‹ Le cardinal de Bérulle sa vie, ses ecrits, son tempsChapitre 3 sur 20 · L ORATOIRE · texte numérisé non relu

L ORATOIRE

Louvain, à Madrid, en Savoie, dans la Franche-Comté, qui dépendait alors de la maison d'Autriche, et si en 1618, ils manquèrent un établissement à Constantinople et un autre à Jérusalem, ils eurent, la même année, cet insigne honneur que Louis XIII leur donnât Tordre, et Paul V l'autorisation d'occuper à Rome six places d'aumôniers dans l'hôpital de Saint-Louis. 11 faut mentionner enfin la fondation que le cardinal-archevêque de Rouen, M. de Joyeuse, fit à Paris pour trente clercs, qu'il plaça sous la direction des PP. Bourgoing et Bence, inaugurant de la sorte le ré- - tablissement des séminaires en France. Peu de temps après, l'Ordre acquérait, pour la même destination , Notre-Darae-des-Vertus, dans le

de ce royaume? Nos yoisins lui tendent les bras ; les évêques des Pays-Bas rappellent ; et ces provinces florissantes lui doivent l'établissement de tant de maisons qui ont consolé leurs pauvres, humilié leurs riches, instruit leurs peuples, sanctifié leurs prêtres, et répandu bien loin aux environs la bonne odeur de l'Évangile. »

village d'Aubervilliers, et cette illustre maison de saint Magloire, au faubourg Saint- Jacques, où se formèrent tant de saints prêtres et tant d'évêques 1 . « Allez, s'écriait Bossuet, allez à cette maison où reposent les os du grand saint Magloire^ là dans l'air le plus pur et le plus serein de la ville , un nombre infini d'ecclésiastiques respire un air encore plus pur de la discipline cléricale : ils se répandent dans les diocèses, et portent partout l'esprit de l'Eglise 2 , t

11 y avait à peine quinze ans que l'Oratoire était fondé, et déjà il comptait cent cinquante établissements, collèges, séminaires ou maisons de retraite. Sans doute les circonstances avaient été pour beaucoup dans cette rapide diffusion de l'Ordre. Mais les lettres de direction, écrites par Bérulle, témoignent assez que ces résul-

i Aujourd'hui les Sourds-Muets. Cf. V. Cousin , Madame de Longueville, p. 86.

1 Bossuet, t. XI, p. 180.

l'oratoire. 4 35

tats heureux furent, en grande partie, son propre ouvrage

D'autre part, Bérulle sentit le besoin de com pléter son œuvre en réunissant en un corps de doctrine les principes fondamentaux qui devaient servir de règle à l'Oratoire. Son projet était de commencer par les devoirs des supérieurs, comme étant destinés à diriger les mouvements de la Compagnie, de passer ensuite aux devoirs des particuliers, suivant les différentes fonctions qu'ils auraient à exercer, en y comprenant ceux des frères servants ; enfin , de tracer des règlements pour les maisons d'institution et pour les maisons de retraite *.

Ce fut pour atteindre ce but que, dans les premiers mois de l'année 1624, il rédigea le Mémorial pour la direction des supérieurs. « Une âme seule, disait-il aux supérieurs, pèse plus

* Cf. Œuvres de Bérulle, p. 964,4069, 4400,4238-4303, — Letires aux Pères de l'Oratoire.

* Tabaraud, Loc. cit., 1. 1, p. 274 .

devant Dieu que tout le monde. » — « Régir une âme, c'est régir un monde 1 . » Et poursuivant avec cette élévation de pensées, Bérulle composait un écrit qui rappelle le Traité des Devoirs, par saint Àmbroise.

Mais ce n'était là qu'un préliminaire. Les négociations où l'employa la cour jusqu'à la fin de sa vie l'empêchèrent de mettre la dernière main à cet important ouvrage.

i Œuvres de Bérulle, p. 615.

