CHAPITRE XI
Disgrâce du duc de Boiirl)on et trinmplie de Fleiiry, — Joie à Paris. — Cela fait du bruit en [lalic. — Fleiiry passe pour désirer la |)aix. — Noailles demiinde à l'ai)!»» de l'orte-Ncuve s'il parle à la française ou a l'italienne. — Il ne veut plus d'équivoque. — Tout ou rien. — Persistance du Cardinal Fiai dans son rôle. — Jeu double do Fleury. — 11 décide le cabinet de Versailles à lui fiire soumettre les résolutions «le INoailles. — Celui-ci s'y rcluse. — Redoubliineut de complications entre Paris et llr.me. — Le Cardinal se re|)orte au.v précédents cnpjagements du Pape. — Tout ])arait manquer à la fois. — Pendant deu.v mois IVoailles ne donne jilus signe de vie. - Puis il fait remettre un mémi>ire au Pape. — Deaoît Xlll paraît satisfait. — Lu Congrégation résiste toujours. — La bonne volonté réelle du l'ape est impuissante. — La situation paraît des plus insolubles. — Roma déclare ne pouvoir rien faire sans Versailles et Versailles déclare ne pouvoir ni vouloir se mêler de cette affaire.
Un événement imporlnnt (l'aillcur.s vennit de se produire. Depuis que Fleury avait pris pied dans le gouvernement, « son influence déphiisoit nu duc de Oour!)on ou plutôt h Madame de Prie qui sut exciter la reine contre lui ». Fleury n'hésita pas à écrire au roi pour lui annoncer qu'en présence des intrigues dirigées contre lui, sa dignité ne lui permettait plus de demeurer auprès de lui. Les choses traînèrent cependant pendant quelques mois, mais le 11 juin, Louis XV prit un [larti irrévocable : le duc de Bourbon fut renvoyé à Cliantilly, Madame de Prie en Normandie et Fleury devint premier minisire (II juin 172G). La satisfaction fut unanime et des ("eux de joie signalèrent dans Paris ce changement ardemment désiré. « Cela (éra du hruit en Italie, » dit simplement le Cardinal au P. de Graveson dans sa lettre du 17 juin ; il présentait en même temps Fleury comme désireux de rétablir la paix et comme
ayant même écrit au Pape qu'il n'accepterait pas le chapeau avant cette pacification. Il allait bientôt reconnaître son erreur et constater que le nouveau ministre était tout acquis à ses adversaires.
A Rome, Tabbé de Porte-Neuve cherchait à travailler activement, mais sans satisfaire le Card.na! qui semble avoir peu aimé les détours de la politique d'au delà des monts. « Parlez-vous à la française, lui écrit-il le 17 juin, et non à Titalienne? Votre conversation avec le Cardinal Davia est superbe, mais cependant il ne me paraît pas encore comprendre la situation. Il dit qu'en tout cela la doctrine est tout et le reste pure formalité : très bien, mais cette doctrine peut être attaquée, défigurée. » Et rien n'avançait, en dépit des pompeuses promesses. Davia parlait évidemment « trop à l'italienne » et le Cardinal, craignant les imprudences de son nouvel agent, s'en explique catégoriquement avec lui le 2t juin,surune feuille volante jointe à la dépi'che destinée h cire montrée. Cette pièce est trop importante pour ne pas trouver place ici :
« Vous ne sauriez croire à quel point m'alarrae ce que vous nous écrivez avoir dit à Monseigneur Davia, qu'il falloit que le Cardinal de .\oailles fil quelque chose avant de recevoir de Rome ce qu'il sollicite depuis si longtemps; dans ce cas, il ne refuseroit pas de s'en rapporter à sa parole. J'aurois bien h dire là-dessus : 1° Vous ne devez jamais supposer que le Cardinal puisse lien faire à moins qu'il n'ait en mu;ns de quoi dissiper la fâcheuse impression qu'on a prise dans ce pays contre la Bulle; 2'^ quand, par impossible, le Cardinal pourroit acco der quelque chose préalablement à sa demande, gardez- vous de supposer qu'il puisse s'en rapporter de ce qu'il attend à la parole de qui que ce soit au monde. Il ne peut compter que sur ce qu'il tient, et encore en y regardant à deux fois. Il ne doute pas de Davia, mais quand après les paroles données ou ne les lui tiendra pas, il en sera la dupe et Davia en sera quitte pour dire qu il n'est pas le maître, comme M.
