II
jeune <§pouse et les inquiètes susceptibilités du parlement. CondescendaiW!,même pour d'insigpjfiants détails, au zèle de la Reine, on eût dit qu'il s'apprêtait à changer la religion de l'Etat. Se montrait-il réservé à l'endroit des Catholiques et rigide observateur des édits , les froideurs de Henriette venaient aussitôt l'en punir. Et, en définitive, c'était l'amour qui,
dans leurs ministères, à honorer sa croii, par leur patience et charité , et à servir aux âmes qui portent de si longtemps cette rude croix de la persécution qui recommence. H serait bon, comme je crois, de faire des prières publiques pour l'apaiser. Car nous devons combattre par ces armes , c'est-àdire par larmes et prières, les fureurs qui allument ce nouvel embrasement. Il serait bon même que ces prières se fissent en la chapelle de la reine, et non-seulement en la nôtre de Saint-James. » Œuvres de Bèrulle, p. 1272.
« Je ne dois pas employer ce papier a vous dire la douleur que j'ai du traitement qu'on fait aux catholiques, et de la peine que vous y avez. Elle m'est connue plus que je ne vous le mande; elle m'est sensible, j'eu sais les causes et origines; et si j'ose vous le dire, elle m'a été prédite avant de partir de France pour l'Angleterre. C'est une des croix qu'il faut porter et supporter, et avec moins de peine et de sensibilité que vous ne faites. Dieu veut la croix, et veut faire ses œuvres dans la croix, et par la croix sanctifier nos âmes.» lbid., p. 1273.
chez lui, devait céder à la politique. Son favori, le duc de Buckingham, turbulent, dissolu, avide d'aventures et de pouvoir, ne contribuait pas peu à entretenir ces mésintelligences et ce malaise. Ennemi personnel du cardinal de Richelieu, comme il Tétait devenu, en Espagne, d'Olivarès, rebuté d'ailleurs par la Reine qui avait refusé d'attacher au service de sa personne des femmes choisies par lui, il se mit à persécuter à la fois en elle la princesse française et la princesse catholique. Henriette fut séparée de son mari et reléguée dans une maison du comté de Southampton, comme si on eût, en quelque sorte, prononcé sa déchéance. Bérulle cependant s'efforçait de soutenir son courage, et ne cessait de lui adresser les plus touchantes exhortations ; aussi était-il particulièrement détesté par les ardélions du parti protestant, et on ne peut douter que Charles I er ne l'eût en déplaisance. Dans de telles conditions, impuissant témoin des souffrances
de Henriette , spectateur affligé des mesures vexatoires que Ton prenait chaque jour contre les catholiques, désigné à la haine, le Révérend Père, après en avoir délibéré avec les personnes de son entourage, se résolut à partir pour la France, afin d'exposer au Roi l'état des choses et de se plaindre à lui de la violation des contrats 1 .
Il s'embarqua secrètement à Portsmouth au mois de septembre, et cinq jours après, il arrivait à Paris, échappant aux poursuites de Buckingham , mais non pas à ses accusations.
1 11 a plu à M. le duc de Buckingham, écrivaitil à la reine d'Angleterre, faire faire de grandes plaintes au Roi par son confident, nommé M. Gerbières, arrivé dix ou douze jours après
1 c Nos Pères croient que je m'en vais et les laisse , mais c'est un objet non prévu qui a obligé ces messieurs à désirer que je fisse un tour par delà. La reine me presse si fort de revenir que je ne puis estimer autre chose que mon retour, encore que ce ne soit pas sans grande peine. » Œuvres de Bérulle, p. 4271 . Lettre au P. de Sancy.
moi, que j'aurais conspiré et attenté eh Ànglëterre contre sa vie et sa fortune. Ce sotit les perles et les diamants que nous rfecevdns \ i Néanmoins son retour fut bien accueilli. - • J'ai été le bienvenu en France, portant lès lettres dont Votre Majesté a voulu me charger en partant d'Angleterre. Le Roi et la Reiiie- Mère ont témoigné joie extraordihaire en lesi recevant et les lisant, et ont éit beaucoup de soin de s'iiirdrhiël' de moi de fce qui concerttë Vôtre Majesté. Ils oûï tëtnoigilé lin contentement extraordinaire, lorsque je leur ai fait entendre là piété que Dieu vous donne, le sbiri et le zèle que vous iétiarfignez dans les ëxercices de la religWh chrétienne, la joie et l'édification c|ûè les catholiques en reçoiVëht, ët le soin que vous prenez de les édifier et appuyer eh tout ce qui vous est possible, ét aussi la bonté et la fidélité du roi de la Grande-Bre-
1 Œuvres de Bérulle, p. 1319.
tagrië à trouver bon ces choses. Le Roi ne s'est pas contenté d'ouïr ce rapport de moi, mais il a voulu que je le fisse erl sa présence en son Conseil. — 11 à voulu, moi présent, leur déclarer sa volonté générale et constante de vous appuyer et protéger en tout, et de conserver le traité \ »
Louis XIII, en effet, écouta les doléances de Bérulle, s'indigna avec lui des mauvais traitements que l'on faisait subir à la Reine, le remercia dé son dévouement, mais ne voulut point accéder au vif désir qu'il témoignait, son message rempli, de retourner auprès de sa royale pénitente. Le roi croyait-il que la personne de Bérulle fût menacée en Angleterre? Voyait-il en lui pour Henriette moins un secours qu'un obstacle? Avait-il enfin luimême besoin de ses services? Tous ces motus à la fois peut-être le décidèrent à retenir Bé-
1 Œuvres de Bérulle, p. 1346.
168 LE CABD1NAL DE BÉKULLE.
rulle auprès de lui, et ce fut en vain que sa sœur désolée sollicita le rappel de son fidèle conseiller. Bérulle suppléa du moins à sa présence par des lettres. Qu'on nous permette d'en donner un échantillon :
« Lorsque vous passâtes de France en Angleterre, il plut au roi et à la reine votre mère me donner à Votre Majesté , pour l'assister en un état si périlleux. J'avoue que dès votre entrée en ce pays -là je n'ai pu regarder Votre Majesté sans douleur et sans larmes. Je vous voyais en cette terre , qui a plus d'orages et de tempêtes que la mer Océane que vous avez laissée en passant le trajet ; je vous voyais en cette terre, comme on dit, entre les épines, et non entre les roses, selon que nous avions pensé. Les roses autrefois étaient les armes de l'Angleterre, et nous avions sujet de croire que les lys et les roses conviendraient bien ensemble. Nous leur avons porté des lys, mais nous avons trouvé leurs roses, ou cueil-
lies par la persécution, ou fanées par l'irréligion. Le rosier de cette île a changé de nature, lorsqu'elle a changé de créance ; et il ne porte plus que des épines très-poignantes. Les rosiers , avant le péché (ce dit saint Basile), portaient des roses sans épines. Mais l'hérésie, qui est le comble du péché, fait que les rosiers de cette île ne portent que des épines sans roses. De sorte que leurs armes anciennes leur manquent aussi bien que la foi et piété anciennes. J ? ai regret que les seules armes qui leur restent soient les lions et les léopards; et j'ai crainte que quelques-uns ne disent que c'est par marque de leur férocité
contre l'Église *. »
Cependant Louis XIII ne pouvait souffrir,
*. Élévation à Jésus-Christ, N.-S., sur la conduite de son esprit et de sa grâce vers sainte Magdeleine, l'une des principales de sa suite et des plus signalées en sa faveur, et en son Evangile.
Avec les exercices spirituels de la Sérénissirae Reine d'Angleterre. Œuvres de Bérulle,\>. 551.
sans réclamer, les faits qui avaient provoqué le retour en France du supérieur de l'Oratoire; c'est pourquoi il chargea je marquis de Blainville de porter ses représentations à la coûid' Angleterre. L'ambassadeur S'acquitta noblement de sa mission ; il représenta avec fermeté à Charles I- tout ce tju'il y avait d'ihiqùe et d'injurieux dans les rigueurs qu'on exerçait contre les catholiques, èt se plaignit en même temps de la secrète hostilité que l'Angleterre nourrissait contre la France, encourageant les protestants à là révolte et ouvrant un facile refuge aux plus marquants d'entre eux, comme fclle venait de le faire pour le duc de Soubise. A ces légitimes récriminations, Charles I er répondit par une ambassade qu'il envoya de son côté à Louis XIII , et qui se composait du comte de Holland, des lbrds Rich et Càrltbii ; mais le régime intérieur de l'Angleterre n'en devint pas meilleur; les catholiques continuèrent à y être persé-
ciités, et la reine ne cessa pas d'avoir des sujets de gémir. Les choses en vinrent même à ce point que le marquis de Blainville se vit obligé de se retirer.
On aurait pu croire que le déparj; de l'ambassadeur (Je france ferait impressipp suf les esprits, et que )es irrigations se calmeraient par la crainte d'une rupture : il n'en fut rien. Loin de redouter les conflits qui devenaient imminents, le parlement les suscitait comme à plaisif. Le f 8 juin \ 62{î, plusieurs membres se plaignirent hautement du concours dq fidèles qqe l'on remarquait à la chapelle de Sommerset-House, et le chevalier Jean Eliof exprima sa surprise de ce que l'on avait accordé à la reine la grâce de plusieurs catholiques. Le renvoi des Pères de l'Oratoire fut à l'instant décidé. Le P. de Sancy lui-même, qui avait succédé au P. de Bérulle en qualité de confesseur de la reine, dut quitter l'Angleterre., et cette malheureuse princesse ne par-
vint qu'à grand'peine à conserver auprès d'elle le P. Robert Philipps, Écossais de naissance, et qui, pour ce motif, était moins suspecté.
Un acte d'un tel éclat témoignait assez qu'on prétendait ne plus garder aucune mesure. Vainement le cardinal de Richelieu, qui poursuivait d'autres desseins, chercha-t-il à conjurer la tempête ; le maréchal de Bassompierre, chargé par lui de tenter un dernier effort, entama des négociationsqui n'aboutirent pas. L'Angleterre venait d'insulter la France et lui demandait réparation.
Ainsi il y avait juste un an que la sœur de Louis XIII avait épousé Charles I er , et déjà elle était devenue une occasion de guerre entre ces deux rois, qu'elle semblait destinée à réunir. Princesse vraiment magnanime, qui ne connut du trône que les déplaisirs et les périls; dont la résignation et le courage égalèrent les adversités, et qui, l'heure venue, sut montrer à l'univers que la piété, loin d'amollir les carac-
tères, leur donne la trempe la plus forte, et les prépare victorieusement pour les luttes du monde, lorsqu'ils daignent y figurer !