Bérulle employé par Henri IV. — II réconcilie Marie de Médicis et Louis XIII. — Ses premières relations avec Richelieu- — Différend de la Valteline. — Mariage d'Henriette de France et de Charles I« r . — Bérulle en Angleterre. — Pieuses imprudences. — Retour de Bérulle en France. — Lettres de direction à la reine d'Angleterre. —

t Traité de Monçon.— La Sorbonne et le livre de Santarel.

Nous voici arrivé, dans l'histoire de Bertille, à cette période de sa vie qui eut le plus d'éclat, mais qui certainement n'exigea pas plus de prudence, d'énergie, de droiture, en un mot plus de fortes vertus qu'il ne lui en avait fallu pour introduire les Carmélites en France et y établir l'Oratoire. Chose étrange pourtant ! Ce que nous connaissons le moins de Pierre de Bérulle est précisément ce qui lui donna le plus de notoriété parmi ses contem-

porains. On admire en lui la piété du prêtre, l'éloquence du controversiste , l'infatigable activité du fondateur. C'est à peine si Ton soupçonne qu'il prit une part considérable à l'administration de l'Etat; le plus souvent même on l'ignore.

Est-ce à dire que les œuvres de la politique ne soient rien au prix des œuvres de la sainteté ? On serait tenté de le croire. En effet, les combinaisons des politiques s'évanouissent avec les circonstances qui les suggèrent , et n'exercent sur les peuples qu'une passagère influence. Les entreprises des saints sont plus durables ; elles ont pour objet non ce qui passe, mais ce qui chez les nations est immortel, la culture et l'amélioration des âmes. C'est pourquoi les politiques tombent tôt ou tard dans l'oubli, tandis que la mémoire des saints, toujours populaire, emprunte aux siècles écoulés un prestige qui l'éternisé et la rajeunit.

Il semble d'ailleurs que, sous le règne de

Louis XIII, il y ait un nom qui efface toute réputation, occupe tous les esprits , ne laisse place à Téloge d'aucun contemporain : le nom de Richelieu. Dans la première moitié du xvn° siècle, toutes choses reçoivent, pour ainsi parler, l'empreinte de ce superbe génie. Le roi lui-même disparaît devant son ministre et n'obtient pour suprême louange que d'avoir su abdiquer.

N'est-ce donc point courir au paradoxe que de mettre en parallèle Bérulle et Richelieu ? Et les difficultés ne deviennent-elles pas insurmontables, si on remarque que nous ne connaissons guère le rôle public de Bérulle que par les papiers de Richelieu,, qui mourut plus de douze ans après son rival, dans tout l'éclat

d'une puissance incontestée? Osons néanmoins opposer ces deux hommes l'un à l'autre : à

l'esprit altier, fastueux, impitoyable, une âme pleine de douceur, humble, détachée, se proposant la gloire de Dieu pour fin dernière de

ses actions; à une politique purement humaine , avec ses coups de parti surprenants, ses perfidies, ses impétuosités, mais aussi ses défaillances, une calme et consciencieuse conduite des affaires, inflexible, mais non pas irritante, également éloignée des molles concessions et de la passion calculée des conquêtes.

« Il est beau,, remarque Bossuet, de raconter les secrets d'une sublime politique, ou les sages tempéraments d'une négociation importante, ou les succès glorieux de quelque entreprise militaire. L'éclat de telles actions semble illuminer un discours; et le bruit qu'elles font déjà dans le monde aide celui qui parle à se faire entendre d'un ton plus ferme et plus magnifique. Mais la licence et l'ambition , compagnes presque inséparables des grandes fortunes; mais l'intérêt et l'injustice, toujours mêlés trop avant dans les grandes affaires du monde, font qu'on marche parmi les écueils, et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de

part en de telles vies qn'on a peine à y trouver quelques actions qui méritent d'être louées

par ses ministres Grâce à la miséricorde

divine, le R. P. Bourgoing a vécu de telle sorte que je n'ai point à craindre aujourd'hui

de pareilles difficultés Ce n'est pas ici de

ces discours où l'on ne parle qu'en tremblant, où il faut plutôt passer avec adresse que s'arrêter avec assurance, et où la prudence et la discrétion tiennent toujours en contrainte IV mour de la vérité K »

Paroles souverainement raisonnables et qui, à beaucoup d'égards , se peuvent appliquer à Bérulle et à Richelieu ! Qui voudrait, en effet, sans user de réticence, raconter la vie de Richelieu? La vie de Bérulle, au contraire, n'offre rien qu'il faille déguiser ; et le silence, par conséquent, devient, pour les actions d'un tel homme, injure et non pas indulgence.