Ancclini (1^ Ta déjn dit. Airi>i point crcquivoquc, je vous en prie. Tout ou rien : nous hatiiillons depuis trop longtemps avec les Italiens poui' n être pas faits à leurs ruses de guerre. »
A ce moment cependant la négociation Porte-Neuve paraît asFez active: le Cardinal se défie toujours, mais il ne pouvait se résoudre à demeurer innctif", et précisément il voyait le P. de Grave.'^on absolument découragé, n'allant même plus chez le Pape, ce dont il le gourmande, parce qu'd se figure « que sa voix réveilleroit le souvenir d'un ancien ami (V) ». Les lettres à TaNhé sont plus fréquentes que jamais, Monseigneur de Noailles le presse de décider le Cardinal Davia à expédier une réponse depuis longtemps attendue, sans cependant accueillir volontiers un nouveau projet qualifié de « hcllissiinn » par l'abbé : « il nous ("audioit, s'écrie-t-il, un second M. de Meaux pour faire une seconde exposition de foi sur les matières contestées ['S) *>. La réponse du Cardinal arrive enfin « bien plus mesurée que la première fois o; des al)sences continuelles des personnages, mêlées aux négociations, déconcertent notre prélat qui ajoute cependant philosopliiquement (( qu'il vaut mieux attendre que de s'adresser à d'autres encore ».
Mais à Rome, un nouvel ennemi se joignait à Mayella pour tout contrecarrer : ■Monseigneur Fini, celui qui avait fait la fameuse addition aux actes du Concile, « est donc maître de la chambre, deToreille et de l'esprit du Pape », écrit avec douleur noire Cardinal qui comprend par cette dangereuse intimité les indiscrétions relatives aux lettres intimes qu'il adressait au Souverain Pontife (4). Tout se compliquait d'ailleurs et l'avènement de Fleury au minis-
(1) Kom supposé : dans cette lettre Davia est désigné jiar le nom Vallovi.
(2) Lettre du l*^' juillet.
(3) Lettre du 8 juillet.
(4) Lettre du 8 juillet.
tère commençait h se luiie sculu . a On soulève tantd'obslacles ici, écrit le Cardinal le 29 juillet, qu'il faut convenir qu'il n'v a plus à négocier avecRome ». Toutes les lettres écr'tes en France au nom de Polignacle prouvent. Ce dernier cliercliait alors avec assez daiiresse h se mettreà Tahri de tout reproche de la part de son collègue en disant bien ■ haut que les bonnes intentions de la cour de Rome étaient absolument annulées par Tatlilude du cabinet de Versailles qui avait rormellemenl défeudu de formuler aucune proposition avant que No;iilles en ait soumis lui-même: il devait en outre s'entendre directement avec Fleury et obtenir de lui des ordres à n Ure ambassaJeur. Le Cardinal parut peu disposé à se .'soumettre à ce nouveau revirement et il déclare au P. de Graveson que dès lors « ses instructions secrètes seront bien vides », car il n'aura plus qu'à tâcher d'entretenir le Pape dans les bonnes dispositions qu'il avait toujours affirmées et qu'on lui assurait que Benoit XIII lui conservait en refusant d'écouler les conseils de ceux qui le poussaient à déclarer l'archevêque de Paris hérétique. Il aurait bien voulu alors lui faire ])arvenir une lettre pour le réchauffer en sa faveur, mais il ne trouvait plus d'intermédiaire : le P. Andujar n'était plus en position de le f.iirc, Polignac exigeait des ordres de sa cour et Fini ne lui inspirait aucune confiance. Noailles se retournait ;i ce moment vers l'abbé de Porter Neuve et un nouveau personnage qui paraît pour la pre» miere fois, iM. de Villaines, en chargeant le premier de mettre nettement celui-ci au couiant de la situation (1) ; il donne dans celte lettre certains détails jieu connus, ce nous semble, et faisant allusion évidemment à une autre négociation précédemment tentée en dehors des agissements ordinaires. Le Cardinal rappelait que deux ans auparavant, quand il avait adressé sa grande lettre au Pape, ce dernier lui avait fait savoir, par Monseigneur Mancini,
(1) Lettre du 29 juillet.
