président Jeannin*.

Cette seconde démarche fut suivie d'un plein succès. Le il août 1620, on signa un traité définitif, et le 16, Marie de Médicis et Louis XIII, se rencontrant à Brissac, y échangèrent les marques de la plus parfaite cordialité ^

^ Cf. Les Chroniques et annales de France, par J. Savaron, p. 722.

2 Vers la fin de 1620, Marie de Médicis voulut décorer la grande galerie du palais du Luxembourg qu'elle venait d'élever, en y faisant placer des tableaux qui retraceraient les principaux événements de son histoire. Grâce à l'intervention du baron de Vicq, l'exécution de ces peintures fut confiée à Rubens, et aujourd'hui on en voit encore le plus grand nombre au Musée du Louvre. La vivacité du colons, la ri-

Des négociations aussi malaisées et qu'il avait contribué à mener à fm, confirmaient pleinement la haute idée qu'on s'était faite de la prudence du P. de Bérulle. De là naquirent pour lui de nouveaux engagements.

En 162Zi, la cour de France avait à traiter avec Rome deux importantes affaires. Il s'a-

chesse des formes, la hardiesse des lignes, un goût trèséquivoque de l'allégorie, marquent cette œuvre du peintre flamand. Seules elles suffiraient à nous révéler son abondant génie. Mais on s'étonne que parmi les nombreux portraits qu'il a tracés dans cette vaste composition, il n'ait nulle part représenté Bérulle. Cet oubli est sensible , notamment dans le tableau no 451 . La reine tient conseil à Angers avec les cardinaux de La Valette et de La Rochefoucauld. Ce dernier l'engage à accepter le rameau d'olivier que Mercure lui présente, et à faire la paix avec Louis XIll; le cardinal de La Valette , au contraire , lui retient le bras pour indiquer qu'il est d'un avis opposé ; la Prudence , placée à la gauche de la reine, semble lui conseiller de se tenir sur ses gardes. L'intermédiaire le plus actif de la réconciliation de Marie et de Louis XllI n'avait-il pas été Bérulle ? Par conséquent pourquoi ne pas l'avoir mentionné ? Fut-ce négligence de la part de Rubens? ou plutôt ne craignil-il pas d'éveiller les susceptibilités jalouses de Richelieu, qui déjà cherchait à lui substituer auprès de la reine un peintre italien , son protégé, Joseph d'Arpino ?

gissait du mariage de Henriette-Marie , sœur du roi, avec le prince de Galles, pour qui on venait de refuser l'infante, et de la paix de la Valteline. M. de Bérulle reçut la difficile mission de conclure sur ce double objet. Il se rendit à, Rome, et, dans un discours très-habile, représenta au Pape les avantages qu'il y aurait pour la religion à mettre sur le trône de la schismatique Angleterre une princesse catholique, lui insinuant d'ailleurs que c'était par déférence plus encore que par nécessité, que le roi de France recourait à son arbitrage et sollicitait son autorisation.

Urbain YIÏI comprit un pareil langage , et malgré les tracasseries et le formalisme de son entourage, malgré surtout les intrigues de l'Espagne mécontente , promit la dispense demandée.

Sa résistance fut plus opiniâtre à propos de la Valteline. Cette vallée, qui s'étend de l'Adda au lac de Gôme, était habitée par une popula-

tion catholique, en même temps qu'elle se trouvait soumise à la domination protestante des Grisons. L'Espagne, qui convoitait la Valteline, en avait soulevé les habitants contre les Ligues, lesquelles, de leur côté, s'étaient réfugiées sous le protectorat français. La question étoit de conséquence. Car si la possession de la Valteline était commode à l'Espagne pour faire passer des troupes en Allemagne^ elle ne l'était pas moins à la France, pour communiquer avec l'Italie. En attendant que le différend fût réglé, le Pape avait été reconnu dépositaire du territoire en litige. Or il inclinait visiblement aux intérêts du roi d'Espagne.

Bérulle, aussi heureux dans cette seconde partie de sa mission qu'il l'avait été dans la première , sut modifier les dispositions du Saint-Père. Le 10 septembre 1624, il repartait pour Paris, porteur des meilleures promesses, et laissant la Cour de Rome surprise des résultats qu'il avait obtenus. Sa parole,

ferme et respectueuse, étonna Urbain VIII, qui alla jusqu'à dire en parlant de lui : « Le P. de Bérulle n'est pas un homme, c'est un ange. »

Mais à peine Bérulle eut-il quitté Rome que les influences qui s'agitaient autour du Pape le firent revenir sur sa détermination. Il se repentit d'avoir trop accordé, et envoya en France son neveu le cardinal Barberini, pour restreindre les concessions qu'il avait faites.

Cependant le roi d'Angleterre, Jacques P% supportait impatiemment les interminables délais mis au mariage de son fils. Sans être entré, d'une manière directe, en négociation avec la Cour romaine, il croyait avoir donné au roi de France de suffisantes garanties sur la liberté de religion dont sa sœur jouirait en Angleterre. Louis Xllï se montrait lui-même rassuré. Bérulle eut donc ordre de faire entendre au légat que si le Pape persistait dans ses réponses dilatoires , on serait obligé de

Des négociations aussi malaisées et qu'il avaiL contribué à mener à fin, confirmaient pleinement la haute idée qu'on s'était faite de la prudence du P. de Bérulle. De là naquirent pour lui de nouveaux engagements.

En 162/i, la cour de France avait à traiter avec Rome deux importantes affaires. Il s'a-

cliesse des formes, la hardiesse des lignes , un goût trèséquivoque de l'allégorie, marquent cette œuvre du peintre flamand. Seules elles suffiraient à nous révéler son abondant génie. Mais on s'étonne que parmi les nombreux portraits qu'il a tracés dans cette vaste composition , il n'ait nulle part représenté Bérulle. Cet oubli est sensible , notamment dans le tableau no 451 . La reine tient conseil à Angers avec les cardinaux de La Valette et de La Rochefoucauld. Ce dernier l'engage à accepter le rameau d'olivier que Mercure lui présente, et à faire la paix avec Louis XIÏl; le cardinal de La Valette , au contraire , lui relient le bras pour indiquer qu'il est d'un avis opposé ; la Prudence , placée à la gauche de la reine, semble lui conseiller de se tenir sur ses gardes. L'intermédiaire le plus actif de la réconciliation de Marie et de Louis XIII n'avait-il pas été Bérulle ? Par conséquent pourquoi ne pas l'avoir mentionné ? Fut-ce négligence de la part de Rubens? ou plutôt ne craignit-il pas d'éveiller les susceptibilités jalouses de Richelieu, qui déjà cherchait à lui substituer auprès de la reine un peintre italien , son protégé, Joseph d'Arpino ?

gissait du mariage de Henriette-Marie , sœur du roi, avec le prince de Galles, pour qui on venait de refuser l'infante, et de la paix de la Valteline. M. de Bérulle reçut la difficile mission de conclure sur ce double objet. Il se rendit à Rome, et, dans un discours très-habile, représenta au Pape les avantages qu'il y aurait pour la religion à mettre sur le trône de la schismatique Angleterre une princesse catholique, lui insinuant d'ailleurs que c'était par déférence plus encore que par nécessité, que le roi de France recourait à son arbitrage et sollicitait son autorisation.

Urbain YIII comprit un pareil langage , et malgré les tracasseries et le formalisme de son entourage, malgré surtout les intrigues de l'Espagne mécontente, promit la dispense demandée.

Sa résistance fut plus opiniâtre à propos de la Valteline. Cette vallée, qui s'étend de l'Adda au lac de Gôme, était habitée par une popula-

tion catholique, en même temps qu'elle se trouvait soumise à la domination protestante des Grisons. L'Espagne, qui convoitait la Valteline, en avait soulevé les habitants contre les Ligues, lesquelles, de leur côté, s'étaient réfugiées sous le protectorat français. La question étoit de conséquence. Car si la possession de la Valteline était commode à l'Espagne pour faire passer des troupes en Allemagne^ elle ne l'était pas moins à la France, pour communiquer avec l'Italie. En attendant que le différend fût réglé, le Pape avait été reconnu dépositaire du territoire en litige. Or il inclinait visiblement aux intérêts du roi d'Espagne.

Bérulle, aussi heureux dans cette seconde partie de sa mission qu'il l'avait été dans la première, sut modifier les dispositions du Saint-Père. Le 10 septembre 162/^, il repartait pour Paris, porteur des meilleures promesses, et laissant la Cour de Rome surprise dés résultats qu'il avait obtenus. Sa parole.

LES NÉGOCUTTONS. 155

ferme et respectueuse, étonna Urbain VIII, qui alla jusqu'à dire en parlant de lui : « Le P. de Bérulle n'est pas un homme, c'est un ange. »

Mais à peine Bérulle eut-il quitté Rome que les influences qui s'agitaient autour du Pape le firent revenir sur sa détermination. Il se repentit d'avoir trop accordé, et envoya en France son neveu le cardinal Barberini, pour restreindre les concessions qu'il avait faites.

Cependant le roi d'Angleterre, Jacques P% supportait impatiemment les interminables délais mis au mariage de son fils. Sans être entré, d'une manière directe, en négociation avec la Cour romaine, il croyait avoir donné au roi de France de suffisantes garanties sur la liberté de religion dont sa sœur jouirait en Angleterre. Louis XIII se montrait lui-même rassuré. Bérulle eut donc ordre de faire entendre au légat que si le Pape persistait dans ses réponses dilatoires , on serait obligé de

passer outre. En conséquence la dispense fut délivrée, et le mariage de la princesse Henriette célébré à Notre-Dame,, par le cardinal de La Rochefoucauld, le 11 mai 1625, M. le duc de Ghevreuse ayant reçu procuration du prince de Galles pour le représenter à cette cérémonie.

Restait à terminer le différend de la Valteline. Les négociations étaient encore pendantes, et la présence de Bérulle eût été fort utile à leur réussite ,^lorsque l'illustre prêtre dut partir pour l'Angleterre \ Jacques P' venait de mourir et de laisser le trône à son fils,

1 « Lorsque je revins d'Italie, un de mes plus grands désirs était de m'acqnilter de mon devoir en visitant vos âmes et vos maisons; et je me promettais cette liberté, ne prévoyant pas ce qui est arrivé depuis, c'est-à-dire, le commandement inopiné qui m'a été fait de passer en Angleterre, et d'y séjourner quelque temps pour le service de Dieu en celle pauvre île. Ce commandement m'est arrivé sans aucune induction de ma part, par la volonté du roi, et même par intention pieuse de Sa Sainteté^ qui, dès l'Italie, me voulut obliger à ce voyage. » Œuvres de Bérulle, p. Il 47. Lettres aux religieuses Carmélites. Lettre lxxjii.

qui prit le nom de Charles P". C'était en qualité de reine que la sœur de Louis XIII allait faire son entrée dans la Grande-Bretagne. On jugea qu'il convenait de' lui donner un état de maison assorti à ce rang suprême. Outre ses dames et ses autres serviteurs, tous catholiques, elle eut la faculté d'emmener avec elle vingt-huit chapelains, dont douze étaient des Pères de l'Oratoire. M. de Bérulle, qui avait été nommé son confesseur, choisit ceux de la Compagnie qui avaient tout à la fois le plus de talent, de savoir et de naissance. Parmi eux se remarquaient le savant P. Morin, le P. de Créqui, proche parent du maréchal de ce nom ; le P. de Harlay de Sancy, ci-devant ambassadeur à la Porte; le P. de Morainvilliers, le P. de Banville, le P. Séguenot, le P. Robert Philipps*. Certainement, la religion catholique ne pouvait avoir en Angleterre de plus sérieux

1 Tabaraud, loc. cit., t, I, p. 363.

défenseurs et de meilleurs représentants ; aussi les cœurs étaient-ils remplis d'espérance, et il semblait que Ton marchât h la conquête spirituelle de la Grande-Bretagne. Funeste illusion, qui tomba bien vite devant la réalité, mais qui, poussant la fille de Henri lY à de saintes imprudences, hâta sans doute ces événements terribles où s'exerça son héroïsme I

Bossuet a retracé, avec l'éloquence qui lui est propre, les heureux et immédiats effets que produisit pour les catholiques l'arrivée de Henriette de France en Angleterre. «...Dieu, dit-il, avait préparé un charme innocent au roi d'Angleterre dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection (car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt dissipés), et que son heureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel, sans commettre l'autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de

repos aux catholiques accablés . Dès Tâge de quinze ans elle fut capable de ces soins; et seize années d'une prospérité accomplie, qui coulèrent sans interruption, avec l'admiration de toute la terre, furent seize années de douceur pour cette Église affligée. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable d'être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations que reçoivent les enfants de Dieu de leur communication avec le Saint-Siège \ » L'histoire, qui n'emprunte pas, comme l'oraison funèbre, les brillantes couleurs de l'épopée, nous offre, il faut l'avouer , un tableau beaucoup plus sombre. Rien de plus glacial que l'accueil qui fut fait à la reine, lorsque, le 22 juin 1625, elle débarqua de Boulogne à Douvres. Aucune

1 Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France, U XYII, p. 295.

pompe, aucun éclat, aucune marque même de cet empressement banal que l'on met à recevoir les souverains.