» Bossuet, t. XI, p. 471. Oraison du P. Bourgoing,

Malgré sa modestie, qui l'empêchait de paraître, et sa profonde aversion pour les affaires du siècle, Bérulle, dès le début de sa vie publique, avait été chargé de soins délicats et difficiles. En 1604, lors du voyage qu'il fit en Espagne, Henri IV lui avait donné la commission secrète de pressentir Philippe III sur le double mariage du Dauphin avec Anne dWutriche, et du premier infant d'Espagne avec Elisabeth de France, heureuse et habile alliance qui mit le sceau à la paix de Vervins. Plus tard, en 1615, quand la mort du cardinal de Joyeuse fit passer sur la tête d'un enfant, Henri de Guise , sa riche succession ecclésiastique, Paul V ne crut pouvoir confier à personne plus sûrement qu'à M. de Bérulle la gestion de cet immense héritage. Aussi ne doit-on pas s'étonner de le voir participer à tout ce qui se fit d'important dans le royaume durant les quinze dernières années de sa vie. à

Le 1 er septembre 1616, à la suite d'un sou-

lèvement des seigneurs contre la tyrannie du maréchal d'Ancre, les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, de Nevers, avaient été déclarés rebelles, et le prince de Condé conduit à la Bastille. Dans cette pénible conjoncture, la sœur du duc de Nevers, la duchesse de Longueville, supplia M. de Bérulle d'intervenir en faveur de son frère. Bérulle y consentit. Il tint au maréchal d'Ancre le plus hardi langage en présence de la reine-mère, et, n'ayant rien obtenu, il n'hésita pas, dans un entretien ultérieur avec Marie de Médicis , à lui découvrir tout l'odieux de sa créature. Peu de temps après, Tassassinat de Concini mit fin à cet incident, mais non pas aux intrigues. Charles d'Albert de Luynes, d'abord « dresseur de faucons et siffleur de linottes, » remplaça cet habile Italien dans la faveur de Louis XIII, et la reine-mère, reléguée à Blois, s'enfuit en 1619 à Angoulème, où commandait le duc d'Epernon. Elle commençait dès lors à véri-

fier les tristes prévisions (}u feu roi son mari 1 . Ajoutons que Richelieu, qui, grâce à l'appui du maréchal d'Ancre, venait enfin d'être tiré « de l'évêché le plus pauvre et le plus crotté de France, » dut, à son grand regret, quitter la cour, où à peine il avait paru en qualité de secrétaire d'État.

Bérulle fut alors député par le roi auprès de Marie de Médicis, en compagnie du comte de Béthune et de l'archevêque de Sens. Il trouva la reine irritée, exigeante, prévendfc. Néanmoins il parvint à l'adoucir, et bbtiîit même qu'elle remplacerait par Richelieu l'abbé de Ruccellai, que l'on regardait comme uti obstacle â sa réconciliation avec le roi. C'est

< « Un jour, Marie de Médicis ayant témoigné au roi de la douleur de ce qu'il rappelait madame la régente : « Vous avez raison, dit-il, de désirer que nos ans soient égaux; car la fin de ma vie sera le commencement de vos peines ; vous avez pleuré de ce que je fouettais votre fils avec un peu de sévérité , mais quelque jour vous pleurerez beaucoup |>lus du mal qu'il aura , ou de celui que vous recevrez vousmême. » Histoire de la Mère et du Fils, t. I, p. 49.