toute sa satisfaction en ajouiani (jiie tout aurait ëtéarran- C^c si Noaillcs avait ajouté un mot au sujet de Tlnstruclion pastorale, non pas pour la rétracter, mais pour ("aire entendre qu'il la soumettait à ra[)pi éciation particulière de Sa Sainteté ; qu'il avait répondu ne l'avoir pas lait, ayant cru plus respectueux, puisqu'elle avait si fort déplu à Rome, de n'en point parler: il adressa alors une seconde lettre au Pape pour se conformer à la demande formulée par IMonseij^fueur INIancini en réclamant l'envoi d'un modèle : Mancini transmit aussitôt un projet arrêté, ajoutaitil, sous les veux mêmes de Benoît Xllf, contenant une minute de lettre au Saint-Père et un projet de mandement. Le Caiilinal recopia le tout sans cliangement et le retourna à Rome, par un courrier à ses frais. « J'avois marché rondement h la française, mais vos Italiens ne marchent pas comme cela. » Le courrier fut gardé en effet pendant toute une semaine et rapporta une réponse réclamant des additions (mars-mai 1725). Le Cardinal avoue que s'il avait écoulé ses amis, il eût « tout planté là », mais il voulut épuiser toutes les voies de concdiation. Les nouvelles propositions étaient cependant tellement inacccptahics que Mancini le reconnaissait et que les Cardinaux Paulucci et Corradini eux-mêmes réclamaient des adoucissements. Mancini envoie donc au mois d'août un projet remanié, en jurant ses grands dieux que l'acceptation mettra fin à toutes les difficultés : « le mariage, disait-il. n'est pas plus indissoluble que cet engagement ». Le Cardinal se soumit, mais il en fut de ces helles paroles comme des premières et on ahoulit à la décision de la Congrégation absolument inadmissible quant à la forme de rétractation mise en avant. « En véi-iié est-ce avec des enfants ou des hommes faits que les Italiens croyent avoir affaire ? » Et le Cardinal affectait défaire bon marché de sa personne ; il promettait, satisfaction donnée, « une soumission qui étonnera tout le monde »; mais il voulait par sa résistance provoquer de la part du Saint-Père une déclaration précise qui mît la doc-
trine « Thomiste» à i abii cie loute attaque: il croyait pouvoir obtenir cela (Kun Pape sortant de For. Ire de Saint- Dom.nicpie ; il se retournait donc vers le «vénérai de la Congré<j^ation pour amener ce résultat, en lui faisant dire par Graveson qu'en ce moment : « c'étoit le pré de Saint-Dominupie qu'on fauciioit de tous les côtés »(n. Le même jour il ne manquait pas de revenir à la charge auprès de Tahljé de Porte-Neuve pour l'avertir de ce nouvel incident et lui aire comprendre qu'il ne pouvait rien taire par lui-mjme en présence de la prétention de la Cour de France à subordonner les résolutions de celle de Rome à un projet de mandement et d'acceptation déliljéré à Versailles au préalal)le. Or la faction adverse redoublait d'activité et avait imaginé de laire exclure le diocèse de Paris du privilège de jouir du jubilé qui allait être décrété pour toute rE;4lise. Nouilles sentait le terrain lui manquer sous les pieds et revenait toujours à dire que l'aire dépendre l'approljalion des douze articles de la publication du mandement, c'était riiumdier inutilement, aigrir les hostilités et donner à ses ennemis une nouvelle lorfe pour serrer plus étroitement les liens qui attachaient, disait-on, les mains du Pape par rapport au gouvernement français. Nous voyons alors l'archevêque de Pans observer un silence com[)lel pendant deux mois ; puis au commencement d'octobre il se décide à iaire remettre par Graveson une lettre pour léclamer la jouissancedu jubilé, en le chargeant de saisir celte occasion de placer sous les yeux de Benoît XIII l'état exact de la situation. Le Pape tenait toujours un langage des plus lavoraljles pour le Cardinal, ne cachant pas le trouble qui agitait sa conscience (2) : il ajoutait que le projet de mandement qu'il venait de faire traduire lui plaisait, mais « qu'espérer néanmoins? comment ne pas verser des larmes de sang en voyant le Père
(1) Lettre du 5 .Toût.
