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INTRODUCTION

L'histoire de France ne présente guère de familles qui , dans un aussi court espace de temps, aient joué un rôle aussi brillant, et qui aient fourni autant d'hommes illustres que la branche française de la maison de Lorraine. La maison de Guise, en effet, a eu le privilège de donner, pendant un siècle, à la France des politiques de premier ordre, et les plus habiles , les plus vaillants capitaines du temps. Pendant trois générations successives , elle fait monter en même temps sur la scène un homme d'épée et un homme d'église, un guerrier et un prêtre. Sous François I", sous Henri If et sous François II , sous Charles IX et sous Henri III , on voit

toujours un capitaine à côté d'un cardinal : l'un donne

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à son nom la popularité qui s'acquiert sur les champs

de bataille , l'autre en rehausse l'éclat par l'éminence

(lu rang qu'il occupe dans l'Eglise.

Sous François F', c'est Claude de Lorraine et Jean de Lorraine, son frère, qui jettent, l'un par sa bravoure, l'autre par sa capacité diplomatique, les fondements de celte illustre maison. Au commencement du règne de Henri II , François , fils de Claude, continue, en les surpassant, les glorieux exploits de son père. C'est lui qui sera plus lard le vainqueur de Charles-Quint et le conquérant de Calais. A côté de François de Guise parait Charles, son frère, habile diplomate, savant théologien , éloquent orateur , grand ministre : les contemporains l'appelaient le grand cardinal. Après eux viennent Henri le Balafré, le chef de la Ligue, et le cardinal de Guise, son frère , qui doivent expier à Blois trop de popularité et trop d'ambition. Ces hommes, qui naguère étaient de simples cadets de Lorraine , aspirent et arrivent successivement aux suprêmes honneurs de l'Eglise et de l'état. Les positions les plus hautes n'ont rien qui effraie leur ambition et leur génie. Les prêtres voudront placer sur leur tête la tiare pontiflcale , les guerriers feront trembler les rois sur leur trône.

Assurément , quelque part qu'on fasse au talent , à l'ambition, aux circonstances . il faut chercher ailleurs

encore la cause de celle snbile et merveilleuse forlune. Les hommes ii'exercenl une si grande action qu'à la condition de représenter les idées , les croyances , les besoins de leur temps. C'est par là que les princes de Lorraine furent si puissants an xvi" siècle. Jetés avec d'éminentes facultés au milieu d'une société religieuse et guerrière, ardente et passionnée, ils se trouvèrent en harmonie parfaite avec les instincts , avec les intérêts qui la dominaient. Il n'y a pas , ce semble , dans la vie d'un peuple d'émotions plus grandes que celles de la religion et de la guerre 5 les princes lorrains excitèrent énergiquement les unes et les autres dans le cœur de la France 5 et c'est là ce qui explique l'enthousiasme avec lequel elle s'est attachée à cette héroïque famille.

Pour bien comprendre le rôle qu'elle a joué au \\f siècle, il faut d'abord savoir quelle était alors la situation de la société française.

Quand les princes lorrains parurent, la France subissait une double crise , et se voyait menacée tout à la fois dans son avenir politique et dans sa nationalité religieuse. D'un côté , elle soutenait contre l'Espagne, depuis le commencement du siècle , une lutte terrible qui ne devait finir qu'au traité des Pyrénées -, elle combattait en même temps pour l'indépendance nationale

