‹ Le cardinal de Noailles, eveque de Chalons, archeveque de Paris d'apres sa correspondance inedite, 1651-1728Chapitre 2 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Miiissances de J^oiiis-Aiitoiiic et de (jastoii do Noaillus. — .loiincssc de Louis- Antoine. — Il est noiinné évèqiie <le (Miàlons. — Transféré à Paris. — Sa résistance. — Cause de sa nomination. — Disgrâce du duc de Woailles. — (Comment il rentre en faveur. — Cette nomination est le signe de s^ réconciliation. — Madame de Maintenou seule décide de ce choix.. — Colère du l'ère IjC Tellier qui n'est pas consulté. — Origine de la haine de sou parti contre l'archevêque. — Satisfaction et démarches des Jansénistes. — Dèhut de Monseigneur de JN'oailles. — [| condamne un écrit de l'ahljé de Barcos. — Sa maladresse, en voulant demeurer impartial. — Il s'aliène tout le monde. — Querelle de Bossuet et de Fenélon. — Monseigneur de Noailles empêche, malgré son frère, la disgrâce des ducs de Beauvilliers et de Chcvreuse. — Prédiction de Louis XIV sur le repentir qu'il en aurait. — Il est nommé (Cardinal. — Il i)réside l'assemblée du clergé. — Résistance au Pape. — Chute de Port-Ro\al. — Le Cardinal cherche à défendre l'ahliaxe. — Maladroit entêtement des religieuses. — Le (Cardinal se résigne. — Iiiitatiou du parti janséniste. — M. du Charmel exilé.

Nous avons dil (jue nous ne piélendions pas t'cni'o lliisloirc (les pt'nihk's iroubles ([iii agilèrcnl, îi l^'pocfuc donl nous nous occuj)oiis, les ad'aires relii^ieuses en Fi'ance. Il csl C('|)cn(!anl nt'tM^ssaii'c de niollie nos leclcursau couranl (Tun sujol assiircnicnl hicu connu d'eux dans ses liails iT[(;iu''rau\, mais assez, confus pour (ju'il n ail heu de le préciser avant (rentrer dans lélude des derniers incidents (jui le sii'iialc^'renl.

Deux mois d'abord sur le Cardinal de ^loailles.

Louis-Antouie cl (iaslon de >ioadles (kaienl fils de Anne, prejiiier duc de \oailles, lieuleiianl fi^énéral des armées du roi, ca|)ilaine i^énéral du Uoussdion, chevalier des Ordres, mori le à iV'vrier 1(J78, et de Anne-Louise HoNcr, dame (Talours de la reine Anne d'Autriche (l). fjOuis-Antoine

(I; De ce mariage étaient nés : Aune-Jules (lGJÛ-1708) maréchal de France, j)ère du second maréchal, qui fut si activement mêlé aux affaires du Gouvernement sous la Régence. — Louis-Antoine, né le 27 mai IG51. — Jacques (1653-17 1 '2) chevalier de Malte, lieutenant général des galères du roi. — Jean-î'rançois ( HkiS-IGOîI) maréchal de camp; — Caslon, né le 7 juillet IGGO; — Louise-.^nnc, mariée au marquis de Bcauinanoir-Lavardin.

naquit au château de Tejssière en Auvergne et lut destiné dès son enfance à TEglise. Pourvu de bonne heure de la domerie d'Aubrac, près de Rodez, il fut brillamment reçu docteur en Sorbonne le 14 mars 1676. Trois ans après il était choisi pour le siège épiscopal de Cahors, qu'il échangea un au après pour celui de Chàlons-sur-Marne, un des plus enviés du rovaunie à cause de la pairie qui v était attachée. Sa conduite v fut exemplaire et Saint-Simon la résume en deux lignes. « AI. de ^soailles porta à Chàlons sou innocence baptismale, il v garda une résidence exacte, uniquement appliqué aux visites, au gouvernement de son diocèse et à toutes sortes de bonnes œuvres. » Cette excellente attitude, un savoir réel et. il faut aussi l'ajouter, la parenté du duc de ^oailles, son frère, avec Madame de -Mamtenon, attirèrent les veux sur lui, et le firent transférer, sans qu'il ait songé à le demauder, de Chàlons à Paris, le 19 août 1690. Monseigneur de Harlai était mort le 6 août et immédiatement Madame de Mainteuon, circonveinie sans retard par le duc de Xoailles, entreprit le roi pour lamener à faire ce choix, si considérable pour la situation de sa famille.

