‹ Le cardinal de LorrainChapitre 2 sur 23 · XXIJ · texte numérisé non relu

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cet esprit qui , au xviif siècle , devait animer Voltaire et faire la révolution française , a-t-il combattu la révolution du xvi^ siècle, fille aussi de l'indépendance et de la liberté ? Pourquoi , enfin , la réforme a- t-elle échoué en France?

Depuis un siècle , et aujourd'hui encore , on prend volontiers parti pour les réformés contre le gouvernement qui les persécutait; et l'on regarde comme tyraunique et absurde le pouvoir qui opprimait la liberté de conscience. Cet intérêt qu'inspirent les victimes de la persécution semble , au reste , bien légitime : et nous ne comprenons guère, nous qui vivons au sein d'une société 011 cette liberté est si largement développée et pratiquée si régulièrement , comment un droit naturel et incontestable pouvait être alors si rudement disputé. Celte disposition d'esprit a peut-être fait porter plus d'un jugement faux sur les hommes et les choses du xvi^ siècle 5 elle a attiré aussi sur la tête de nos rois et de leurs ministres ces accusations de fanatisme et de barbarie, qui se reproduisent si souvent dans notre histoire. Il faudrait prendre garde, cependant, d'accueillir trop facilement de semblables accusations : et avant de coc^ damner la conduite des hommes, on devrait étudier les circonstances au milieu desquelles ils ont agi, et apprécier les véritables motifs de leur conduite. On ferait

mieux d'aller chercher la raison de leurs actes dans les idées du temps , dans les nécessités et les devoirs du gouvernement , plutôt que dans les caprices d'un pouvoir cruel , ou dans l'entraînement d'un aveugle fanatisme.

Si , de noire temps , le protestantisme est grave , sévère, recueilli , soumis aux lois qui le protègent comme les autres communions 5 il faut se rappeler que longtemps il forma en France un parti rebelle a la royauté , et que la liberté religieuse triompha à l'aide des passions anarchiques. Dès lors , il n'y a plus tant à s'étonner des rigueurs que le pouvoir a déployées dans le passé contre les sectaires, II a tout simplement obéi a cet instinct puissant de conservation qui domine tous les gouvernements , et qui est la sauvegarde des sociétés -, il a lutté pour le maintien des anciennes croyances, des anciennes lois, de l'ancienne constitution du pays. En un mot, K son droit était certain, ditBossuet, mais la modération n'en était pas moins nécessaire. »

Yoilà ce qu'il ne faut pas oublier, si l'on veut bien comprendre le sens de ce grand combat qui se livra en France , au xvf siècle, entre l'ancienne foi et les doctrines nouvelles. 11 faut savoir aussi quelle était , en matière d'hérésie , l'opinion générale qui dominait les esprits a cotte époque ; il faut savoir quelle était , en

particulier , la situation de la France , au commencement de la lutte , et sous quel aspect se présentait la révolution religieuse.

Le xvi^ siècle avait hérité des âges antérieurs une doctrine émanée des conciles , soutenue par les plus grands hommes de l'Eglise , depuis saint Augustin jusqu'à Gerson , et qui était entrée de bonne heure dans la législation générale du monde catholique ; cette doctrine imposait aux princes temporels , comme un des devoirs les plus impérieux de la royauté , la défense de la foi orthodoxe. C'est pour cela que les empereurs et les rois avaient rendu des lois si sévères contre les hérésies. Au temps de Théodose comme au temps de l'empereur Sigismond , on croyait qu'il fallait ramener par la crainte à l'unité ceux qui s'écartaient de la commune croyance. Durant le moyen-âge , c'est-à-dire à une époque où l'ordre social était intimement lié à l'ordre religieux , cette doctrine formait une partie essentielle du droit public. « L'Eglise instruisait, dit Bossuet , et les empereurs punissaient selon les besoins ; et c'est par ce concert mutuel du sacerdoce et de l'empire que la religion catholique a conservé le dépôt de la foi. » « Je n'ai pas besoin de m'expliquer, ajoute ce grand homme . sur la question de savoir si les princes chré^ tiens sont en droit de se servir de la puissance du glaive

contre leurs sujets ennemis de l'Eglise et de la saine doctrine , puisqu'on ce point les protestants sont d'accord avec nous. Luther et Calvin ont fait des livres exprès pour étabhr sur ce point le droit et le devoir du magistrat. (Luther, De magistral.^ t. ni; Calvjn, Opusc.^ p. 592.) Calvin en vint à la pratique contre Servet et contre Valeutin Gentil ; Mélanchton en approuva la conduite par une lettre qu'il lui écrivit sur ce sujet : c'est une chose qui ne peut être révoquée en doute sans énerver et comme estropier la puissance publique (0. »

Le système de pénalité adopté a l'égard des hérétiques devait nécessairement être conforme aux mœurs et aux habitudes du temps-, et l'hérésie étant alors regardée comme un crime d'état , on avait coutume de déployer contre elle les dispositions les plus sévères d'une législation empreinte de la barbarie contemporaine. Et, chose singulière, c'était dans le pays qui marchait à la tête de la civilisation chrétienne, que cette législation avait reçu l'application la plus fréquente et la plus complète. Philippe- Auguste et saint Louis s'en étaient servis contre les Albigeois 5 les docteurs français l'avaient maintenue énergiquement au concile de