et pour l'équilibre européen. De l'autre , la vieille religion de la monarchie , le catholicisme était ébranlé par la réforme protestante ; l'unité religieuse du royaume était en péril , il fallait la sauver à tout prix , parce qu'elle était la plus forte garantie de l'unité politique. La royauté française l'avait très-bien compris 5 et , dès le règne de François P*", en même temps qu'elle se constituait l'intrépide adversaire de la suprématie espagnole , elle embrassait ouvertement la défense du catholicisme menacé. Dans la première partie de cette double lutte , les princes lorrains soutinrent la royauté de toute l'énergie de leur dévouement , et de tout le zèle qu'excitait en eux une ambition immense , illimitée. Ils s'associèrent bravement à la politique antiespagnole sous François P' et sous Henri II 5 et , tandis que le vieil esprit d'opposition au pouvoir royal entraînait une grande partie de la noblesse dans le mouvement réformateur, ils sentirent qu'ils devaient rester fidèles à la vieille foi de la France 5 et ils n'hésitèrent pas a se jeter dans cette ardente mêlée , où il s'agissait de défendre les plus grands , les plus chers intérêts du pays. Dans ces temps malheureux de notre histoire , où , sous des rois enfants , la royauté et le catholicisme étaient ébranlés , ils identifièrent les destinées de leur maison avec celles du catholicisme et de la

royauté (0 ; plus tard ils songèrent à se mettre à la place des rois , et il vint un jour dans la pensée de l'un d'eux de vouloir placer sur sa tête la couronne de France. Henri le Balafré voulut substituer l'ambition de famille aux inspirations vraiment nationales qui avaient animé ses prédécesseurs 5 mais la royauté abaissée se releva par un crime, et le cbef de la Ligue expia par sa mort ce mouvement séditieux et égoïste.

A quelle époque l'ambition de famille s'introduisitelle dans cette solidarité qui s'établit entre la maison de Lorraine et le catholicisme au xvi^ siècle , c'est ce que nous examinerons plus tard : qu'il suffise de dire , en ce moment , que si les princes lorrains s'élevèrent si haut, c'est parce que , d'un côté , ils furent les instruments actifs et souvent heureux d'une politique éminemment française , et que , de l'autre , ils donnèrent pour soutien à leurs qualités si brillantes le mobile si énergique de la foi populaire.

On se propose ici de retracer la vie politique du plus illustre membre de cette maison , de celui sans lequel elle ne serait jamais arrivée à cette grandeur où elle est parvenue. Cet homme , c'est le cardinal Charles de

(1) C'est ce qu'exprimait assez bien la devise du cardinal : c'était une pyramide qui représentait le roi , et un lierre autour qui désignait le cardinal lui-même , avec ces mots : Te stante vireboi

Lorraine , celui de tous les princes de cette maison qui

a été le plus mal apprécié, et qui , par conséquent, est' le moins connu, quoiqu'on en ait beaucoup parlé.

Il n'y a peut-être pas , en effet , de nom dans l'histoire de France sur lequel on ait accumulé plus d'accusations injurieuses , plus d'éloges passionnés que celui du cardinal Charles de Lorraine. C'est le sort ordinaire des hommes qui exercent le pouvoir dans les temps de luttes et de partis , de ne pas exciter médiocrement l'enthousiasme ou la haine des contemporains. Ce fut particulièrement celui du personnage que nous nous proposons d'étudier. On trouve dans le cardinal de Lorraine deux hommes parfaitement différents , quand on l'étudié dans les pamphlets et dans les panégyriques, échos trompeurs des inimitiés ardentes et des passions enthousiastes du xvi* siècle. Dans les uns , sa mémoire nous paraît toute tachée de sang , toute souillée d'infamies. Pour les plus modérés , Charles de Lorraine n'est qu'un ambitieux , un brouillon , un courtisan qui ne vit que d'intrigues ; c'est un mauvais génie qui souffle partout la discorde, c'est le flambeau des guerres civiles. Les autres lui donnent toutes les vertus d'un défenseur de la foi ; il est pour eux le miroir des évêques, l'oracle du ^acré collège, la colonne de l'Eglise, le gardien de r honneur de la France , la perle des prélats de