« Elle fut étonnée, disent les Mémoires de Richelieu, qu'arrivant à Douvres elle est logée dans un château mal meublé, toute la cour mal reçue, pour un jour d'entrée au royaume dont elle venait prendre possession.

« Le lendemain, le roi la vint trouver, sur son dîner, assez mal accompagné, n'ayant pas l'ombre seulement de la grandeur avec laquelle le roi de France vit.

« Au partir de Douvres, le roi la mit en un carrosse plein de dames anglaises, afin d'éloigner les dames françaises qu'elle avait amenées avec elle.

« Tout le voyage jusqu'à Londres alla du même air ; y arrivant elle n'y reçut aucuns honneurs, et ne vit nulle des galanteries qu'on a coutume de voir en occasions semblables.

« Dans la maison du roi, elle trouva pour

53011 lit de parade un de ceux de la reine Elisabeth, qui était si antique que les plus vieux ne se souvenaient point d'en avoir jamais vu la mode de leur temps \ »

Ainsi ce fut à peine si l'on observa toutes les bienséances qu'exigeait le rang de la princesse. On ne l'avait point encore vue qu'on redoutait son influence, et il semblait qu'on prît à tâche de lui signifier, dès l'abord, qu'elle venait non pas commander, mais obéir. Ses gens furent maltraités, et au lieu que par droit de joyeux avènement le sort des catholiques eût dû être adouci, on se hâta de remettre en vigueur les lois sévères qu'Elisabeth avait portées contre eux. Le protestantisme anglais repoussait ainsi, comme à l'avance, tout effort de prosélytisme.

La suite répondit à ce triste début ^

^ Collection de Mémoires relatifs à l'histoire de France , t. XXII, p. 495.

2 II est intéressant de comparer les poétiques assertions

Charles I" se trouvait douloureusement par tagé entre la tendresse que lui inspirait sa

de Bossuet, dans V Oraison funèbre de la reine d'Angleterre , elles témoignages de désolation que BéruUea consignés dans ses instructions aux Pères de l'Oratoire.

« A l'arrivée de la reine^ dit Bossuet, la rigueur se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Sommerset, rendit à l'Eglise sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire par ses retraites , par ses prières et par ses dévotions, l'ancienne réputation de la très-chrétienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de BéruUe avait conduits avec elle, et après eux les Pères Capucins , y donnèrent^ par leur piété, aux autels leur véritable décoration, et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux , zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre, pauvres, errants, travestis, « desquels aussi le monde n'ét&it pas digne, » venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et l'Eglise désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir librement et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles et relevait leur espérance.» Bossuet, t. XI, p. 10.

Maintenant écoulons BéruUe :

« Je vous prie , écrivait-il aux Pères de l'Oratoire, d'avoir grand soin que tous nos Pères répandent une grande odeur d'éditication en toute cette petite Eglise naissante et militante, et les exhorter souvent à honorer le Fils de Dieu

LES NÉGOCIATIONS. i63

jeune épouse et les inquiètes susceptibilités du parlement. Condescendait-il, même pour d'insignifiants détails, au zèle de la Reine , on eût dit qu'il s'apprêtait à changer la religion de l'Etat. Se montrait-il réservé à l'endroit des Catholiques et rigide observateur des édits , les froideurs de Henriette venaient aussitôt l'en punir. Et, en définitive, c'était l'amour qui,

dans leurs ministères, à honorer sa croix, par leur patience et charité , et à servir aux âmes qui portent de si longtemps cette rude croix de la persécution qui recommence. Il serait bon, comme je crois, de faire des prières publiques pour l'apaiser. Car nous devons combattre par ces armes, c'esi-àdire par larmes et prières, les fureurs qui allument ce nouvel embrasement. Il serait bon même que ces prières se fissent en la chapelle de la reine^ et non-seulement en la nôtre de Saint-James. » Œuvres de Bérulle, p. 1272.

« Je ne dois pas employer ce papier à vous dire la douleur que j'ai du traitement qu'on fait aux catholiques, et de la peine que vous y avez. Elle m'est connue plus que je ne vous le mande; elle m'est sensible, j'en sais les causes et origines; et si j'ose. vous le dire, elle m'a été prédite avant de partir de France pour l'Angleterre. C'est une des croix qu'il faut porter et supporter , et avec moins de peine et de sensibilité que vous ne faites. Dieu veut la croix, et veut faire ses œuvres dans la croix, et par la croix sanctifier nos âmes.» Ihid., p. 4273.

chez lui, devait céder à la politique. Son favori, le duc de Buckingham, turbulent, dissolu, avide d'aventures et de pouvoir, ne contribuait pas peu à entretenir ces mésintelligences et ce malaise. Ennemi personnel du cardinal de Richelieu, comme il Tétait devenu, en Espagne, d'OIivarès, rebuté d'ailleurs par la Reine qui avait refusé d'attacher au service de sa personne des femmes choisies par lui, il se mit à persécuter à la fois en elle la princesse française et la princesse catholique. Henriette fut séparée de son mari et reléguée dans une maison du comté de Southampton, comme si on eût, en quelque sorte, prononcé sa déchéance. Bérulle cependant s'efforçait de soutenir son courage, et ne cessait de lui adresser les plus touchantes exhortations ; aussi était-il particulièrement détesté par les ardélions du parti protestant, et on ne peut douter que Charles I" ne l'eût en déplaisance. Dans de telles conditions, impuissant témoin des souffrances

de Henriette , spectateur affligé des mesures vexatoires que Ton prenait chaque jour contre les catholiques, désigné à la haine, le Révérend Père, après en avoir délibéré avec les personnes de son entourage, se résolut à partir pour la France, afin d'exposer au Roi l'état des choses et de se plaindre à lui de la violation des contrats ^

Il s'embarqua secrètement à Portsmouth au mois de septembre, et cinq jours après, il arrivait à Paris, échappant aux poursuites de Buckingham, mais non pas à ses accusations.

« Il a plu à M. le duc de Buckingham, écrivaitil à la reine d'Angleterre, faire faire de grandes plaintes au Roi par son confident, nommé M. Gerbières, arrivé dix ou douze jours après

1 « Nos Pères croient que je m'en vais et les laisse , mais c'est un objet non prévu qui a obligé ces messieurs à désirer que je fisse un tour par delà. La reine me presse si fort de revenir que je ne puis estimer autre chose que mon retour, encore que ce ne soit pas sans grande peine. » OEuvres de BéruUe, p. 1271 . Lettre au P. de Sancy.

moi, que j'aurais conspiré et attenté en Angleterre contre sa vie et sa fortune. Ce sont les perles çt les diamants que nous recevoiis *. »

Néanmoins son retour fut bien accueilli.

« J'ai été le bienvenu en France, portant les lettres dont Votre Majesté a voulu me charger en partant d'Angleterre. Le Roi et la Reine- Mère ont témoigné joie extraordinaire en les recevant et les lisant, et ont eu beaucoup de soin de s'informer de moi de ce qui concerne Votre Majesté. Ils ont témoigné un contentement extraordinaire, lorsque je leur ai fait entendre la piété que Dieu vous donne, le soin et le zèle que vous témoignez dans les exercices de la religion chrétienne, la joie et Tédification que les catholiques en reçoivent, et le soin que vous prenez de les édifier et appuyer en tout ce qui vous est possible, et aussi la bonté et la fidélité du roi de la Grande-Bre-

* Œuvres de Bérulk) p. \ Ù 9.

tagne à trouver bon ces choses. Le Roi ne s'est pas contenté d'ouïr ce rapport de moi, mais il a voulu que je le fiss^ en sa présence' en son Conseil. — Il a voulu, moi présent, leur déclarer sa volonté générale et constante de vous appuyer et protéger en, tout, et de conserver le traité \ »

Louis XIII, en effet, écouta les doléances de Bérulle, s'indigna avec lui des mauvais traitements que l'on faisait subir à la Reine, le remercia de son dévouement, mais ne voulut point accéder au vif désir qu'il témoignait, son message rempli, de retourner auprès de sa royale pénitente. Le roi croyait-il que la personne de Bérulle fût menacée en Angleterre? Voyait-il en lui pour Henriette moins un secours qu'un obstacle? Avait-il enfin luimême besoin de ses services? Tous ces motifs à la fois peut-être le décidèrent à retenir Bé-

' Œuvres de Bérulle, p. 1316.

rulle auprès de lui, et ce fut en vain que sa sœur désolée sollicita le rappel de son fidèle conseiller. Bérulle suppléa du moins à sa présence par des lettres. Qu'on nous permette d'en donner un échantillon :

« Lorsque vous passâtes de France en Angleterre, il plut au roi et à la reine votre mère me donner à Votre Majesté, pour l'assister en un état si périlleux. J'avoue que dès votre entrée en ce pays •là je n'ai pu regarder Votre Majesté sans douleur et sans larmes. Je vous voyais en cette terre , qui a plus d'orages et de tempêtes que la mer Océane que vous avez laissée en passant le trajet ; je vous voyais en cette terre, comme on dit, entre les épines, et non entre les roses, selon que nous avions pensé. Les roses autrefois étaient les armes de l'Angleterre, et nous avions sujet de croire que les lys et les roses conviendraient bien ensemble. Nous leur avons porté des lys, mais nous avons trouvé leurs roses, ou cueil"

lies par la persécution, ou fanées par l'irréligion. Le rosier de cette île a changé de nature, lorsqu'elle a changé de créance ; et il ne porte plus que des épines très-poignantes. Les rosiers, avant le péché (ce dit saint Basile), portaient des roses sans épines. Mais l'hérésie, qui est le comble du péché, fait que les rosiers de cette île ne portent que des épines sans roses. De sorte que leurs armes anciennes leur manquent aussi bien que la foi et piété anciennes. J'ai regret que les seules armes qui leur restent soient les lions et les léopards; et j'ai crainte que .quelques-uns ne disent que c'est par marque de leur férocité

contre l'Église ^. »

Cependant Louis XIII ne pouvait souffrir,

* Élévation à Jésus-Christ, N.-S., sur la conduite de son esprit et de sa grâce vers sainte Magdeleine, l'une des principales de sa suite et des plus signalées en sa faveur, et eiï son Evangile.

Avec les exercices spirituels de la Sérénissime Reine d'Angleterre. Œuvres de Bérulle,i). 551.

sans réclamer, les faits qui avaient provoqué le retour en France du supérieur de l'Oratoire; c'est pourquoi il chargea le marquis de Blainville de porter ses représentations à la cour d'Angleterre, L'ambassadeur s'acquitta noblement de sa mission; il représenta avec fermeté à Charles P' tout ce qu'il y avait d'inique et d'injurieux dans les rigueurs qu'on exerçait contre les catholiques, et se plaignit en même temps de la secrète hostilité que l'Angleterre nourrissait contre la France, encourageant les protestants à la révolte et ouvrant un facile refuge aux plus marquants d'entre eux, comme elle venait de le faire pour le duc de Soubise. A ces légitimes récriminations, Charles F" répondit par une ambassade qu'il envoya de son côté à Louis XIII , et qui se composait du comte de HoUand, des lords Rich et Carlton ; mais le régime intérieur de l'Angleterre n'en devint pas meilleur; les catholiques continuèrent à y être perse-

cutés, et la reine ne cessa pas d'avoir des sujets de gémir. Les choses en vinrent même à ce point que le marquis de Blainville se vit obligé de se retirer.

On aurait pu croire que le départ de l'ambassadeur de France ferait impression sur les esprits, et que les irritations se calmeraient par la crainte d'une rupture : il n'en fut rien. Loin de redouter les conflits qui devenaient imminents , le parlement les suscitait comme à plaisir. Le 18 juin 1626, plusieurs membres se plaignirent hautement du concours de fidèles que l'on remarquait à la chapelle de Sommerset-House, et le chevalier Jean Eliot exprima sa surprise de ce que l'on avait accordé à la reine la grâce de plusieurs catholiques. Le renvoi des Pères de l'Oratoire fut à l'instant décidé. Le P. de Sancy lui-même, qui avait succédé au P. de Bérulle en qualité de confesseur de la reine, dut quitter l'Angleterre^ et cette malheureuse princesse ne par-

vint qu'à grand'peine à conserver auprès d'elle le P. Robert Philipps, Écossais de naissance, et qui, pour ce motif, était moins suspecté.