ainsi qiie l'évêque de Luçon, destitué par

Luynes de sa charge de conseiller d'État,

cohliné à Avignon, dut à Bérulle son rappel

et ce décisif retour de sa fortune. La reine nomma son garde des sceàùx celui qui devait

un jour l'eritoyer mourir en exil. Il acquit mêriie sur sort esprit un tel empire que Bérulle lie tarda pas à se repentir du choix qu'il avait suggéré. Car Richelieu, pour accroîtrë son crédit et se rendre nécessaire, s'opposait secrètement au rapprochement du roi èt de sà mère. Lè piteux fondateur dë l'Oratoire, qui avait en vue non les personnes , mais lé bien de l'État, rte songea plus Qu'à l'élôignëh Cë Ait à l'étêcjue de Luçon lui-même Qu'il ô'adrèssa àvec candeur. Il lui rappela lë désfr c[U'il ltii ivait autrefois témoigné de se bdh- Étàrer Sans réseHe aiix soins de sôh troUpëàU ; il i'exhorta à smitre d'aussi louables inteiitibns, lui remontràrit bombiëti sttht graves les devoirs de la résidence. Il lui fit enfin une vive

peinture des misères du monde, de ses déceptions, de ses tristesses, dont il avait un récent exemple dans la mort du marquis de Richelieu, son frère, qui venait d'être tué en duel par le marquis de Thémines. L'astucieux prélat se montra sourd à ces belles leçons.

Pour lui c'était peu que la direction d'un diocèse; il lui fallait l'Europe entière pour théâtre, et pour gouvernement un royaume.

Lui-même a raconté comment il éluda ces pressantes instances :

« Le duc d'Épernon, par personnes interposées, me fit dire que je serais bien mieux en mon évêché que de demeurer auprès de la reine, pour m'y attirer tant d'ennemis comme je faisais. Je répondis à celui qui me faisait ce discours, avec autant de civilité comme en apparence il en avait assaisonné le sien , que je croyais qu'en quelque lieu que serait la reine elle serait la maîtresse ; qu'il était important au duc d'Épernon de le faire voir; que

j'étais venu d'Angoulême sans autre aveu que le sien, que je prétendais y demeurer de la sorte si elle l'avait agréable, sans vouloir contraindre ceux qui ne me voudraient pas aimer

à forcer leur humeur; que j'estimais pouvoir n'être pas inutile à ceux qui me départiraient leur bienveillance 1 . »

Cependant les efforts conciliants de Bérulle amenèrent entre Marie de Médicis et son fils une entrevue, qui eut lieu, le 29 août, à Coursières, près de Tours. Et quoique Richelieu ne consente pas à lui faire honneur de cette négociation, il n'a pu néanmoins s'abstenir de mentionner la médiation active du supérieur de l'Oratoire :

« Lors, dit-il, M. le cardinal de Larochefoucault, qui était arrivé quelques jours auparavant à Angoulême , pour voir s'il pourrait conclure l'accommodement que le sieur de

1 Histoire de la Mère et du Ftii, t. Il, p. 348.

Béthune avait commencé auparavant, trouva plus de facilité en cette affaire qu'il n'avait fait jusqu'alors; ce qui fit qu'en }rois jours on conclut je traité, pour lequel le sieur de Bérulle avait fait divers voyages en poste, çur les difficultés qui se présentaient de part et d'autre 1 . »

Luynes avait fait ses soumissions; on donnait à la reine le gouvernement de l'Anjou en échange du gouvernement de Normandie.

L'accommodement semblait définitif. Mais les seigneurs mécontents ne tardèrent pas à fomenter de nouveaux dissentiments, et la mise en liberté de Condé, condamnation manifeste de l'acte principal de la régencç, vint raviver les colères de la reine.

Marie de Médicis, se retirant alors à Angou-

1 Histoire de la Mère et du Fils, t. II, p. 356.

Cf. Les Chroniques et annales de France , par J. Savaron, p. 747.

* lême, se mit à armer. Louis XIII, de son

côté, fit des levées, et la France se trouva encore une fois menacée d'être en proie à la guerre civile. Le roi, voulant du moins essayer de prévenir une telle calamité, députa de nouveau auprès de sa mère M. de Bérulle avec les ducs de Montbazon et de Bellegarde, l'archevêque de Sens et le président Jeannin 1 .