Le duc de Xoailles avait encouru ijiavenient la disgrâce du roi en faisant manquer l'attaque de Barcelone. « Après n'avoir pu, dit Saint-Simon, se faire écouler dans l'hiver .>ur la noirceur qui l'avoit accablé », il prit un grand parti pour rentrer en grâce, malgré les efforts de Barbezieux. Il repartit pour la Catalogne au printemps, après avoir prévenu secrètement le duc de Vendôme, feignit d'èti'e malade et réclama son rappel en sollicitant la nomination de \endome à sa place, llien ne pouvait toucher davantage le roi, en lui permeitant de faire, sur l'apparence d'une nécessité habilement ménagée, pour un bâtard, ce qu'il n'osait décider. « Ce chausse-pied du duc de Maine une lois établi, c'était toujours la moitié de la chose exécutée. » Du coup Xoailles rentra plus que jamais dans les bonnes grâces du roi et il réclama comme preuve de cette récon-

ciliation la translation de son frère. Madame de Maintenon y tenait également, afin que rarchevcché de Paris ne lut point sous l'influence des Jésuites. Ce fut, paraît-il, la [)renuère fois qu'elle osa prendre en main directement une all'aire d'importance. Mais -Monseigneur de Noailles ne désirait nullement cette promotion ; on assure même qu'il se décida à publier une approbation des Réflexions morales du Père Quesnel pour exciter plus vivement les Jésuites et entraver par conséquent le clioix qu'on voulait faire. Louis XIV tint bon et signa les lettres patentes, sans que le Père de la Chaise se doutât même qu'il fut question de pourvoir si promptement à la succession de Monseigneur de Harlai. L'évèque de Chàlons répondit alors par un refus catégorique et ne se soumit que sur l'ordre exprès d Innocent XII. Il vint donc à Paris, mais sans se dissimuler les difficultés dont il allait être assadli, car le Père delà Chaise ne cachait pas son irritation et, dans son parti, on annonçait hautement la guerre qu'il allait soutenir sans trêve contre le nouvel archevêque (1).

Monseigneur de Xoailles, tous les contemporains le constatent, était un homme d'une vraie piété, d'une régularité parlaite, de mœurs pures, mais il n'avait rien de l'habileté de son prédécesseur et il ne devait certainement pas être à la hauteur des embarras auxquels il allait être exposé. Km voulant être juste et impartial, il mécontenta tout le inonde, et même le roi à la fin. Fénélon lui trouvait '< le cœiii" (aible et mou, l'esprit court et conlus » ; le Cardinal de Jaiison annonçait en lui « un chef de parti, mais (pu le sertnl sans le vouloir, ni le savoir ». L'abbé d Lleinare, janséniste distingué, croyait que Monseigneur de XoaiUes était un homme d'esprit, un hal)ile théologien, que ce n'était point, comme le monde le croyait, un homme faible, mais j)lutôt un homme opiniâtre, un homme faible dans un [)arli forme. Dagucsseau enfin, à propos de celte

(t) Le paj)c, sur l,i dcinaiulo exj)ressc du roi, accorda le gratis pour les bulles.

nomination, écrit dans ses Mémoires. « Les Jansénistes, grands docteurs, mais mauvais prophètes, s'approprièrent en quelque manière la joie d'un choix qu'ils regardoienl presque comme une victoire remportée sur le parti contraire; mais les Jésuites leur firent sentir dans la suite qu'ils s'étoiciit trop hâtés de triompher. » Toujours est-il qu'ils afTeclèrent une vive satisfaction et dépêchèrent dès le premier jour, vers le nouv(>l archevêque, Racine pour le complimenter. Celui-ci rendit com[)te de sa visite dans une lettre adressée à l'ahbesse de Port-Roval, le 30 août 1695, dont nous extraverons ce passage : » Il a reçu toutes vos actions de grâces avec une bonté extraordinaire et m'a chargé d'assurer votre maison qu'il l'estimoit très particulièrement, me répétant plusieurs fois qu il espéroit de vous en donner des marques dans tout ce qui dépendroit de lui... Je crois en effet, ma chère tante, que vous avez tout lieu d'être en repos. Je sais même par des personnes qui connaissent à fond ses sentiments qu'il est très résolu h vous rendre justice ; mais ces personnes vous conseillent de le laisser faire et de ne point témoigner au public une joie et un empressemen' qui ne serviroient qu'à le mellre hors d état d'exécuter ses bonnes intentions. " Les leligieuses ne s'en tinienl pas là; elles envovèrent encore près de larchevêque leur conlesseur, AL Eustace, lui écrivirent force lettres, auxquelles il répondit avec bonté, leur promettant même une visite, ce qui eut été un fait considérable. Le parti perdit alors toute prudence et, sans tenir compte du conseil de Racine, voulut aller de l'avant en publiant dès l'année suivante X Exposition de la foi Catlwli(]ue touchant la prière et la prédestination de l'abbé de Harco>. Force lut alors à Alonseigneur de ?soailles de censurer cet ouvrage, mais par une ordonnance qui souillait, comme on dit alors, « le chaud et le froid; w il condamna en effet dans la première parLie les erreurs de Jansénius et. à l'égard de la seconde partie, il s'étendit longuement siii les preuves de la grâce ellicace et de la prédestination