Un acte d'un tel éclat témoignait assez qu'on prétendait ne plus garder aucune mesure. Vainement le cardinal de Richelieu, qui poursuivait d'autres desseins, chercha-t-il à conjurer la tempête ; le maréchal de Bassompierre, chargé par lui de tenter un dernier effort, entama des négociations qui n'aboutirent pas. L'Angleterre venait d'insulter la France et lui demandait réparation.

Ainsi il y avait juste un an que la sœur de Louis Xlïl avait épousé Charles P', et déjà elle était devenue une occasion de guerre entre ces deux rois, qu'elle semblait destinée à réunir. Princesse vraiment magnanime, qui ne connut du trône que les déplaisirs et les périls ; dont la résignation et le courage égalèrent les adversités, et qui, l'heure venue, sut montrer à l'univers que la piété, loin d'amollir les carac-

tères, leur donne la trempe la plus forte, et les prépare victorieusement pour les luttes du monde, lorsqu'ils daignent y figurer !

Toutefois, cette piété fut-elle assez intelligente ? Cette dévotion n'eut-elle pas ses excès? Henriette de France n'aurait-elle pas pu exercer librement son culte sans étaler une pompe qui offusquait inutilement les yeux, et satisfaire les besoins de sa conscience sans alarmer les dissidents? Qu'on y songe ! Aujourd'hui même, au milieu des sectes innombrables qui divisent ses États, et malgré l'émancipation des catholiques, la reine d'Angleterre n'oserait recevoir un prêtre dans son palais. Un prêtre ne pourrait non plus paraître impunément, en soutane, dans les rues de Londres; et cependant les années n'ont-elles pas attiédi les haines, et le zèle religieux n'est-il pas éteint dans la plupart des cœurs?

Par conséquent, quelles ne devaient pas être en 1626 les exigences de la nation anglaise!

Il y avait à peine un siècle que Henri VIÏI, entraîné par ses passions, avait répudié violemment la foi de ses pères, et,loin derepousser cette nouveauté scandaleuse, le plus grand nombre de ses sujets peut-être n'avaient témoigné de résistance que contre ceux-là mêmes qui auraient voulu les ramener aux anciennes croyances. En vain répouse délaissée de Philippe II, Marie Tudor, avait-elle pris à tâche de restaurer le catholicisme. Elisabeth était promptement revenue aux errements de son père, et Jacques!"', irrité autant qu'effrayé par la conspiration des Poudres, n'avait eu garde de favoriser une religion qui semblait devoir l'asservir.

Lors donc que Charles P'" fut appelé à régner sur l'Angleterre, le protestantisme y était, si l'on peut ainsi parler, dans toute l'âpreté de la jeunesse, et déjà on pouvait démêler ces inspirations tumultueuses qui devaient bientôt dicter le Covenant. Ce n'avait même pas été sans murmure que le parlement avait vu son

LES NÉGOCIATIONS. i75

jeune roi rechercher la main de Henriette de France.

Dès lors la conduite de cette princesse ne se trouvait-elle pas indiquée, et, sans se départir en rien de ses principes, ne devait-elle pas, du moins, se réduire aux termes qu'exigeaient les pratiques de son culte et les convenances de son rang ? Il n'en fut pas ainsi. Le jour même où elle mit le pied en Angleterre, la population put s'étonner de cette longue suite de prêtres qui environnaient sa souveraine, et qui semblait être un défi porté aux antipathies nationales. Depuis, l'appareil des cérémonies, la solennité des fêtes^ ne cessèrent de blesser les regards. On vit même, le Jeudi- Saint, la reine, accompagnée d'un nombreux cortège, se rendre à pied de son palais à la chapelle de Saint-James. Devait-on espérer que le peuple anglais ne s'offenserait pas de ces apparences? Et quels fruits avait-on à attendre de pareilles manifestations? S'agissait-

il d'entreprendre une croisade et de mériter le martyre, ou plutôt, ne convenait-il pas,

avant tout, à la sœur de Louis XIII de détruire les préventions en se conciliant les cœurs par sa bonté? Evidemment, Henriette se trompa de rôle ; elle se crut une autre Esther auprès d'un autre Assuérus. Odieuse à la nation, on ne s'étonne plus qu'elle n'ait trouvé dans les premiers temps que froideur chez le roi luimême, quand on considère qu'elle projetait de convertir la cour en un véritable couvent; car elle rêvait d'y établir pour elle et pour ses femmes la règle du Carmel. C'est ce que prouvent les deux lettres suivantes :

« A LA MÈRE MaGDELAYNB ,

« Ma mère, je vous escrit cette lettre pour vous prier de continuer à prier Dieu pour moy , et pour vous dire que nous avons un couvent de l'Incarnation aussi bien que vous ; m ais nous ne nous acquittons pas trop bien de nostre règle ; nous ne fesons que voyager, et notre couvent ne nous suit point; M. de Bérulle

qui est isi nous en dispencera. J'espère, avec l'ayde de Dieu, qu'il y en aura un tout à bon un jour ; j'ai ]a plus grande joye du monde quand j'en parle. Faites mes recommandations à toutes vos bonnes sœurs et à vostre général. Je finiray ma lettre en vous assurant que je suis, ma mère, votre affectionnée fille ,

« Henriette-Marie (Reine). »

« A LA MÈRE MaGDELAYNB ,

« Ma mère, j'ai resçu la lettre que vous m'avez escritte, par laquelle je vois le soing que vous avés de prier Dieu pour moy. Je vous en remercye bien fort, et vous prie de continuer, car l'on en a grand besoing en ce pays. J'envie vostre bonheur de voir de M. Bérulle. Je l'ay laissé aller à mon grand regret, mais ce ne sera que pour un mois tout au plus. Je vous diray que nous faisons un petit couvent qui sera tout comme celui des vrayes Carmélites en petit; mais j'espère , avec l'aide de Dieu, que quelque jour il y en aura un tout à bon. Priés bien Dieu pour cela^ ma clière mère, je vous en prie, car si cela estait, je m'estimerais la plus heureuse personne du monde. Je vous prie de faire mes recommandations à la mère Marie de Jésus. Adieu, ma mère, priés Dieu pour moy*.

Henriette-Marie, R.

« Ce 25 aoust 1625. »

* Ces deux lettres ont été publiées, pour la première fois, par M. Cousin, M"^^ de LongueviUe,i^. H43, appendice.

Cependant Bérulle, malgré sa sagesse, ne sut pas modérer ce zèle indiscret et tempérer suffisamment ces saintes ardeurs. Sans doute, il exhorte la reine, dans sa correspondance, à condescendre à son époux, à recevoir tous ses sujets dans un égal partage de ses bienfaits et de sa charité. Mais il ne cesse de lui proposer ou de lui faire recommander les pratiques de dévotion les plus minutieuses K Gomme elle, et, avec elle, il déplore le sort de l'Angleterre^; il appelle de tous ses vœux la conversion de ce

1 OEuvres de Bérulle, p. 1270. « Il est à propos que vous proposiez à la Reine tous les mois un sainl, qu'elle honore et invoque ce mois-là, ne pouvant pas les honorer tous d'un soin et honneur particulier. » Lett. au P. de Sancy.

Cf. Ibid., p. 'l'106. De l'obligation que tous les hommes et spécialement les rois ont de servir Dieu parfaitement, avec un mémorial d'exercice de piété pour la Sérénissime Reine d'Angleterre.

2 OEuvres de Bérulle, p. 913. De la royauté de Jésus- Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre, dans le temps de l'enfance de N.-S.

P. 925. De l'incarnation, naissance, enfance et royauté de Jésus-Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre.

pays; lui-même voudrait y contribuer. Au lieu donc de blâmer et d'interdire les éclats extérieurs de piété, il les entourage et y applaudit, se montrant, à contre-sens, plus missionnaire que politique.

« H me semble être de votre service... que je vous mande comme j'ai vu la reine-mère, et lui ai exposé votre exercice de piété en ces jours saints, et le voyage à pied que vous avez fait à Saint- James. Elle en a été extrêmement contente, et l'a grandement approuvé. Elle m'a commandé de le vous écrire de sa part.. .»

« Qui peut trouver à redire en une chose fondée, en un devoir si légitime, et qui ressent une piété si grande et si raisonnable? Si on vous dit qu'on n'a pas accoutumé cela en Angleterre, on n'y a pas aussi accoutumé d'y professer la vraie religion et piété, on y professe au contraire l'impiété et l'irréligion, et ils ne sont pas aussi accoutumés d'avoir et de

4 80 LE CAUDliSAL DE BÉllULLE.

régir une reine catholique et une Fille de France, en Angleterre *. »

Le mal d'ailleurs venait de plus haut et de plus loin. En cherchant à guérir les blessures qui excitaient sa compassion, Henriette les envenima. Mais ces blessures, elle les avait trouvées saignantes; la main d'un roi les avait faites et la Papauté en quelque manière préparées.

A Dieu ne plaise que nous entreprenions de justifier Henri VIU et les^ affreux déportements d'un prince que Bossuet n'hésite pas néanmoins à déclarer» en tout le reste accompli^. » C'était pour la Papauté un devoir strict, évident, de résister aux tentatives de subornation qui furent exercées sur elle. Mais GlémentVII, en excommuniant le roi d'Angleterre, surtout en dégageant le peuple anglais de l'obéissance jurée, n'eut-il à se reprocher aucune témé-

1 Œuvres de Bérulle, p. \U7.

2 Bossuet, l. XI, p. 11 , Oraison funèbre de la reine d'Angleleî're.

rite de conduite? Et faudra-t-il condamner son successeur Clément VIII^ qui crut pouvoir non-seulement absoudre Henri IV, lors de sa conversion, mais encore rompre son mariage avec Marguerite de Valois ^?Distingua-t-il assez, dans un acte probablement irréparable, le pouvoir spirituel, qui est le gouvernement des consciences, du pouvoir temporel qui est l'administration des Etats? De tels problèmes sont pleins de délicatesses. Remarquons seulement qu'on n'était plus au moyen âge, pour tenter de soumettre les couronnes à la tiare. Au moyen âge même, ces velléités avaient-elles pleinement réussi, et Clément VIÏ ne pouvait-il pas se rappeler les débats de Philippe IV et de Boniface VIII ? De même que les États gé-

* Histoire de Henri le Grand, par Hardouin de Péréfixe. Paris, 1825.

P. 239. à Quelques-uns craignaient que le dépit d'èlre méprisé ne jetât le roi dans les mêmes inconvénients où il avait autrefois jeté Henri Ylll, roi d'Angleterre. »

182 LE CARDINAL DE BÉllULLE.

néraux de lâ02 avaient promis de défendre contre tout pouvoir l'indépendance de la couronne, le parlement décréta en 1605 la formule du serment d'allégeance, qui refusait au Pape tout droit de déposer les rois et de délier les sujets du serment de fidélité. Par là, le catholicisme se trouva confondu en Angleterre avec le papisme, le dogme enveloppé dans le même discrédit que la discipline, l'autorité divine répudiée par haine de l'autorité humaine, et la Papauté perdit les droits qu'elle avait sans contestation, pour avoir revendiqué les droits qu'on ne reconnaissait plus.

De telles expériences étaient instructives.

Toutefois Urbain VIII témoigna qu'elles ne suffisaient pas, par la conduite qu'il tint dans TafFaire de la Yateline.

Bérulle n'avait cessé de s'occuper de l'arrangement de cette affaire.

Conclure la paix avec l'Espagne, c'était, à ses yeux, un préliminaire indispensable à la

guerre qu'on se préparait à soutenir contre l'Angleterre K C'était aussi se donner le loisir et les moyens de dompter les protestants, toujours remuants, et qui soulevaient, en ce moment même, la Guienne et le Languedoc.

Ces raisons étaient puissantes, et Louis XllI en paraissait vivement touché. Richelieu seul y résistait. Préoccupé du dessein qu'il avait formé d'abaisser la maison d'Autriche; rival du ministre d'Espagne, le comte Olivarès; brouillé a-vec le légat Barberini, le différend de la Yalteline lui semblait une occasion favorable pour entamer la lutte qu'il méditait.