Cette seconde démarche fut suivie d'un plein succès. Le 11 août 1620, on signa un traité définitif, et le 16, Marie de Médicis et Louis XIII, se rencontrant à Brissac, y échangèrent les marques de la plus parfaite cordialité*.

1 CL Les Chroniques et annales de France, par J. Savaron, p. 722.

* Vers la fin de 1620, Marie de Médicis voulut décorer la grande galerie du palais du Luxembourg qu'elle venait d'élever, en y faisant placer des tableaux qui retraceraient les principaux événements de son histoire. Grâce à l'intervention du baron de Vicq, l'exécution de ces peintures fut confiée à Rubens, et aujourd'hui on en voit encore le plus grand nombre au Musée du Louvre. La \ivacité du coloris, la ri-

Des négociations aussi malaisées et qu'il avait contribué à mener à fin, confirmaient pleinement la haute idée qu'on s'était faite de la prudence du P. de Bérulle. De là naquirent pour lui de nouveaux engagements.

En 1624, la cour de France avait à traiter avec Rome deux importantes affaires. 11 s'a-

cliesse des formes, la hardiesse des lignes , un goût trèséquivoque de l'allégorie, marquent cette œuvre du peintre flamand. Seules elles sufBraient à nous révéler son abondant génie. Mais on s'étonne que parmi les nombreux portraits qu'il a tracés dans celte vaste composition , il n'ait nulle part représenté Bérulle. Cet oubli est sensible , notamment dans le tableau n° 451 . La reine tient conseil à Angers avec les cardinaux de La Valette et de La Rochefoucauld. Ce dernier Tengage à accepter le rameau d'olivier que Mercure lui présente, et à faire la paix avec Louis XIII ; le cardinal de La Valette , au contraire , lui retient le bras pour indiquer qu'il est d'un avis opposé ; la Prudence , placée à la gauche de la reine, semble lui conseiller de se tenir sur ses gardes. L'intermédiaire le plus actif de la réconciliation de Marie et de Louis XUI n'avait-il pas été Bérulle ? Par conséquent pourquoi ne pas l'avoir mentionné ? Fut-ce négligence de la part de Rubens? ou plutôt ne craignit-il pas d'éveiller les susceptibilités jalouses de Richelieu, qui déjà cherchait à lui substituer auprès de la reine un peintre italien, son protégé, Joseph d'Arpino?

gissait du mariage de Henriette-Marie , sœur du roi, avec le prince de Galles, pour qui on venait de refuser l'infante, et de la paix de la Valteline. M. de Bérulle reçut la difficile mission de conclure sur ce double objet. Il se rendit à Rome, et, dans un discours très-habile, représenta au Pape les avantages qu'il y aurait pour la religion à mettre sur le trône de la schismatique Angleterre .une princesse catholique, lui insinuant d'ailleurs que c'était par déférence plus encore que par nécessité, que le roi de France recourait à son arbitrage et sollicitait son autorisation.

Urbain VIII comprit un pareil langage , et malgré les tracasseries et le formalisme de son entourage, malgré surtout les intrigues de l'Espagne mécontente, promit la dispense demandée.

Sa résistance fut plus opiniâtre à propos de la Valteline. Cette vallée, qui s'étend de l'Adda au lac de Corne, était habitée par une popula-

tion catholique, en même temps qu'elle se trouvai} soumise à la domination protestante des Grisons. L'Espagne, qui convoitait |a yalteline, ep avait soulevé les habitants contre les Ligues, lesquelles, de leur côté, s'étaient réfugiées sous le protectorat français. La question étoit de cpnséquence. Car si la possession de la Valteline était commode à l'Espagne pour faire passer des troupes en Allemagne, elle ne l'était pas moins à la France, pour communiquer avec l'Italie. En attendant que |e différend m réglé, le Pape avait été reconnu dépositaire du territoire en litige. Qr jj inclinait visiblement apx intérêts du roi d'Espagne.