. Toutefois, cette piété fut-elle assez intelligente ? Cette dévotion n'eut-elle pas ses excès? Henriette de France n'aurait-elle pas pu exercer librement son culte sans étaler une pompe qui offusquait inutilement les yeux, et satisfaire les besoins de sa conscience sans alarmer les dissidents? Qu'on y songe ! Aujourd'hui même, au milieu des sectes innombrables qui divisent ses États, et malgré l'émancipation des catholiques, la reine d'Angleterre n'oserait recevoir un prêtre dans son palais. Un prêtre ne pourrait non plus paraître impunément, en soutane, dans les rues de Londres; et cependant les années n'ont-elles pas attiédi les haines, et le zèle religieux n'est-il pas éteint dans la plupart des cœurs ?
Par conséquent, quelles ne devaient pas être en 1626 les exigences de la nation anglaise!
II y avait à peine un siècle que Henri VIII, entraîné paf ses passions, avait répudié violerpment la foi de ses pères , et , loin de repousser cette nouveauté scandaleuse, le plus grand nombre de ses sujets peut-être n'avaient témoigné de résistance que contre ceux-là mêmes qui auraient voulu les ramener aux anciennes croyances. En vain l'épouse délaissée de Philippe II, Marie Tudor, avait-elle pris à tâche de restaurer le catholicisme. Élisabeth était promptement revenue aux errementsde son père, et Jacques I er , irrité autant qu'effrayé par la conspiration des Poudres, n'avait eu garde de favoriser uno religion qui semblait devoir l'asservir.
Lors donc que Charles I er fut appelé à régner sur l'Angleterre, le protestantisme y était, si l'on peut ainsi parler, dans toute l'âpreté de la jeunesse, et déjà on pouvait démêler ces inspirations tumultueuses qui devaient bientôt dicter le Covenant. Ce n'avait même pas été sans murmure que le parlement avait vu son
jeune roi rechercher la main de Henriette de France.
pès lors la coi^uite de cette princesse i»e se trouvait-e|le p^s indiquée, et, sans se départir en rien de ses principes, ne devait-elle pas, du rçoins, se réduire aux termes qu'exigeaient les pratiques de son culte et les convenances de son rang ? Il n'en fut pas ainsi. Le jour même où elle mit le pied en Angleterre, la population put s'étonner de cette longue suite de prêtres qui environnaient sa souveraine, et qui semblait être un défi porté aux antipathies nationales. Depuis, l'appareff cje$ cérémonies, la solennité des fêtes., pe cessèrent de blesser les regards. On vit même, le Jeudi- Saint, la reine, accompagnée d'un nombreux cortège, se rendre à pied de son palais à la chapelle de Saint-James. Devait-on espérer que le peuple anglais ne s'offenserait pas de ces apparences? Et quels fruits avait-on à attendre de pareilles manifestations? S'agissait-
il d'entreprendre une croisade et de mériter le martyre, ou plutôt, ne convenait-il pas,
avant tout, à la sœur de Louis XIII de détruire les préventions en se conciliant les cœurs par sa bonté? Evidemment, Henriette se trompa de rôle ; elle se crut une autre Esther auprès d'un autre Assuérus. Odieuse à la nation, on ne s'étonne plus qu'elle n'ait trouvé dans les premiers temps que froideur chez le roi luimême, quand on considère qu'elle projetait de convertir la cour en un véritable couvent ; car elle rêvait d'y établir pour elle et pour ses femmes la règle du Carmel. C'est ce que prouvent les deux lettres suivantes :
« A LA MÈRE MaGDELAYNE ,
« Ma mère, je vous eserit cette lettre pour vous prier de continuer à prier Dieu pour moy , et pour vous dire que nous avons un couvent de l'Incarnation aussi bien que vous ; mais nous ne nous acquittons pas trop bien de nostre règle ; nous ne fesons que voyager, et notre couvent ne nous suit point; M. de Bérulle
qui est isi nous eu dispeucera. J'espère, avec l'ayde de Dieu, qu'il y en aura un tout à bon un jour; j'ai la plus grande joye du monde quand j'en parle. Faites mes recommandations à toutes vos bonnes sœurs et à vostre général. Je finiray ma lettre en vous assurant que je suis, ma mère, votre affectionnée fille,
« Henriette-Marie (Reine). »
«Au MÈRE MaGDELAYNB,
« Ma mère, j'ai resçu la lettre que vous m'avez escritte, par laquelle je vois le soing que vous avés de prier Dieu pour moy. Je vous en remercye bien fort, et vous prie de continuer, car l'on en a grand besoing en ce pays. J'envie vostre bonheur de voir de M. Bérulle. Je l'ay laissé aller à mon grand regret, mais ce ne sera que pour un mois tout au plus. Je vous diray que d ous faisons un petit couvent qui sera tout comme celui des vrayes Carmélites en petit; mais j'espère , avec l'aide de Dieu, que quelque jour il y en aura un tout à bon. Priés bien Dieu pour cela, ma chère mère, je vous en prie, car si cela estait, je m'estimerais la plus heureuse personne du monde. Je vous prie de faire mes recommandations à la mère Marie de Jésus. Adieu, ma mère, priés Dieu pour moy 1 .
Henriette-Marie, R.
« Ce 25 aoust 1625. »
1 Ces deux lettres ont été publiées, pour la première fois, par M. Cousin, Af rae de Longueoille, p. 543, appendice.
Cependant Bérulle, malgré sa sagesse, ne sut pas modérer ce zèle indiscret et tempérer suffisamment ces saintes ardeurs. Sans doute, il exhorte la reine, dans sa correspondance, à condescendre à son époux, à recevoir tous ses sujets dans un égal partage de ses bienfaits et de sa charité. Mais il ne cesse de lui proposer ou de lui faire recommander les pratiques de dévotion les plus minutieuses K Comme elle, et, avec elle, il déplore le sort de l'Angleterre* ; il appelle de tous ses vœux la conversion de ce
1 Œuvres de Bérulle , p. 4270. « Il est à propos que vous proposiez à la Reine tous les mois un sainl, qu'elle honore et invoque ce mois-là, ne pouvant pas les honorer tous d'un soin et honneur particulier. » Lett. au P. de Sancy.
Cf. Ibid.y p. 1106. De l'obligation que tous les hommes et spécialement les rois ont de servir Dieu parfaitement, avec un mémorial d'exercice de piété pour la Sérénissime Reine d'Angleterre.
* Œuvres de Bérulle, p. 913. De la royauté de Jésus- Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre, dans le temps de l'enfance de N.-S.
P. 925. De l'incarnation, naissance, enfance et royauté de Jésus-Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre.
pays; lui-même voudrait y contribuer. Au lieu donc de blâmer et d'interdire les éclats extérieurs de piété, il les encourage et y applaudit, se montrant, à contre-sens, plus missionnaire que politique.
« 11 me semble être de votre service... que » je vous mande comme j'ai vu la reine-mère, et lui ai exposé votre exercice de piété en ces jours saints, et le voyage à pied que vous avez fait à Saint-James. Elle en a été extrêmement contente, et l'a grandement approuvé. Elle m'a commandé de le vous écrire de sa part.. ..
« Qui peut trouver à redire en une chose fondée, en un devoir si légitime, et qui ressent une piété si grande et si raisonnable? Si on vous dit qu'on n'a pas accoutumé cela en Angleterre, on n'y a pas aussi accoutumé d'y professer la vraie religion et piété, on y pro* fesse au contraire l'impiété et l'irréligion, et ils ne sont pas aussi accoutumés d'avoir et de
J8Q LE CABD1NALDE BÉKULLE,
régir une reine catholique et une Fille de France, en Angleterre*. »
Le mal d'ailleurs venait de plus haut et de plus loin. En cherchant à guérir les blessures qui excitaient sa compassion, Henriette les envenima. Mais ces blessures, elle les avait trouvées saignantes; la main d'un roi les avait faites et la Papauté en quelque manière préparées.
A Dieu ne plaise que nous entreprenions de justifier Henri VIII et les affreux déportements d'un prince que Bossuet n'hésite pas néanmoins à déclarer* en tout le reste accompli*. » C'était pour la Papauté un devoir strict, évident, de résister aux tentatives de subornation
qui furent exercées sur elle. Mais Clément VII, en excommuniant le roi d'Angleterre, surtout en dégageant le peuple anglais de l'obéissance jurée, n'eut-il à se reprocher aucune témé-
* Œuvres de Bertille, p. 1 31 7.
* Bossuet, l. XI, p. 4 4 . Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
rité de conduite? Et faudra-t-il condamner son successeur Clément VIII, qui crut pouvoir non-seulement absoudre Henri IV, lors de sa conversion, mâis encore rompre son mariage a vec Marguerite de Valois 1 ? Distingua-t-i l assez, dans un acte probablement irréparable, le pouvoir spirituel, qui est le gouvernement des consciences, du pouvoir temporel qui est l'administration des Etats? De tels problèmes sont pleins de délicatesses. Remarquons seulement qu'on n'était plus au moyen- âge, pour tenter de soumettre les couronnes à la tiare. Au moyen âge même, ces velléités avaient-elles pleinement réussi, et Clément VII ne pouvait-il pas se rappeler les débats de Philippe IV et de Boniface Vlll ? De même que les États gé-
1 Histoire de Henri le Grand, par llardouin de Péréfixc. Paris, 4825. *
P. 239. € Quelques-uns craignaient que le dépit d'èlre méprisé ne jetât le roi dans les mêmes inconvénients où il avait autrefois jeté Henri Vlll, roi d'Angleterre. »
néraux de 1302 avaient promis de défendre contre tout pouvoir l'indépendance de la couronne, le parlement décréta en 1605 la formule du serment d'allégeance, qui refusait au Pape tout droit de déposer les rois et de délier les sujets du serment de fidélité. Par là, le catholicisme se trouva confondu en Angleterre avec le papisme, le dogme enveloppé dans le même discrédit que la discipline, l'autorité divine répudiée par haine de l'autorité humaine, et la Papauté perdit les droits qu'elle avait sans contestation, pour avoir revendiqué les droits qu'on ne reconnaissait plus.
De telles expériences étaient instructives.
Toutefois Urbain VIII témoigna qu'elles ne suffisaient pas, par la conduite qu'il tint dans l'affaire de la Yateline.