"gratuite. Ses adversaires ne aianquèreiil pas de raltaquer vivement, en rappelant que Tannée précédente, étant encore à (lliàlons, il avait condamné la doctrine du Père Quesnel, et les Jansénistes commencèrent à perdre les illusions qu'ils avauMit si promptcmeut conçues.

Mais ce n'étaient pas là les seules tlifficultés contre les- (juelles Monseigneur de Noailles allait avoir à lutter et pour lesquelles il eût fallu un homme moins honnête et moins scrupuleux. J^a querelle de Bossuet contre Fénélon |)ril vers 1698 une grande importance à la Cour, non pas il cause exclusivement de la question religieuse, mais surl(nit à cause des moyens qu'elle lournissait à certains politiciens de redoubler leurs intrigues. Maflame de Maintenon tenait pour Bossuet et ('tait à son insu sous la main de Noailles dont la récente alliance l'avait infiniment flattée ; elle voulait profiter de ces complications pour achever de perdre le Père de la Chaise et grandir l'influence de l'arehevèque dont elle pensait pouvoir facilement se servir. Pour cela il lui fallait renverser deux hommes qui la con- Irariaient auprès du roi, les dues de Chevreuse et tie Beau- \illiers : le duc de Noailles poussait vivement à la roue, sentant hien qu'il v aurait tout profit pour lui. Madame de Ahuntenoii attatjua le roi sur cette question, lui en fit un cas de conscience et finit par lui proposer le duc de Noailles pour recueillir la succession du duc de Beauvilliers. L(niis XIV voulut s éclairer et, encore tout pénétré de l'estime particulière que Aloiiseigneur de Noailles hii avait inspirée par le refus sincère qu'il avait opposé à sa promotion, il le manda auprès de lui, lui exposa toute l'aflaire, sans lui cacher que cette petite révolution de palais devait se faire au profit de son frère, l/archevèque fui réellement admirable de bonne foi et de désintéressement; il (h'Iéndil avec la dernière énergie M. de Beauvilliers. Le roi se laissa lacilement con\ainere, mais le mécontentement de >hidame de Maintenon lui extrême, bien qu'elle sût le dissimuler; le duc de Noailles cacha moins son irritation

que sa mère eut grande peine à calmer. A peu de temps de là, Monseigneur de Noailles put se rendre compte du crédit qu'il avait acquis auprès du roi en lui arrachant la nomination de Tabbé de Fleurv au siège de Frëjus ; depuis bien des années Louis XIV ne voulait pas entendre parler de cet ecclésiastique, lui reprochant surtout de s'être fait recommander à lui jusqu'à l'importunité. Il céda cependant devant les instances de rarchevcque de Paris, mais en lui disant, paroles asssurément prophétiques, comme nous le verrons par la suite : a Hé bien, Monsieur, vous le voulez donc que je fasse l'abbé Fleurv évèque de Fréjus, et malgré toutes les raisons que je vous ai dites et redites, vous insistez sur ce que c'est un diocèse de l'autre bout du rovaume et en pavs perdu : il faut donc vous céder pour n'en être plus importuné ; mais je le fais à regret et souvenez-vous bien, et je vous le prédis, que vous vous en repentirez. »