Bcrulle, aussi heureux dans cette seconde partie de sa mission qu'il l'avait été dans fa première, sut modifier les dispositions du Saint- Père. Le 10 septembre 1624, il repartait pour Paris, porteur des meilleures promesses, et laissant la Cour de Rome surprise des résultats qu'fl *yait obtenus. Sa parole,

ferme et respectée, étonna Urbain yiH, qjii alla jusqu'à dire en parlant de lui: t U P. de Bérulle n'est pas un homme, c'est un ange. »

Mais à pejne Bérulle eut-il quitté Rome que les influences qui s'agitaient autour du Pape le firent revenir sur sa détermination. Il se repentit d'avoir trop accordé, et envoya en France son neveu le cardinal Barberini, pour restreindre les concessions qu'il avait faites.

Cependant le roi d'Angleterre, Jacques I er , supportait impatiemment les interminables délais mis au mariage de son fils. Sans être entré, d'une manière directe, en négociation avec la Cour romaine, il croyait avoir donné au roi de France de suffisantes garanties sur la liberté de religion dont sa sœur jouirait en Angleterre. Louis XIII se montrait lui-même rassuré. Bérulle eut donc ordre de faire entendre au légat que si Je Pape persistait dans ses réponses dilatoires, on serait obligé de

passer outre. En conséquence la dispense fut délivrée, et le mariage de la princesse Henriette célébré à Notre-Dame, par le cardinal de La Rochefoucauld, le il mai 1625, M, le duc de Chevreuse ayant reçu procuration du prince de Galles pour le représenter à cette cérémonie.;

Restait à terminer le différend de la Valteline. Les négociations étaient encore pendantes, et la présence de Bérulle eût été fort utile à leur réussite , "lorsque l'illustre prêtre dut partir pour l'Angleterre *. Jacques I er venait de mourir et de laisser le trône à son fils,

1 « Lorsque je revins d'Italie, un de mes plus grands désirs était de m f acquitter de mon devoir en visitant vos âmes et vos maisons; et je me promettais cette liberté, ne prévoyant pas ce qui est arrivé depuis, c'est-à-dire, le commandement inopiné qui m'a été fait de passer en Angleterre, et d'y séjourner quelque temps pour le service de Dieu en cette pauvre île. Ce commandement m'est arrivé sans aucune induction de ma part, par la volonté du roi, et même par intention pieuse de Sa Sainteté, qui, dès l'Italie, me voulut obliger à ce voyage. » Œuvres de Bérulle, p. 4 1 47. Lettres aux religieuses Carmélites. Lettre utxtn.

qui prit le nom de Charles I er . C'était en qualité de reine que la sœur de Louis XIII allait faire son entrée dans la Grande-Bretagne. On jugea qu'il convenait de lui donner un état de maison assorti à ce rang suprême. Outre ses dames et ses autres serviteurs, tous catholiques, elle eut la faculté d'emmener avec elle vingt-huit chapelains, dont douze étaient des Pères de l'Oratoire. M. de Bérulle, qui avait été nommé son confesseur, choisit ceux de la Compagnie qui avaient tout à la fois le plus de talent, de savoir et de naissance. Parmi eux se remarquaient le savant P. Morin, le P. de Créqui, proche parent du maréchal de ce nom ; le P. de Harlay de Sancy, ci-devant ambassadeur à la Porte; le P. de Morainvilliers, le P. de Danville, le P. Séguenot, le P. Robert Philipps 1 . Certainement, la religion catholique ne pouvait avoir en Angleterre de plus sérieux

« Tabarand, loc. cit., 1. 1, p. 363.

défenseurs et de meilleurs représentants ; aussi les cœurs étaient-ils remplis d'espérance, et fl semblait que Ton marchât à la çpnqiiête spirituelle de la Grande-Bretagne. Funeste illusion, qui tomba bien vite devant la. réalité, mais qui, poussant la fil|e de Henri IV à <Je saintes imprudences, hâta sans doute ces événements terribles où s'exerça son héroïsme |