Bérulle n'avait cessé de s'occuper de Par* . rangement de cette affaire. ;
Conclure la paix avec l'Espagne, c'était, à ses yeux, un préliminaire indispensable à la
guerre qu'on se préparait à soutenir contre l'Angleterre C'était aussi se donner le loisir et les moyens de dompter les protestants, toujours remuants, et qui soulevaient, en ce moment même, la Guienne et le Languedoc.
Ces raisons étaient puissantes, et Louis XIII en paraissait vivement touché. Richelieu seul y résistait. Préoccupé du dessein qu'il avait formé d'abaisser la maison d'Autriche ; rival du ministre d'Espagne, le comte Olivarès; brouillé avec le légat Barberini, le différend de la Valteline lui semblait une occasion favo- - rable pour entamer la lutte qu'il méditait. C'était donc sans son aveu et presque malgré lui que Bérulle continuait à négocier avec Barberini. Celui-ci, tout en se retranchant
1 Œuvres de Bérulle, p. 4 332. « J'ai bien prévu ces orages dont vous portez une bonne part. J'ai cru que le remède principal était en la paix de France et d'Espague; c'est à quoi j'ai pensé à propos d'insister vers le Roi et la Reine- mère. » Lettre à M m « de St-Georges, en Angleterre.
votre autorité. Si en ma petitesse il se pouvait présenter occasion de vous servir, ce me serait un bonheur et un contentement singulier; mais je n'ose pas l'espérer. Recevez au moins la volonté perpétuelle que j'aide vous honorer comme je dois et de vous servir, étant à jamais. .. 1 » La paix de la Valteline était à peine signée que sous le titre d'Avertissement au roi trèschrétien et de Mystères politiques, on vit paraître en France deux libelles, attribués à un Jésuite allemand, le P. Keller, quoiqu'il n'eût signé que l'un des deux. Keller y reprochait à Richelieu d'avoir favorisé l'hérésie, menaçait le roi de déchéance et les ministres d'excom- - munication. De pareilles violences ne pouvaient passer inaperçues. Le Parlement condamna les libelles à être brûlés ; la Faculté de théologie les censura; l'Assemblée du clergé les poursuivit.
i Œuvres de Bérulle, p. 13£2.
Mais ce ne fut point assez pour décourager les ennemis de la France. Bientôt il fallut imprimer les mêmes flétrissures au livre du Jésuite Santarel, intitulé : Tractatus de Hœresi, Schismate, Apostasia, sollicitatione in sacramento pœniteniiœ, et de potestate summi Pontificis in his delictis puniendis, et où l'auteur soutenait avec une audace de verve incroyable que le Pape a le droit de déposer les empereurs et les princes, non-seulement dans le cas d'hérésie, mais même pour leur incapacité ou négligence...; qu'il pourrait gouverner les Élats immédiatement par lui-même, et que tous ceux qui les gouvernent ne le font que comme ses commissaires et ses délégués, etc.
L'ouvrage, publié à Rome en 1625, avait eu l'approbation du général des Jésuites Mutio Viteleschi, du vice-gérant du Pape et du maître du sacré Palais. 11 engageait donc à la fois et l'Ordre et le Pape lui-même. Pressés par le Parlement, les Jésuites n'en consenti-
en vain qu'on dépêcha après lui, pour le retenir, le P. de Bérulle, et le confident de Richelieu, le P. Joseph. Mais, contre toute attente, son départ, au lieu de différer la conclusion, ne fit que l'accélérer. Les Espagnols venaient de reprendre dans la Valteline tous leurs avantages contre le marquis de Cœuvres, commandant des troupes françaises. D'autre part, des intrigues menaçantes se tramaient au Louvre, et les grands ligués poussaient à la révolte le duc d'Orléans contre Richelieu. Le cardinal pensa qu'il lui importait, avant / tout, de déjouer ses ennemis. C'est pourquoi, après avoir rejeté la paix, il la voulut, et, dès qu'il la voulut, elle se conclut. Le traité de Monçon, proposé par M. du Fargis, ambassadeur de France à Madrid, négocié par Bérulle, fut confirmé à Barcelone, et, tout en restituant aux Grisons la souveraineté de la Valteline, garantit aux habitants le libre exercice de leur religion. De cette sorte, on terminait sans le
Pape une querelle dont le Pape s'était constitué l'arbitre. Aussi Urbain VIII en conçut-il un ressentiment profond. Un schisme faillit naître de ces intempestives représailles. Bérulle n'avait pourtant rien épargné afin d'apaiser la mauvaise humeur de la Cour romaine.
« Monseigneur illustrissime, écrivait-il au cardinal Barberini, dans l'honneur et le contentement que je reçois et ressens de ce que vous daignez vous souvenir de moi, je reçois et ressens aussi une nouvelle douleur d'avoir été si inutile à vous servir en France. Depuis votre départ, il a plu à Dieu de disposer les choses à la paix que nous n'avons pas été dignes de recevoir de votre main. Cela même me donne une nouvelle douleur et la causerait plus grande, si je ne savais la pureté de vos intentions, qui ne regardent que Dieu et le public ; et si je ne voyais encore qu'il y a quelque moyen d'honorer ce traité de votre nom, et de le rendre plus favorable à la religion par
Bérulle est nommé cardinal.— Siège de la Rochelle.— Fie de Jésus.— Louis XIII en Italie.— Paix avec l'Angleterre. — Gaston sort de France. — Disgrâce de Bérulle. — Sa mort.— Ses funérailles.
rent pas moins à le désavouer, s'excusant ensuite auprès du nonce Spada sur la nécessité et promettant d'expliquer plus tard leur désaveu. Cette conduite tortueuse déplut à Spada, qui représentait en France la Cour de Rome.
Il blâma la faiblesse des Jésuites et chercha de plus fermes appuis pour le duel qu'il avait à soutenir. Car le Pape, qui faisait de la doctrine de Santarel sa propre doctrine, exigeait une rétractation expresse de la censure qui l'avait frappée.
Or, était-il permis d'annuler une censure si publique et si méritée ? Était-il permis d'adhérer, même tacitement, à des maximes par elles-mêmes bien vides, il est vrai, et bien impuissantes, mais qui ne tendaient à rien moins qu'à faire du roi de France un vassal et à le soumettre au bon plaisir de la Papauté? Bérulle ne le pensait pas. Sollicité par Spada, il admettait bien qu'on annulât l'arrêt porté par la Faculté de théologie, mais à la condi-
tion qu'on rédigerait une seconde censure, où les adoucissements du langage n'empêcheraient en rien la condamnation des idées incriminées. Richelieu se montra plus flexible. Pressé de s'assurer une défense ou un abri contre l'orage qui grondait sur sa tête, il n'hésita pas à se concilier par ses complaisances les faveurs de la Cour romaine. Il fit rendre successivement deux arrêts du conseil, l'un en date du 18 juillet 1626, l'autre en date du 2 novembre de la même année, par lesquels le roi évoquait à sa personne ce qui avait rapport à la censure, défendait à l'Université, à laSorbonne, au Parlement, de s'y immiscer davantage, interdisait enfin à tous ses sujets de composer, de disputer, de traiter pour ou contre, aucune question concernant sa puissance et son autorité et celles des autres princes souverains, sous peine d'être punis comme séditieux et perturbateurs du repos public. Ces arrêts furent signifiés à la Faculté
Bérulle avait rendu à l'Etat de si importants services que le roi songeait depuis longtemps à lui donner quelque éclatant témoignage de satisfaction. La mort du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, arrivée le 16 septembre 1626, vint offrir à Louis XIII des facilités qu'il s'empressa de mettre à profit. Surle-champ il écrivit au Pape, afin de le conjurer de conférer au supérieur de l'Oratoire le chapeau devenu vacant. Et tel était le respect
de théologie, et ce fut inutilement que le Parlement refusa de les vérifier. Ils n'en devinrent pas moins exécutoires. En fait, la condamnation primitive des doctrines de Santarel se trouvait par là mise à néant ; on s'abstenait de rédiger une nouvelle censure ; Rome triomphait. Dangereux et illusoire triomphe, qui, au lieu de la grandir, compromettait la puissance légitime de la Papauté !
de la Réole, il. songea h transférer à M. de Bérulle les bénéfices de ce prélat *. La fausse nouvelle de la mort de l'archevêque de Paris et de l'archevêque de Tours lui inspira les mêmes résolutions. Enfin, le grand-prieur de ^endôme étant venu à décéder, Louis XIII conféra au cardinal les abbayes de Marmoutiers et de Saint-Lucien de Beauvais f .
Bérulle répugnait à cumuler ainsi deux bénéfices, et, s'il eût vécu davantage, son projet était de résigner l'un des deux. Mais il voulait auparavant y introduire la réforme.
Car le même esprit qui l'avait porté à fonder un Ordre nouveau, le sollicitait également à
* Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4 343. Bérulle parut se persuader que Richelieu était entré dans celte bonne intention, c II a plu au roi, écrivait-il au cardinal-ministre, me mander qu'il me donnait l'abbaye de la Réole et j'en ai remercié Sa Majesté. Mais je dois remonter jusqu'à la source et origine de ce bienfait et de tant d'autres qu'il me faut couvrir du silence, pour n'en pouvoir parler assez dignement. »
*Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4342. Au roi. 11 le remercie des abbayes que Sa Majesté lui donna six mois avant sa mort.
corriger la discipline relâchée*des Ordres anciens. Il se livra tout entier à ce travail de restauration. Les Dominicains, les Feuillants, les Bénédictins , les religieux de l'Ordre de Prémontré, les Franciscains, les Minimes eurent tour à tour recours à son appui et à se conseils. Les Grands- Augustins eux-mêmes durent à son énergie la fin des troubles qui divisaient leur communauté en l'avilissant.
Grâce à lui , la sainteté se répandait, de la sorte, par tout le royaume, comme un souffle rafraîchissant; il y était devenu le souverain arbitre des choses de Dieu et leur propagateur le plus obéi.
Mais la vie politique du saint cardinal n'était pas terminée, et bientôt naquirent de nouvelles entreprises, où l'entraîna sa piété même autant que l'intérêt bien compris de l'État. La France allait lui devoir en partie un de ces faits importants qui décident du sort d'un pays : la prise de La Rochelle, dont on a pourtant
LES DERNIÈRES ANNÉBS. 4 97
dinalat, murmurèrent; au contraire, tous les gens désintéressés applaudirent. Un semblable choix honorait tout ensemble et celui qui était choisi et ceux qui le choisissaient.