C'était donc sans son aveu et presque malgré lui que BéruUe continuait à négocier avec Barberini. Celui-ci , tout en se retranchant

^Œuvres de Bérulle, p. 4 332. « J'ai bien prévu ces orages dont vous portez une bonne part. J'ai cru que le remède principal était en la paix de France et d'Espagne,* c'est à quoi j'ai pensé à propos d'insister vers le Roi et la Reine- mère. » Lettre à M^e de St-Georges, en Angleterre.

dans une résistance passive, travaillait sourdement à émouvoir l'esprit public par les libelles de ses théologiens, lesquels insinuaient que le roi de France se perdait à protéger les Grisons contre lesValtelins, c'est-à-dire des hérétiques contre des catholiques. Bérulle repoussait énergiquement ces attaques : « Il n'y a, disaitil, que de mauvais théologiens qui puissent prétendre qu'on perd, avec la vraie foi, le droit qu'on avait au titre de souverain, et qu'on ne peut en conscience protéger ou assister les princes et les nations hérétiques... Que ces théologiens nous fassent la grâce de croire que nos princes sont aussi bons chrétiens que ceux de la maison d'Autriche. »

Ainsi tombait la perfide confusion qu'on désirait établir, et il restait clair qu'il s'agissait, dans la guerre de la Valteline, d'une question de politique et de territoire, et nullement de religion. Le légat démasqué 'quitta brusquement Paris, le 23 septembre, et ce fut

en vain qu'on dépêcha après lui, pour le retenir, le P. de Bérulle, et le confident de Richelieu, le P. Joseph. Mais, contre toute attente, son départ, au lieu de différer la conclusion, ne fit que l'accélérer. Les Espagnols venaient de reprendre dans la Valteline tous leurs avantages contre le marquis de Gœuvres, commandant des troupes françaises. D'autre part, des intrigues menaçantes se tramaient au Louvre, et les grands ligués poussaient à la révolte le duc d'Orléans contre Richelieu. Le cardinal pensa qu'il lui importait, avant tout, de déjouer ses ennemis. C'est pourquoi, après avoir rejeté la paix, il la voulut, et, dès qu'il la voulut, elle se conclut. Le traité de Monçon, proposé par M. du Fargis, ambassadeur de France à Madrid, négocié par Bérulle, fut confirmé à Barcelone, et, tout en restituant aux Grisons la souveraineté de la Yalteline, garantit aux habitants le libre exercice de leur religion. De cette sorte, on terminait sans le

Pape une querelle dont le Pape s'était constitué l'arbitre. Aussi Urbain VIII en conçut-il un ressentiment profond. Un schisme faillit naître de ces intempestives représailles. Bérulle n'avait pourtant rien épargné afin d'apaiser la mauvaise humeur de la Cour romaine.

« Monseigneur illustrissime, écrivait-il au cardinal Barberini, dans l'honneur et le contentement que je reçois et ressens de ce que vous daignez vous souvenir de moi, je reçois et ressens aussi une nouvelle douleur d'avoir été si inutile à vous servir en France. Depuis votre départ, il a plu à Dieu de disposer les choses à la paix que nous n'avons pas été dignes de recevoir de votre main. Gela même me donne une nouvelle douleur et la causerait plus grande, si je ne savais la pureté de vos intentions, qui ne regardent que Dieu et le public ; et si je ne voyais encore qu'il y a quelque moyen d'honorer ce traité de votre nom, et de le rendre plus favorable à la religion par

votre autorité. Si en ma petitesse il se pouvait présenter occasion de vous servir, ce me serait un bonheur et un contentement singulier; mais je n'ose pas l'espérer. Recevez au moins la volonté perpétuelle que j'aide vous honorer comme je dois et de vous servir, étant à jamais. ..S) La paix de la Valteline était à peine signée que sous le titre d'Avertissement au roi trèschrétien et de Mystères politiques, on vit paraître en France deux libelles, attribués à un Jésuite allemand, le P. Keller, quoiqu'il n'eût signé que l'un des deux. Keller y reprochait à Richelieu d'avoir favorisé l'hérésie, menaçait le roi de déchéance et les ministres d'excommunication. De pareilles violences ne pouvaient passer inaperçues. Le Parlement condamna les libelles à être brûlés ; la Faculté de théologie les censura; l'Assemblée du clergé les poursuivit.

' OEiivrefi de BéruUe, p. 'lBi'2.

Mais ce ne fut point assez pour décourager les ennemis de la France. Bientôt il fallut imprimer les mêmes flétrissures au livre du Jésuite Santarel, intitulé : Tractatus de Eœresi^ Schismate, Apostasia, sollicitatione in sacramento pœnitentiœ, et de potestate summi Pontificis in his delictis puniendis, et où l'auteur soutenait avec une audace de verve incroyable que le Pape a le droit de déposer les empereurs et les princes, non-seulement dans le cas d'hérésie, mais même pour leur incapacité ou négligence...; qu'il pourrait gouverner les États immédiatement par lui-même, et que tous ceux qui les gouvernent ne le font que comme ses commissaires et ses délégués, etc.

L'ouvrage, publié h Rome en 1625, avait eu l'approbation du général des Jésuites Mutio Viteleschi, du vice-gérant du Pape et du maître du sacré Palais. 11 engageait donc à la fois et l'Ordre et le Pape lui-même. Pressés par le Parlement, les Jésuites n'en consenti-

rent pas moins à le désavouer, s' excusant ensuite auprès du nonce Spada sur la nécessité et promettant d'expliquer plus tard leur désaveu. Cette conduite tortueuse déplut à Spada, qui représentait en France la Cour de Rome.

Il blâma la faiblesse des Jésuites et chercha de plus fermes appuis pour le duel qu'il avait à soutenir. Car le Pape, qui faisait de la doctrine de Santarel sa propre doctrine, exigeait une rétractation expresse de la censure qui l'avait frappée.

Or, était-il permis d'annuler une censure si publique et si méritée ? Était-il permis d'adhérer, même tacitement, à des maximes par elles-mêmes bien vides, il est vrai, et bien impuissantes, mais qui ne tendaient à rien moins qu'à faire du roi de France un vassal et à le soumettre au bon plaisir de la Papauté? Bérulle ne le pensait pas. Sollicité par Spada, il admettait bien qu'on annulât l'arrêt porté

par la Faculté de théologie, mais à la condi-

tion qu'on rédigerait une seconde censure, où les adoucissements du langage n'empêcheraient en rien la condamnation des idées incriminées, Richelieu se montra plus flexible. Pressé de s'assurer une défense ou un abri contre l'orage qui grondait sur sa tête, il n'hésita pas à se concilier par ses complaisances les faveurs de la Cour romaine. Il fit rendre successivement deux arrêts du conseil, l'un en date du 18 juillet 1626, l'autre en date du 2 novembre de la même année, par lesquels le roi évoquait à sa personne ce qui avait rapport à la censure, défendait à l'Université, à la'Sorbonne^ au Parlement, de s'y immiscer davantage, interdisait enfin à tous ses sujets de composer, de disputer, de traiter pour ou contre, aucune question concernant sa puissance et son autorité et celles des autres princes souverains, sous peine d'être punis comme séditieux et perturbateurs du repos public. Ces arrêts furent signifiés à la Faculté

de théologie, et ce fut inutilement que le Parlement refusa de les vérifier. Ils n'en devinrent pas moins exécutoires: En fait, la condamnation primitive des doctrines de Santarel se trouvait par là mise à néant ; on s'abstenait de rédiger une nouvelle censure ; Rome triomphait. Dangereux et illusoire triomphe, qui, au Heu de la grandir, compromettait la puissance légitime de la Papauté !

Bérulle est nommé cardinal. — Siège de la Rochelle.— Fie de Jésus. — Louis XITI en Italie. — Paix avec l'Angleterre. — Gaston sort de France. — Disgrâce de Bérulle. — Sa mort. — Ses. funérailles.

Bérulle avait rendu à l'Etat de si importants services que le roi songeait depuis longtemps à lui donner quelque éclatant témoignage de satisfaction. La mort du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, arrivée le 16 septembre 1626, vint offrir à Louis XIII des facilités qu'il s'empressa de mettre à profit. Surle-champ il écrivit au Pape, afin de le conjurer de conférer au supérieur de l'Oratoire le chapeau devenu vacant. Et tel était le respect

qu'inspirait Bérulle, que, malgré son opposition récente aux volontés de Rome, Urbain VIII accueillit avec faveur cette ouverture. Richelieu seul, qui redoutait qu'on élevât son rival, tourna secrètement son crédit à faire manquer ou ajourner une nomination, qu'il ne pouvait obtenir pour celui qu'il appelait son bras droit, pour le P. Joseph. MaisJes bons offices de M. de Marillac et du nonce Spada l'emportèrent sur ces efforts jaloux, et le 30 août 1627, le Pape proclama M. de Bérulle cardinal. Peu après, la reine-mère lui remit solennellement la barrette, à, la place du roi, qui se trouvait en Poitou, à la tête de son armée.

Ce ne fut pas un événement ordinaire que de voir un simple prêtre élevé tout d'abord au rang des princes de l'Eglise. Aussi les prélats courtisans, comme M. de Gondi, archevêque de Paris, et M. de Harlay, archevêque de Rouen, qui aspiraient eux-mêmes au car-

dinalat, murmurèrent; au contraire, tous les gens désintéressés applaudirent. Un semblable choix honorait tout ensemble et celui qui était choisi et ceux qui le choisissaient.

Quant à Bérulle, qui avait ignoré les démarches de Louis XIII, aussi bien que les intrigues de Richelieu, il accepta par obéissance une dignité qu'il aurait refusée par humilité. Accueillant avec simplicité les nombreux compliments qu'il reçut \ insensible aux discours malveillants qui se répandirent, son train de vie resta le même qu'autrefois. On vit le nouveau cardinal servir ses confrères à table, et, la veille des grandes fêtes, laver la vaisselle du couvent ; car le P. de Bérulle n'avait voulu se séparer ni de TOratoire, ni du Carmel, et, sur sa demande, un bref de Rome lui avait maintenu la direction des deux com-

1 Cf. OEmres de Bérulle, p. 1338-4342. Lettres à différentes personnes sur sa promotion.

munautés\ Un autre bref le dispensa de Tobligation qu'il s'était imposée de n'accepter aucun bénéfice.

En effet, Bérulle, dès son entrée dans l'état ecclésiastique, avait renoncé à son patrimoine. D'autre part, la congrégation qu'il avait fondée était pauvre. Et cependant, il fallait pourvoir aux indispensables dépenses qu'exigeait l'établissement d'un cardinal, quels que pussent être son détachement et sa modestie.

Louis Xï II fut le premier à comprendre cette nécessité. Il commença par nommer M. de Bérulle conseiller d'Etat. Puis^ comme la pension attachée à ce titre se trouvait insuffisante, il s'occupa activement de lui procurer les moyens de soutenir convenablement son rang. C'est ainsi que, sur le seul bruit de la mort de l'abbé

1 Cf. OEuwes de Bérulle, p. 4277. Lettre au R. P. Berlin, à Rome. « 11 le charge d'obtenir de Sa Sainteté que le gouvernement de l'Oratoire et des Carmélites lui soit conservé en sa îiouvelle condition. »

de la Réole, il songea à transférer à M. de BéruUe les bénéfices de ce prélat \ La fausse nouvelle de la mort dé rarchevêque de Paris et de l'archevêque de Tours lui inspira les mêmes résolutions. Enfin, le grand-prieur de Vendôme étant venu à décéder, Louis XIÏI conféra au cardinal les abbayes, de Marmoutiers et de Saint-Lucien de Beauvais ^

Bérulle répugnait à cumuler ainsi deux bénéfices, et, s'il eût vécu davantage, son projet était de résigner l'un des deux. Mais il voulait auparavant y introduire la réforme.

Car le même esprit qui l'avait porté à fonder un Ordre nouveau, le sollicitait également à

i Cf. Œuvres de Bérulle, p. 1343. Bérulle parut se persuader que Richelieu était entré dans celte bonne intention. «Il a plu au roi, écrivail-il au cardinal-ministre, nae mander qu'il me donnait l'abbaye de la Réole et j'en ai remercié Sa Majesté. Mais je dois remonter jusqu'à la source et origine de ce bienfait et de tant d'autres qu'il me faut couvrir du silence, pour n'en pouvoir parler assez dignement. »

^Cf. OEuvres de Béi^ulle, p. 4342. Au roi. 11 le remercie des abbayes que Sa Majesté lui donna six mois avant sa mort.

corriger la discipline relâchée des Ordres anciens. Il se livra tout entier à ce travail de restauration. Les Dominicains, les Feuillants, ^ les Bénédictins , les religieux de l'Ordre de Prémontré, les Franciscains, les Minimes eurent tour à tour recours à son appui et à ses conseils. Les Grands- Augustins eux-mêmes durent à son énergie la fm des troubles qui divisaient leur communauté en l'avilissant.

Grâce à lui , la sainteté se répandait, de la sorte, par tout le royaume, comme un souffle rafraîchissant; il y était devenu le souverain arbitre des choses de Dieu et leur propagateur le plus obéi.

Mais la vie politique du saint cardinal n'était pas terminée, et bientôt naquirent de nouvelles entreprises, où l'entraîna sa piété même autant que l'intérêt bien compris de l'État. La France allait lui devoir en partie un de ces faits importants qui décident du sort d'un pays : la prise de La Rochelle, dont on a pourtant

l'habitude de reporter tout l'honneur à Richelieu.