Bossuet a retracé, avec l'éloquence qui Jui est propre, Jes heureux et immédiats effets que produisit pour les catholiques l'arrivée de Henriette de France en Angleterre. «...Dieu, dit-il, avait préparé un charme innocent au roi d'Angleterre dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection (car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt (Jissipés), et que son Jieureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel, sans commettre l'autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de

repos aij* catholiques apcatyés. pès l'âge quinze ans elle fut capable de ces soins ; et seize années d'une prospérité accomplie, quj coulèrent sans interruption, avec l'admifation de toute la terre, furent seize années de douceur pour cette Église affligée. Le crédit de la reine* obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable d'être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations que reçoivent les (enfants de Dieu de leur communication avec le Saint-Siège *. » L'histoire, qui n'emprunte pas, comme l'oraison funèbre, les brillantes couleurs de l'épopée, nous offre, il faut l'avouer , un tableau beaucoup plus sombre. Rien de plus glacial que l'accueil qui fut fait à la reine, lorsque, le 22 juin 1625, elle débarqua de Boulogne à Douvres. Aucune

* Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France, t. XVfl. p. $95.

pompe, aucun éclat, aucune marque même de cet empressement banal que Ton met à recevoir les souverains.

t Elle fut étonnée, disent les Mémoires de Richelieu, qu'arrivant à Douvres elle est logée dans un château mal meublé, toute la cour mal reçue, pour un jour d'entrée au royaume dont elle venait prendre possession.

• Le lendemain, le roi la vint trouver, sur son dîner, assez mal accompagné, n'ayant pas l'ombre seulement de la grandeur avec laquelle le roi de France vit.

t Au partir de Douvres, le roi la mit en un carrosse plein de dames anglaises, afin d'éloigner les dames françaises qu'elle avait amenées avec elle.

« Tout le voyage jusqu'à Londres alla du même air ; y arrivant elle n'y reçut aucuns honneurs, et ne vit nulle des galanteries qu'on a coutume de voir en occasions semblables.

« Dans la maison du roi, elle trouva pour

son lit de parade un de ceux de la reine Élisabeth, qui était si antique que les plus vieux ne se souvenaient point d'en avoir jamais vu la mode de leur temps \ »

Ainsi ce fut à peine si Ton observa toutes les bienséances qu'exigeait le rang de la princesse. On ne l'avait point encore vue qu'on redoutait son influence, et il semblait qu'on prît à tâche de lui signifier, dès l'abord, qu'elle venait non pas commander, mais obéir. Ses gens furent maltraités, et au lieu que par droit de joyeux avènement le sort des catholiques eût dû être adouci, on se hâta de remettre en vigueur les lois sévères qu'Élisabeth avait portées contre eux. Le protestantisme anglais repoussait ainsi, comme à l'avance, tout effort de prosélytisme.

La suite répondit à ce triste début f .

1 Collection de Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. XXII, p. 495.

* Il est intéressant de comparer les poétiques assertions

- Charles I er se trouvait douloureusement par tagé entre la tendresse que lui inspirait sa

de Bossuet, dans Y Oraison funèbre de la reine d'Angleterre , elles témoignages de désolation que Bérullea consignés dans ses inslructions aux Pères de l'Oratoire.

« A l'arrivée de la reine , dit Bossuet, la rigueur se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Sommerset, rendit à l'Eglise sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire par ses retraites , par ses prières et par ses dévotions, l'ancienne réputation de la très-chrétienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de Bèrulle avait conduits avec elle, et après eux les Pères Capucins , y donnèrent, par leur piélé, aux autels leur véritable décoration, et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux , zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre, pauvres, errants, travestis, « desquels aussi le monde n'était pas digne, » venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et l'Eglise désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir librement et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles et relevait leur espérance.» Bossuet, t. XI, p 10.

Maintenant écoutons Bérulle :

« Je vous prie, écrivait-il aux Pères de l'Oratoire, d'avoir grand soin que tous nos Pères répandent une grande odeur d'édification en toute cette petite Eglise naissante et militante, et les exhorter souvent à honorer le Fils de Dieu

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