la chrétienté. Malheureusement, c'est la première opinion qui a prévalu ; et ce qu'écrivait Le Laboureur au \\\i° siècle est encore vrai aujourd'hui : « Tout ce qui s'est publié contre lui a été mieux reçu que ses louanges (0. » Le cardinal de Lorraine ne nous apparaît guère dans les histoires les plus récentes, que comme le persécuteur le plus acharné des protestants , comme le représentant de la politique italienne et espagnole en France. En même temps que , par rôle, par ambition , il se constitue le plus redoutable adversaire des hérétiques, il paraît, aux yeux de quelques historiens, n'être, au fond , qu'un protestant , un esprit fort, un sceptique. Au milieu de tous ces témoignages contradictoires , le cardinal de Lorraine semble le personnage le plus énigmatique et le plus insaisissable de l'histoire de France auxvi'' siècle 5 il devient presque impossible de démêler la vérité sur son compte. Heureusement , nous n'avons point à choisir entre toutes ces opinions qui se combattent , ni entre ces jugements qui se détruisent.

Le cardinal de Lorraine , pour quiconque étudie sérieusement sa vie , n'est point certainement un homme parfait. C'est en parlant de lui que Le Laboureur a dit : « Il y avait longtemps que l'on ne voyait plus de saint

(1) Adclit. aux Mcm. de Caslelnuu, 1. 1 , 1. vu, p. 280.

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de si bonne maison (0. » Ce ne fut pas non plus un homme vicieux , cruel 5 et Bayle, qu'on ne peut certainement pas accuser de partialité pour la maison de Lorraine , a pu dire avec raison aux ennemis du duc de Guise et du cardinal , son frère : « Quelque méchants que vous fassiez Messieurs de Guise , il sera toujours vrai qu'on leur imputait dans les libelles cent choses qu'ils n'avaient pas faites. C'est une fatalité inévitable à tous ceux qui se mêlent d'écrire sans avoir eu part aux affaires, sans avoir consulté de bons papiers 5 ce leur est une fatalité inévitable , dis-je , que d'avancer mille mensonges , s'il s'agit d'écrire contre des gens dont on a été maltraité. On veut se venger, et l'on est bien aise de rendre infâmes ceux qui vous persécutent : dans cette disposition , on croit tout ce que l'on entend dire , et , quand même on ne le croirait pas , on juge qu'on a droit de le publier, parce qu'on l'a entendu dire. Il est donc certain que ceux qui publient des livres diffamatoires de cette espèce dissipent leur mauvaise humeur, ou donnent carrière a leur zèle avec beaucoup d'imprudence (2). »

Pour 'découvrir la vérité si souvent obscurcie dans les récits passionnés des contemporains , il importe

(1) Addit. mixMém. de 6a5<e?>i«î< , loc. supr. cit.

(2) V. article Glmse , rem. K., tom. ii , p. 650.

donc de ne consulter que de bons papiers , comme dit Bayle. Les mémoires d'état , les correspondances , les relations des ambassadeurs, tous ces actes publics, tous ces documents officiels où se révèle la pensée la plus intime d'un gouvernement, voil'a vraisemblablement la source qu'indique ce grand critique. C'est la seulement qu'on peut puiser ces renseignements certains qui permettent de considérer les choses sous leur véritable point de vue , de mettre à nu les ressorts secrets de la politique, et de connaître à fond les véritables motifs qui font agir les hommes.

Or, quand on consulte ces témoignages qui trompent rarement, parce que les auteurs ne sont point intéressés à tromper , on peut découvrir , nous le croyons du moins , la pensée qui anima le cardinal de Lorraine ; on peut apprécier ses actes, jjiger son caractère. On retrouve en lui un politique habile, un prélat plein de génie et d'ambition , qui aime le pouvoir parce qu'il offre un noble emploi a sa prodigieuse activité , et parce qu'il y trouve le moyen de servir , en même temps , les intérêts de sa maison et ceux de l'état. Il apparaît comme le plus énergique défenseur de la religion nationale , opposant d'abord les bûchers a l'hérésie ; puis , quand les supplices sont devenus inutiles, en appelant aux moyens de conciliation , avertissant sans cesse les catho-