Au mois de juin 1700, Monseigneur de Xoailles fut promu au cardinalat sans avoir fait la moindre démarche, mais son frère et Madame de Maintenon v avaient pourvu. Peu après il présida l'assemblée du clergé et s'acquitta de sa tâche avec beaucoup de tact ; il v causa même une vive surprise par la facilité avec laquelle il parla. Saint-Simon ne cache pas qu'il avait été un de ceux qui ne s'attendaient pas à cette transformation. « C'étoit, dit-il. un homme lort modeste et continuellement résidant à Chàlons. où il u'avoit pas eu occasion de faire montre de sa capacité en afiaires, ni en doctrines. Un air de béatitude que sa ph\sionoinie piésenloit, avec un parler gras, tout en nazillant, le faisoit volontiers prendre pour mais et sa simplicit en tout pour bêtise. La surprise fut grande, quand par des discours, sur-le-champ et sur des matières de doctrine ou d'aflaires, qui, naissant dans les séances, ne pouvoient laisser aucun soupçon de la préparation la plus légère, on reconnut un grand fond d'érudition d une part, de capacité de 1 autre, d'ordre et de netteté en tous les deux, avec

le même style de ses maiulemeiiLs el de ses écrits contre M. de Cambrai, et sur d'autres matières de doctrine, et sans sortir de sa simplicité ni de sa modestie. On vit cet homme, (jui, à Paris comme à CJiàlons, se contenloit de son bouilli avec deux petites et i^rossières entrées, servi splendidement et délicatement, et, l'occasion passée, retourner à son petit ordinaire en gardant toujours ses ofllciers pour le servir quand c'étoit nécessaire. Jamais grand seigneur ni cardinal qui, sans sortir d'aucune bienséance, fût moins l'un et l'autre, et jamais ecclésiastique plus prêtre ni plus évèque qu'il le fut toujours. »

En 1701, nouvelle allaire ;i propos du Cas de conscience par excellence, singulière consultation que l'on fit circuler dans le monde ecclésiastique pour tranclier la (juestion suivante. « Peut-on donner les sacrements à un liomme qui aurait signé le formulaire, en croyant dans le fond du cœur que le pape et même l'Eglise peuvent se tromper sur les faits? » Cet écrit fit beaucoup de bruit parce qu'on clierclia à faire croire qu'il a\ait été composé à l'ombre (les tours de Notre-Dame, dans le but de provoquer les Jansénistes. Daguesseau le pensait lui-même et en effet un ennemi, qui aurait voulu réveiller des querelles et pousser les gens à se compromettre, n'aurait pas mieux inventé. Mais enfin il fut prouvé que l'auteur était M. Eustace; en revanche, on sut qu'il avait été écrit ii l'archevêché même, chez, l'abbé Pirot, l'un des vicaires généraux. Le pape s'empressa de condamner ce factum et écrivit à Monseigneur de Noailles pour l'avertir et l'exciter à sévir à son tour. Celui-ci comprit que quel que fût son désir de ne pas s'avancer, il ne pouvait cette fois temporiser davantage, et il publia un mandement de censui'c daté, ou antidaté, croit-on, de la veille du jour où le Saint-Père lui écrivait (22 février 1703). Mais là encore il chercha à observer une certaine neutralité et continua à s'aliéner de plus en plus les Jansénistes, sans se concilier leurs adversaires. Le pape crut appaiser cette renaissance

(le troubles religieux par sa bulle Vitieain douiiiii Sahaoth (16 juillet 1705). Mais rassemblée du clergé, tout en Tacceptant, établit à l'instigation de rarchevêque certaines léserves qui froissèrent. Clément XI : il crut en outre devoir taire signer celte acceptation, pour plaire au roi, par les communautés religieuses de son diocèse : Port- Koval résista avec acharnement elle roi en décida la destruction. Ce tut pour Monseigneur de Noaillcs une cruelle extrémité et il v apporta toute la lenteur imaginable. Louis XI\ s'en irrita, sans vouloir comprendre la délicatesse de la question, et crut que le prélat était au tond peu disposé ;i traiter avec rtgucur un parti vers lequel déculcmcnl \\ inclinait. Le nouveau duc de \oailles — son pèreétait mort le ■?() octobre 1708 — pressa vivement son oncle, qui lui expliqua en vain les embarras matériels de l'exécution. Il ne s'agissait pas seulemenl de dissiper une communauté religieuse dont les membres montraient réellement un entêtement exagéré, mais il fallait s'occuper des propriétés, les transférer à la maison de Pans. Quant à l'accusation de partager les opinions des Jansénistes, le Cardinal la repoussa avec torce dans une lettre qu il écrivit à son neveu [)our être évidemment montrée au roi. Monseigneur de XoaiUes proteste tic son éloignement des doctrines jansénistes comme des Jansénistes, puis il termine par ce douloureux passage. « Mais il faut que je sois janséniste pour de certaines gens, et quoi que je fasse je le serai toujours. J'aurai beau excommunier et faire ce que celui de mes prédécesseurs qui a été le plus loin a fait contre ce monastère, j aurai beau de même le supprimer entièrement, ce que je ferai d abord que j'aurai les mains libres, tout cela n empêchera pas, tant que le roi paraîtra disposé à écouter ce que l'on lui dira contre moi, qu on n assure toujours que je favorise ces filles. Des mémoires et des lettres anonymes et signées par des gens prévenus ou mal instruits doiventils l'emporter sur des faits aussi certains ! « 11 se décida enfin et 1 expulsion des reliijieuses eut lieu le 29 octobre 1709.