(1) V. Histoire des vurialions , 1. x, ch. 56,

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Constance; etGerson,cet homme si doux et si supérieur à son siècle , concourait à la condamnation qui devait livrer Jean Huss au bûcher. Au xvf siècle , nos rois tinrent la même conduite ; et certes , on ne peut guère accuser des princes tels que François F' et Henri II d'avoir été cruels par caractère, ou barbares par fantaisie. Tout le monde sait que François P' était un prince facile , aimable , bon compagnon 5 et la débonnaireté de son fils est attestée par tous les historiens. Ces rois se gouvernèrent d'après des maximes de politique traditionnelle , et pratiquèrent des principes de gouvernement consacrés par les siècles. Que ces principes semblent faux et dangereux aujourd'hui , contraires même à l'esprit du christianisme , soit : il ne s'agit pas ici de les justifler, mais d'expliquer l'influence qu'ils ont exercée sur la conduite des hommes.

Parmi ces maximes alors toutes puissantes sur les esprits, celle qui prescrivait aux princes d'éloigner, comme un danger pour la société, toutes les innovations religieuses , s'imposait alors a tous les hommes habiles avec l'évidence et l'autorité d'un axiome. Tout changement de religion entraîne mutation d'état , était un dogme politique auquel se ralliaient tous les grands esprits du temps. Les hommes séparés par les intérêts les plus opposés , ou appartenant aux opinions les plus

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diverses, étaient d'accord sur ce point. Le gallican Pasquier pensait en celte matière comme le sévère cardinal de Tournon , et le connétable de Montmorency était du même avis que le cardinal de Lorraine (').

Qu'on y songe, en effet , c'était une chose grave pour les gouvernements d'alors de sortir de la tradition catholique pour s'engager dans les voies ouvertes par Luther et Calvin. Briser cette unité religieuse au sein de laquelle on avait si longtemps vécu , et qui avait si puissamment contribué à la formation de l'unité nationale, était , même pour des souverains plus lièdes dans leur foi que François F"" et Henri II , une entreprise redoutable, pleine de difficultés et de périls. Le catholicisme s'imposait alors a la grande majorité des esprits, non -seulement comme l'expression la plus complète de la vérité religieuse , mais encore comme le principe fondamental de l'ordre social et politique. Or, substituer la religion et le culte de la veille à des croyances , à des pratiques que les siècles avaient sanctionnées , qui se confondaient avec les plus glorieux souvenirs, avec les origines les plus lointaines de la royauté française , qui se trouvaient mêlées a tous les actes de

(1) Au xvuie siècle , Montesquieu disail : « Quand on est maître de recevoir dans un étal une nouvelle religion, ou de ne la pas recevoir, il no faut pas l'y établir. » ( Esprit des lois , 1. xxv , ch. x. )

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la vie civile, et qui étaient en quelque sorte l'âme même de la société , n'était-ce point ébranler l'antique édifice de la monarchie jusque dans ses fondements? Il ne faut donc pas s'étonner si , quand la doctrine nouvelle fut annoncée , il y eut chez la plupart des souverains un instant d'hésitation et de crainte. Ceux-là mêmes qui, dans un intérêt purement politique et temporel, se mirent a la tête du mouvement , comme Henri VIII , comme Gustave AVasa , craignirent bientôt de s'y engager trop avant ; et ils conservèrent tout ce qu'ils purent de l'ancien culte, pour faire accepter à leurs peuples les doctrines nouvelles (0,

(1) Nous ne pouvons nous empêcher de citer encore ici Montesquieu , dont les paroles s'appliquent admirablement au xvi' siècle.

« Un prince qui entreprend dans son état de détruire ou de changer la religion dominante s'expose beaucoup. Si son gouvernement est despotique il court plus de risque de voir une révolution, que par quelque tyrannie que ce soit , qui n'est jamais dans ces sortes d'état une chose nouvelle. La révolution vient de ce qu'un état ne change pas de religion , de mœurs et de manières, dans un instant , et aussi vite que le prince publie l'ordonnance qui établit une religion nouvelle.

» De plus, la religion ancienne est liée avec la constitution de l'état, et la nouvelle n'y tient point : celle-là s'accorde avec le climat, et souvent la nouvelle s'y refuse. Il y a plus : les citoyens se dégoûtent de leurs lois ; ils prennent du mépris pour le gouvernement déjà établi; on substitue des soupçons contre les deux religions à une ferme croyance pour une; en un mot, on donne à l'état , au moins pour quelque temps , cl de mauvais citoyens , et de mauvais fidèles. » ( Esprit des lois , livre xxv, ch. xi.)

Quant à la royauté française , elle i)rit bientôt son parti -, et elle marcha vers son but avec une singulière intrépidité, sans scrupule et sans remords. S'appuyant sur ces préjugés traditionnels qui faisaient de l'hérésie un crime d'état, elle s'arma de tout le pouvoir qu'ils mettaient entre ses mains , et se montra envers les hérétiques terrible dans son énergie , impitoyable dans ses rigueurs.