Quant à Bérulle, qui avait ignoré les démarches de Louis XIII, aussi bien que les intrigues de Richelieu, il accepta par obéissance une dignité qu'il aurait refusée par humilité. Accueillant avec simplicité les nombreux compliments qu'il reçut 4 , insensible aux discours malveillants qui se répandirent, son train de vie resta le même qu'autrefois. On vit le nouveau cardinal servir ses confrères à table, et, la veille des grandes fêtes, laver la vaisselle du couvent; car le P. de Bérulle n'avait voulu se séparer ni de l'Oratoire, ni du Carmel, et, sur sa demande, un bref de Rome lui avait maintenu la direction des deux corn-
i Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4338-4342. Lettres à différentes personnes sur sa promotion.
l'habitude de reporter tout l'honneur à Richelieu.
Depuis le début du règne de Louis XIII, Bérulle n'avait cessé de signaler à ce monarque la réduction des protestants comme une condition essentielle de paix pour le royaume. Ce n'est pas qu'il prétendît ramener à l'Église les dissidents par la violence ; car, encore bien qu'il caressât peut-être la séduisante mais détestable chimère d'un système unique de politique et de religion, on sait que lorsqu'il s'agit de conversion il n'eut garde de réclamer jamais l'intervention du bras séculier. Mais il ne pouvait supporter que les protestants formassent un État dans l'État, sujels rebelles à leur roi, agitateurs compromettants, Français sans patriotisme, toujours prêts à tendre la main aux ennemis du dehors et à protéger leurs agressions. « Sire, disait-il au roi, il y a soixante ans que l'hérésie agite la nacelle de l'Église, et ébranle même les fondements d'un
État si florissant comme le vôtre, et tend à y éteindre le gouvernement de la monarchie.
Tout le bien qui se consomme et se pille sous ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; lr sangqui se répand, c'est le sang de vos enfants '
les villes qui se détruisent sont, les parcs de> troupeaux que Dieu vous a commis. 11 est temps de pourvoir à un mal si grand et si furieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes les parties nobles de cet Etat menacé de ruine. Car l'hérésie est un corps qui ébranle, qui agite, qui infecte tous les corps de la France. Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le peuple foulé 1 .»
Si Ton consulte les documents originaux, on aura la douleur de se convaincre que ces récriminations n'avaient rien d'exagéré. Ainsi un envoyé Vénitien, qui était de retour de sa légation dès Tan 1569, ne parle pas dans des
i Œuvres de Bérulle, p. 138.
termes moins affligeants du spectacle qu'offra\t alors la France.
« Je ne reconnaissais plus, dit-il, cette Fraace que j'avais contemplée de mes yeux, si soumise, si unie, si forte, si grande, douée de*ant de rares qualités 1 . Qui pourrait contenir ses larmes (contenersi dalle lagrime) à >oir ce royaume en un tel état, si regrettable t pour la France elle-même et pour la chrétienté tout entière? Et un tel changement ne dérive d'une autre source, comme l'expérience nous l'a démontré, que de l'altération de la foi, destinée par la volonté de Dieu à ne pas souffrir de mélange 2 . »
« Il a déjà péri deux cent mille personnes, écrivait un autre étranger 3 . Le sang n'ayant
* Marc Antoine Barbaro, t. II, p. 67.
1 Ibid., en note.
8 Corréro, ambassadeur de 1568 à 1570.
D'Aubigné en comptait, de son temps, un million. Cf. les Relations, t. II, p. 295, 297, 303, 407, etc., avec les seules
pas assouvi la rage des novateurs, ils ont dirigé leur fureur contre les pierres mêmes; ils ont détruit les églises en si grand nombre, que dix années de revenu de la couronne ne suffiraient pas pour les rebâtir. C'est pitié d$ voir ces ruines ; et de même que tous ces grands édifices, quand ils étaient debout, excipient une admiration et une joie universelle, ccmme des trophées qui représentaient la piété e dévotion de ceux qui les élevèrent, de mên leurs ruines, témoignages d'une fureur inouk seront un spectacle de douleur aux âges i venir. »
On comprend donc aisément que Bérulle se crût fondé à représenter à Louis XIII ce qu'au rapport de Brantôme, François 1 er lui-même déplorait, « que le protestantisme tendait, du tout, au renversement de la monarchie divine
tables de la Gallia christiana. — Sismondi, Hist. des Français, XVIII e vol.
et humaine. » Et, en effet, pendant près d'un siècle, les chefs successifs de la réforme depuis le premier prince de Condé jusqu'au dernier duc de Rohan, ne révêrent-ils pas la reconstitution d'une sorte de féodalité?
Déjà plusieurs expéditions avaient été faites contre les protestants sans résultats définitifs. Bérulle jugea qu'il fallait frapper un grand coup et indiqua La Rochelle, place forte, qui commandait tout l'Ouest, où dominaient les réformés. Une foi secrète l'excitait, en outre, à cette entreprise. En 1620, traversant La Rochelle, pendant qu'il était en prière dans l'église de Sainte-Marguerite, il se sentit vivement pressé du désir de voir cette ville revenir à l'obéissance, et il lui sembla qu'une voix intérieure lui assurait que ses vœux seraient exaucés. Par conséquent, aux idées que lui suggérait sa raison s'ajoutaient les ardeurs de ses pressentiments ; il avait même cru devoir s'en ouvrir à Richelieu. Celui-ci, esprit positif,
et peu enclin à la mysticité , n'avait tenu aucun compte de cette révélation. Le siège de La Rochelle lui paraissait d'une extrême difficulté, et il craignait, de plus, en y poussant le roi, de soulever les princes protestants, qu'il tenait à ménager. Mais les événements ne tardèrent pas à changer ses résolutions.
Les Anglais, conduits par le duc de Buckingham, venaient d'occuper l'île de Ré, où ils menaçaient le fort Saint -Martin. De là, ils
s'apprêtaient à donner la main aux protestants de La Rochelle. Le cardinal-ministre se trouva donc obligé de presser le blocus de la ville, afin d'en intercepter F accès aux ennemis.
C'était entamer le siège que Bérulle avait conseillé, et dont Bérulle devait, pour sa part, assurer l'heureuse issue.
Et d'abord, ce fut par son entremise que
Louis XIII obtint l'argent nécessaire pour la guerre que l'on commençait. Bérulle négocia auprès d'Urbain VIII d'une manière si habile
que le Pape autorisa et le clergé de France consentit un don de trois raillions. Aux secours de la diplomatie, le supérieur de l'Oratoire joignit ensuite, quoiqu'il fût retenu par ses devoirs auprès de la reine-mère, le secours plus précieux encore de son inébranlable fermeté. — Un instant le bruit court que les Anglais ont pris le fort Saint-Martin. Bérulle dément cette nouvelle, et l'on apprend en effet que les assaillants ont été repoussés. Richelieu, découragé par les lenteurs du siège, se prépare à traiter. Bérulle le détourne de ce dessein et l'exhorte à persévérer. Cependant, La Rochelle résiste, les embarras se multiplient ; on découvre une conspiration ourdie par Buckingham, et peu s'en faut que le premier prince du sang, le comte de Soissons, n'envahisse le Dauphiné à la tête de quinze mille hommes, fournis par le duc de Savoie, tandis que, de son côté, le duc de Lorraine se serait présenté devant Verdun avec les troupes
de l'empereur. Richelieu irrité, effrayé, se plaint ouvertement du cardinal : t Le bon M. de Bérulle n'avait guère à faire de nous engager dans cette besogne, avec ses prétendues révélations. » Il lui demande avec ironie à quelle époque Dieu accomplirait les promesses dont il l'avait flatté. Bérulle lui répond sans se troubler : t Je suis sans lumière, mais non sans pensées, et, puisque vous me le commandez, je dois vous les représenter. Je regarde La Rochelle comme je regardais auparavant l'île de Ré ; c'est-à-dire je la tiens assurée au roi, et j'espère même que cela ne tardera pas. Je ne l'attends point de l'estacade, ni du blocus; mais de quelque effet prompt et inopiné. »
De quelque manière qu'on apprécie les motifs de cette persistance chez M. de Bérulle, on ne saurait nier qu'elle n'ait contribué à la prise de La Rochelle. On sera très-porté sans doute à ne la compter pour rien, au prix de
la fameuse digue élevée par les ordres de Richelieu ; mais, du moins, ne se refusera-ton pas à reconnaître qu'elle put, en calmant les impatiences, permettre, par la longueur du temps, de réduire La Rochelle aux extrémités. Le jour de la Toussaint 1628 la ville ouvrait ses portes à Louis XIII ; Richelieu y entrait en triomphateur à côté de son maître; Bérulle allait s'agenouiller dans cette même église de Sainte-Marguerite, d'où, huit ans auparavant, il était sorti tout inspiré.
Les premiers loisirs du fondateur de l'Oratoire furent employés par lui à terminer sa Vie de Jésus.
« Un excellent esprit de ce siècle, disait
Bérulle dans la préface, a voulu maintenir
que le soleil est au centre du monde et non
pas la terre; qu'il est immobile, et que la
terre, proportionnément à sa figure ronde, se
meut au regard du soleil : par cette position
contraire, satisfaisant à toutes les apparences
qui obligent nos sens à croire que le soleil est
en un mouvement continuel à Pentour de la
terre. Cette opinion nouvelle, peu suivie en la science des astres, est utile, et doit être suivie en la science du salut. Car Jésus est le soleil immobile en sa grandeur, et mouvant toutes choses 1 . »
L'idée de Jésus, telle est en effet la pensée fondamentale de cet ouvrage ; centre vivant, autour duquel tout gravite, et dont l'auteur décrit avec amour les rayonnements inépuisables. D'ailleurs le mysticisme de Bérulle n'a rien à. démêler avec cette contemplation égoïste, qui, détachant l'esprit du spectacle du monde, le désintéresse de toutes les entreprises humaines. C'est pourquoi le pieux auteur, s' adressant au roi, s'épanche en félicitations sur la prise de La Rochelle :
« En cette ville, lui dit-il, vous surmontez
1 Œuvres de Bérulle, p. 474.
toutes les villes rebelles. En cette ville, vous trouvez les clefs de toutes ces autres villes : la surmontant, vous surmontez toute la rébellion ensemble, et vous coupez les nerfs de ce corps factieux, lié par cette place à l'étranger. Vous surmontez ce que les rois vos prédécesseurs, ou n'ont pu vaincre, ou n'ont osé attaquer. Et comme un autre Alexandre, vous coupez le nœud gordien, qui arrêtait nos destinées, et qui depuis soixante ans a empêché le bonheur de la France. C'est Dieu qui vous donne La Rochelle 4 . •
Et Bérulle continuant, ne peut s'empêcher de voir comme le jugement de Dieu dans la fin misérable deBuckingham, succombant au poignard de Felton, au moment même où il dirigeait une nouvelle expédition contre la France.
a Ce fier Anglais qui voulait braver la France, est contraint de fuir honteusement à la vue de
1 Œuvres de Bérulle, p. 436.
la France, d'être conducteur non d'une armée triomphante ou au moins combattante, mais d'une troupe fuyante et d'une flotte désolée, qui laisse et sur la terre et sur la mer les marques de son opprobre et de sa confusion.