- ir. -

Le F. Le Tellier avait l)eiiuc(ni|) coinplé sur celte iillairo pour nuire au[)rè.s du roi au (Cardinal. Ce dernier avait prévu Toraj^e et il ii'a\ait rien négligé pour le conjurer, s étant rendu plusieurs (ois lui-même à l'abbaye afin de tâcher de l'aire entendre raison aux religieuses : il ne put triompher de leur obstination et dut céder à la volonté du roi. Mais l'exécution (ut (aile, comme on sait, avec d'inutiles violences et lepublics'en émutdiversement. Quant au Cardinal, il en (ut vivement aflecté, et après que la charrue eût passé sur le lieu où avait été Port-Royal, il sentit, dit Saint-Simon, « l'énormité de la chose » et regretta trop tard de s'ètie mis hojs d'état de parer un coup qui avait passé sa prévo\ance. Et il ajoute: « Il n'en (ut pas mieux avec les Molinistes, mais beaucoup plus mal avec les Jansénistes, ainsi que les Jésuites se l'étoient bien proposé : et depuis cette funeste époque il ne porta quasi plus santé, je veux dire qu'il (ut presque incontinent attaqué, et peu à peu poussé sans relâche aux dernières extrémités jusqu'à la fin de sa vie. »

Mais la prévention du roi contre le Cardinal comme l'avorable au Jansénisme remontait plus loin. A l'assembléedu clergé de 1705,1e Cardinal, d'accord avec plusieurs prélats, crut devoir proposer qu'on saisit, contrairement ;i l'usage, cette occasion pour régler certains points de discipline et de morale ecclésiastiques. Cette innovation déplut au P. de la Chaise, qui chercha à exciter le roi à ce sujet. Louis XIV ne le voulut point écouter et le prudent coii- Icsseur « se tut tout court, sûr de n'y revenir que mieux dans la suite ». Le Cardinal parla de ce projet au roi avant l'ouverture de l'assemblée, et en saisit ses collègues. Mais pendant ce temps le P. de la Chaise, étant revenu à la charge, parvint à indisposer vivement ce prince contre l'archevêque de Paris. Le roi le tint pour janséniste sans savoir, à ce qu'assure Saint-Simon, quel était le véritable fondement de cette accusation. « Le Cardinal, continue-t-il, trempoit donc dans un étal de disgrâce intérieur, qui pour

ne paraître pas au dehors et ne changer rien à ses audiences du roi de toutes les semaines, n'en étoit pas moins douloureux et embarrassant. Sa famille, à qui son crédit et sa place donnoient tant de lustre et de moyens, en étoit affligée. Madame de Maintenou, sur qui les Jésuites n'avoient aucune prise, n'en étoit pas moins affligée. Nulle issue que quelque coup d'éclat contre les Jansénistes qu; ramenât le roi. Mais où le prendre? Le Cardinal vouloit avant tout conserver la bonne morale et la discipline, et il ne vouloit pas sacrifier ses amis. Cependant il étoit sans cesse pressé par Madame de Maintenon et par sa famille de chercher quelque chose à faire là-dessus, et lui-même en sentoit la nécessité, même pour l'utilité spirituelle à laquelle on l'avoit rendu une pierre d'achopement. C'est alors qu'il avisa de signaler au roi M. du Charmel, ce gentilhomme qui avoit quitté le monde avec un certain éclat pour se consacrer à une vie quasi religieuse, comme un ardent janséniste, en rapport avec les agents du P. Quesnel, qu'on recherchoit alors activement, et qu'il le fit exiler dans sa terre du Charmel près de Château-Thierry. » On comprend qu'après cela ses atermoiements dans l'afTaire de Port-Roval-des-Champs ne l'aient pas rétabli dans l'esprit du roi.