Il ne faut pas oublier , d'ailleurs , que nos rois , en poursuivant l'hérésie, accomplissaient une des plus graves obligations de la royauté. Quand, au sacre de Reims, ils s'engageaient solennellement à défendre l'inviolabilité de la foi catholique, ils se liaient envers l'Eglise, et envers la société , par un serment aussi solennel que celui que prêtent sur la Charte nos monarques constitutionnels du xix" siècle. Lorsque le prince paraissait oublier ce serment, le murmure des peuples se faisait entendre , et montait jusqu'au trône pour rappeler au souverain le plus sacré de ses devoirs. C'était, pour ainsi dire , le pacte social auquel le respect et l'obéissance des sujets étaient attachés , et longtemps avant que les folies de la Ligue vinssent bouleverser toutes les idées et troubler toutes les têtes , les catholiques , voyant la royauté pencher vers le calvinisme , disaient hautement que , si le roi et son conseil « ne vouloient

leur piester faveur, Ton s'en prendroit à lui-même , en danger de diminuer son autorité et l'obéissance de ses sujets. » Quand, au sacre de Charles IX, c'est-à-dire à une époque où le gouvernement comblait les protestants de ses faveurs , le cardinal de Lorraine représenta, dans le conseil qui se tint à Reims , que le titre de roi très-chrétien semblait oublié 5 « pas un des huguenots , dit Davila , ne put résister à la force de ses raisons 5 il ferma la bouche au roi de Navarre ; la reine régente ne sut que répliquer , et le chancelier demeura tout confus (0. »

C'est qu'il y avait , en effet , une vieille alliance , une antique solidarité entre l'Eglise et la royauté française. Au xiif siècle , Innocent III écrivait a Philippe-Auguste: « Ton royaume est si uni avec l'Eglise que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également. » Malgré des dissentiments passagers , cette alliance subsistait encore au xvi^ siècle. Quoique parfaitement indépendants dans l'exercice de leur pouvoir , quoique singulièrement libres dans leurs rapports avec la papauté , les fils aînés de l'Eglise ne poussaient jamais l'émancipation jusqu'à déserter la maison a l'ombre de laquelle ils avaient grandi \ ils se souvinrent toujours de l'obliga-

(1) Davita, 1. m, p. 90, 91.

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tion que leur imposait ce titre de rois très-chrétiens ; et, dans la loyauté de leur foi , ils auraient cru déroger , s'ils étaient restés sourds a la voix de l'Eglise invoquant le secours de la France contre ses ennemis.

A ces causes générales qui s'opposaient a l'établissement du protestantisme en France , s'aj(»utaient d'autres motifs de répulsion qui venaient de la situation particulière de la France , et du protestantisme luimême. Et d'abord , pourquoi la France aurait-elle laissé s'introduire la révolution dans son sein? Elle ne pouvait consciencieusement accepter cette réforme bâtarde que l'Angleterre avait reçue de ses rois 5 elle n'avait pas besoin, comme la Suède, d'une révolution religieuse pour consolider son indépendance politique 5 et elle ne pouvait permettre que l'aristocratie s'emparât du mouvement , comme en Allemagne, pour relever son ancien pouvoir et ressusciter en France la féodalité. L'esprit français ne pouvait s'arrêter ni dans l'anglicanisme, ni dans le luthéranisme allemand. Entraîné par cette logique naturelle qui est un des traits les plus saillants du caractère national , il allait immédiatement de Luther à Calvin ; et il aboutissait , par une pente invincible , h une réforme radicale qui supprimait le dogme et la hiérarchie catholique , et constituait la démocratie dans l'Eglise , en attendant qu'il la fît passer dans l'état.

Heureusement , le bon sens général vint arrêter les excès de la logique , et contenir la hardiesse des novateurs. Aussi ennemie des abus de l'Eglise romaine que des exagérations des sectes nouvelles , la France aima mieux épurer, corriger sa vieille religion , et se contenter de l'indépendance que lui assuraient les libertés de l'église gallicane , que de se jeter dans les innovations politiques et religieuses a la suite de Luther et de Calvin.

Ce fut le tort irrémédiable de la doctrine nouvelle , de se présenter a la France sous les formes raides et républicaines du calvinisme . et de vouloir s'imposer a elle sous les auspices d'une aristocratie turbulente et guerrière. En s'associant 'a ce principe aristocratique qui n'avait jamais pu s'organiser lui-même , ni orga^ niser la société, et qui, d'ailleurs, était, à cette époque, en pleine décadence , elle se condamnait d'avance k être vaincue. Le triomphe de ce principe ne laissait à la France que la triste perspective de retomber dans le chaos féodal, ou de devenir une grande Genève. Elle n'hésita pas a rester catholique et monarchique. La royauté , depuis un siècle, marchait a grands pas vers le pouvoir absolu 5 et , naturellement , elle ne devait pas , elle ne pouvait pas souffrir ces idées d'indépendance et de liberté , qui auraient pu ranimer les vieilles pré-

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lenlions des nobles , ou susciter des mouvements dangereux au sein de la multitude. Quand , après cinq ou six siècles d'efforts , l'unité territoriale et polili(iue , où devait résider la force du royaume, achevait à peine de se constituer , elle ne pouvait pas tolérer non plus ces tentatives d'organisation républicaine , dont le résultat eût été d'assimiler la France a la Suisse ou à la Hollande.

Les gouvernements qui se constituent sont ombrageux, et s'alarment facilement. Or, quand tout tendait à se régulariser sous l'action de la royauté , des princes tels que François P"^ et Henri H pouvaient-ils tolérer ces assemblées secrètes , <( où on ne traitait pas seulement des affaires de religion , mais des affaires politiques ; où on se réunissait pour aviser aux moyens de se défendre et assaillir, fournir argent aux hommes de guerre , et faire des entreprises sur les villes et les forteresses du roi (0 ? » Le premier de ces princes avait entrevu de bonne heure ces tendances de la révolution protestante. Aussi disait-il, en parlant du luthéranisme , que « cette secte et autres nouvelles sectes tendaient plus a la destruction des royaumes qu'à l'édification des âmes (2). » A la cour de Henri H , on pensait de même 5 et on tenait

(0 Afém. de Castelnau , 1. 1 , p. 45.