(2). Lettre du 14 octobre
(le Vitrv, les Cardinaux liaihemii, Imperiali, Corsini, Scotli, Orif^o, voulant emp''clicr le Pape de déclarer à rEîi[lisc que la Conslilulion Unii,'cnilus n'a pas donné atteinte à des vérités ccitaines ». Mais, si l'agitation recommcnrail ii Paiis, elle croissait aussi à Rome par i'initalion de ces Cardinaux contre Polignac, qui, de son côté, reprochait très durement à Benoît XIH de ne pas être assez soumis aux volontés de son gouvernement et formulait des plaintes amères contre « l'agent secret ». A ce propos Noailles raillait son collègue et recommandait à Graveson de ne pas lui cacher cet agent qui « n'étoit autre que le bon cœurdu Papeelde ne s'inquiéter nide se ralentir »(1). La l'action l'emportait toujours. Le 21 oclohre Noailles mande à l'ahhé de Porte-Neuve sa surprise que la honne volonté du Pape soit aussi impuissante, et il lui annonce que « pour la troisième lois AL JMarini a bien voulu faire manquer notre affaire ». Et à Graveson le même jour il se plaint que Polignac ait arrêté le bon mouvement du Saint-Père en lui disant qu'en l'état il se verrait contraint de s'opposer à l'approbation des douze articles si elle était publiée. Et il le chargeait de dissuader ses amis de Home de Tdlusion de le croire assez fort pour révoquer ces fameux ordi'cs, suitoul en présence de celte réponse textuelle de Fleury : « qu'en aucun cas il ne peut demander au Pape des éclaircissements, puisque ce scroit aller contreses principes et démentir tout ce qu'il a fait jusqu'à présent.» La question se dressait donc absolument insoluble : à Rome on déclarait ne pouvoir rien faire sans le consentement de
(t) Diins cette lettre le Cardinal donne de curieux détails sur les einbellissemenlsde Notre-Dame de Paris. « Vous ne la reconnaîtriez pas. Outre les emljellissements faits par le feu roi dans le chœur, le Cardinal fait faire des chapelles de INotre-Dame et de Saint-Louis aux deux cotés de l'entrée du chœur qui coûtent plus de 50,000 écus; il a fait refaire à neuf la toiture de plomh , rétablir une voûte ruinée au milieu du chœur (les écliafauds ont seuls coûté 20,000 livres) ; il a fait incruster de marbre une chapelle où sera le tombeau de sa famille, regratter et blanchir tout le chœur et donné enfin au chapitre 80,000 liv. pour une rose qui tombait en ruines au portail du cùté de l'archevêché. »
Versailles, et à Versailles ou jepondait qu'on ne pouvait s'immiscer offieieliement dans cette affaire. Et alors quand même le Cardinal aurait publié le mandement envoyé précédemment au Pape, quel auraitété le résultat? Mécontentement certain en France, incertitude sur l'accueil que lui feraient les Cardinaux, et ignorance de notre archevêque sur la pensée positive de Benoît Xlll. « Au fond la cahale ne veut pas être contente: elle criera contre les points et les virgules. » Et il ajoute: « Monseigneur Fini est un terrible homme ; il sait faire échouer toutes les bonnes intentions de Sa Sainteté. »
CIIAPIÏRE XII
Gr.iTcson presse le Ciirdiniil de piil)lier son mnndemcnt. — Noailles y conseiit s'il reçoit riissiiiiincc formelle qu'il sera ;igrcé. — Vcritiiblc cercle vicieux.