CIÏAPITRK 11

Bref contre les ouvrages ilu 1'. Qiiesnel (1708). — Le P. Le Tellier se résout à exploiter cette iiffaire contre le Cardin^il. — On rappelle qu'il les avait aj)prouvés à Cliâlons. — Alta(|ues des évc(pies de Luoon et de la Rochelle. — Dans son irritation le Cardinal l'ait expulser de Saiat-Sulpice deux neveux de ces prélats. — [| dctnaude justice au roi. — ('e prince prévenu est mécontent de la conduite du (>ardinal. — Temps perdu. — Une minute de lettre envoyée aux évèijues, pour être signée contre lui, lui tombe entre les mains. — 11 ne sait pas s'en seivir. — Le roi refuse de lui rendre justice. — Son mandement.

— Le cardinal de Mailly. — Pourquoi il détestait Monseigneur de Noailles.

— Le Dauphin chargé de juger raflairedu Caidinal. — Il penche en sa faveur.

— Sa mort soudaine. — Le Cardinal interdit les Jésuites dans son diocèse.

— Les évéques attaquent de toutes parts. — Violence du Cardinal de Bissy.

— Le Cardinal mal vu de tous. — Madame de Maintenon l'abandonne. — Ses ennemis veulent le perdre complètement et portent à Rome le jugement du P. Quesncl. — Le roi le demande au Pape.

Kn 1708, le Pape avait lancé, contre le livie du P. Quesnel, un bref dont le Parlement de Paris refusa Tintroduction en France : ce livre semblait une excellente macliinede guerre eonire le (Jardinai de Noailles, puisqu'il l'avait approuve pendant (ju'il était ;i Cliàlons. Jj'all'aire fut liahilement ourdie j)ar le 1^. Le Tellier qui s'assura le concours des ducs de Heauvillicrs et de Clievreuse et de quelques évéques, notamment ceux de la Rochelle et de ljUçon,qui commencèrent l'attaque en publiant un mandement comiuun contre l'œuvre du JV'ie Quesnel. Ce mandement, contrairement à tonte lèj^le de police, lut alliclié nuitamment aux portes de l'arclievéclié et de Notre-Dame de Paris. Monscii^neur de Noailles en conçut un vil dépit et, sous cette impression, commit la faute, cédant à la colère, d'ordonner au supérieur de Saint-Sulpice d'expulser deux neveux de ces évéques qui se trouvaient dans ce séminaire. Le supérieur exposa vainement le danger d'une mesure d'ailleurs inutile, car en cette circonstance, comme le remarque Saint-Simon, « le Cardinal imitoit le chien qui

mord la pierre qu'on lui jette et qui laisse le hras qui Ta lancée. » Le curé de Saint-Sulpice plaida dans le même sens, mais en réconduisant Monseigneur de Noailles commit une seconde faute, car en agissant ainsi il mécontenta Madame de Maintenon, dont le curé était le directeur. Le Cardinal courut rendre compte au roi de cette affaire en lui demandant justice. « Le roi entra dans sa peine, mais il lui fit entendre qu'il avoit commencé par se la rendre. » Aucune décision ne fut prise : chaque semaine 1 archevêque l'evenait à la charge, mais dans Tentre-temps on agissait sur Louis XIV, près duquel il était évidemment desservi dès ce moment par Madame de Maintenon, qui faisait adroitement ajourner toute résolution contre un acte cependant absolument injuste. Puis un beau jour le P. Le Tellier présentaà Louis XIV une lettre rédigée parJui, envoyée par les évêques de la Rochelle et de Lucon, « également furieuse et adroite contre le P. Quesncl et contre le Cardinal, qui V étoit représenté, à cause de son ancienne approbation, comme un ennemi de lEglise, du pape et du roi. » Cette pièce produisit son effet, bien qu'on ne pût en ignorer la source, et quand Monseigneur de Xoailles revint demander que justice lui lût enfin faite de l'injure qu il avait subie, Louis XIV revint sèchement aux neveux, avec un reproche amer de s'être fait justice au lieu de l'attendre de lui. » Le Cardinal malheureusement était venu à cette audience sans avoir le mandement des évêques à placer sous les veux du roi ; mil doute qu'en lui lisant les passages les plus Ibrts et en les commentant avec modération, il aurait aisément fait voir à son roval interlocuteur le dessous des cartes, d'autant que ce prince lui avait avoué que c'était à sa personne exclusivement qu'on en voulait, n'ayant autrement cure d'un livre déjà ancien. « Mais le Cardinal, lent, doux, peu né pour la cour et pour les affaires, plein de confiance en sa conscience et en ce qu'il étoit en soi et auprès du roi, se tint pour content d'avoir remis les choses à la fin de son audience, où elles en étoient avant