Depuis le début du règne de Louis Xïll, Bérulle n'avait cessé de signaler à ce monarque la réduction des protestants comme une condition essentielle de paix pour le royaume. Ce n'est pas qu'il prétendît ramener à l'Église les dissidents par la violence ; car, encore bien qu'il caressât peut-être la séduisante mais détestable chimère d'un système unique de politique et de religion, on sait que lorsqu'il s'agit de conversion il n'eut garde de réclamer jamais l'intervention du bras séculier. Mais il ne pouvait supporter que les protestants formassent un État dans l'État, sujets rebelles à leur roi, agitateurs compromettants, Français sans patriotisme, toujours prêts à tendre la main aux ennemis du dehors et à protéger leurs agressions. « Sire, disait-il au roi, il y a soixante ans que Thérésie agite la nacelle de l'Église, et ébranle même les fondements d'un

État si florissant comme le vôtre, et tend à y éteindre le gouvernement de la monarchie.:

Tout le bien qui se consomme et' se pille sous ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; le sang qui se répand, c'est le sang de vos enfants, les villes qui se détruisent sont les parcs des troupeaux que Dieu vous a commis. Il est temps de pourvoir à un mal si grand et si furieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes les parties nobles de cet Etat menacé de ruine. Car l'hérésie est un corps qui ébranle, qui agite, qui infecte tous les corps de la France. Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le peuple foulée»

Si l'on consulte les documents originaux, on aura la douleur de se convaincre que ces récriminations n'avaient rien d'exagéré. Ainsi un envoyé Yénitien, qui était de retour de sa légation dès l'an 1569, ne parle pas dans des

1 Œuvres de Bérulle, p. 438.

LES DERNIÈUES ANNÉES. 203

termes moins affligeants du spectacle qu'offrait alors la France,

« Je ne reconnaissais plus , dit-il , cette France que j'avais contemplée de mes yeux, si soumise, si unie, si forte, si grande, douée de tant de rares qualités^. Qui pourrait contenir ses larmes (contenersi dalle lagrimé) à voir ce royaume en un tel état, si regrettable et pour la France elle-même et pour la chrétienté tout entière? Et un tel changement ne dérive d'une autre source, comme l'expérience nous l'a démontré, que de l'altération de la foi, destinée par la volonté de Dieu à ne pas souffrir de mélange ^. »

« Il a déjà péri deux cent mille personnes, écrivait un autre étranger^. Le sang n'ayant

^ Marc Antoine Barbara, i. 11,^. Ql.

^ Ibid., en note.

^ Gorréro, ambassadeur de 1 568 à 1 570.

D'Aubigné en comptait, de soatemps> un million. Cf. les Relations, t. II, p* 295, 297, 303> 407, etc;, avec les seules

pas assouvi la rage des novateurs, ils ont dirigé leur fureur contre les pierres mêmes-, ils ont détruit les églises en si grand nombre, que dix années de revenu de la couronne ne suffiraient pas pour les rebâtir. C'est pitié de voir ces ruines ; et de même que tous ces grands édifices, quand ils étaient debout, excitaient une admiration et une joie universelle, comme des trophées qui représentaient la piété et la dévotion de ceux qui les élevèrent, de même leurs ruines, témoignages d'une fureur inouïe, seront un spectacle de douleur aux âge§ à venir. »

On comprend donc aisément que Bérulle se crût fondé à représenter à Louis XIII ce qu'au rapport de Brantôme, François l^' lui-même déplorait, « que le protestantisme tendait, du tout, au renversement de la monarchie divine

labiés de la Gallia christiana. — Sismondi, Hist. des Français, XYIH« vol.

LES DERNIÈRES ANNÉES. 2l05

et humaine. » Et, en effet, pendant près d'un siècle, les chefs successifs de la réforme depuis le premier prince de Gondé jusqu'au dernier duc de Rohan, ne révêrent-ils pas la reconstitution d'une sorte de féodalité?

Déjà plusieurs expéditions avaient été faites contre les protestants sans résultats définitifs. BéruUe jugea qu'il fallait frapper un grand coup et indiqua La Rochelle, place forte, qui commandait tout l'Ouest, où dominaient les réformés. Une foi secrète l'excitait, en outre, à cette entreprise. En 1620, traversant La Rochelle, pendant qu'il était en prière dans l'église de Sainte-Marguerite, il se sentit vivement pressé du désir de voir cette ville revenir à l'obéissance, et il lui sembla qu'une voix intérieure lui assurait que ses vœux seraient exaucés. Par conséquent, aux idées que lui suggérait sa raison s'ajoutaient les ardeurs de ses pressentiments ; il avait même cru devoir s'en ouvrir à Richelieu. Celui-ci, esprit positif,

et peu enclin à la mysticité , n'avait tenu aucun compte de cette révélation. Le siège de La Rochelle lui paraissait d'une extrême difficulté, et il craignait, de plus, en y poussant le roi, de soulever les princes protestants, qu'il tenait à ménager. Mais les événements ne tardèrent pas à changer ses résolutions.

Les Anglais, conduits par le duc de Buckingham, venaient d'occuper l'île de Ré, où ils menaçaient le fort Saint-Martin. De là, ils s'apprêtaient à donner la main aux protestants de La Rochelle. Le cardinal-ministre se trouva donc obligé de presser le blocus de la ville, afin d'en intercepter l'accès aux ennemis.

C'était entamer le siège que BéruUe avait conseillé, et dont BéruUe devait, pour sa part, assurer l'heureuse issue.

Et d'abord, ce fut par son entremise que Louis XIII obtint l'argent nécessaire pour la guerre que l'on commençait. Bérulle négocia auprès d'Urbain VIII d'une manière si habile

que le Pape autorisa et le clergé de France consentit un don de trois millions. Aux secours de la diplomatie, le s'upérieur de l'Oratoire joignit ensuite, quoiqu'il fût retenu par ses devoirs auprès de la reine-mère, le secours plus précieux encore de son inébranlable fermeté. — Un instant le bruit court que les Anglais ont pris le fort Saint-Martin. Bérulle dément cette nouvelle, et l'on apprend en effet que les assaillants ont été repousses. Richelieu, découragé par les lenteurs du siège, se prépare à traiter. Bérulle le détourne de ce dessein et l'exhorte à persévérer. Cependant, La Rochelle résiste, les embarras se multiplient; on découvre une conspiration ourdie par Buckingham, et peu s'en faut que le premier prince du sang, le comte de Soissons, n'envahisse le Dauphiné à la tête de quinze mille hommes, fournis par le duc de Savoie, tandis que, de son côté, le duc de Lorraine se serait présenté devant Verdun avec les troupes

de l'empereur. Richelieu irrité, effrayé, se plaint ouvertement du cardinal : « Le bon M. de Bérulle n'avait guère à faire de nous engager dans cette besogne, avec ses prétendues révélations. » Il lui demande avec ironie à quelle époque Dieu accomplirait les promesses dont il l'avait flatté. Bérulle lui répond sans se troubler : « Je suis sans lumière, mais non sans pensées, et, puisque vous me le commandez, je dois vous les représenter. Je regarde La Rochelle comme je regardais auparavant l'île de Ré ; c'est-à-dire je la tiens assurée au roi, et j'espère même que cela ne tardera pas. Je ne l'attends point de l'estacade, ni du blocus; mais de quelque effet prompt et inopiné. »

De quelque manière qu'on apprécie les motifs de cette persistance chez M. de Bérulle, on ne saurait nier qu'elle n'ait contribué à la prise de La Rochelle. On sera très-porté sans doute à ne la compter pour rien, au prix de

la fameuse digue élevée par les ordres d6 Richelieu; mais, du moins, ne se refusera-t-on pas à reconnaître qu'elle put, en calmant les impatiences, permettre, par la longueur du temps, de réduire La Rochelle aux extrémités. Le jour de la Toussaint 1628 la ville ouvrait ses portes à Louis XIII ; Richelieu y entrait en triomphateur à côté de son maître ; Bérulle allait s'agenouiller dans cette même église de Sainte-Marguerite, d'où, huit ans auparavant, il était sorti tout inspiré.

Les premiers loisirs du fondateur de l'Oratoire furent employés par lui à terminer sa Vie de Jésus,

« Un excellent esprit de ce siècle, disait Bérulle dans la préface, a voulu maintenir que le soleil est au centre du monde et non pas la terre; qu'il est immobile, et que la terre, proportionnément à sa figure ronde, se meut au regard du soleil : par cette position contraire, satisfaisant à toutes les apparences

qui obligent nos sens à croire que le soleil est en un mouvement continuel à Tentour de la terre. Cette opinion nouvelle, peu suivie en la science des astres, est utile, et doit être suivie en la science du salut. Car Jésus est le soleil immobile en sa grandeur, et mouvant toutes choses \ »

L'idée de Jésus, telle est en effet la pensée fondamentale de cet ouvrage ; centre vivant, autour duquel tout gravite, et dont l'auteur décrit avec amour les rayonnements inépuisables. D'ailleurs le mysticisme de Bérulle n'a rien à démêler avec cette contemplation égoïste, qui, détachant l'esprit du spectacle du monde, le désintéresse de toutes les entreprises humaineSo C'est pourquoi le pieux auteur, s' adressant au roi, s'épanche en félicitations sur la prise de La Rochelle :

« En cette ville, lui dit-il, vous surmontez

1 OEuvres de Bérulle, p. 171 .

toutes les villes rebelles. En cette ville, vous trouvez les clefs de toutes ces autres villes : la surmontant, vous surmontez toute la rébellion ensemble, et vous coupez les nerfs de ce corps factieux, lié par cette place à l'étranger. Vous surmontez ce que les rois vos prédécesseurs, ou n'ont pu vaincre, ou n'ont osé attaquer. Et comme un autre Alexandre, vous coupez le nœud gordien, qui arrêtait nos destinées, et qui depuis soixante ans a empêché le bonheur de la France. C'est Dieu qui vous donne La Rochelle *, »

Et Bérulle continuant, ne peut s'empêcher devoir comme le jugement de Dieu dans la fin misérable de Buckingham, succombant au poignard de Felton, au moment même où il dirigeait une nouvelle expédition contre la France.

« Ce fier Anglais qui voulait braver la France, est contraint de fuir honteusement à la vue de

* Œuvres de Bérulle, p. 436.

la France, d'être conducteur non d'une armée triomphante ou au moins combattante, mais d'une troupe fuyante et d'une flotte désolée, qui laisse et sur la terre et sur la mer les marques de son opprobre et de sa confusion.

C'était assez pour n'y plus retourner, pour n'y plus penser. Mais oubliant Dieu et le châtiment qu'il avait reçu, il veut encore se faire voir sur nos côtes. Et voilà que la main de Dieu courroucé est étendue sur lui ; car ayant le pied dans le vaisseau pour revenir, il meurt en un instant; et un Anglais, ennemi naturel de la France, venge la France, et le punit de son outrecuidance. Et non-seulement en un même jour ou en une même heure , mais en un même moment le soleil éclaire ses délices et vanités, et l'enfer couvre ses misères et punit son iniquité. Pauvre misérable ! d'avoir vécu ainsi et d'être mort ainsi; d'avoir méconnu Dieu, et en ses faveurs et en ses châtiments; d'être du nombre de ceux qui in momento descendunt

ad inferna^ et d'être exemple à la postérité de la sévérité de Dieu sur les grands, sur les favoris , qui abusent de leur temps, de leur faveur et de leur puissance *. »

Mais à peine le siège de La Rochelle fut-il achevé qu'il devint urgent de pourvoir à d'autres soins.

Le duc de Mantoue venait, par un acte solennel, de déclarer Charles de Gonzague, duc de Nevers, son légitime successeur dans le Mantouan et le Montferrat. Le duc de Savoie et le roi d'Espagne, qui convoitaient cette succession, se liguèrent aussitôt contre le duc de Nevers. D'un autre côté, l'empereur d'Allemagne, faisant cause commune avec les envahisseurs, refusa de lui donner l'investiture de son territoire, qu'il regardait comme un fief de l'Empire.

Enveloppé par de si redoutables ennemis,

1 OEuvres de Bérulle, p. 432 et suiv.

le duc de Nevers s'empressa de réclamer Tappui du roi de France. Pour Louis XIII le cas n'était pas douteux. Il devait nécessairement intervenir; mais il le pouvait en deux manières, ou par les négociations, ou par les armes.

Bérulle eût préféré de beaucoup la première voie. Il craignait de ranimer par la guerre, et cette fois, d'une manière interminable^ les rivalités que la paix de la Valteline avait si difficilement calmées. Il appréhendait surtout que la passion des conquêtes ne s' emparant de Louis XIII, ce prince ne songeât à renouveler les funestes entreprises de François P^ sur ritalie. On sortait d'une lutte pénible, où les troupes avaient été rudement éprouvées. Enfin, si on se décidait à la guerre, il était d'avis que le roi ne la fît pas en personne. Ces considérations furent inutiles. Richelieu n'avait garde de négliger un moyen d'attaquer la maison d'Autriche. De plus, il lui convenait

de distraire le roi de son entourage^ afin de le

dominer aisément. La guerre fut résolue, et Louis XIII, après avoir nommé la reine-mère régente et M. Bérulle président du conseil de régence, franchit le Pas-de-Suze, accompagné de Richelieu.