(2) Brantôme, t. v, p. 220.

pour certain « que la religion réformée était ennemie de toute monarchie et principauté , et source de toute confusion (0. )> Henri II disait que a partout où le calvinisme réussit , l'autorité royale devient incertaine , et l'on court risque de tomber dans une espèce de république comme les Suisses. »

Les événements ne justifièrent que trop les craintes et les prévisions de nos rois. En vain les chefs des réformés protestaient dans leurs livres de leur soumission et de leur obéissance à la royauté ; cette soumission ne dura qu'autant que les rois furent en état de les contenir. On vit bientôt s'introduire dans la société cette doctrine dont s'emparèrent tous les partis , qu'il est permis de prendre les armes pour la religion : doctrine funeste qui devait enfanter quarante années d'anarchie.

En combattant la réforme, la royauté cédait donc à un instinct puissant , celui de sa propre conservation et de celle de l'unité monarchique. Et ce qui prouve peut-être mieux encore que la royauté comprenait alors parfaitement les véritables besoins de la France j c'est que le peuple , en qui d'ordinaire les intérêts et les instincts nationaux se manifestent si vivement dans les grandes crises, se montra parfaitement d'accord avec elle ; et ce

(I) Th. de Bèze, Hist- des églises réformées , I. ii , p. 275.

fut cette alliance intime du pouvoir royal et de la classe populaire, qui fit reculer le protestantisme , lequel s'avançait hardiment a la conquête de la France sous le drapeau de l'aristocratie.

Voyons, au surplus, comment ce mouvement fut jugé par le peuple lui-même, et cherchons à expliquer son effet sur les masses.

La réforme, née du libre examen et du besoin d'indépendance dans l'ordre spirituel , pouvait bien trouver un facile accès parmi les classes élevées et chez les esprits cultivés du xvi" siècle ; elle pouvait même rencontrer des partisans parmi les hommes sincèrement religieux, que scandalisaient les vices du clergé et les abus qui régnaient dans l'Eglise. Mais elle ne devait pas aussi facilement pénétrer dans la multitude , qui était moins frappée de ces abus, de ces désordres, et qui n'était pas aussi naturellement portée à se rendre compte de ses croyances et de sa foi. Ces idées de liberté et d'indépendance, que prêchaient les chefs de la réforme, ne pouvaient guère se manifester au sein du peuple que par des mouvements séditieux. « Ce nom de liberté , qui est très-populaire et très-doux à entendre , dit un témoin oculaire de ce qui se passait alors en France, lâche la bride à tous les instincts déréglés, introduit la licence , corrompt les mœurs et les anciennes insti-

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tutions des états , infirme la force des lois , ruine To-* béissance aux ecclésiastiques d'abord , et ensuite aux magistrats civils (0. » En effet , les pères de la réforme se flattèrent en vain de contenir les passions une fois soulevées dans les bornes d'une discussion purement théologique. On ne tarda pas à tirer de leurs principes des conséquences plus rigoureuses qu'ils n'auraient voulu. Les paysans , le bas peuple , endormis depuis si longtemps sous le poids de l'oppression féodale , entendirent les savants et les princes parler de liberté et d'affranchissement, et s'appliquèrent ce qu'on ne disait pas pour eux (2). L'éternelle haine du pauvre contre le riche se réveilla , aveugle et furieuse 5 et elle éclata d'abord par lanabaptisme. Deux fois étouffée dans le sang des révoltés, la doctrine ne périt pas entièrement 5 et on la vit plus tard se reproduire ça et l'a à la faveur du mouvement calviniste , et menacer la France d'un bouleversement social.

A Châlons , « dans un séditieux conventicule , il fut parlé de jeter hors de la république les trois vermines , que l'on disoit estre les moines , la noblesse et les gens de la robe longue servant à la justice du roy (3). »

(1) Relat. des ambassad. vénifiens. Michel Suriano, t. i , p. 519.

(2) MiCHELET , Précis d'histoire moderne , p. 98.

(3) Mémoires de Condc , t. iv, p. 382 ; t. m , p. 393.

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A Mikon, «il s'éleva un bon nombre de menu peuple qui commença à murmurer que le gros de la ville estoit trop riche, et que l'Evangile ne permettoit en l'église réformée telle inégalité (•), » Des laits de ce genre, trop peu remarqués , parlent assez haut , et prouvent sulïisamment que nos rois avaient bien compris la portée de ce mouvement, qu'ils cherchaient à comprimer. Mais a côté de ces rêves d'égalité sociale, à côté de ces tendances subversives , il s'en développa de bonne heure une autre tout opposée et profondément antipathique aux doctrines calvinistes. La grande masse du peuple resta toujours attachée à l'ancienne foi , et combattit à outrance pour sa conservation. Ce fait veut être expliqué.