C'était assez pour n'y plus retourner, pour n'y plus penser. Mais oubliant Dieu et le châtiment qu'il avait reçu, il veut encore se faire voir sur nos côtes. Et voilà que la main de Dieu courroucé est étendue sur lui ; car ayant le pied dans le vaisseau pour revenir, il meurt en un instant; et un Anglais, ennemi naturel de la France, venge la France, et le punit de son outrecuidance. Et non-seulement en un même jour ou en une même heure, mais en un même moment le soleil éclaire ses délices et vanités, et l'enfer couvre ses misères et punit son iniquité. Pauvre misérable! d'avoir vécu ainsi et d'être mort ainsi ; d'avoir méconnu Dieu, et en ses faveurs et en ses châtiments; d'être du nombre de ceux qui in momento descendunt
ad inferna, et d'être exemple à la postérité de la sévérité de Dieu sur les grands, sur les favoris, qui abusent de leur temps, de leur faveur et de leur puissance i . »
Mais à peine le siège de La Rochelle fut-il achevé qu'il devint urgent de pourvoir à d'autres soins.
Le duc de Mantoue venait, par un acte solennel, de déclarer Charles de Gonzague, duc de Nevers, son légitime successeur dans le Mantouan et le Montferrat. Le duc de Savoie et le roi d'Espagne, qui convoitaient cette succession, se liguèrent aussitôt contre le duc de Nevers. D'un autre côté, l'empereur d'Allemagne, faisant cause commune avec les envahisseurs, refusa de lui donner l'investiture de son territoire, qu'il regardait comme un fief de l'Empire.
Enveloppé par de si redoutables ennemis,
1 Œuvres de Bmùle, p. 432 et shiy.
le duc de Nevers s'empressa de réclamer l'appui du roi de France. Pour Louis XIII le cas n'était pas douteux. Il devait nécessairement iitfervenir; mais il le pouvaiten deux manières, ou par les négociations, ou par les armes. Bérulle eût préféré de beaucoup la première voie. 11 craignait de ranimer par la guerre, et cette fois, d'une manière interminable, les rivalités que la paix de la Valteline avait si difficilement calmées. II appréhendait surtout que la passion des conquêtes ne s'emparant de Louis XIII, ce prince ne songeât à renouveler les funestes entreprises de François I er sur l'Italie. On sortait d'une lutte pénible, où les troupes avaient été rudement éprouvées. Enfin, si on se décidait à la guerre, il était d'avis que le roi ne la fît pas en personne. Ces considérations furent inutiles. Richelieu n'avait garde de négliger un moyen d'attaquer la maison d'Autriche. De plus, il lui convenait
de distraire le roi de son entourage, afin de le
dominer aisément. La guerre fut résolue, et Louis XIII, après avoir nommé la reine-mère régente et M. Bérulle président du conseil de régence, franchit le Pas-de-Suze, accompagné de Richelieu.
Le débat devait, du reste, se vider assez promptement.
Le duc de Savoie, ne pouvant tenir devant l'armée française, fut obligé de lever le siège de Casai. Et presque simultanément Bérulle amena le roi d'Espagne et l'Empereur à reconnaître les droits du duc de Nevers. Tout promettait donc l'entière pacification du continent, et il semblait dès lors qu'on se trouvât à même de demander raison à l'Angleterre de sa connivence avec les Rochellois et de son inqualifiable conduite à l'égard de la sœur du roi de France.
Néanmoins il n'en fut rien. L'esprit tenace de Richelieu dirigeait ailleurs les vues de Louis XIII, et poursuivait l'éternel dessein
d'abaisser la maison d'Autriche. Le cardinalministre ne se servit de ces conjonctures que pour prêter secours à la Hollande contre les Pays-Bas catholiques, et s'allier contre l'Allemagne au roi de Suède, Gustave-Adolphe.
Cette politique ne pouvait agréer à M. de Bérulle. Elle avait à ses yeux le double inconvénient de fortifier le parti protestant en Europe et d'habituer les peuples à méconnaître les pouvoirs établis. Malheureusement, ce qu'il désapprouvait, presque toujours il était impuissant à l'empêcher, comme aussi il voyait souvent négliger ce qu'il avait jugé opportun.
Le 14 avril 1629, la paix fut conclue à Suze avec l'Angleterre et confirmée le 16 septembre suivant à Fontainebleau. Bérulle refusa du moins, quelque instance qu'on lui fît, de signer, en qualité de ministre, un traité qui ne slipulaitaucune condition en faveur de la reine de la Grande-Bretagne. Qui oserait l'en blâmer? Et si sa piété l'avait autrefois poussé
trop loin, maintenant n'avait-il pas raison de ne pas souscrire le complet abandon d'une princesse catholique aux sectaires anglais?
Cependant, tout en travaillant à dénouer les difficultés extérieures, Bérulle n'avait pas cessé * un seul instant de remplir, à la cour, son rôle de médiateur domestique. Plus d'une fois encore, il avait dû réconcilier la reine-mère avec son fils, Anne d'Autriche avec le roi, tous avec Richelieu. Le duc d'Orléans lui fournit une dernière occasion d'exercer son zèle pour le bien de l'État, en même temps que sa charité pour les personnes. Comme il avait été mêlé à l'histoire, le supérieur de l'Oratoire allait aussi être impliqué dans un roman.
Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, prince léger, inquiet, attristé de la situation subalterne où le reléguait sa naissance, impatient du joug de Richelieu, s'était fait à la cour le chef des mécontents, et l'agitait perpétuellement de ses intrigues. Après la mort
de sa première femme, BP de Montpensier, et pendant que le roi était occupé au delà des Alpes à protéger le duc de Mantoue, Gaston tomba éperdument amoureux de la fille du duc restée au Louvre, de la princesse Marie.
Il déclara même vouloir l'épouser. La reinemère s'émut de ce projet, et Bérulle reçut ordre de le déjouer. En conséquence il avertit le duc de Mantoue qu'il eût à rappeler sa fille auprès de lui , et la fit acheminer vers la frontière. Mais au lieu de poursuivre sa route, la princesse s'arrêta à Coulommiers chez la duchesse de Longueville, sa tante,
qui, de là devait la conduire à Montmirail, où Gaston se rendait de son côté. C'était le lieu où les deux amants s'étaient donné rendezvous pour y célébrer leur mariage. Qu'on juge des transes de Bérulle ! Sur l'heure, il enjoignit aux deux dames de se rendre à l'abbaye d'Àvenay, près de Châlons-sur-Marne. Et comme elles refusaient d'obéir, et que Gaston
avançait toujours, il se résolut bravement à les faire arrêter. Dans la nuit du 10 au 11 mars, Cahusac surprit les princesses dans leur lit et les conduisit à Vincennes.
Aussitôt grand émoi parmi les partisans de Gaston, et ces partisans étaient nombreux; car, sans parler de la foule des. seigneurs, il avait pour lui les plus illustres femmes de la cour, la comtesse de Soissons, la duchesse de Chevreuse, la reine régnante elle-même, tout ce monde élégant et frivole que la. journée des Dupes rendit ridicule, mais non pas soumis.
Gaston se retira dans son apanage, et il fallut négocier avec lui. Enfin, sur sa parole qu'il n'épouserait la fille du duc de Mantoue qu'avec l'autorisation du roi son frère et de la reine sa mère, la princesse Marie fut élargie.
Mais, après avoir redressé les écarts du prince, il importait d'adoucir ses amertumes; en effet, Gaston, qui rapportait à Richelieu, non àBérulle, les contrariétés qu'il venait d'es*
220 LE CAKD1NAL DE BÉHULLE.
suyer, menaçait de quitter le royaume. Vainement M. de Bérulle fit-il connaître ces menaces à Richelieu, sollicitant le retour du Roi qui arrangerait tout, ou un gouvernement pour le duc qu'une telle faveur désarmerait; vainement même eut-il le courage de rapporter au cardinal-ministre les griefs que Gaston nourrissait contre lui. • Je sais, lui écrivait-il, que Monsieur a dit plusieurs fois qu'il voudrait
que vous vous fixassiez à quelque point, et que vous vous engageassiez à ne pas passer au delà des bornes que vous auriez mises à un certain degré de crédit... Vos ennemis lui disent que votre ambition est insatiable et dé-
mesurée... •
Soit qu'il comptât tirer parti pour lui-même des divisions de la famille royale, soit qu'il n'en prévît pas les conséquences, Richelieu dédaigna ces avis. Toutes ses réponses se résumaient dans ces mots : « Monsieur n'oserait quitter la France. » Monsieur osa, et au
moment où Louis XIII rentrait dans son royaume, son frère se réfugiait en Lorraine.
Richelieu, irrité, troublé, essaya de se disculper auprès du Roi en se déchargeant sur Bérulle. Il allégua que le président du conseil de régence avait manqué de fermeté dans cette grave affaire, et lorsque celui-ci parut devant Louis XIII, à la froideur avec laquelle il fut reçu, il put s'apercevoir qu'il était disgracié.