Le débat devait, du reste ^ se vider assez promptement.

Le duc de Savoie, ne pouvant tenir devant l'armée française, fut obligé de lever le siège de Casai. Et presque simultanément Bérulle amena le roi d'Espagne et l'Empereur à reconnaître les droits du duc de Nevers. Tout promettait donc l'entière pacification du continent, et il semblait dès lors qu'on se trouvât à même de demander raison à l'Angleterre de sa connivence avec les Rochellois et de son inqualifiable conduite à l'égard de la sœur du roi de France.

Néanmoins il n'en fut rien. L'esprit tenace de Richelieu dirigeait ailleurs les vues de Louis XIIÏ, et poursuivait l'éternel dessein

â16 LE CARDINAL DE BÉRULLÉ.

d'abaisser la maison d'Autriche, Le cardinalministre ne se servit de ces conjonctures que pour prêter secours à la Hollande contre les Pays-Bas catholiques, et s'allier contre l'Allemagne au roi de Suède, Gustave-Adolphe, Cette politique ne pouvait agréer à M. de Bérulle. Elle avait à ses yeux le double inconvénient de fortifier le parti protestant en Europe et d'habituer les peuples à méconnaître les pouvoirs établis. Malheureusement, ce qu'il désapprouvait, presque toujours il était impuissant à l'empêcher, comme aussi il voyait souvent négliger ce qu'il avait jugé opportun.

Le lu. avril 1629, la paix fut conclue à Suze avec l'Angleterre et confirmée le 16 septembre suiva.nt à Fontainebleau. Bérulle refusa du moins, quelque instance qu'on lui fît, de signer, en qualité de ministre, un traité qui ne stipulait aucune condition en faveur de la reine de la Grande-Bretagne. Qui oserait l'en blâmer? Et si sa piété l'avait autrefois poussé

trop loin, maintenant n'avait-il pas raison de ne pas souscrire le complet abandon d'une princesse catholique* aux sectaires anglais?

Cependant, tout en travaillant à dénouer les difficultés extérieures, Bertille n'avait pas cessé un seul instant de remplir, à la cour, son rôle de médiateur domestique. Plus d'une fois encore, il avait dû réconcilier la reine-mère avec son fils, Anne d'Autriche avec le roi, tous avec Richelieu. Le duc d'Orléans lui fournit une dernière occasion d'exercer son zèle pour le bien dé l'État, en même temps que sa charité pour les personnes. Gomme il avait été mêlé à l'histoire, le supérieur de l'Oratoire allait aussi être impliqué dans un roman.

Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, prince léger, inquiet, attristé de la situation subalterne où le reléguait sa naissance, impatient du joug de RicheHeu, s'était fait à la cour le chef des mécontents, et l'agitait perpétuellement de ses intrigues. Après la mort

de sa première femme, M"' de Montpensier, et pendant que le roi était occupé au delà des Alpes à protéger le duc de Mantoue, Gaston tomba éperdument amoureux de la fille du duc restée au Louvre, de la princesse Marie.

Il déclara même vouloir l'épouser. La reinemère s'émut de ce projet, et Bérulle reçut ordre de le déjouer. En conséquence il avertit le duc de Mantoue qu'il eût à rappeler sa fille auprès de lui, et la fit acheminer vers la frontière. Mais au lieu de poursuivre sa route, la princesse s'arrêta à Coulommiers chez la duchesse de Longueville, sa tante, qui, de là devait la conduire à Montmirail, où Gaston se rendait de son côté. C'était le lieu où les deux amants s'étaient donné rendezvous pour y célébrer leur mariage. Qu'on juge des transes de Bérulle ! Sur l'heure, il enjoignit aux deux dames de se rendre à l'abbaye d'Avenay, près de Ghâlons-sur-Marne. Et comme elles refusaient d'obéir, et que Gaston

avançait toujours, il se résolut bravement à les faire arrêter. Dans la nuit du 10 au 11 mars, Cahusac surprit leâ princesses dans leur lit et les conduisit à Vincennes,

Aussitôt grand émoi parmi les partisans de Gaston, et ces partisans étaient nombreux ; car, sans parler de la foule des seigneurs, il avait pour lui les plus illustres femmes de la cour, la comtesse de Soissons, la duchesse de Chevreuse, la reine régnante elle-même, tout ce monde élégant et frivole que h journée des Dupes rendit ridicule, mais non pas soumis.

Gaston se retira dans son apanage, et il fallut négocier avec lui. Enfin, sur sa parole qu'il n'épouserait la fille du duc de Mantoue qu'avec l'autorisation du roi son frère et de la reine sa mère, la princesse Marie fut élargie»

Mais, après avoir redressé les écarts du prince, il importait d'adoucir ses amertumes; en effet, Gaston, qui rapportait à Richelieu, non àBérulle, les contrariétés qu'il venait d'es-

suyer, menaçait de quitter le royaume. Vainement M. de Bérulle fit-il connaître ces menaces à Richelieu, sollicitant le retour du Roi qui arrangerait tout, ou un gouvernement pour le duc qu'une telle faveur désarmerait; vainement même eut-il le courage de rapporter au cardinal-ministre les griefs que Gaston nourrissait contre lui. « Je sais, lui écrivait-il, que Monsieur a dit plusieurs fois qu'il voudrait que vous vous fixassiez à quelque point, et que vous vous engageassiez à ne pas passer au delà des bornes que vous auriez mises à un certain degré de crédit. ., Vos ennemis lui disent que votre ambition est insatiable et démesurée... »

Soit qu'il comptât tirer parti pour lui-même des divisions de la famille royale, soit qu'il n'en prévît pas les conséquences, Richelieu dédaigna ces avis. Toutes ses réponses se résumaient dans ces mots : « Monsieur n'oserait quitter la France. » Monsieur osa, et au

moment où Louis XÏII rentrait dans son royaume, son frère se réfugiait en Lorraine.

Richelieu, irrité, troublé, essaya de se disculper auprès du Roi en se déchargeant sur BéruUe. 11 allégua que le président du conseil de régence avait manqué de fermeté dans cette grave affaire, et lorsque celui-ci parut devant Louis XIII, à la froideur avec laquelle il fut reçu, il put s'apercevoir qu'il était disgracié.

Toutefois ce n'était pas assez pour Richelieu, et son rival n'avait pas à ce point perdu tout crédit qu'il ne lui portât encore ombrage. Son ascendant sur l'esprit de la reine-mère, notamment, lui était, depuis longtemps, intolérable. Et un des historiens de Richelieu nous a révélé le fond secret d'un tel mécontentement.

« Après que le siège de la Rochelle eut été glorieusement terminé, le cardinal étant revenu à la cour, qui était à Fontainebleau, ne

manqua pas d'aller faire la révérence et rendre ses devoirs à la reine-mère. Mais elle ne le reçut pas avec le visage ni ayec la bienveillance ordinaires et s'informa assez froidement de l'état de sa santé. A quoi le cardinal, ne s' apercevant déjà que trop des mauvaises impressions que Ton avait données de lui à la reine, répondit d'un ton de voix, qui marquait assez son ressentiment : « Je me porte mieux que beaucoup de gens qui sont ici ne voudraient. » « Cela surprit fort la reine et lui fit monter la couleur au visage, comme il lui arrivait d'ordinaire en de semblables rencontres. Néanmoins, elle le dissimula autant qu'elle put, et se mit à sourire, ayant vu entrer en même temps le cardinal de Bérulle en habit court et botté. Ce qui donna encore sujet à notre cardinal de décharger ce qu'il avait sur le cœur, et de dire librement à la reine : «Je voudrais être aussi avant dans vos bonnes grâces, comme est celui duquel vous vous moquez. »— « L'on

ne saurait s'imaginer les cuisants déplaisirs que coûtait au cardinal cette aversion, et cette haine inexplicable de la reine, à laquelle il ne croyait pas en avoir donné le moindre sujet.

De sorte qu'il desséchait à vue d'œil, ets' abandonna si fort au chagrin, qu'il n'était tantôt plus reconnaissable; le premier président entre autres ayant témoigné à la reine qu'il l'avait vu pleurer cinq fois, au sujet de sa disgrâce et de sa séparation d'avec elle. Mais ceux qui avaient dessein de profiter de cette division faisaient accroire à cette princesse que la douleur du cardinal était artificielle, et que ses larmes ressemblaient à celles du crocodile qui ne pleure que pour tromper K »

Or c'était à Bérulle que Richelieu attribuait ces froideurs de Marie de Médicis, ne voulant pas s'avouer à lui-même que s'il devenait anti-

1 Histoire du cardinal de Richelieu, par Aubevy. Paris , ^660, Uv. IV, ch. III, ch. VIÏÏ, p. 138-U4.

pathique à la reine-mère, il ne devait s'en prendre qu'à son génie dominateur. Il chercha donc à éloigner le Supérieur de l'Oratoire et proposa à Louis XI II de le nommer ambassadeur à Rome. Mais le roi qui, malgré tout, continuait à faire fond sur la capacité de Bérulle et le croyait utile à son service, résista aux suggestions de son ministre. Bérulle fut chargé par lui de se rendre auprès de Gaston pour le ramener, et le pieux cardinal se disposait à partir, lorsque la mort le frappa presque subitement.

Déjà, en 1628, Bérulle était tombé dans un état de langueur qui avait alarmé tous ceux qui s'intéressaient à sa conservation. Mais depuis, il paraissait avoir pleinement recouvré ses forces, lorsque, le 27 septembre 1629, en quittant Fontainebleau, où le roi l'avait reçu en audience de congé, il se sentit saisi d'une fièvre violente. De retour à Paris, la maladie l'obligea de s'arrêter au séminaire de Saint-

Magloire, et ce ne fut que le lendemain qu'on le put transporter dans la maison de la ruiB Saint- Honoré. Les plus confiants ne conservèrent bientôt plus d'espoir, et les Pères consternés s'empressèrent inutilement autour de leur Supérieur. Lui seul, calme, résigné, serein, tint constamment son âme au-dessus des faiblesses de son corps. Il était encore parmi les hommes que pour lui tous les bruits humains avaient cessé. Et comme on lui demandait s'il n'avait rien à faire dire à la cour : « Ah ! pour la cour, s'écria-t-il, il n'en faut point parler ; tout ce qui y est n'est que vanité. » Le 2 octobre, malgré ses souffrances, il voulut monter à l'autel; mais une défaillance suprême l'interrompit au milieu du sacrifice, et il expira après avoir, par un dernier effort, béni sa congrégation. Bérulle n'était âgé que de cinquantequatre ans.

L'autopsie du cadavre, que les médecins trouvèrent entièrement gangrené; la joie indé-

cente que témoignèrent les courtisans de Richelieu*; le contentement que Richelieu lui-même parvint mal à dissimuler, n'hésitant pas, depuis, à rapporter dans ses Mémoires, que lors même que Bérulle fut arrivé à l'article de la mort, « on ne pouvait le persuader qu'il fût réduit à cette extrémité, parce qu'il croyait avoir eu connaissance par voie surnaturelle que Dieu l'avait destiné pour faire de grandes choses en ce monde, ce qu'il avait témoigné plusieurs fois à plusieurs de ses amis^; » enfin, les haines toujours flagrantes accréditèrent contre le cardinal-ministre les bruits les plus outrageants. En 1631, dans le manifeste qu'il adressait au roi, le duc d'Orléans ne craignait pas de lui dire : « Le cardinal de Richelieu a témoigné publiquement l'animosité qu'il portait à mon cousin le cardinal de Bérulle pour nous avoir

1 « M. le cardinal de Bérulle, disaient-ils, ne sera pas canonisé^ parce qu'il n'est pas mort en état de grâce. » * Mémoires de Rkhelim, t. V, p. 64.

charitablement réconciliés (la reine et moi). Ce fut pour moi un office bien favorable, mais bien funeste pour lui, car il mourut aussitôt après. » Richelieu, de son côté, s'indignait d'une imputation aussi flétrissante : « Quant à ce que vous avez allégué du cardinal de Bérulle, répondit-il, l'enfer même abhorre une telle calomnie, et les siens, qui avaient le plus d'intérêt à sa conservation, ne sauraient l'entendre sans avoir une extrême horreur pour ceux qui la vomissent K » 11 crut même devoir écrire au P. Bertin, général des prêtres de l'Oratoire, à Rome, une sorte d'apologie de sa conduite :

« Il m'est impossible de vous témoigner le déplaisir que j'ai de la mort de M. le cardinal de Bérulle, qui ne pouvait douter de la sincère amitié que je lui ai toujours .portée. Je suis extrêmement fâché des calomnies qu'on a fait

* Mercure de France, t. XVII, p. 290.

courre et à Rome et en France. Je fais tout ce qui m'est possible pour les dissiper, faisant voir à tout le monde que la grande vertu du défunt, et la façon avec laquelle nous avons toujours vécu ensemble, ôte tout lieu de croire ce que les faux bruits ont répandu avec si peu d'apparence. J'honore la mémoire du défunt et ferai toujours un cas particulier de ceux qui le touchent, et notamment de la Compagnie qui a pris naissance sous sa conduite. Je vous rends mille grâces de ce que vous me mandez touchant celle que Sa Sainteté vous a déjà accordée pour moi, vivœ vocisoraculo. Je vous prie de poursuivre la concession par écrit de Sa Sainteté, si elle en accorde de sa main, ou de son Théologal, et ce aux propres ternies de la supplique que feu M. le cardinal de BéruUe vous a envoyée. Je désire avec passion cette expédition, de laquelle Sa Sainteté ne fera, je m'assure, aucune difficulté, puisque déjà elle l'a accordée de vive voix. J'ai aussi

besoin qu'elle trouve bon, qu'en ne publiant pas cette grâce qu'elle m'accorde, je ne la tienne pas cachée à tout le monde, afin que ceux qui connaissent le plus l'accablement auquel je suis, ne pensent que j'omette à satisfaire à une obligation, comme est celle de.

l'office, sans avoir licence ^ »

Il est de toute évidence qu'une semblable lettre, dans laquelle Richelieu se montre beaucoup plus préoccupé de la dispense qu'il sollicite que de la perte qu'il déplore, ne saurait être considérée comme une pièce justificative.