Jamais aucune institution ne fut plus populaire que le catholicisme au moyen-ùge. Jamais une doctrine ne s'empara aussi complètement de l'àme humaine , et n'exerça une aussi grande inlluence sur la vie des peuples. Admirablement appropriée aux besoins de notre nature, elle régnait sur l'intelligence de l'homme par ses dogmes , gouvernait sa volonté par ses préceptes , enchantait son imagination et son cœur par la grandeur et la poésie de son culte. Les nombreuses fêtes du ca-

(1) Mémoires de Coudé , t. iv, p. 31)1.

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tholicisme correspondaient, les unes par des hymnes pleines d'allégresse , les autres par des chants plaintifs et lugubres, à toutes les joies, à toutes les douleurs de la vie. La maison de Dieu était aussi la maison du peuple 5 et c'est là que s'écoulaient les plus doux instants de sa misérable existence. La cathédrale peuplée de saints et de saintes , décorée de riches tableaux , animée par de pompeuses cérémonies , était le foyer de la vie sociale. « L'homme y priait -, la commune y délibérait; la cloche était la voix de la cité; elle appelait aux travaux des champs, aux affaires civiles , quelquefois aux batailles de la liberté (0. »

Qu'on juge de l'effroi et de l'indignation du pauvre peuple , quand le farouche sectaire voulut le dépouiller de ses églises pour y installer le culte de Calvin ; quand il enleva de leurs chapelles les images de la Vierge et des saints ; quand il bannit de l'autel la présence réelle de Jésus - Christ , et qu'il se mit à briser l'autel luimême ! Ce fut bien pis, quand il le vit chasser, massacrer ses prêtres , jeter les saintes reliques aux vents , démolir les tombeaux et disperser les cendres des morts. « Quels sont ces hommes , se dit-il , qui se vantent de comprendre l'Evangile mieux que les autres? Où ont-

(1) MiCHELET, Histoire de France, t. ii, p. 653.

ils vu (iiio le Christ commande de voler et de tuer le prochain (0? » Le peuple , dès lors , refusa de voir des chrétiens dans ces réformés , qui avaient la prétention de faire revivre l'Eglise primitive , et qui , comme dit Bossuet dans son admirable langage , « commençaient par se dépouiller du plus beau , du plus touchant caractère de l'ancien christianisme , la douceur et l'obéissance (2). »

La réforme n'a rien à répondre à ces paroles sévères de Bossuet. Ce fut précisément le reproche que tous les hommes sensés lui adressèrent au xvi'' siècle 5 et , sur ce point , le jugement des gens du peuple fut le même que celui des habiles et des politiques. Il ne faut donc plus s'étonner, si la réforme ne put réussir en France , car, elle eut contre elle tous les pouvoirs établis , soutenus par le dévouement énergique et passionné de la multitude. L'autorité royale et l'instinct populaire étaient un double ennemi dont elle ne devait pas triompher. Tout le passé de la France s'éleva contre elle ; €t le zèle des novateurs succomba sous le nombre et la puissance des défenseurs de la tradilion.

Malgré ces obstacles si puissants a écarter , la ré-

(1) Piclalions des ambussadcurs vénitiens. Jean Cori\ep.o , t. 11 ,

(2) Ilisl.dcs niriations,\. 11 , ili. 34.

forme , favorisée par le mouvement général du temps, embrassée avec ardeur par un assez grand nombre d'esprits en France, avait, cependant, amené le pouvoir à tenir compte de ses exigences , et a faire droit à des réclamations qu'elle soutenait par les armes. Alors s'éleva une grave question : celle de savoir jusqu'où iraient les concessions qu'on devait faire a l'esprit nouveau , et quelle serait dans l'état la condition des réformés. Cette question fut posée au commencement du règne de Charles IX ^ c'est-a-dire au moment de la réaction qui mit le pouvoir entre les mains de Catherine de Médicis et des princes de la maison de Bourbon. Deux systèmes politiques se produisirent pour faire face a cette situation nouvelle de la France ; et ils avaient pour représentants les personnages les plus considérables de l'époque. L'un , ami de la tolérance , des concessions , accordait aux réformés la liberté de conscience et leur permettait d'ouvrir des temples, oîi ils pussent pratiquer librement leur culte. Son but était d'établir peu à peu l'égalité entre les deux religions qui se partageaient le pays , et de les amener à vivre en bonne intelligence , l'une a côté de l'autre , sous la garantie de la loi et sous la protection du pouvoir souverain. Le chancelier L'Hospital était par modération de caractère , et par un secret penchant pour la réforme , le

j)liis illiisUe dérousciir de ce syslènie qui , pendant quelques années , fut celui de Catherine de Médicis et servit de règle a son gouvernement. Dans les idées de L'IIospital , l'état politique diffère de l'état religieux 5 plusieurs peuvent être citoyens qui ne sont pas chrétiens, disait-il. En même temps qu'il proclamait ces maximes si larges et si supérieures à son siècle , il s'efforçait de placer le pouvoir royal en dehors des partis et d'en faire un médiateur entre les catholiques et les protestants , dont il protégeait indistinctement le culte et qu'il appelait également a toutes les fonctions publiques. Telle fut la pensée qui inspira toutes les mesures conciliatrices par lesquelles Catherine de Médicis , sous l'influence de L'Hospital , s'efforça de maintenir la paix depuis 1360 jusqu'en lo72.