liques de se corriger, de se relâcher sur quelques points ; conférant avec les protestants et leur faisant des concessions pour les amener au concile 5 leur accordant la communion sous les deux espèces , l'administration des sacrements en langue vulgaire, et , au besoin , le mariage des prêtres, pour les réunir a l'Eglise j poursuivant le même but par des moyens différents, et défendant jusqu'à la fin l'unité religieuse de la France. Homme d'ordre et d'autorité avant tout , il ne comprend pas que, sous prétexte de défendre la liberté de conscience , les calvinistes prennent les armes pour faire la guerre au roi , et il leur interdit la liberté du culte, parce qu'elle est la source des plus grands désordres et une cause d'anarchie permanente dans le pays. En même temps qu'il se montre le plus redoutable champion du catholicisme, il est aussi le plus solide appui du principe monarchique -, il est le véritable tuteur de ces rois enfants qui passent sur le trône de France au milieu de la crise révolutionnaire du xvf siècle. Tel est le cardinal de Lorraine : telle est , du moins , l'idée que nous nous sommes faite de son rôle et de son caractère , après l'avoir étudié dans ses actes et dans sa correspondance politiques.

Sa vie est un combat continuel. Depuis l'avènement de Henri H jusqu'à la mort de Charles IX qu'il suivit

(le près dans la tombe, il liille iiicessamineiit pour la grandeur et l'unité nationales, tantôt contre son ennemi extérieur, l'Espagne, tantôt contre son ennemi intérieur, l'hérésie.

Sous le premier de ces princes , c'est surtout dans le champ de la politique extérieure que se déploient son activité et sentaient. Passant, pour ainsi dire, des bancs du collège dans le conseil, d'où il ne devait plus sortir, il se fait à vingt-deux ans la réputation d'un habile diplomate, et il représente la France dans toutes les négociations importantes du règne de Henri II, qui ne fut, on le sait , que la continuation du règne précédent. « Dans les rapports de la France avec les états voisins, suivant un historien moderne, Henri II adopta les idées et les projets de son père. Combattre sans relâche la puissance espagnole , préserver la France de ses invasions, empêcher que Charles-Quint n'enlevât a l'Allemagne ses libertés , favoriser la séparation de la couronne impériale des autres couronnes accumulées sur la tête de ce prince , garantir Venise , l'Etat-Romain et les petites principautés italiennes du sort du Milanais et du royaume de Naples , saisir toutes les occasions de soustraire la Péninsule a l'influence de Charles- Quint , maintenir notre antique alliance avec l'Ecosse , et donner ce pays pour ennemi à l'Angleterre-, chasser

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les Anglais des dernières possessions françaises et mettre ainsi fin a leurs périodiques invasions ; ajouter au territoire et à la population du royaume par la conquête de Calais et de trois évêchés, rendre des garanties a l'indépendance de la France en même temps qu'à celle de l'Europe entière , voilà ce que fit Henri II , trop peu connu et trop mal jugé (0 »

Si ces résultats aperçus par un judicieux historien furent en effet le fruit du gouvernement de Henri II, les princes lorrains peuvent revendiquer l'honneur d'y avoir contribué pour la meilleure part; et c'est d'eux surtout qu'il faudrait dire qu'ils sont trop peu connus et trop mal jugés. De l'aveu de tous les contemporains , Henri II fut un prince assez médiocre d'esprit et de caractère, « qui ne voyait, qui ne jugeait que par les yeux, oreilles et avis de ceux qui le possédaient, qui paraissait né pour être gouverné , et non pour gouverner. »

Le fils de François I" n'eut donc ni le coup d'œil intelligent ni le courage chevaleresque de son père. Ce n'était pas le connétable de Montmorency, dont François I" lui-même avait condamné la politique inepte, qui pouvait suppléer à la faiblesse de son maître. « On

(1) Pncis de l'/ùst. de France par M. PolRso^ , 1' parlie , p. 147.