la lettre des deux évêqiies et ne douta pas de recevoir une satisfaction convenable, telle que le roi la lui avoit promise lorsqu'il lui en avoit parlé la première fois, m Mais le P. Le Tellier succéda à Monseigneur de Noailles. Bissy, alors évêque de Mcaux, avait été trouver Madame de Maintenon et les choses étaient entièrement clian<;ées quand Tarclievêque revit le roi la semaine suivante. Ce prince lui déclara plus sèchement encore qu'il n'eut plus à l'entretenir decettc afï'aire, que, puisqu'il s'était fait justice à lui-même, il n'avait qu'à s'en tirer comme il pourrait et qu'il n'entendait plus s'en occuper. Le prélat s'inclina dignement eu réclamant seulement le droit de se défendre, ce qui lui fut accordé de la plus mauvaise grâce du monde. Deux jours après il publia en effet un mandement très court, dans lequel il traitait celui des deux évêquesde libelle écrit sous leur nom et dont il disait assez mal à propos qu'ils étaient incapables. Cette démonstration, quoique autorisée, lui valut la défense de paraître ;i la cour sans v être mandé. Plusieurs autres évêques prirent alors la plume pour écraser Monseigneur de Noailles et lui même répondit par un nouveau mandement beaucoup plus habile, exposant les faits avec modération, ce qui fit assez d'efiet sur les esprits raisonnables pour inquiéter ses ennemis (1).

(1) Le Cardinal venait encore de se faire sans le savoir un ennemi acharné. Monseigneur de Mailly, qui en 1710 passa d'Arles à Reims, se lirouilia « aux couteaux tirés », dit Saint-Simon, avec Monseigneur de Noailles pendant la dernière assemblée du clergé. La l'ortune de Noailles « lui étoit entrée de travers dans la tète ». Sa belle-sœur n'était que nièce à la mode de Bretagne de Madame de Maintenon et il ne pouvait pardonner à la duchesse de Noailles d'être sa propre nièce. Trouvant l'occasion bonne à l'assemblée, il avait voulu marcher de pair avec le cardinal et « l'y avait picoté tout le temps. Le succès n'avait pas répondu à ses désirs, La faveur du Cardinal était encore entière, il était aimé et estimé dans le clergé, îl y était considéré et ménagé, on ne se le voulait pas aliéner pour des bagatelles. Le Cardinal qui vit la mauvaise humeur del'arche- ▼éque essaya de le ramener avec douceur, politesse et raison ; l'archevêque en fut encore plus piqué et força le caractère bénin et pacifique du Cardinal de lui répondre avec une fermeté et une autorité qui lui fermèrent la bouche, mais qui lui remplirent le cœur de haine à ne ]>ardonner jamais. Alors, pour se faire

La violence (les attaques passa le but que ceux-ci se proposaient et, peu (le temps après ces incidents, le roi reçut le Cardinal, pour lequel il ne pouvait se défendre d'avoir un £(oût prononcé. C est alors que, pour arrêter ce revirement, on imai^ina de décider le roi à renvover cette affaire au Dauphin, comme il faisait souvent alors pour les questions qui rimportunaient. Le Dauphin était complètement dirigé par les ducs de Beau vil liers et de Chevreuse et violemment prévenu contre le Jansénisme, qu'il redoutait extrêmement. Saint-Simon, très lié avec les deux ducs et portant un affectueux intérêt à l'archevêque, intervint alors dans cette malheureuse affaire en proposant de présenter au prince un évêque pour y travailler avec lui. Mais il ne put réussir et comprit que le Dauphin était gouverné par Monseigneur de Hissv, (( qui s'entretenoit respectueusement bien avec le Cardinal et 1 égorgeoiten secret auprès de Madame de Maintenon. » Kiilin le l'^'' septembre 1711, 1 archevêque parut devant le roi et devant le Dauphin qui, dans rintervalle, parles soins du P. Le Tellier, avait reçu quantité de lettres d'évêques ameutés sur le danger que l'affaire faisait courir à l'Eglise. Plusieurs jésuites se laissèrent aller à parler trop ouvertement : l'archevêque le sut et leur retira les pouvoirs de confesser et de prêcher, « et cela fit un nouveau vacarme ». Cependant le Dauphin décida que les évê(pies agresseurs composeraient un mandement qui serait communiqué au Cardinal avant d être publié, [)Our obtenir son assentimenl, et ([u ils lui adresseraient en outre une lettre de réparation sans iaire la moindre allusion au livre du P. Quesnel. Ce prince avait agi de bonne foi sans penser aux délais que l'exécution de ces mesures prendrait et par conséquent des incidents que l'on saurait faire naître dans l'entrc-tomps. (]'est en effet ce qui arriva. Le P. Le Tellier