Le second système ne repoussait pas en principe la liberté de conscience , et il accordait à ceux qui avaient quitté l'Eglise catholique la permission de pratiquer en silence , dans l'intérieur de leurs maisons , une religion qu'ils croyaient la meilleure 5 mais il leur interdisait l'exercice public de cette religion , parce que toute manifestation extérieure du culte réformé était une cause de désordres et de séditions. Il leur refusait des temples , parce qu'une pareille concession semblait légitimer la religion nouvelle et établir deux cultes dans

la société , cliose réprouvée « par toutes les lois et constitutions , et par le moyen de laquelle sont advenues les subversions des royaumes et des empires (0. » Le cardinal de Lorraine était le plus énergique défenseur de ces idées qui dominaient dans les parlements , dans les universités, et dans l'immense majorité du peuple. Suivant les partisans de ce système, la royauté , en cessant de marcher à la tête des catholiques , se séparait de la constitution de la France , telle que les siècles l'avaient établie ; et , en se mettant en opposition avec les croyances , avec les sympathies du peuple, elle cessait d'être nationale. Le jour où le roi déclarerait fermement qu'il voulait rester fidèle à l'ancienne foi , il verrait son exemple suivi par ses sujets ; et ceux qui refuseraient de lui obéir devaient être considérés comme rebelles et sévèrement punis. Au lieu de recevoir et de favoriser la nouvelle religion , il valait mieux corriger l'ancienne , l'épurer , et enlever par la tout prétexte à ceux que le spectacle du désordre avait jetés dans l'hérésie. Aucune corruption , d'ailleurs, ne pouvait être assez grande pour justifier l'abandon de l'union catholique 5 et tous ceux qui , lorsqu'une bonne et sévère réformation serait accomplie . persisteraient

(1) V. dans La Plack les reraoïitrauccs du iiarloinent, 1. v, p. 163.

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dans leurs erreurs, devaient être expulsés du royaume comme pervers et dangereux.

Apprécions , en nous transj)ortant, si nous pouvons, au \\f siècle , ces deux systèmes.

Si l'on disait que le système de L'Hospital , si modéré , si conciliateur en apparence , si conforme a la justice , fut pour la France une source de malheurs 5 si l'on affirmait que ces concessions, destinées a rétablir la tranquillité jmblique , ne servirent qu'à augmenter les troubles , et que le remède était pire que le mal ; on aurait l'air d'avancer un paradoxe 5 et , pourtant , on exprimerait une vérité historique , que les faits bien étudiés mettent hors de doute.

En multipliant les édits , et en ne les exécutant pas ; en transmettant aux magistrats l'ordre secret de tempérer dans l'application la sévérité de la loi, L'Hospital désarmait le pouvoir, et frappait d'impuissance la loi elle-même. En accordant aux protestants la liberté du culte, en tolérant les assemblées publiques, il préparait au gouvernement les plus grands embarras , et se ménageait à lui-même les plus amères déceptions. Par un malheur inévitablement attaché à toutes les mesures dont on n'a pas calculé toute la portée , le grandchancelier se voyait bientôt forcé de sévir contre ces mêmes protestants qu'il favorisait secrètement 5 et, pour

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prévenir un déchaînement général contre les sectaires , la royauté était obligée de révoquer ses concessions , et d'abolir les édits de tolérance. Mais alors les réformés , trompés dans leurs espérances , troublés dans la jouissance de leur culte , accusaient de mauvaise foi , de parjure , cette royauté qui ne faisait, après tout , que se conformer aux vœux de l'immense majorité des Français 5 et, tenant au poing les édits qu'ils avaient obtenus, ils en réclamaient l'observation les armes à la main -, et la guerre civile recommençait.

Telles étaient les conséquences inévitables d'une politique que repoussaient les parlements, les universités, c'est-a-dire les deux grands corps les plus éclairés de la nation , et qui était souverainement odieuse aux municipalités , au peuple , c'est-a-dire à la nation ellemême.

L'Hospital eut le tort, aux yeux de ses contemporains, de ne pas partager la vivacité des croyances et des passions qui les animaient. Il voulut établir l'empire des principes empruntés à la raison et au droit absolus dans une société gouvernée par des coutumes et par des traditions : c'est la ce qui explique les fautes et les erreurs de sa conduite politique, et, en même temps, atteste l'élévation et l'étendue de son esprit. Quand il s(''|>aj'ait lo chrétien du citoyen , il faisait une dis-

xJv tinction pliilosopliiqno (jni ne pouvait être comprise par la France du \\f siècle , et qui ne se trouva politiquement vraie et applicable que trois siècles après lui. L'égalité complète des cultes fondée sur cette distinction devait être un des plus grands résultats de la révolution française , et l'un des principes fondamentaux du droit public sur lequel repose la société actuelle. Mais combien , au x\f siècle , on était loin de ces maximes 5 c'est ce que prouve suffisamment l'acharnement avec lequel les deux croyances se combattirent pendant quarante ans. C'est qu'il en est de la liberté religieuse comme de la liberté politique : pour qu'elle soit un bienfait , il faut être préparé à s'en servir. La liberté religieuse suppose la tolérance ; et la tolérance , on le sait, ne fut pas une des vertus du xvi" siècle.