— Encore l'iibhé <le Porte-?iciive. — Kntretien avec Monseigneur Lascaris.
— Celui-ci supplie à genoux le Père de décider Noailles. — Le Cardinal lui répond de tout laisser tomber pendant qiielrpic temps. — Son opinion sur la faction. — La (yOiir de France pèse de plus en plus sur le Pape. — Le jubilé refusé au diocèse dj Paris. — Noailles clôt sa correspondance avec Gravcson et lui défend de plus rien entreprendre.
Le Pèie de Graveson cependant pressait de plus en plus le Cardinal de pul)lier son mandement du moment où Fleury accepterait la continuation des travaux de la congrégation cliarj^ée de la icdaction du bref approMatif des XII articles. «Etes-vous sûr, lui répon(l-il(l) après avoir fait à nouveau un exposé détaille de toutes les pJiases de la négociation depuis 172'», de toutes ses concessions et <le ses constantes déceptions, — qu'en suivant ce conseil, je ferai plaisir au Pape et le mettrai en mesure d'exécuter ses bonnes intentions? Alors je le fais sans plus délibérer, je publie le mandement avant le bref; vous pouvez en donner parole à Sa Sainteté, mais agréera-t-elle cela ? Il m'en faut une preuve, et de plus, si je fais cela, qu'on ne laisse plus dire que la Cour de France lie les mains du Pape. » Le Il novembre, il redemande l'appréciation positive du Souverain Pontife, car il ne peut admettre ce cercle vicieux dans lequel le P. de Graveson paraît s'être laissé un peu naïvement circonvenir, à savoir que le Pape ne pouvait rien faire avant le mandement rendu public,
La discussion pouvait se prolonger indéfiniment sur ce terrain, l'un consentant à s'avancer, mais réclamant une
(1) La lettre du Père est du 8 octobre ; la réponse du 28.
p^arantie prëalal)Ie, l'autre ici usant de Taccoîder avant la flémarciie du premier. Toutes les l'ois que du côté du Pèie surgissait quelque nouvelle cause de ralentissement, le Cardinal revenait à Tah^é de Porte-Neuve ; le 18 novembre, il lui mande sa situation en apprenant larrivée à Rome de Tahhé de Valette qu'on lui leprëscntait comme à cette heure le seul poteiis opère et sernione{\).