Toutefois ce n'était pas assez pour Richelieu, et son rival n'avait pas à ce point perdu tout crédit qu'il ne lui portât encore ombrage. Son ascendant sur l'esprit de la reine-mère, notamment, lui était, depuis longtemps, intolérable. Et un des historiens de Richelieu nous a révélé le fond secret d'un tel mécontentement.
t Après que le siège de la Rochelle eut été glorieusement terminé, le cardinal étant revenu à la cour, qui était à Fontainebleau, ne
manqua pas d'aller faire la révérence et rendre ses devoirs à la reine-mère. Mais elle ne le reçut pas avec le visage ni avec la bienveillance ordinaires et s'informa assez froidement de l'état de sa santé. A quoi le cardinal, ne s' apercevant déjà que trop des mauvaises impressions que Ton avait données de lui à, la reine, répondit d'un ton de voix, qui marquait assez son ressentiment : « Je me porte mieux que beaucoup de gens qui sont ici ne voudraient. » f Cela surprit fort la reine et lui fit monter
la couleur au visage, comme il lui arrivait d'ordinaire en de semblables rencontres. Néanmoins, elle le dissimula autant qu'elle put, et se mit à sourire, ayant vu entrer en même temps le cardinal de Bérulle en habit court et botté. Ce qui donna encore sujet à notre cardinal de décharger ce qu'il avait sur le cœur, et de dire librement à la reine : t Je voudrais être aussi avant dans vos bonnes grâces, comme est celui duquel vous vous moquez. » — « L'on
ne saurait s'imaginer les cuisants déplaisirs que coûtait au cardinal cette aversion, et cette haine inexplicable de la reine, à laquelle il ne croyait pas en avoir donné le moindre sujet.
De sorte qu'il desséchait à vue d'œil, et s'abandonna si fort au chagrin, qu'il n'était tantôt plus reconnaissable; le premier président entre autres ayant témoigné à la reine qu'il l'avait vu pleurer cinq fois, au sujet de sa disgrâce et de sa séparation d'avec ellç. Mais ceux qui avaient dessein de profiter de cette division faisaient accroire à cette princesse que la douleur du cardinal était artificielle, et que ses larmes ressemblaient à celles du crocodile qui ne pleure que pour tromper ! . »
Or c'était à Bérulle que Richelieu attribuait ces froideurs de Marie de Médicis, ne voulant pas s'avouer à lui-même que s'il devenait anti-
1 Histoire du cardinal de Richelieu, par Aubery. Paris, 4660, liv. IV, ch. Hl.'ch. VIII, p. 138-U4.
pathique à la reine-mère, il ne devait s'en prendre qu'à son génie dominateur. Il chercha donc à éloigner le Supérieur de l'Oratoire et proposa à Louis XI II de le nommer ambassadeur à Rome. Mais le roi qui, malgré tout, continuait à faire fond sur la capacité de Bérulle et le croyait utile à son service, résista aux suggestions de son ministre. Bérulle fut chargé par lui de se rendre auprès de Gaston pour le ramener, et le pieux cardinal se disposait à partir, lorsque la mort le frappa presque subitement.
Déjà, en 1628, Bérulle était tombé dans un état de langueur qui avait alarmé tous ceux qui s'intéressaient à sa conservation. Mais depuis, il paraissait avoir pleinement recouvré ses forces, lorsque, le 27 septembre 1629, en quittant Fontainebleau, où le roi l'avait reçu en audience de congé, il se sentit saisi d'une fièvre violente. De retour à Paris, la maladie l'obligea de s'arrêter au séminaire de Saint-
Magloire, et ce ne fut que le lendemain qu'on le put transporter dans la maison de la rue Saint-Honoré. Les plus confiants ne conservèrent bientôt plus d'espoir, et les Pères consternés s'empressèrent inutilement autour de leur Supérieur. Lui seul, calme, résigné, serein, tint constamment son âme au-dessus des faiblesses de son corps. Il était encore parmi les hommes que pour lui tous les bruits humains avaient cessé. Et comme on lui demandait s'il n'avait rien à faire dire à la cour : « Ah ! pour la cour, s'écria-t-il, il n'en faut point parler; tout ce qui y est n'est que vanité. » Le 2 octobre, malgré ses souffrances, il voulut monter à l'autel ; mais une défaillance suprême l'interrompit au milieu du sacrifice, et il expira après avoir, par un dernier effort, béni sa congrégation. Bérulle n'était âgé que de cinquantequatre ans.
L'autopsie du cadavre, que les médecins trouvèrent entièrement gangrené; la joie indé-
centeque témoignèrent les courtisans de Richelieu 1 ; le contentement que Richelieu lui-même parvint mal à dissimuler, n'hésitant pas, depuis, à rapporter dans ses Mémoires, que lors même que Bérulle fut arrivé à l'article de la mort, • on ne pouvait le persuader qu'il fût réduit à cette extrémité, parce qu'il croyait avoir eu connaissance par voie surnaturelle que Dieu l'avait destiné pour faire de grandes, choses en ce monde, ce qu'il avait témoigné plusieurs fois à plusieurs de ses amis 2 ; » enfin, les haines toujours flagrantes accréditèrent contre le cardinal-ministre les bruits les plus outrageants. En 1631, dans le manifeste qu'il adressait au roi, le duc d'Orléans ne craignait pas de lui dire : « Le cardinal de Richelieu a témoigné publiquement l'animosité qu'il portait à mon cousin le cardinal de Bérulle pour nous avoir
1 « M. le cardinal de Bérulle, disaient-ils, ne sera pas canonisé, parce qu'il n'est pas mort en état de grâce. » * Mémoires de Richelieu, t. V, p. 64.
charitablement réconciliés (la reine et moi). Ce fut pour moi un office bien favorable, mais bien funeste pour lui, car il mourut aussitôt après. » Richelieu, de son côté, s'indignait d'une imputation aussi flétrissante : « Quant à ce que vous avez allégué du cardinal de Bérulle, répondit-il, l'enfer même abhorre une telle calomnie, et les siens, qui avaient le plus d'intérêt à sa conservation, ne sauraient l'entendre sans avoir une extrême horreur pour ceux qui la vomissent \ » Il crut même devoir écrire au P. Bertin, général des prêtres de l'Oratoire, à Rome, une sorte d'apologie de sa conduite :
« 11 m'est impossible de vous témoigner le déplaisir que j'ai de la mort de M. le cardinal de Bérulle, qui ne pouvait douter de la sincère amitié que je lui ai toujours portée. Je suis extrêmement fâché des calomnies qu'on a fait
1 Mercure de France, t. XVII, p. 290.
courre et à Rome et en France. Je fais tout ce qui m'est possible pour les dissiper, faisant voir à tout le monde que la grande vertu du défunt, et la façon avec laquelle nous avons toujours vécu ensemble, ôte tout lieu de croire ce que les faux bruits ont répandu avec si peu d'apparence. J'honore la mémoire du défunt et ferai toujours un cas particulier de ceux qui le touchent, et notamment de la Compagnie qui a pris naissance sous sa conduite. Je vous rends mille grâces de ce que vous me mandez touchant celle que Sa Sainteté vous a déjà accordée pour moi, vivœ vocis oracuh. Je vous prie de poursuivre la concession par écrit de Sa Sainteté, si elle en accorde de sa main, ou de son Théologal, et ce aux propres termes de la supplique que feu M. le cardinal de Bérulle vous a envoyée. Je. désire avec passion cette expédition, de laquelle Sa Sainteté ne fera, je m'assure, aucune difficulté, puisque déjà elle l'a accordée de vive voix. J'ai aussi
besoin qu'elle trouve bon, qu'en ne publiant pas cette grâce qu'elle m'accorde, je ne la tienne pas cachée à tout le monde, afin que ceux qui connaissent le plus l'accablement auquel je suis, ne pensent que j'omette à satisfaire à une obligation, comme est celle de l'office, sans avoir licence K »
Il est de toute évidence qu'une semblable lettre, dans laquelle Richelieu se montre beaucoup plus préoccupé de la dispense qu'il sollicite que de la perte qu'il déplore, ne saurait être considérée comme une pièce justificative.
Quoi qu'il en soit, la postérité, dont le jugement n'a rien à voir avec les rancunes des partis, ne saurait admettre, sans des preuves convaincantes, l'accusation terrible qui pesa sur Richelieu. Mais on comprend que de tels soupçons pussent être excités par le caractère
i Mémoires pour servir à l'histoire du cardinal de Richelieu, recueillis par le sieur Aubery. Paris, 1660, t. II p. 881. .
vindicatif du cardinal et l'ingratitude persévérante qu'il fit paraître à déprécier un des auteurs de sa fortune, son auxiliaire utile, mais aussi son rival d'influence. Ce qu'on ne saurait non plus contester, c'est l'embarras manifeste de tous ceux qui furent appelés à prononcer l'éloge de M. de Bérulle. M. de Cospéan luimême, évêque de Nantes, un des orateurs les plus renommés de cette époque, ne réussit
guère qu'à rédiger un assez froid panégyrique, qu'il récita le 7 décembre, à Saint-Magloire, en présence d'une grande partie de la cour.
Louer M. de Bérulle comme il méritait de l'être, n'eût-ce pas été blâmer Richelieu?
La douleur sincère, véritable, s'épancha donc tout entière entre les Pères de l'Oratoire, les Carmélites et quelques hommes dévoués, tels que M. de Marillac, qui songea même à résigner les sceaux, qu'on devait prochainement lui enlever. « Deux jours suffirent au R. P.
Bourgoing, dit Bossuet, pour faire l'oraison
funèbre du grand cardinal de Bérulle, avec l'admiration de ses auditeurs l . »
Les funérailles du cardinal de Bérulle avaient eu lieu dans l'église de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré sans beaucoup d'appareil. Trois mausolées en marbre blanc, ouvrage de Jacques Sarrazin, lui furent élevés par le soin de ses amis. Le premier, destiné à l'Oratoire, a été dégradé durant la révolution. Le second, qui appartenait à la chapelle de la Sainte- Vierge, à l'Institution, a été transporté en 1806 dans l'église du collège de Juilly *. Le troisième se voit encore aujourd'hui dans la chapelle des Carmélites de la rue d'Enfer. Le cardinal de Bérulle y est représenté en marbre blànc, de grandeur naturelle, à genoux, dans
i Bossuet, t. XI, p. 475.
1 Le Dictionnaire des monuments de la ville de Paris, 4779, par Hurlant et Magny, attribue à François Anguter la statue du cardinal de Bérulle qui se voit à Juilly; c'est aussi l'opinion de M. Cousin: Du Vrai, du Beau e% du Bim % x« leçon, de l'Art français.
l'attitude d'un bienheureux. Mais ce ne sont là que des cénotaphes. Le corps du cardinal de Bérulle a été donné à Saint-Sulpice, qui en conserve les chairs dans la chapelle du Sacré- Cœur à Issy, et les ossements dans la chapelle du séminaire à Paris.