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lient pour assuré, écrit l'ambassadeur vénitien Capello a son gouvernement , que, tant que le connétable sera h la tête de l'armée, il n'y aura jamais une grande bataille 5 d'abord parce qu'il est timide , puis parce qu'il est plus porté à la paix qu'à la guerre (0. « Les succès de la France , sous Henri II , furent donc le résultat d'inspirations presque toujours étrangères au monarque et à son premier ministre ; et ce furent les princes lorrains qui représentèrent alors dans le conseil l'esprit belliqueux et les tendances vraiment nationales du règne précédent. Pour appliquer avec autant de succès les traditions que lui avait léguées François F"", Henri II eut besoin d'un grand capitaine tel que François de Guise, et d'un grand politique comme le cardinal de Lorraine. L'un mit sa vaillante épée au service de cette tradition , qui se perpétua jusqu'à Riclielieu et Louis XIV, et il en assura plus d'une fois la victoire sur les cbamps de bataille 5 l'autre, par son habileté, par son esprit de décision , la fit triompher dans le sein du cabinet et dans les missions diplomatiques qui lui furent confiées.

Sous Henri II , ce fut particulièrement en Italie et dans les négociations du gouvernement français avec

(1) V. Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France, dans la Collection des documents inédits , 1. 1 , p. 379.

Ja papauté que Charles de Lorraine montra son habileté. Chargé de représenter les intérêts de la France à la cour de Rome , dans des circonstances diflîciles , il sut y maintenir notre influence sous Paul III et sous Paul IV. En même temps que , par ses négociations dans la Péninsule , il prépare la décadence de cet empire que Charles-Quint avait rendu si menaçant pour l'équilibre européen ; il favorise la conquête des trois évêchés , déjoue les projets de l'empereur sur la Lorraine , et rattache cette importante province aux intérêts de la France. Devenu seul maître des afl'aires après la bataille de Saint-Quentin , il relève avec son frère , le grand duc de Guise , la monarchie chancelante , et lutte tant qu'il peut pour épargner à la France la honte du traité de Cateau-Cambrésis.

Il fallait des motifs bien puissants pour déterminer Henri II a consentir aux sacrifices immenses que ce traité lui imposait. Mais quel que fut alors le besoin de la paix, qui pourrait blâmer le cardinal d'avoir soutenu si opiniâtrement les intérêts et l'honneur de la France, au risque de l'obliger à continuer une guerre qui semblait alors favorable à nos armes ?

La France , au traité de Cateau-Cambrésis , abandonna momentanément son rôle d'adversaire de l'Espagne. Les deux peuples firent une halte pour se re-

poser -, ou pluUU les deux souverains concenlrôrent leurs forces à l'intérieur pour lutter contre l'hérésie , qui grandissait de jour eu jour dans leurs états. Rapprochés par un intérêt commun , par la nécessité de défendre le catholicisme, étroitement lié au principe monarchique, Henri II et Philippe H songèrent I» prendre des mesures efficaces pour arrêter le mal. Mais Henri H mourut , et un prince à peine sorti de l'enfance fut appelé sur le trône de France. Les troubles qui agitèrent le royaume sous François H et sous Charles IX , les tentatives que firent les protestants pour se constituer, rendirent nécessaire, indispensable, le maintien de l'alliance espagnole. Dès que la France voulait rester fidèle au catholicisme , il n'y avait d'autre salut pour elle que dans une étroite alliance avec les états du midi de l'Europe. Quand les protestants de tous les pays se ralliaient autour de la protestante Elisabeth , il fallait que les puissances catholiques réunissent leurs efforts pour contre-balancer la ligue des hérétiques du nord, groupés autour de l'ambitieuse reine d'Angleterre. Ce fut la politique a laquelle on s'attacha pendant les règnes si agités de François II et de Charles IX. La politique contraire , celle qu'avaient suivie François P"" et Henri II , et qui consistait a s'appuyer sur les protestants, n'était plus possible II fallait se rési-

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gner a avoir Philippe II pour allié, parce qu'on no pouvait plus le comballre comme ennemi.

