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En effet , que pouvait donner à la France la réforme protestante en échange de ce qu'elle lui enlevait? Sous le rapport politique , elle substituait à l'unité monarchique une sorte de fédéralisme semblable à celui de la Suisse ou de la Hollande. Elle détruisait ce travail si laborieusement accompli par les Capétiens , ramenait la France de plusieurs siècles en arrière , et ajournait indéfiniment la liberté politique et l'égalité civile, qui ne pouvaient germer qu'à l'ombre du pouvoir central. Comme l'a dit M. de Chateaubriand, on eût vu renaître la féodalité par le protestantisme. Fallait-il que la France laissât s'introduire dans son sein un ennemi de ses croyances, qui venait y servir un ennemi de son gouvernement? Si la réforme eût triomphé, nous n'aurions eu ni Richelieu , ni Mazarin , et la puissante monarchie de Louis XIV n'était pas possible. Or , quels qu'aient été les fautes et les excès de la royauté absolue au XVII® siècle , qui voudrait que les destinées de la France eussent pris un autre cours ?
Quand même la réforme se serait établie paisiblement en France , quand la royauté aurait pris l'initiative et se
serait mise à la tête du mouvement , comme elle avait fait en Angleterre et en Suède , qu'avait-elle à gagner? Les libertés de l'église gallicane ne lui assuraient-elles pas une indépendance suflisanleà l'égard de la cour de Rome? le concordat ne mettait-il pas les bénéfices ecclésiastiques à sa disposition ? La constitution d'une église nationale ne pouvait être pour elle qu'une source d'embarras. Qu'on y regarde de près : malgré les agitations passagères de noire temps , il n'y a pas un pays en Europe où , sous le rapport religieux , la situation du gouvernement soit plus nette , aussi simple que celle du gouvernement de France. En etîet , le pouvoir temporel n'a qu'une chose à faire en France , il protège les croyances , il ne les règle pas , ce qui est un grand souci de moins. Par la la France échappe aux préoccupations qui assiègent l'élat en Angleterre , où le pouvoir religieux et le pouvoir politique sont réunis dans la personne du monarque -, elle échappe également à l'anarchie religieuse de l'Allemagne , où il n'y a pas de gouvernement spirituel , où il n'y a pas d'unité.
Nous ne disons pas que le cardinal de Lorraine ait entrevu tous les avantages attachés h la conservation de la religion nationale, mais nous croyons pouvoir affirmer qu'en se faisant le champion du catholicisme, il agissait sous l'empire d'un instinct juste des sentiments et des besoins de la France. D'accord avec tous ces bons esprits dont parle Bossuet, qui déploraient les désordres de l'Eglise sans aigreur, et qui demandaient la réformalion
Qvec respect , il voyait dans la rupture de l'unité le comble de tous les maux ; et , il faut bien le reconnaître, les événements ne justifièrent que trop ses prévisions,
Si la France ne pouvait devenir protestante , au moins les deux religions ne pouvaient-elles vivre en paix l'une a côté de l'autre ? Pas davantage. Les catholiques avaient horreur des hérétiques ; ils se croyaient . pour ainsi dire, souillés par leur présence. Ici , ce n'était pas seulement le catholicisme qui était intolérant, c'était le xvi^ siècle. Les protestants , en ce point , n'étaient pas plus indulgents que leurs adversaires. Le système de L'Hospital n'était donc qu'un beau rêve, du moins à l'époque où nous sommes placés. Si les protestants avaient voulu se contenter de la liberté de conscience , le cardinal de Lorraine la leur aurait accordée aussi bien que L'Hospital ; mais ils exigeaient bien autre chose. Il ne faut pas oublier que , depuis le commencement jusqu'à la Qn de la lutte , les passions politiques se tinrent embusquées derrière les croyances religieuses, et que chaque concession faite aux protestants était une victoire remportée par les nobles au profit de leur indépendance. On le vit bien un peu plus tard , quand , après avoir obtenu la liberté du culte et des places de sûreté, les calvinistes publièrent en 1621 cette fameuse déclaration qui orga-
nîsait la république prolestante sous le patronage des grands du Midi. Heureusement, Richelieu y mit bon ordre et réduisit le protestantisme a n'être plus qu'une secte religieuse.
Qu'on ne s'y trompe pas d'ailleurs : ce qui frappe surtout le cardinal dans la réforme , c'est son côté anarchique, c'est cette licence effrénée qui déborde dans les libelles des calvinistes , où rien n'est respecté , ni les hommes , ni les institutions , ni les croyances du pays; c'est ce mépris insolent de la loi, du magistrat et de la royauté elle-même; c'est cet esprit de révolte qui souffle de toutes parts dans la société , dont la dissolution semble à chaque instant imminente. A l'esprit de révolte il fallait opposer une indomptable énergie et une obstination égaie à celle des réformés. Ce fut la tâche que remplit le cardinal de Lorraine au \\f siècle , tâche ingrate, ditïicile, et qui devait lui attirer plus de haine que de reconnaissance de la part des hommes. Sa politique fut une politique de résistance au désordre, à l'anarchie, et c'est par la surtout qu'il a servi le pays.