Mais septjoursaprèsarrivailune lettre du P. deGraveson datée du 5 novembre, et renfermant ce passage absolument désespérant, on le reconnaîtra. « J'ai porté la traduction italienne du mandement de V. E. à Monseigneur Lascaris, lequel après l'avoir In derechef m'a dit : — Je ferai aussitôt savoir h Sa Sainteté tout ce que vous m'avez dit de M. le Cardinal de Noailles, et dès qu'Elle aura porté son jugement sur le nouveau projet de son mandement, je vous ferai appeller pour vous communiquer ses intentions. Cependant, écrivez à M. le Cardinal que s'il fait une fois le premier pas, c'est-à-dire s'il publie son mandement selon la volonté du Pape, qu'il doit être sur qu'il obtiendra ensuite tout ce qu il demandera à Sa Sainteté pour la sûreté de la doctrine ou le rétablissement de la morale et delà discipline de l'Eglise. Le Saint-Père, qui estime M. le le Cardinal cl qui l'aime, qui parle souvent de lui , témoignant qu'il ne désire autre chose avant de mourir que de faire voir audit Cardinal, s'il fait le premier pas, combien
(1) M.iis comme il connnissait la légèreté de son agent secret, il lui recommande le calme « et de se garer des impétueux qui ]>erdeat l'anguille pour la trop serrer. » Le même jour il écrit à Graveson une lettre qui montre tout son découragement, en n'en dissimulant aucune des causes. « Que faire quand le Pape avec les meilleures intentions a les mains liées, quand Polignac s'oppose aux moyens de donner la paix; quand les Cardinaux romains menacent le Pape et quand la Cour de France donne des ordres auxquels il faut obéir. Dej)uis six semaines le Cardinal a tout abandonné .i la Providence et mis le Père de Graveson en mesure de pousser ses ennemis au j)ied du mur. Mais maintenant on piétine. Ce qu'il faut seulement, c'est oui ou non si le Pape ajjprouve le mandement du Cardinal et qu'il en donne lu preuve authentique j)our fermer la bouche aux adversaires. J'attends cette approbation dans le courrier de vendredi. »
il désire de le consoler sur tous les points qu'il lui marquera.— Après, coriiinue Graveson, ce prélat, se mettant à genoux, me dit ces paroles : — Père de Graveson, écrivez au Cardinal que je me prosterne en esprit à ses pieds pour le supplier instamment de donner cette consoiQtion à Sa Saintelé, et qu'infailliblement il obtiendra ensuite tout ce qu'il lui a promis. »
Le tableau est complet, mais Noailles était depuis trop longtemps en défiance. Cette mise en scène même l'effrayait un peu, et il aurait préféré à ces pompeuses protestations un mot direct du Pape. Il n'avait plus confiance, sentant très bien les bonnes intentions du Souverain Pontife absolument vraies, mais sans qu'il eût la force de résister à son entourage. Aussi le Cardinal répondait-il au P. de Graveson, tiès le 2 décembre, qu'il ne veut plus entendi'e parler de rien que d'une approbation authentique du chef de l'Eglise ; qu'il avait toujours fait le premier pas, quand on le lui demandait, et que sa condescendance ne faisait jamais avancer ses affaires. Au fond il était persuadé qu'il ne gagnerait rien et qu'au dernier moment le Pape serait toujours contraint de consulter Polignae et la Cour de France. Le P. de Graveson n'était pas moins découragé : après avoir remis à Benoît XIII la traduction italienne de la lettre du Cardinal du 28 octobre, ce dernier l'approuvait de se renfermer « dans la solitude pour ne parler qu'à Dieu de ses affaires » (l) et il lui conseillait de laisser pour quelque temps « le Pape, les Cardinaux et tout Rome à l'écart. » Au fond Monseigneur de Noailles supportait moins patiemment les choses, et il s'en ouvrait franchement avec labbé de Porte-Neuve, en tentant de ce côté de nouvelles négocialions(2). .Mais une lettredu 9 décembre au même abbé montre le Cardinal sui)ilement résolu h ne plus agir. « Je suis aujourd'hui de si mauvaise humeur
(1) Lettre du 9 déeerabre.
(2) Lettre du 2 décembre.