On ne pensait pas alors qu'il pût exister deux manières d'envisager la vérité religieuse; on ne concevait pas qu'il pût y avoir deux cultes, deux religions. Etienne Pasquier, véritable expression des idées parlementaires modérées , ne parle qu'avec horreur a de telle débauche, que dans une même ville il y eut exercice de deux religions.» Si telle était l'opinion des gens éclairés , des têtes politiques du temps , que devait penser le peuple , dont la foi était si énergique? Aussi le peuple n'aima jamais L'Hospital , et il ne vit qu'un hérétique , un

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alliée clans l'illuslre magistrat (jiii refusait de s'associer à ses haines. « Dieu nous garde de la messe du chancelier ! » s'écriait-il, dans ses injurieuses accusations; et, au jour des vengeances populaires , l'apôtre delà modération n'échappait qu'avec peine aux bourreaux de la Saint-Barthélémy.

Le cardinal de Lorraine semble avoir mieux compris la situation de la France. Véritable représentant des institutions et des intérêts du temps , interprèle des idées et des besoins de la majorité , il voulut maintenir à la tradition catholique , épurée , retrempée dans la science et dans la foi , l'empire exclusif de la société. Quoiqu'on le représente partout comme la personnification du fanatisme et de l'intolérance , il était trop éclairé pour méconnaître ce qu'il y avait de légitime dans les réclamations des protestants. Le premier , la suite de ce travail le démontrera , il parla , au nom du gouvernement , de liberté de conscience 5 mais là devaient s'arrêter, suivant lui, les concessions. La liberté du culte n'était pas seulement, a ses yeux , impossible dans l'application -, elle était contraire aux institutions et a la foi de la France.

Cette politique , qui conciliait parfaitement les droits imprescriptibles de l'âme humaine avec les besoins impérieux de la société , était la seule qui convînt à la

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France du xvi^ siècle. En fait , elle était la mieux appropriée à cette époque de croyances passionnées , ardentes , exclusives 5 en droit , elle n'a rien qui puisse être désavoué par un âge plus philosophique et plus avancé. Au fond , l'état n'est tenu de respecter dans le citoyen que la liberté de conscience 5 mais rien ne l'oblige à accorder la liberté du culte, quand cette liberté doit ouvrir la porte au désordre.

Ce fut cette question de la liberté du culte , laquelle impliquait la reconnaissance de deux religions dans l'état, qui divisa, au commencement du règne de Charles IX , le grand-chancelier et le cardinal de Lorraine. Celui-ci la résolut en homme d'état qui tient compte avant tout des croyances, des sentiments et des besoins généraux du présent. L'Hospital la jugea en philosophe , en jurisconsulte , qui se préoccupe plutôt des droits éternels de l'humanité. Le catholicisme apparaissait au cardinal comme l'expression la plus vive de la nationalité française ; et toute innovation dans la religion lui semblait faire brèche à la constitution et à l'unité du pays. L'Hospital pensait que la diversité des croyances n'était pas incompatible avec l'ordre monarchique. II lui importait assez peu qu'on fût catholique ou protestant , pourvu qu'on obéît aux lois et qu'on respectât le roi. Suivant lui , on pouvait être bon Fran-

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çais dans l'église nouvelle de Calvin aussi bien que dans l'antique Eglise romaine. Au xvi" siècle, les passions des hommes vinrent plus d'une fois donner le démenti à cette doctrine-, mais il faut reconnaître, au moins, qu'elle était inspirée par un noble sentiment de tolérance, et par une généreuse confiance dans la raison de l'humanité. L'avenir devait lui donner une complète justification. Mais il n'en faudrait pas conclure et dire, avec M. de Chateaubriand, que, dans ce grand combat des deux religions, « les Guises représentaient le passé, et les huguenots, l'avenir. •» On Ta dit avec raison ; ce n'est pas l'avenir que Richelieu a vaincu à La Rochelle, c'est le passé. Or, qu'on le sache bien , Richelieu ne fut que le continuateur du cardinal de Lorraine. La politique a laquelle se vouèrent ces deux grands ministres fut une politique sévère, mais large, mais féconde , et fondée sur un instinct profond , clairvoyant des destinées de la France. Les moyens employés par l'un et par l'autre furent énergiques , violents , quelquefois cruels 5 mais qu'on nous montre de la douceur dans les politiques du xvf siècle! Ces moyens furent conformes aux habitudes du temps , et proportionnés a la grandeur des intérêts qu'ils eurent à défendre. Peut-être la modération de L'Hospital n'eût-elle pas suffi a conjurer les périls qui menaçaient alors la

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monarchie. La reine-mère parut un jour s'en apercevoir-, et, après s'être abandonnée pendant cinq ou six ans aux conseils du grand - chancelier , elle reconnut qu'elle s'était trompée. « L'IIospital, disait-elle, est un homme de bon esprit et de bonne vie ; mais tant qu'il sera aux aflaires, il n'y aura que de la faiblesse dans les résolutions et du désordre dans le commandement (0. » Il fallait que les déceptions de Catherine de Médicis fussent bien grandes et la nécessité bien impérieuse , pour qu'elle laissât échapper un pareil aveu, et qu'elle appelât au secours de sa faiblesse l'homme de France qu'elle détestait le plus, le cardinal de Lorraine. C'est que, en effet, dans le choc des deux partis, le cardinal était le seul homme qui pût tenir d'une main ferme les rênes du gouvernement. Par sts qualités , comme par ses défauts , le cardinal de Lorraine était l'homme de son temps ; ce qui est une condition de succès dans le maniement des affaires humaines. Sa promptitude d'action, l'énergie, l'impétuosité même de son caractère, le rendaient admirablement propre au pouvoir , dans un temps où la royauté était exposée à des surprises , à des assauts continuels , où l'existence môme de l'ordre social était à chaque instant remise en question. L'Hospital,

(«) Mathieu , FHsi. de France, 1. v , p. 31 1.

homme d'im autre temps. « noble image de la froide sagesse , » devait être impuissant a contenir ces passions ardentes , qui se disputaient la possession du gouvernement et celle du pays.