Que serait devenue la royauté , que serait devenu le gouvernement au milieu de tous les dangers qui vinrent
l'assaillir depuis ravènement de François II jusqu'en 1370, s'il n'y avait pas eu a côté du trône un homme ferme et capable de défendre énergiquement le principe de l'autorité? Qu'aurait fait Catherine de Médicis en lo62, en IoG9 , si elle ne s'était aidée des conseils du cardinal de Lorraine et du crédit qu'il avait a Paris ? Deux fois , par la promptitude de ses résolutions, il sauva la royauté au moment où elle allait tomber entre les mains des rebelles. Au milieu des sollicitations puissantes qui , dans les premiers temps, entraînaient la régence vers le protestantisme , quand le gouvernement flottait au gré des caprices et de la mobilité d'une femme italienne , il a maintenu inébranlablement la politique traditionnelle de la France : il a donné dans sa maison un appui à cette politique et un point de ralliement aux sentiments et aux croyances des masses , et il a enlevé par là toute chance de succès a la réforme. Il fut , sous des rois enfants et sous le gouvernement d'une femme étrangère , la personnification des instincts catholiques et monarchiques de la France ; et si les institutions nationales sont sorties victorieuses de cette terrible crise du xvi*" siècle, il a , par une lutte opiniâtre de quinze années, puissamment contribué a ce résultat.
Pourtant, dit-on. la réforme a produit un grand bien. Elle a donné au monde la liberté de conscience et la liberté
philosophique. Ici nous avons d'importantes réserves à faire. La liberté religieuse , telle que nous l'entendons aujourd'hui , était en germe au l'ond de la révolution du x\f siècle , mais elle y était à l'insu des réformés euxmêmes, qui , tout en proclamant ce principe, le violèrent partout où la réforme s'est établie. Il fallut trois siècles pour assurer son triomphe . et pour le faire passer dans les lois, dans les mœurs, dans les institutions. Mais ceux qui, au xvi* siècle, voulurent prendre au sérieux le principe de la liberté ée conscience, et prétendirent en tirer toutes les conséquences, ne furent pas mieux traités par les calvinistes que ne l'avaient été ceux-ci dans les pays catholiques. C'est la un fait incontestable : et, en cela, Calvin ne se conduisit pas autrement que le cardinal de Lorraine.
La liberté d'examen n'est peut-être pas non plus aussi redevable qu'on le croit a la réforme. En effet, nous avons vu que Ramus , le restaurateur des éludes philosophiques en France , ne fut pas mieux traité par les docteurs calvinistes , que par ceux de la Sorbonne. Lequel est le plus favorable a la liberté philosophique, du cardinal de Lorraine qui lui rend sa chaire de philosophie, ou de Théodore de Bèze qui refuse de le recevoir à Genève , parce que . dit-il . on a résolu de maintenir a Genève l'autorité d'Aristote? L'esprit philosophique, c'est-à-dire, la libre discussion, la logique réunie au bon sens . la netteté, la clarté de la pensée, c'est l'esprit français même . et la réforme a peu contribué k son développement.
Le plus grand mérite de la réforme est , à nos yeux, d'avoir imprimé a la pensée humaine une prodigieuse activité, d'avoir ranimé le catholicisme; c'est, comme l'a si bien remarqué M. Guizot , d'avoir provoqué ses adversaires a écrire, a discuter avec elle. Cette guerre de pamphlets , de conférences entre les anciennes et les nouvelles opinions , a répandu en France une liberté qui a tourné au proût de la science , de la moralité, de l'honneur du clergé français , aussi bien qu'au profit de la pensée en général.
La réforme (ceci peut sembler paradoxal) ne pouvait être utile a la France qu'a la condition d'y êtrecombattue et repoussée. Le bien qu'elle lui apporta fut précisément l'affermissement et l'amélioration des deux grandes institutions qu'elle était venue attaquer. La royauté sortit plus puissante des luttes terribles suscitées par la réforme. Et quand un prince vraiment digne de ce nom vint s'asseoir sur ce trône tant ébranlé , il s'y trouva plus fort et plus afTermi qu'aucun de ses prédécesseurs.
De son côté, le clergé répondit aux attaques contre ses mœurs par des habitudes plus pures. On lui reprochait continuellement son ignorance , l'oubli de ses principaux devoirs : il se vouaal'étude , à la prédication, il se réorganisa enhn sous l'influence d'une discipline sévère, et il devint en France le représentant d'un catholicisme plus large et plus éclairé. « L'Eglise, dit Tavanncs, ressemble aux royaumes qui sont longtemps en
paix , lesquels n'ont point de capitaines pour n'avoir point esté attaqués. La guerre en t'ait naître : ainsy, les ecclésiastiques s'éveillent et se font sçavants par l'entreprise des huguenots, les rembarrent. » A ce point de vue, il est certain que le cardinal de Lorraine a rendu un immense service 'a l'église de France. Personne n'a plus fait que lui pour mettre le clergé français a la hauteur de ses puissants antagonistes. Tout le monde autour de lui fuit la lutte , la discussion ; les évêques , les docteurs redoutent d'être mis en présence des ministres calvinistes. Le cardinal de Lorraine ne craint pas d'affronter Théodore de Bèze ; s'il le faut , il combattra Calvin luimême. Est-ce vanité .^Est-ce présomption, comme on l'a dit? Non. 11 se confie dans la bonté de sa cause, et il sait que le catholicisme est un terrain sur lequel on peut se soutenir avec les armes de la science et de la raison. Le premier il a accepté franchement cette situation nouvelle que la Providence avait faite a l'Eglise ^ le premier , au xvf siècle , il est entré hardiment dans celte voie de la controverse qui devait aboutir a V Histoire des variations.
Ainsi , ce n'est pas parles idées nouvelles qu'elle lui apportait, que la réforme a pu être utile a la France : c'est en provoquant par la violence de ses attaques un puissant effort, qui a fait sortir du fond même de ses institutions tout le bien qu'elles recelaient. Le xvif siècle est le fruit de la réaction catholique et monarchique amenée par l'anarchie du \\i\
Personne n'a plus concouru que le cardinal de Lorraine à donner à la lutte celte heureuse issue. Son influence politique et religieuse a donc été utile et salutaire à la France , et il nous semble devoir être placé parmi les plus illustres représentants de l'église gallicane et parmi les plus grands ministres de la royauté française.