-Ôl-
conlre vos Italiens que je ferai beaucoup mieux de ne vous en rien éciire. Dieu les ait en sa sainte garde ! Quant à nous, la résolution est prise de n'avoir plus rien à démêler avec eux. Heureux qui ne les connaît point, dit un de nos poètes ; plus heureux qui n'en a que faire. Il a raison, et je crois qu'en matière de religion, la maxime est encore plus vraie qu'en toute autre chose. Il n'est pas possible de se concerter avec des hommes qui de cent paroles qu'ils vous donnent sont bien résolus à n'en tenir aucune; qui se rendent plus difiîciles à mesure qu'on se montre plus disposé à céder, et qui, lorsque l'on fait un pas en avant, en Ibnt deux en arrière. Faites donc mes compliments à M. Barnis : nous en serions encore la dupe et il ne nous manqueroit plus que cette façon. Adieu paniers, vendanges sont faites ! » Et cependant en finissant il recommande h l'abbé de mettre au courant des affaires et « aussi des propositions nouvelles Monseigneur Vitalis « le seul homme que j'estime chez vous ». Quelques jours après il écrivait dans le même sens au P. de Graveson, en lui déclarant qu'il n'y avait plus rien à faire à Rome (1). Ce que le Cardinal avait prévu s'élait effectivement réalisé : la Cour de France avait été mise au courant des négocialions : les lettres du Père lui prouvaient que la Cour de France ne laissait au Pape aucune liberté « d'agir, de parler, ni d'écrire » et qu'on le traitait <( en docteur particulier dont les lirefs sont sans autorité s'ils ne sont appuyés des suffrages des Cardinaux qui seuls leur donnent le caractère apostolique (2) ». Cependant pour se conformer au désir que Polignac avait chargé le P. de Graveson d'exprimer à son collègue, Monse'gneur de Noailles était allévoirFleurv auprès duquel, dit-il, il a soutenu l'autorité du Pape « d'autant plus chaudement que Ton entend ce qu'on dit des pièces voisines ». Le ministre se contenta de
(1) Lettre du 16 décembre.
(2) Lettre du 29 décembre répondant à celle du à.
lui répondre très franchement qu'il se verrait obligé d'empêclicr le Pape i\c trop faire en faveur du Cardinal. Celuici se sentait encore plus vivement froisse par la privation du jul)ilé infliiifé à son diocèse et il ne cache pas sa mauvaise humeur en formulant ce ddemme: lejuhilé est utile ou il est inutile : s'il est utile, comment le faire dépendre d'incidents auxquels la masse des fidèles est absolument étran^rère ? Puis, comme dans sa lettre le P. de Graveson revenait à la charge au sujet d'une possibilité d'arrangement au moyen d'un projet de mandement qui serait concerté préalablement entre Rome et Versailles, le Cardinal ne veut pas s'y arrêter, convaincu que les JNlolinistes n'adme:traient jamais l'approbation des xn articles, qui était la condition absolue de sa soumission : ils « emploieront tous les revenus de la Chine et du Tonkin pour en cmpr-cher la publication » : il prédisait à l'avance ce qui assurément se serait passé après la concession du mandement: on auiait exigé (|ue Monseigneur de Noailles soumît d'un signe tout son diocèse: on l'aurait rendu responsable de renlétement du moindre appelant. Et tout en se montrant aussi résolu et aussi animé, le pauvre Cardinal terminait sa lettre sur un tout autre ton : sa bonté, sa résignation vraiment chrétienne, l'cmpL'chaiant de pousser les choses à l'extrême : il s'engageait alors à revoir Fleury, à s'entendre avec lui pour la rédaction d'un mandement « abandonnant à Dieu et au [)ape les douze articles » et se consolant en ajoutant qu'alors il aurait tout fait sans qu'on pût lui adresser un reproche.
Mais on sent qu'à ce moment le Cardinal était réellement détaché de tout: il pensait avoir fait son devoir et il ne voulait plus se mêler de rien. Aussi clôt-il alors sa longue correspondance avec le P. de Graveson par une lettre du 15 janvier 1727, déclarant nettement qu'elle n'a d'autre but que de lui souhaiter une bonne année. Il ajoute bien sans insister autrement: « On dit que la visite des deux Cardinaux ont mis l'afTaire en bon train : ils ont
choisi un négociateur secret dont le nom assure d'avance le secret ». Mais il paraît peu s'en préoccuper et termine en « défendant au Père de lui écrire désormais, en se contentant de trouver un correspondant capable de le renseigner uniquement à l'avenir sur la santé et les actes du Saint- Père ».