Politique de Bérulle comparée à la politique de Richelieu. — Bérulle, fondateur ou réformateur des Ordres religieux en France. — Sa science théologique. — Il suscite Descartes. — Bérulle considéré comme mystique. — Comme écrivain.— Jugements divers sur sa personne.
Si nous avions su reproduire avec exactitude les principaux traits de la vie de Bérulle, nous aurions restitué, ce nous semble, une des plus nobles figures du xvir siècle et fait connaître un émule oublié et calomnié de Richelieu. Car Richelieu n'a rien omis pour ensevelir par la calomnie l'illustre Oratorien. Panégyriste hypocrite de ses bonnes intentions , et détracteur obstiné de sa conduite, les pages qu'il lui a consacrées dans ses Mémoires se
réduisent à une longue et malveillante insinuation , où Bérulle apparaît tour à tour comme un illuminé au service de la cour de Rome et de l'Espagne, un courtisan avide ou un intrigant de dévotion. Contentons-nous de reproduire comme le premier crayon de cette étrange peinture.
t Plusieurs estimaient que le cardinal de Bérulle était la cause des brouilleries de la reine-mère et de Richelieu, mais jamais on ne put le persuader au cardinal ; la piété qu'il avait toujours reconnue en lui, et la façon dont il s'était gouverné en son endroit, l'empêchait d'avoir cette opinion. Il devait toute sa fortune à la bénédiction de Dieu et à la bonté du roi. Mais il est vrai que le cardinal fut nonseulement le premier, mais le seul qui le proposât à Sa Majesté pour le faire cardinal. II est vrai qu'il fut seul cause qu'il fût appelé au Conseil. Il est vrai que la nécessité des affaires séparant le roi de la reine, sa mère , aux
voyages de la Rochelle et d'Italie, il le nomma comme personne confidente et qu'il estimait capable de donner de bons conseils, pour demeurer auprès de la reine. Il est vrai encore qu'il aima mieux que le roi lui donnât 15,000 francs de rente des dépouilles du grand-prieur, que de recevoir cette gratification que le roi voulut lui faire. Après cela, il eût estimé être privé de jugement de penser qu'il lui eût rendu de mauvais offices, particulièrement en un temps où, sous l'autorité et suivant les bons desseins du roi,il n'avait rien oublié de ce qui lui était possible pour l'extirpation de l'hérésie, dont la rébellion avait été si absolument abattue, que l'erreur, qui n'avait pris accroissement en cet état que par son moyen, ne pouvait plus lutter longtemps. Nonobstant ces considérations, les plus clairvoyants croyaient assurément qu'il se trompait en jugeant sincèrement des intentions de ce personnage. Leur pensée n'était pas sans fonde-
ment apparent, mais en effet elle n'en avait point de véritable. Il est vrai que le peu d'expérience qu'il avait des affaires d'Etat lui faisait souvent estimer que ce qui réussissait le mieux dût avoir mauvaise fin. Il avait cru que La Rochelle ne se prendrait pas par la digue, mais que Dieu la voulait châtier et confondre par une surprise, et qu'elle devait être emportée six mois devant qu'elle tombât ès mains du roi. Il avait cru que les Espagnols nous assisteraient fidèlement en ce dessein contre les Anglais ; qu'il ne fallait point faire la paix avec les Anglais, quoique les Espagnols nous eussent manqué en la ligue que nous avions faite contre eux ; que le roi ne devait pas entreprendre le secours du duc de Mantoue, de peur de rompre avec l'Espagne; qu'il valait mieux ne continuer pas l'assistance que le roi Henri IV donnait aux Hollandais, et s'unir avec l'Espagne que faire le contraire; qu'il ne pouvait arriver inconvénient
de donner le gouvernement de Champagne ou de Bourgogne à Monsieur, et qu'on avait tort
d'en faire difficulté Il avait ainsi plusieurs
autres choses où il ne pouvait cacher ses sentiments, qui, paraissant contraires aux mouvements par lesquels le roi gouvernait son Etat, donnaient lieu de penser que sa volonté était aussi contraire au cardinal comme ses pensées étaient éloignées des siennes; mais, en effet, il n'était pas vrai. Et bien que d'ordinaire la division de volonté ne tarde pas beaucoup à suivre celle de l'intellect, la sincérité et la vertu de ce personnage empêcha cet effet en lui....»
Mais ce n'était pas assez de dénigrer le conseiller de la reine-mère ; le fondateur de l'Oratoire ne devait pas non plus être épargné.
t II avait, disent les Mémoires, une aversion si grande contre les Jésuites, qu'il estimait que faire contre eux était suivre particulièrement les volontés de Dieu plus intimes,
secrètes et cachées au commun des hommes.
Ses pensées même sur ce sujet allaient jusqu'à
ce point, qu'il croyait que cette société n'était
non-seulement pas utile, mais qu'elle n'était
pas supportable, et qu'enfin, peut-être, Dieu permettrait qu'on y mît ordre, comme on avait
fait autrefois en cet Etat....
t Cette bonne âme ne se portait point à ces
extrémités par animosité aucune ; il n'en avait
contre personne, mais bien se rendait-il si
ferme en ses pensées, parce qu'il croyait
qu'elles étaient conformes à la volonté de
Dieu.
i Son erreur n'était pas vice de volonté, mais d'entendement, qui croyait volontiers
voir dans les secrets de la Providence divine ce qu'il ne voyait pas 1 »
Richelieu, dans les pages qui suivent, re-
1 Collection de Ménwires relatifs à l'histoire de France , t. XXV.
Mémoiret de Richelieu, l. v, p. 58 et suiv.
prend ces données, les développe avec une perfidie doucereuse, et accrédite sur Bérulle l'opinion qui, désormais, semblera irréfragable à des historiens cependant consciencieux.
Ceux-là même, en effet, qui daigneront le mentionner, et dans les termes les meilleurs, ne verront en lui « qu'un homme simple et pieux, dont le tort était d'appliquer au succès des choses humaines cette foi patiente, cette charité bienveillante et crédule, qui servent seulement au salut 5 non cardinal d'Etat, comme Richelieu, mais conseiller d'Eglise, qui comptait beaucoup, dans les circonstances difficiles, sur l'intervention de la grâce divine 4 . »
A coup sûr, nous ne nierons pas qu'entre les deux cardinaux il n'y ait des différences profondes. Nous reconnaîtrons même aisément que l'un l'emporte de beaucoup sur
t Bazin, Histoire de Louis XIII, t. III, p. 48. Cf. 1. 1, p. 459.
l'autre par toutes les qualités humaines qui font les politiques, le mélange de l'astuce et de la passion, la généralité des vues, l'indifférence pour les moyens, la poursuite invariable d'un but invariablement le même. Mais est-ce
à dire que Bérulle n'ait été qu'un esprit étroit, impropre aux affaires, un bonhomme embarrassant, un visionnaire et un ligueur? Nous ne le pensons pas. Il nous paraît, au contraire, que Bérulle contribua, dans une assez large mesure, au bien du royaume. Si d'ailleurs ses desseins différèrent souvent des vues de son rival, doit-on y trouver contre lui un motif absolu de blâme ou une marque de complète infériorité? Peut-être est-il permis d'en douter.
t Cet homme dont vous voyez l'image, dit quelque part La Bruyère, et en qui l'on remarque une physionomie forte, jointe à un
air grave, austère et majestueux, augmente d'année à autre de réputation ; les plus grands politiques souffrent de lui être comparés : son
grand dessein a été d'affermir l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des grands ; ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner; il a eu du temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de l'hérésie 1 . »
Ce langage de La Bruyère est celui de la postérité. L'autorité de Richelieu grandit avec les siècles, et certes ce n'est pas nous qui voudrions l'amoindrir. Mais la gloire n'est-elle pas comme la lumière, qui se divise sans diminuer? Et en même temps que la France s'enorgueillit à bon droit du ministre de Louis XII 1, pourquoi ne s'honorerait-elle pas aussi du fondateur de l'Oratoire?
On ramène d'ordinaire à trois effets princi-
1 Caractère*. Du souverain, ou de la république.
paux les résultats de la politique de Richelieu : la défaite du protestantisme en France ; l'abaissement de la maison d'Autriche; la ruine des dernières forces de la féodalité. C'était même là le plan total que le célèbre ministre déclarait s'être proposé : t Je promis au roi, dit-il dans son testament, d'employer toute mon industrie et toute l'autorité qu'il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous les sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il pouvait être 1 .» Or est-il équitable de rapporter ces résultats uniquement à Richelieu? Ou même y faut-il complètement applaudir?
Et d'abord que Richelieu ait abattu le protestantisme en France, c'est un lieu commun historique qu'il conviendrait de ne pas admettre sans restriction. Car ce ne fut pas Ri-
i Recueil des testaments politiques, Amsterdam, 4749, in-42, t. II, p 9.
chelieu, mais Bérulle, qui, dès les premières années du règne, sut persuader à Louis XIII d'entreprendre les expéditions du Béarn, et, plus tard, la réduction décisive de La Rochelle. Richelieu put signer la paix d'Alais et faire rendre l'édit de Nîmes : il ne les avait pas préparés. Loin de là ; tandis que, malgré lui , le protestantisme était combattu au dedans, au dehors Richelieu le secondait en secourant la Hollande contre les Pays-Bas catholiques, en s' alliant à Gustave-Adolphe contre l'Autriche, en soldant les troupes de Bernard de Weimar, et préludait de la sorte, contre les intérêts de l'Europe catho-
lique, à la création du royaume de Prusse»
D'un autre côté, favoriser le protestantisme n'était-ce pas favoriser aussi l'esprit révolutionnaire? Et une constante expérience n'avait-elle pas démontré que la négation de la loi, qui est religion, n'avait été qu'un subterfuge pour arriver à la négation de la loi,
qui est gouvernement? Sans doute la puissance de l'Autriche devenait menaçante. Mais n'avait-on pas à redouter les contre-coups prochains des émotions de l'Angleterre, et ne valait-il pas mieux, comme le conseillait Bérulle, tourner les armes contre la Grande- Bretagne que contre l'empereur? Déclarer la guerre à l'Angleterre, c'était assurer le pouvoir du prince sur ses sujets; porter la guerre en Allemagne, c'était encourager la rébellion des sujets contre leur souverain. Dans le premier cas on affermissait en Europe l'idée d'autorité ; dans le second cas, on la minait sourdement. Lors donc qu'on admire la persistante tactique de Richelieu contre la maison d'Autriche, on ne considère que les traités de Westphalie et des Pyrénées, qui en furent les conséquences assez lointaines. On oublie trop qu'elle amena cette crise redoutable où la France eût péri si elle n'avait eu Condé. Surtout on ne remarque pas qu'elle développa
cette disposition des esprits qui, s'accroissant sans cesse et sans remède, devait, un jour, jeter l'Occident dans les luttes sanglantes et les hasards.