/ (( Les bonnes relations entre l'Espagne et la France , dit l'ambassadeur vénitien Jean Correro , sont un grand bien pour toute la chrétienté -, et elles ne peuvent pas exciter les soupçons des autres puissances. Quant a l'utilité, elle est manifeste. Tant qu'ils seront amis, le roi catholique pourra garder et contenir la Flandre , et le roi de France aura les moyens de nettoyer son royaume. En cas de discorde, l'Espagne pourrait difllcilement empêcher que les Flamands ne se soulevassent à l'aide de la France et de l'Allemagne. De son côté, le roi de France serait forcé de se servir des huguenots, de les appeler sous les armes, et de leur fournir de nouveaux moyens de tout renverser dans son royaume, et dans les autres pays chrétiens. Ainsi leur amitié est utile à beaucoup de monde et ne nuit à personne (0. » C'était, toutefois, un redoutable allié que Philippe II; et, dans la déplorable situation où la France était tombée, il était à craindre que cet ambitieux monarque ne fût tenté de convertir cette alliance qui nous avait coûté si cher en un dangereux patronage , et plus tard en une véritable domination. C'était la l'écueil contre lequel le

(1) Relations des ambassadeurs vénitiens , t. ii , p. 175.

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polilique catholique pouvait entraîner le gouvernement et briser l'indépendance de la nation. Il fallait dans les hommes qui étaient alors a la tête des affaires , autant de fermeté que de prudence , pour résister aux instincts belliqueux et anti-espagnols d'une partie de la nation , et pour ne pas compromettre les intérêts et la dignité du pays par une trop grande condescendance pour l'Espagne.

Le cardinal de Lorraine , suivant nous , sut éviter ce double danger ; et nous croyons que , pour cette partie si importante de sa vie politique , les accusations qui pèsent sur sa mémoire sont sans fondement.

On a reproché au cardinal de Lorraine, nous le verrons plus loin , d'avoir vendu la France dans les négociations du traité de Cateau-Cambrésis. Or, dès qu'il était admis que, pour mettre Philippe II dans ses intérêts, il avait pu sacrifier la grandeur du pays ; on était naturellement amené a penser que, sous l'administration des princes lorrains , pendant les règnes de François II et de Charles IX, la politique française avait été asservie à la politique espagnole, et que ces princes n'avaient été en France que les agents de Philippe II. Comme on admettait également que le cardinal ne s'était voué à la défense de la religion catholique que par fanatisme et ambition, on devait croire qu'il n'avait rien négligé

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poiir plaire à la cour de Rome . et pour faire de la papauté l'appui de sa maison. Eu effet, il n'est guère question dans la plupart de nos historiens que de la politique ithramoiïlaiue , romaine, espagnole du cardinal. La suite de ce travail démontrera, nous l'espérons, l'inexactitude de cette appréciation. Disons dès maintenant que, dans les circonstances les plus difficiles, dans les occasions les plus délicates et sur les questions les plus graves , le cardinal suivit une politique parfaitement indépendante, et quelquefois opposée à celle qui dominait dans les cours de Rome et d'Espagne.

Comme maître d'une grande masse d'états , comme chef du parti catholique en Europe , Philippe II exerçait une prépondérance vraiment redoutable sur le continent. Pour ne pas se laisser absorber par l'action envahissante d'un roi si ambitieux , il fallait que la France s'appuyât sur celles des puissances européennes dont les intérêts, conformes aux siens, fussent rivaux de ceux de l'Espagne. Le cardinal de Lorraine le comprit et se tourna vers l'Allemagne. Ce ne fut pas sans déplaisir , on le pense bien , que Philippe II vit la France , a une certaine époque , entraîner dans ses vues la branche allemande de la maison d'Autriche. La , comme ailleurs , il s'efforça de paralyser son action et d'annuler son influence. Mais , là aussi , il put s'a-

percevoir que le gouvernement français, sous François II , sous Charles IX, était aussi jaloux de la dignité nationale que dans d'autres temps. Le cardinal de Lorraine tint la même conduite a l'égard de la cour de Rome 5 et nous pourrons remarquer que jamais les intérêts de sa maison , quelle qu'ait été leur influence sur ses actes , ne lui firent oublier ceux de son pays