Quoi qu'il en soit, la postérité, dont le jugement n'a rien à voir avec les rancunes des partis^ ne saurait admettre, sans des preuves convaincantes, l'accusation terrible qui pesa sur Richelieu. Mais on comprend que de tels soupçons pussent être excités par le caractère

1 Mémoires pour servir à l'histoire du cardinal de Richelieu, recueillis par le sieur Aubery. PariS;, 1660, t. Il p. 884,

vindicatif du cardinal et l'ingratitude persévérante qu'il fit paraître à déprécier un des auteurs de sa fortune, son auxiliaire utile, mais aussi son rival d'influence. Ce qu'on ne saurait non plus contester, c'est l'embarras manifeste de tous ceux qui furent appelés à prononcer l'éloge de M. de Bérulle. M. de Gospéan luimême, évêque de Nantes, un des orateurs les plus renommés de cette époque, ne réussit guère qu'à rédiger un assez froid panégyrique, qu'il récita le 7 décembre, à Saint-Magloire, en présence d'une grande partie de la cour.

Louer M. de Bérulle comme il méritait de l'être, n'eût-ce pas été blâmer Richelieu?

La douleur sincère, véritable, s'épancha donc tout entière entre les Pères de l'Oratoire, les Carmélites et quelques hommes dévoués, tels que M, de Marillac, qui songea même à résigner les sceaux, qu'on devait prochainement lui enlever. « Deux jours suffirent au R. P.

Bourgoing, dit Bossuet, pour faire l'oraison

funèbre du grand cardinal de Bérulle, avec l'admiration de ses auditeurs ^. »

Les funérailles du cardinal de Bérulle avaient eu lieu dans l'église de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré sans beaucoup d'appareil. Trois mausolées en marbre blanc, ouvrage de Jacques Sarrazin, lui furent élevés par le soin de ses amis. Le premier, destiné à l'Oratoire, à été dégradé durant la révolution. Le second, qui appartenait à la chapelle de la Sainte- Vierge, à l'Institution, a été transporté en 1806 dans l'église du collège de Juilly *. Le troisième se voit encore aujourd'hui dans la chapelle des Carmélites de la rue d'Enfer. Le cardinal de Bérulle y est représenté en marbre blanc, de grandeur naturelle, à genoux, dans

1 Bossuet, t. XI, p. 475.

^ Le Dictionnaire des monuments de la ville de Paris, 4779, par Hurtaut et Magny, attribue à François Anguier la statue du cardinal de Bérulle qui se voit à Juilly; c'est aussi l'opinion de M. Cousin; Du Vrai, du Beau et du Bien^ x« leçon, de l'Art français.

l'attitude d'un bienheureux. Mais ce ne sont là que des cénotaphes. Le corps du cardinal de Bérulle a été donné à Saint-Salpice, qui en conserve les chairs dans la chapelle du Sacré- Cœur à Issy, et les ossements dans la chapelle du séminaire à Paris.

Politique de Bérulle comparée à la politique de Richelieu. — Bérulle, fondateur ou réformateur des Ordres religieux en France. — Sa science théologique. — Il suscite Descartes. — Bérulle considéré comme mystique. — Comme écrivain.— : Jugements divers sur sa personne.

Si nous avions su reproduire avec exactitude les principaux traits de la vie de Bérulle, nous aurions restitué, ce nous semble, une des plus nobles figures du-xvir siècle et fait connaître un émule oublié et calomnié de Richelieu. Car Richelieu n'a rien omis pour ensevelir par la calomnie l'illustre Oratorien. Panégyriste hypocrite de ses bonnes intentions , et détracteur obstiné de sa conduite, les pages qu'il lui a consacrées dans ses Mémoires se

réduisent à- une longue et malveillante insinuation , où Bérulle apparaît tour à tour comme un illuminé au service de la cour de Rome et de l'Espagne, un courtisan avide ou un intrigant de dévotion. Contentons-nous de reproduire comme le premier crayon de cette étrange peinture.

« Plusieurs estimaient que le cardinal de Bérulle était la cause des brouilleries de la reine-mère et de Richelieu, mais jamais on ne put le persuader au cardinal ; la piété qu'il avait toujours reconnue en lui, et la façon dont il s'était gouverné en son endroit, l'empêchait d'avoir cette opinion. H devait toute sa fortune à la bénédiction de Dieu et à la bonté du roi. Mais il est vrai que le cardinal fut nonseulement le premier, mais le seul qui le proposât à Sa Majesté pour le faire cardinal. Il est vrai qu'il fut seul cause qu'il fût appelé au Conseil. Il est vrai que la nécessité des affaires séparant le roi de la reine, sa mère, aux

voyages de la Rochelle et d'Italie, il le nomma comme personne confidente et qu'il estimait capable de donner de bons conseils, pour demeurer auprès de la reine. Il est vrai encore qu'il aima mieux que le roi lui donnât 15,000 francs de rente des dépouilles du grand-prieur, que de recevoir cette gratification que le roi voulut lui faire. Après cela, il eût estimé être privé de jugement de penser qu'il lui eût rendu de mauvais offices, particulièrement en un temps où, sous l'autorité et suivant les bons desseins du roi, il n'avait rien oublié de ce qui lui était possible pour l'extirpation de l'hérésie, dont la rébellion avait été si absolument abattue, que l'erreur, qui n'avait pris accroissement en cet état que par son moyen, ne pouvait plus lutter longtemps. Nonobstant ces considérations, les plus clairvoyants croyaient assurément qu'il se trompait en jugeant sincèrement des intentions de ce personnage. Leur pensée n'était pas sans fonde-

ment apparent, mais en effet elle n'en avait point de véritable. Il est vrai que le peu d'expérience qu'il avait des affaires d'Etat lui faisait souvent estimer que ce qui réussissait le mieux dût avoir mauvaise fin. Il avait cru que La Rochelle ne se prendrait pas par la digue, mais que Dieu la voulait châtier et confondre par une surprise, et qu'elle devait être emportée six mois devant qu'elle tombât es mains du roi. Il avait cru que les Espagnols nous assisteraient fidèlement en ce dessein contre les Anglais ; qu'il ne fallait point faire la paix avec les Anglais, quoique les Espagnols nous eussent manqué en la ligue que nous avions faite contre eux; que le roi ne devait pas entreprendre le secours du duc de Mantoue, de peur de rompre avec l' Espagne ] qu'il valait mieux ne continuer pas l'assistance que le roi Henri IV donnait aux Hollandais,

et s'unir avec l'Espagne que faire le contraire; qu'il ne pouvait arriver inconvénient

de donner le gouvernement de Champagne ou de Bourgogne à Monsieur, et qu'on avait tort d'en faire difficulté...». Il avait ainsi plusieurs autres choses où il ne pouvait cacher ses sentiments, qui, paraissant contraires aux mouvements par lesquels le roi gouvernait son Etat, donnaient lieu de penser que sa volonté était aussi contraire au cardinal comme ses pensées étaient éloignées des siennes ; mais, en effet, il n'était pas vrai. Et bien que d'ordinaire la division de volonté ne tarde pas beaucoup à suivre celle de l'intellect, la sincérité et la vertu de ce personnage empêcha cet effet en lui..,.»

Mais ce n'était pas assez de dénigrer le conseiller de la reine-mère ; le fondateur de l'Oratoire ne devait pas non plus être épargné.

« Il avait, disent les Mémoires^ une aversion si grande contre les Jésuites, qu'il estimait que faire contre eux était suivre particulièrement les volontés de Dieu plus intimes^

secrètes et cachées au commun des hommes.

Ses pensées même sur ce sujet allaient jusqu'à

ce point, qu'il croyait que cette société n'était

non-seulement pas utile, mais qu'elle n'était

pas supportable, et qu'enfin, peut-être, Dieu permettrait qu'on y mît ordre, comme on avait

fait autrefois en cet Etat. . . .

« Cette bonne âme ne se portait point à ces extrémités par animosité aucune ; il n'en avait contre personne , mais bien se rendait-il si ferme en ses pensées, parce qu'il croyait qu'elles étaient conformes à la volonté de Dieu.

« Son erreur n'était pas vice de volonté, mais d'entendement, qui croyait volontiers voir dans les secrets de la Providence divine ce qu'il ne voyait pas * »

Richelieu, dans les pages qui suivent, re-

^ Colledion de Mémoires relatifs à l' histoire de France , t. XXV.

Mémoires de Richelieu, l. v, p. 58 et suiv.

CONCLUSION. â41

prend ces données, les développe avec une perfidie doucereuse, et accrédite sur Bérulle l'opinion qui, désormais, semblera irréfragable à des historiens cependant consciencieux.

Ceux-là même, en effet, qui daigneront le men^ tionner, et dans les termes les meilleurs, ne verront en lui « qu'un homme simple et pieux, dont le tort était d'appliquer au succès des choses humaines cette foi patiente, cette charité bienveillante et crédule, qui servent seulement au salut j non cardinal d'Etat, comme Richelieu, mais conseiller d'Eglise, qui comptait beaucoup, dans les circonstances difficiles, sur l'intervention de la grâce divine *. »

A coup sûr, nous ne nierons pas qu'entre les deux cardinaux il n'y ait des différences profondes. Nous reconnaîtrons même aisément que l'un l'emporte de beaucoup sur

1 Bazin, Histoire de Louis XIII, t. III, p. 48. Cf. 1. 1, p. 459.

l'autre par toutes les qualités humaines qui font les politiques, le mélange de F astuce et de la passion, la généralité des vues, l'indifférence pour les moyens, la poursuite invariable d'un but invariablement le même. Mais est-ce à dire que Bérulle n'ait été qu'un esprit étroit, impropre aux affaires, un bonhomme embarrassa,nt, un visionnaire et un ligueur? Nous ne le pensons pas. Il nous paraît, au contraire, que Bérulle contribua, dans une assez large mesure, au bien du royaume. Si d'ailleurs ses desseins différèrent souvent des vues de son rival, doit-on y trouver contre lui un motif absolu de blâme ou une marque de complète infériorité? Peut-être est-il permis d'en douter, « Cet homme dont vous voyez l'image, dit quelque part La Bruyère, et en qui l'on remarque une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux, augmente d* année à autre de réputation ; les plus grands politiques souffrent de lui être comparés : son

grand dessein a été d'affermir l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des grands ; ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner; il a eu du temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par l'un de nos plu^ grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de l'hérésie \ »

Ce langage de La Bruyère est celui de la postérité. L'autorité de Richelieu grandit avec les siècles, et certes ce n'est pas nous qui voudrions l'amoindrir. Mais la gloire n' est-elle pas comme la lumière, qui se divise sans diminuer? Et en même temps que la France s'enorgueillit à bon droit du ministre de Louis XIII, pourquoi ne s'honorerait-elle pas aussi du fondateur de l'Oratoire?