Enfin était-ce fortifier la royauté, comme on le répète, que de faucher les hautes tiges et anéantir les seigneurs ? N'était-ce point principalement céder à l'ambition et abattre des ennemis personnels? Et lorsque Richelieu déclarait «qu'il n'avait jamais eu d'autres ennemis que ceux de l'État,» n'est-ce pas qu'avant Louis XIV, il avait en lui-même proféré cette rebutante parole : « l'État, c'est moi ! » En effet, voyez ! pour s'assurer la maîtrise du royaume, tout occupé de maîtriser le Roi, il se fait le surveillant incommode, l'inspirateur jaloux, le tyran domestique et corrupteur de ce prince médiocre et mélancolique. Ne pouvant les capter ni les séduire , il le brouille avec sa mère, Marie de Médicis, avec sa femme Anne d'Autriche. Les plus chères affections
de Louis XIII, mademoiselle de La Fayette, mademoiselle de Hautefort, sont éloignées aussitôt qu'elles déplaisent au cardinal ou refusent de conniver avec lui. C'est lui qui crée tour à tour et précipite les favoris, tels que Barradas, Saint-Simon, Cinq-Mars, ou, à côté de ces personnages équivoques, les confesseurs, tels que le P. Caussin. Sur un signe de sa main, le maréchal de Marillac, Montmorency, de Thou s'acheminent à l'échafaud; les têtes tombent par centaines; les proscriptions sont ouvertes, les confiscations innombrables, et à considérer ces horribles sévices 4 , on se demande presque en quoi ce ministère tant vanté diffère du régime de la Terreur, en quoi Laubardemont diffère de Fouquier-Tain- Yille ! Aussi, au milieu du concert des admirations et des louanges, Montesquieu, qui pouvait bien en séance académique payer au
i Recueil de pièces à la suite de Le Clerc, t. IV.
génie de Richelieu le tribut obligé d'un banal hommage 1 , Montesquieu n'a-t-il pas craint ailleurs d'élever contre lui cette véhémente objurgation : « Quand cet homme, a-t-il écrit, n'aurait pas eu le despotisme dans le cœur, il l'aurait eu dans la tête 2 . » Et encore : « Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et Louvois 3 . »
A notre sens, Bérulle ne servit pas moins l'État par ses efforts conciliants que Richelieu par ses exécutions. Car la Fronde allait bientôt s'ensuivre ; l'aristocratie, à jamais ruinée, cesser d'être, il est vrai, pour la royauté un obstacle mais aussi un rempart ; et le trône démantelé se trouver, peu à peu envahi par les flots populaires. C'est pourquoi, qu'on exalte si l'on veut le ministre de Louis XIII , mais
1 Montesquieu, Édit. Lefèv. 1826, t. VIII, p. 189. Discours de réception à l'Académie.
* Esprit des lois, h V, c. x, 1. 1, p. 129.
8 Pensées diverses, t. VIII, p. 421 .
qu'on ne dédaigne pas son modeste conseiller. Quant à nous, s'il fallait en deux mots caractériser Richelieu et Bérulle , nous dirions qu'autant l'un nous rappelle Ximénès, autant l'autre nous rappelle Suger; et en tout cas, à côté de Richelieu, quoique après lui, nous réclamons, pour Bérulle, une place parmi les cardinaux qui, en France, ont participé à l'exercice du pouvoir suprême, et qu'on peut nommer : Georges d'Amboise, Charles de Guise, Mazarin, Fleury.
Aussi bien Bérulle a-t-il de nobles parties, par où il surpasse infiniment Richelieu, plus superstitieux que croyant, plus mondain que recueilli. Abîmé dans la dévotion, sa jeunesse ne souffre d'être comparée qu'à l'existence angélique de Stanislas Kotska. Controversiste puissant, il continue Duperron et fraye la route à Bossuet. Ouvrier infatigable, il introduit les Carmélites en France avec le concours de madame Àcarie, tandis que
François de Sales institue les Visitandines sous les auspices de madame de Chantai ; et pendant que César de Bus établit les Doctrinaires, lui-même il fonde l'Oratoire de Jésus. Ce n'est pas tout. Son zèle enflamme les courages et ses exemples suscitent des imitateurs. C'est Vincent de Paul avec les Prêtres de la Mission et les sœurs de Charité ; c'est Eudes et la congrégation de la Mission ; c'est Adrien Bourdoise et la communauté des prêtres de Saint- Nicolas-du-Chardonnet, tous trois disciples du P. deBérulle; c'est Olier et Saint-Sulpice; c'est Bernard de Sainte-Thérèse et les Missions étrangères ; c'est de La Salle et les Frères de la Doctrine chrétienne, âmes vraiment françaises, qui ont servi la patrie à l'égal des législateurs et des conquérants.
D'ailleurs la piété, chez Bérulle, s'alliait à un profond savoir. Théologien, personne n'était plus versé que lui dans la connaissance des Écritures ou le commerce de saint Au-
gustin et de saint Thomas. Personne ne témoignait non plus une aversion plus marquée pour les nouveautés et pour les excès. C'est ainsi qu'on le vit combattre les maximes de Molina et signaler, un des premiers, tous les périls du quiétisme naissant, en même temps qu'il continuait, par ses écrits, la tradition des vrais mystiques. Et cependant sa droite raison lui faisait accepter avidement la vérité, d'où qu'elle vînt. Sans lui, nous n'aurions pas la Polyglotte de Le Jay; sans lui surtout nous n'aurions pas eu Descartes, qu'il engagea à produire sa doctrine et dont les PP. de l'Oratoire se montrèrent constamment les intrépides défenseurs. Ce fut Bérulle en effet qui, chez le nonce Bagné, dans une réunion où un médecin, nommé Chandoux, exposait les principes d'une philosophie nouvelle, découvrit le génie de Descartes, à entendre ses objections, f II lui fit, dès lors, dit Baillet, une obligation de conscience de publier ses idées, sur ce
qu'ayant reçu de Dieu une force et une pénétration d'esprit avec des lumières qu'il n'avait point accordées à d'autres, il lui rendrait un compte exact de l'emploi de ses talents, et serait responsable devant le juge souverain des hommes du tort qu'il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations. 11 alla même jusqu'à l'assurer qu'avec des intentions aussi pures et une capacité d'esprit aussi vaste que celle qu'il lui connaissait, Dieu ne manquerait pas de bénir son travail et de le combler de tout le succès qu'il en pouvait attendre 4 . » — Aussi Descartes t eut-il toujours beaucoup de vénération pour le mérite de Bérulle, beaucoup de déférence pour ses avis* 11 le considérait, après Dieu,comme le principal auteur de ses desseins et de sa retraite hors de son pays\ • Enfin, pour être en tout équitable
1 Baillet, Vie de Descartes, 1. II, ch. xiv.
* ld., ibid., I. III, ch. v.
en vers la mémoire de cet homme trop peu connu, après avoir rappelé, avec un de ses biographes, « qu'il contribua à la restauration de l'éloquence sacrée 1 » , il nous resterait à noter combien dans ses ouvrages, antérieurs de vingt ans aux Provinciales, de dix ans au Discours de la méthode, reluisent déjà cette netteté, cette précision, cette vigueurtoutes françaises de notre langue du grand siècle. Car il est hors de doute que le style qu'il emploie marche de pair avec le style même de Coeffeteau ou de Balzac ; mais de tels mérites de l'esprit ne vont-ils pas se perdant dans les splendeurs du caractère? L'abbé de Saint- Cyran écrivait au P. Bourgoing : « M. de Bérulle est mortdebout, comme les âmes qui commandent à la terre par l'esprit du ciel... La voix publique le tient pour un homme apostolique, et moi, qui, sans parler des autres temps,
« Tubaraud, t. I, toc. cit., p.
Pai hanté près d'un an entier dans son cabinet sept ou huit heures par jour, et l'ai ouï parler de diverses choses, je puis confirmer ce que j'ai dit souvent pendant sa vie, que jamais je n'ai vu des actions si uniformes, et qui procédassent d'un principe qui fût tout àla fois plus élevé et plus rabaissé; qui, se rabaissant jusqu'aux moindres choses de la dévotion, se soit élevé en toutes celles que les grandes occasions où il a été employé l'ont obligé de traiter • avec résolution et courage. Je lui attribue quasi tout le bien qui est arrivé à notre royaume et à l'Eglise de France, depuis quelques années » Plus de deux siècles écoulés n'ont point affaibli ces belles et fortes paroles.
Pourquoi donc Bérulle n'a-t-il pas jusqu'ici davantage attiré l'attention? Osons l'avouer: c'est surtout parce qu'il a été trop parfait. Dès le berceau, il apparaît couvert, en quelque
* Lettre du 5 octobre 1620, l. I, in-i*.
sorte, par la grâce, et sa vie tout entière se déroule dans Puniformité d'une inaltérable vertu. Il n'y a chez lui ni excès, ni emportements, ni retours ; aucun de ces épisodes tragiques qui émeuvent les contemporains et retentissent jusque dans la postérité. Il lui manque ce je ne sais quoi d'achevé que donne aux grandes âmes une brillante fortune, le repentir, ou le "malheur. Mais n'est-ce rien que cette pureté sans tache, cette force sans ébranlement, cette sainteté sans vicissitudes? En effet Bérulle semble réunir les caractères de la sainteté. Et alors même qu'on ne tiendrait pas compte des miracles rapportés par ses biographes 4 , la perpétuité de sa conduite n'offrirait-elle pas, à elle seule, le spectacle d'un miracle permanent?
Aussi, dès 1661, les PP. de l'Oratoire songèrent-ils à solliciter à Rome la canonisation de leur supérieur. Mais cette tentative, renou-
* Habert de Cérisy, p. 856-880.
velée en 1669, 1679, 1684 et 1687, resta toujours infructueuse. Nous voudrions avoir contribué à relever * ce grand serviteur de Dieu » de l'oubli et du mépris auquel le P. Bourgoing remarquait tristement qu'il avait été condamné après sa mort \
! Œuvre* de Bérulle, préface, p. v.