On sait , en effet, que l'intolérance dans les opinions n'était pas le partage exclusif des catholiques. Ceux-ci n'étaient pas mieux traités par les protestants, dans les villes oi!i ces derniers avaient pour eux la supériorité du nombre. Quand ils voyaient le gouvernement pencher en leur faveur , ils ne dissimulaient nullement l'intention de supplanter leurs adversaires, et d'établir en France le règne de l'Evangile. Il s'agissait donc de savoir, en définitive , si une minorité factieuse imposerait sa loi a la nation , au gouvernement j et si la doctrine de Calvin se substituerait violemment à l'ancienne religion de la monarchie.

C'est sous cet aspect d'un duel a mort entre les deux cultes que la question se présentait aux yeux du cardinal de Lorraine. Il comprit qu'il fallait que la France renonçât à sa vieille foi , ou qu'elle combattît a outrance pour rester maîtresse du terrain. Toute sa politique consista h entraîner la royauté et le pays dans ce dernier parti, et à l'y maintenir fermement jusqu'au bout. Le cardinal de Lorraine aperçut une révolution, là où L'Hospital ne voyait que la permission accordée aux protes-

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tants de bâtir des temples dans les faubourgs des villes-, et cette concession , dont le but apparent était de maintenir la tranquillité publique, lui parut une atteinte irrémédiable portée au repos du pays et à l'unité de la monarcbie. D'ailleurs , en favorisant le protestantisme, le gouvernement faisait croire a la nation qu'il voulait tolérer deux religions dans le royaume; et par la il tournait contre lui tous les catholiques. Or, la prudence voulait-elle qu'on s'aliénât les trois quarts de la population ? « Il ne servirait de rien , disait le cardinal au parlement , de laisser subsister l'édit de Janvier, puisqu'on aurait a combattre les catholiques, plus forts que les protestants. »

Puisque le malheur des temps voulait qu'on eût à choisir entre deux guerres, dont l'une avait pour but le maintien de l'ancienne religion , et l'autre l'établissement de la foi nouvelle , le gouvernement n'avait pas a hésiter : il fallait qu'il embrassât ouvertement la défense du catholicisme. La guerre éclata, en effet , et fut plusieurs fois interrompue par la mort des chefs et par la lassitude des partis. Pour obtenir la paix , Catherine de Médicis voulut revenir au système des concessions: mais elle ne put jamais les faire accepter sincèrement par les deux adversaires. En vain elle espéra maintenir la paix h force d'habileté. Les fortes croyances ne se

manient point par la finesse , et la ruse est impuissante contre les passions. Après avoir essayé un instant de gouverner avec le prince de Condé et Coligny, elle se vit bientôt ramenée par la violence du mouvement catholique du côté du cardinal de Lorraine ; ou bien, pour en finir avec ses propres incertitudes, elle se jeta dans cette voie sanglante des réactions . qui devait la conduire à la Saint-Barthélémy.

Tel est l'aspect sous lequel se présente a nous l'ensemble des événements au milieu desquels le cardinal de Lorraine va nous apparaître comme principal acteur. Tel est le point de vue sous lequel le cardinal de Lorraine nous apparaît lui même. Cette appréciation de son rôle , nous le savons , ditîère de celle qui prévaut généralement aujourd'hui ; mais il est permis de s'écarter quelquefois de la tradition, pourvu qu'on se rapproche de la vérité.

Le cardinal de Lorraine n'a-t-il été qu'^m agent de ITtalie et de l'Espagne en France? N'y a-t-il point autant d'ignorance que d'injustice a nous représenter sans cesse les princes lorrains comme les partisans de l'étranger? Le cardinal a-t-il eu une politique conforme aux véritables intérêts de la France, une politique nationale? A-t-il été, comme on le dit encore, dans sa lutte contre les protestants , ennemi de toute modéra-

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tion , (le tout accommodement ; ou bien n'a4-il pas lait, au contraire, de nombreuses tentatives pour rapprocher les partis qui divisaient le pays et pour pacifier le monde chrétien? N'a-t-il défendu le catholicisme que dans l'intérêt de sa maison et de sa grandeur personnelle , ou bien n'a-t-il vu dans le protestantisme qu'une cause de troubles permanents et la ruine de l'unité , de la grandeur du pays? Voilà la question qu'il s'agit de résoudre.

II ne s'agit pas ici d'une réhabilitation systématique d'un des personnages les plus maltraités par l'histoire : on a trop abusé et trop médit , dans ces derniers temps , des réhabilitations historiques , pour que nous nous exposions au reproche et au ridicule de vouloir dire a tout prix des choses nouvelles. Seulement, rien n'oblige à souscrire à des jugements erronés, quoiqu'ils aient pour eux l'autorité de la tradition. A ces notions vagues, confuses, contradictoires, fausses, qui se trouvent répandues dans nos histoires de France , sur la vie et le caractère du cardinal de Lorraine , nous essayons de substituer des faits mieux établis, et une opinion plus conforme à la vérité. Nous voulons reproduire sous ses véritables traits, autant que nous le permettra notre faiblesse, une des plus grandes figures du \\f siècle ; tel est le but do cette étude.

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