On ramène d'ordinaire à trois effets princi-

* Caractères, Du souverain, ou de la république.

paux les résultats de la politique de Richelieu : la défaite du protestantisme en France; rabaissement de la maison d'Autriche ; la ruine des dernières forces de la féodalité. C'était même là le plan total que le célèbre ministre déclarait s'être proposé : « Je promis au roi, dit-il dans son testament, d'employer toute nion industrie et toute l'autorité qu'il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous les sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il pouvait être^.» Or est-il équitable de rapporter ces résultats uniquement à Richelieu? Ou même y faut-il complètement applaudir?

Et d'abord que Richelieu ait abattu le protestantisme en France, c'est un lieu commun historique qu'il conviendrait de ne pas admettre sans restriction. Car ce ne fut pas Ri-

1 Recueil des testaments politiques, Amsterdam f 1749, in-12, t. II, p 9.

chelieu, mais Bérulle^ qui, dès les premières années du règne, sut persuader à Louis XIlï d'entreprendre les expéditions du Béarn, et, plus tard , la réduction décisive de La Rochelle. Richelieu put signer la paix d'Alais et faire rendre Tédit de Nîmes : il ne les avait pas préparés. Loin de là ; tandis que, malgré lui , le protestantisme était combattu au dedans, au dehors Richelieu le secondait en secourant la Hollande contre les Pays-Bas catholiques, en s' alliant à Gustave-Adolphe contre l'Autriche, en soldant les troupes de Bernard de Weimar, et préludait de la sorte, contre les intérêts de l'Europe catholique, à la création du royaume de Prusse.

D'un autre côté, favoriser le protestantisme n'était-ce pas favoriser aussi l'esprit révolutionnaire? Et une constante expérience n'avait-elle pas démontré que la négation de la loi, qui est religion, n'avait été qu'un subterfuge pour arriver à la négation de la loi,

qui est gouvernement? Sans doute la puissance de l'Autriche devenait menaçante. Mais n'avait-on pas à redouter les contre-coups prochains des émotions de l'Angleterre, et ne valait-il pas mieux, comme le conseillait Bérulle, tourner les armes contre la Grande- Bretagne que contre l'empereur? Déclarer la guerre à l'Angleterre, c'était assurer le pouvoir du prince sur ses sujets; porter la guerre en Allemagne, c'était encourager la rébellion des sujets contre leur souverain. Dans le premier cas on affermissait en Europe l'idée d' autorité; dans le second cas, on la minait sourdement. Lors donc qu'on admire la persistante tactique de Richelieu contre la maison d'Autriche , on ne considère que les traités de Westphalie et des Pyrénées, qui en furent les conséquences assez lointaines. On oublie trop qu elle amena cette crise redoutable où la France eût péri si elle n'avait eu Gondé. Surtout on ne remarque pas qu'elle développa

cette disposition des esprits qui, s'accroissant sans cesse et sans remède, devait, un jour, jeter l'Occident dans les luttes sanglantes et les hasards.

Enfin était-ce fortifier la royauté, comme on le répète, que de faucher les hautes tiges et anéantir les seigneurs? N'était-ce point principalement céder à l'ambition et abattre des ennemis personnels? Et lorsque Richelieu déclarait «qu'il n'avait jamais eu d'autres ennemis que ceux de l'État, » n'est-ce pas qu'avant Louis XIV, il avait en lui-même proféré cette rebutante parole : « l'État, c'est moi î » En effet, voyez ! pour s'assurer la maîtrise du royaume, tout occupé de maîtriser le Roi, il se fait le surveillant incommode, l'inspirateur jaloux, le tyran domestique et corrupteur de ce prince médiocre et mélancolique. Ne pouvant les capter ni les séduire , il le brouille avec sa mère, Marie de Médicis, avec sa femme Anne d'Autriche. Les plus chères affections

de Louis XllI, mademoiselle de La Fayette, mademoiselle de Hautefort , sont éloignées aussitôt qu'elles déplaisent au cardinal ou refusent de conniver avec lui. C'est lui qui crée tour à tour et précipite les favoris, tels que Barradas, Saint-Simon, Cinq-Mars, ou, à côté de ces personnages équivoques, les confesseurs, tels que le P. Caussin. Sur un signe de sa main, le maréchal de Marillac, Montmorency, de Thou s'acheminent à l'échafaud; les têtes tombent par centaines; les proscriptions sont ouvertes, les confiscations innombrables, et à considérer ces horribles sévices i, on se demande presque en quoi ce ministère tant vanté diffère du régime de la Terreur, en quoi Laubardemont diffère de Fouquier-Tainville ! Aussi, au milieu du concert des admirations et des louanges, Montesquieu, qui pouvait bien en séance académique payer au

1 Recueil de pièces à la suite de Le Clerc, t. IV.

génie de Richelieu le tribut obligé d'un banal hommage % Montesquieu n'a-t-il pas craint ailleurs d'élever contre lui cette véhémente objurgation : « Quand cet homme, a-t-il écrit, n'aurait pas eu le despotisme dans le cœur, il l'aurait eu dans la tête^. » Et encore : « Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et Louvois^. »

A notre sens^ Bérulle ne servit pas moins l'État par ses efforts conciliants que Richelieu par ses exécutions. Car la Fronde allait bientôt s'ensuivre ; l'aristocratie, à jamais ruinée, cesser d'être, il est vrai, pour la royauté un obstacle mais aussi un rempart ; et le trône démantelé se trouver peu à peu envahi par les flots populaires. C'est pourquoi, qu'on exalte si l'on veut le ministre de Louis XIII, mais

1 Montesquieu, Edit. Lefèv. 1826, t. VIII, p. 189. Discours de réception à l'Académie.

2 Esprit des lois, 1. V, c. x, 1. 1, p. 129.

3 Pensées diverses, t. VIII, p. 421 .

qu'on ne dédaigne pas son modeste conseiller. Quant à nous, s'il fallait en deux mots caractériser Richelieu et Bérulle , nous dirions qu'autant l'un nous rappelle Xiraénès, autant l'autre nous rappelle Suger ; et en tout cas, à côté de Richelieu, quoique après lui, nous réclamons, pour Bérulle, une place parmi les cardinaux qui, en France, ont participé à l'exercice du pouvoir suprême, et qu'on peut nommer : Georges d'Amboise, Charles de Guise, Mazarin, Fleury.

Aussi bien Bérulle a-t-il de nobles parties, par où il surpasse infiniment Richelieu, plus superstitieux que croyant, plus mondain que recueilli. Abîmé dans la dévotion, sa jeunesse ne souffre d'être comparée qu'à l'existence angélique de Stanislas Kotska. Controversiste puissant:, il continue Duperron et fraye la route à Bossuet. Ouvrier infatigable, il introduit les Carmélites en France avec le concours de madame Acarie, tandis que

François de Sales institue les Yisitandines sous les auspices de madame de Chantai ; et pendant que César de Bus établit les Doctrinaires, ' lui-même il fonde l'Oratoire de Jésus. Ce n'est pas tout. Son zèle enflamme les courages et ses exemples suscitent des imitateurs. C'est Vincent de Paul avec les Prêtres de la Mission et les sœurs de Charité ; c'est Eudes et la congrégation de la Mission ; c'est Adrien Bourdoise et la communauté des prêtres de Saint- Nicolas-du-Chardonnet, tous trois disciples du P.deBérulle; c'est Olier et Saint-Sulpice; c'est Bernard de Sainte-Thérèse et les Missions étrangères ; c'est de La Salle et les Frères de la Doctrine chrétienne, âmes vraiment françaises, qui ont servi la patrie à l'égal des législateurs et des conquérants.

D'ailleurs la piété, chez Bérulle, s'alliait à un profond savoir. Théologien, personne n'était plus versé que lui dans la connaissance des Écritures ou le commerce de saint Au-

25â LE CARDINAL DE BÉROLLE.

gustin et de saint Thomas. Personne ne témoignait non plus une aversion plus marquée pour les nouveautés et pour les excès. C'est ainsi qu'on le vit combattre les maximes de Molina et signaler, un des premiers, tous les périls du quiétisme naissant, en même temps qu'il continuait, par ses écrits, la tradition des vrais mystiques. Et cependant sa droite raison lui faisait accepter avidement la vérité, d'où qu'elle vînt. Sans lui, nous n'aurions pas la Polyglotte de Le Jay; sans lui surtout nous n'aurions pas eu Descartes, qu'il engagea à produire sa doctrine et dont les PP. de TOratoire se montrèrent constamment les intrépides défenseurs. Ce fut Bérulle en effet qui, chez le nonce Bagne, dans une réunion où un médecin, nommé Chandoux, exposait les principes d'une philosophie nouvelle, découvrit le génie de Descartes, à entendre ses objections. « Il lui fit, dès lors, dit Baillet, une obligation de conscience de publier ses idées, sur ce

qu'ayant reçu de Dieu une force et une pénétration d'esprit avec des lumières qu'il n'avait point accordées à d'autres, il lui rendrait un compte exact de l'emploi de ses talents, et serait responsable devant le juge souverain des hommes du tort qu'il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations. 11 alla même jusqu'à l'assurer qu'avec des intentions aussi pures et une capacité d'esprit aussi vaste que celle qu'il lui connaissait, Dieu ne manquerait pas de bénir son travail et de le combler de tout le succès qu'il en pouvait attendre *. » — Aussi Descartes « eut- il toujours beaucoup de vénération pour le mérite de Bérulle, beaucoup de déférence pour ses avis. 11 le considérait, après Dieu,comme le principal auteur de ses desseins et de sa retraite hors de son pays*. » Enfin, pour être en tout équitable

^ Baillet, Vie de Descartes, 1. II, ch. xiv.

' M., ibid., 1. III, ch, v.

envers lamémoire de cet homme trop peu comiu, après avoir rappelé, avec un de ses biographes, « qu'il contribua à la restauration de l'éloquence sacrée ^ » , il nous resterait à noter combien dans ses ouvrages, antérieurs de vingt ans aux Provinciales, de dix ans au Discours de la méthode^ reluisent déjà cette netteté, cette précision, cette vigueur toutes françaises de notre langue du grand siècle. Car il est hors de doute que le style qu'il emploie marche de pair avec le style même de Coeffeteau ou de Balzac ; mais de tels mérites de l'esprit ne vont-ils pas se perdant dans les splendeurs du caractère? L'abbé de Saint- Cyran écrivait au P. Bourgoing : « M. de Bérulle est mort debout, comme les âmes qui commandent à la terre par l'esprit du ciel... La voix publique le tient pour un homme apostolique, et" moi, qui, sans parler des autres temps,

1 Tabaraud, t. I, loc. cil., p. %l^i

l'ai hanté près d'un an entier dans son cabinet sept ou huit heures par jour, et l'ai ouï parler de diverses choses, je puis confirmer ce que j'ai dit souvent pendant sa vie, que jamais je n'ai vu des actions si uniformes, et qui procédassent d'un principe qui fût tout àla fois plus élevé et plus rabaissé; qui, se rabaissant jusqu'aux moindres choses de la dévotion, se soit élevé en toutes celles que les grandes occasions où il a été employé l'ont obligé de traiter avec résolution et courage. Je lui attribue quasi tout le bien qui est arrivé à notre royaume et à l'Eglise de France, depuis quelques années *. » Plus de deux siècles écoulés n'ont point affaibli ces belles et fortes paroles.

Pourquoi donc BéruUe n'a-t-il pas jusqu'ici davantage attiré l'attention? Osons l'avouer: c'est surtout parce qu'il a été trop parfait. Dès le berceau, il apparaît couvert, en quelque

i Lettre du 5 octobre 1629, t. I, in-4o.

sorte, par la grâce, et sa vie tout entière se déroule dans l'uniformité d'une inaltérable vertu. Il n'y a chez lui ni excès, ni emportements, ni retours ; aucun de ces épisodes tragiques qui émeuvent les contemporains et retentissent jusque dans la postérité. Il lui manque ce je ne sais quoi d'achevé que donne aux grandes âmes une brillante fortune, le repentir, ou le malheur. Mais n'est-ce rien que cette pureté sans tache^ cette force sans ébranlement, cette sainteté sans vicissitudes? En effet Bérulle semble réunir les caractères de la sainteté. Et alors même qu'on ne tiendrait pas compte des miracles rapportés par ses biographes*, la perpétuité de sa conduite n'offrirait-elle pas, à elle seule, le spectacle d'un miracle permanent?

Aussi, dès 1661, les PP. de l'Oratoire songèrent-ils à solliciter à Rome la canonisation de leur supérieur. Mais cette tentative, renou-

1 Habcrt de Cérisy, p. 856-880.

CONCLUSION. â57

velée en 1669, 1679, 1684 et 1687, resta toujours infructueuse. Nous voudrions avoir contribué à relever a ce grand serviteur de Dieu » de l'oubli et du mépris auquel le P. Bourgoing remarquait tristement qu'il avait été condamné après sa mort ^

* Œuvres de BéruUe, préface, p. v.

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