un éj>aiilemcnt contre le Canlinal, il se donna plu.; que jamais au ])arti adverse et fut inerveilleuseinent accueilli du P. Le Tellier, ravi de trouver un ])areil appui auprès de Madame de Maintenon. »

profila (le cci ajouMicineiil (orcc pour nuilliplier des lettres (révoques contre le (lardinal, ec qui inspira à la fin une véritable inquiétude à Louis X[V. Cependant un hasard faillit tout jMM'dre : ce liasard fil loniher entie les nuuns de Monsci^neui' de Noailles, le modèle d'une de ces belles épîtres écrite de la main du V. Le n\'ilier et adressée à l'évèquc de Clermonl, avec prit're de le recopier et de l'expédier. Maibenreusement Monsei^Mieur de Noadies, sûr du succès avec une pièce dévodant si autlientiquemenl les macbinations dirigées conire lui, au heu de la porter immédiatement au roi, (]Ui eertaineinenl iiaurail pu celle lois lui refuser juslice, attendit son jour (raudience et en parla. Les adversaires prévenus circonvinrenl le roi si bien que quand le Cardinal se présenta, il le trouva très froid devant ses justes plaintes; étonné par ce mécompte, il ne sut pas plaider sa cause ni comprendre que le prince était au fond plus indécis qu'il ne voulait le paraître. « Il n'y mit que de la douceur et de la misère et il échoua au porl. r.e Dauphin ne cacha pas son indignation ; il avoil étudié consciencieusement la question et en étoit arrivé à pencher complètement en laveur du Cardinal, au sujet duquel il répéta plusieurs fois publiquement (jue rien ne lui feroit croire qu'il fût janséniste. » Malheureusement quelque temps après ce prince mourait presque subitement, six jours après sa femme (18 février 1712).

(^e triste événement rendit courage ;i la coterie. Monseigneur de Bissv et le P. Letellier redoublèrent d'ardeur et en même temps d'habileté, circonvenant de plus en plus Madame de Maintenon, n'avant nullement l'air de s'appuver sur les Jésuites qu'elle n'aimait pas et paraissant uni- (|uement occupés de la cause de l'Eglise et de la saine doctrine. « Par des manèges obscurs ils conduisirent où ils voulurent un roi enfermé sous leur clef », firent enlever l'afTaire du Cardinal au secrétaire d'Etat Torcv, rendu suspect par sa parenté avec les Arnaull, et nommer à sa place Vovsin, aveuglément dévoué à la marquise. Bissv fut de

plus pourvu du chapeau, ce qui lui donnait h Rome une autorité indispensable pour le plan qui avait été formé. A ce moment la perte du Cardinal seml)lait chose faite. Par ses imprudences et ses maladresses, ou si Ton veut, par sa malhabile honnêteté, il avait complètement perdu Tappui de Madame de Maintenon. Le roi naturellement ne le vovait plus d'un bon œil ; les Jansénistes ne lui pardonnaient pas ses censures et la destruction de Port-Roval-des- Champs; les Jésuites étaient absolument outrés par Tinterdiction delà chaire et duconfessional que larchevèque venait de rendre générale contre eux, sauf à l'égard du seul confesseur du roi ; son clergé était fort ébranlé dans sa confiance par ses hésitations. L'heure était bien choisie pour le perdre à Rome. Il v avait cependant une difficulté. L'usage, en elfel, voulait que l'affaire fût jugée là où la contestation était née, sauf 1 appel ultérieur au pape. C est alors qu'on fit revenir le livre du P. Quesiiel sur l'eau et que l'on imagina de le faire renvoNcr au Souverain Pontife pour qu d prononçât par une Constitution, condamnât les propositions blâmables dans une énonciation assez vague pour pouvoir eu tirer les conclusions qu'on désirait contre le Cardinal de \oailles. Les évêques furent adroitement circonveuus et une éni(»ii(»n hal)ilement supposée se produisit pour décider le roi il écrire au pape afin d'obtenir de lui une décision suprême. Le pape crut avoir assez, fait par sa condamnation prononcée antérieurement, et à laquelle l'archevêque avait adhéré en retirant sa précédente approbation. Louis XIV insista et s'engagea même, en promettant à l a\ance l'acceptalion en France de l'acte du Souverain Pontife.

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