Le cardinal de Lorraine ne fut pas seulement le plus ferme , le plus habile ministre de trois de nos rois dans les rapports de la France avec les puissances extérieures; il fut aussi , pendant vingt-cinq ans, leur principal conseiller dans les atîaires intérieures,

A peine la guerre a-t-elle cessé au dehors qu'une lutte plus terrible commence au dedans. Le protestantisme , contenu sous les règnes de François P"" et de Henri II , entreprend de se constituer sous François II , sous Charles IX, et engage contre la royauté et la religion nationale une lutte qui doit remplir la fin du siècle. Comme le cardinal de Lorraine a été, à cette époque, l'adversaire le plus redoutable de l'hérésie, il faut savoir pourquoi il l'a combattue ; il faut se demander quelle application firent les protestants de France de ce principe de liberté que la réforme apportait au monde 5 il faut savoir enfin comment la révolution religieuse du xvi^ siècle fut envisagée par nos rois.

Quand la réforme éclata , il n'y avait guère de pays en Europe qui , au premier coup d'œil , parût mieux disposé que la France à recevoir les doctrines nouvelles. Il semble, en effet, que la nation qui, au xiv^ siècle, avait si vivement rudoyé la papauté par la main de ses rois ; qui . au xv^ , avait si énergiquement réclamé la suppression des abus dans l'Eglise par la voix de ses docteurs , dût accueillir facilement les innovations de Luther et de Calvin. Le principe général de la réforme, c'est-a-dire l'esprit d'opposition a la cour de Rome , l'amour de l'indépendance , le besoin du libre examen , formaient en quelque sorte le fonds même de la politique nationale et du caractère français. Aussi , les idées luthériennes pénétrèrent rapidement en France, et trouvèrent d'assez nombreux partisans dans les châteaux, à la cour, parmi les savants des universités, et parmi les magistrats des parlements. De nombreux libelles reproduisirent les attaques de Luther contre Rome-, les Colloques d'Erasme furent vendus a vingt-quatre mille exemplaires -, et les psaumes , traduits en français par Marot , furent bientôt chantés sur des airs de romances par les gentilshommes et par les dames. On vit d'illustres princesses adopter les nouvelles opinions-, ^t la cour de Marguerite de Navarre , celle de la duchesse de Ferrare, Renée de France, devinrent le ren-

dez-vous des novateurs, François T' lui-même parut d'abord voir sans beaucoup d'inquiétude Je mouvement des esprits; il toléra les premiers protestants de France; invita Mélancliton à lui présenter une profession de loi conciliante , et favorisa la révolution de Genève , cpii devait être bientôt le foyer du calvinisme.

Cependant ces chances de succès ne tardèrent pas u s'évanouir ; bientôt la persécution la plus terrible éclata contrôle protestantisme; et, malgré l'appui qu'il rencontra, soit dans les habitudes de l'esprit français, soit dans les dispositions des classes élevées , il ne put jamais s'identifier avec les institutions , ni avec les croyances nationales. Après s'être pendant quelque temps promis la conquête de la France, il n'est parvenu a former, au bout d'un demi-siècle de combats, qu'une petite église dissidente; et, au lieu de triompher pleinement du catholicisme, comme il l'avait espéré, il a dû se résigner à être simplement toléré par son adversaire.

Pourquoi , quand le nord de l'Europe était si rapide^ ment entraîné dans le mouvement réformateur, la France luia-t-elle opposé une si opiniâtre résistance? Pourquoi, quand la politique de Gustave Wasa, de Henri VIII, paraissait si commode, si lucrative, si favorable au pouvoir royal, nos rois sont-ils restés fidèles à l'ancienne foi? Pourquoi l'esprit français , si hardi, si novaleiM",

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