‹ Le cardinal de Noailles, eveque de Chalons, archeveque de Paris d'apres sa correspondance inedite, 1651-1728Chapitre 3 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

(Jrigine de la Bulle Unigenitus. — Le I'. Daiihentoii, le cardinal Fnbroni. — Le pape désai>pr<)itve le lexle proposé. — Il a la main forcée et on fait afficher l'acte à son insu. — F.niotion à l'aris quand on le connaît. — Résistance du Parlement. — Mandement du Cardinal condamnant les écrits du P. Quesnel, mais repoussant la Bulle. — Le roi allait sévir contre lui quand il mourut. — Saint-Simon le défend près du Régent. — Sa faveur. — Les jansénistes consternes, — Le Conseil de conscience. — Travail de la coterie autour du Régent. — Le Cardinal quitte le Conseil et signe son ap]>el. — Saint- Simon l'approuve. — La maladie de la duchesse de Rerry. — Refus de démissoire. — Dubois. — Les affaires de Lavr détournent l'attention. — Le Corps de doctrine. — Le Régent veut faire accei)ter la Bulle pour amener la paix. -^ Le Parlement cède i)our voir cesser son exil. — Mesures du Régent pour arrêter les adversaires de la Bulle. — La position se tend de plus en plus. — Mort du Régent. — Le duc de Bourbon.

liC P. Le Tollier avaiL à Home des ainis puissanls el dévoués, entre autres le P. Dauhentou qui venait d'être privé de sa charj^e de confesseur du roi d'Espagne par les intrigues de la princesse des Ursins. Il s'adjoignit au cardinal Kahroni et tous deu,\ semirentà l'œuvre. Il est bonde ne pas oublier ([ue cette fameuse bulle, cjui devait dans l'iiistoire porter le nom de Bitllc Liuiiciiltiis, ne fut nullement l'ieuvre du pape, (dément XI donna l'ordre, pour satisfaire aux pressantes instances de Louis XIV, de préparer l'étude d une (Constitution, mais les agents de la coterie firent le reste. IJieii plus, imprimée déjà secrètement, il fallut bien cependant moutrer une minute à Clément XI et le pontife exprima liautemcnl sa désapprobation et la nécessité de soumettre ee document aux cardiuaux. J^e cardinal Fabroni |)arla alors avec une extrême violence et malmena même peu respectueusement le Saint-Pêre; bref il lintimitlaet de son auloriléfit publier et alliclier la Constitution à Romeeteii même temps dépêclia uu courrier pouren porter sans retard un exemplaire à Louis XIV, tout cela avant que le pape ait eu réellement le temps de se reconnaître.

Lémotion lut immense en France. Une assemblée d'évèques fut convoquée. Le Caixlinal deXoailles, avec une faible minorité, se prononça contre racccptation, ce qui lui valut fie nouveau de la part du roi la fléfense de se présenter à l'avenir devant lui. Le Parlement au contraire soutint le Prélat et ne consentit à l'enreo^istrement de la Bulle qu'avec des restrictions qui froissèrent gravement la cour de Rome (15 février 1714). Dix jours après le Cardinal publia un mandement renouvelant sa condamnation des doctrines du P. Quesnel, mais défendant d'accepter la Bulle. Quinze évèques suivirent son exemple, tandis que la Sorljonne ne se soumettait qu à foi'ce de pression et après réloignement de plusieurs de ses membres. Louis XIV songeait même à recourir à des mesures de rigueur contre rarclievèque. (piand la mort le surprit. Avec le Régent tout cliangea : rinfluence du duc de Saint-Simon l'emporta auprès de ce prince sur les menées des cliefs des Constitutionnaires. Il vouUit agir avant que le Pape put écrire au (hic d'Orléans un bref hostile à l'archevêque de Pans : il (it valoir habilement auprès de ce prince l'embarras où il se trouverait s il donnait au Souverain Pontife le temps d intervenir ainsi dans son gouvernement et il lui arracha sans délai la nomination du Cardinal comme chef du Conseil de (Conscience et des alTaires ecclésiastiques. La nouvelle fut accueillie avec faveur dans Paris. Quant au Pape, il ne put que formuler des observations très atténuées, auquel le Régent répondit avec une douce fermeté, dit Saint-Simon. Ce lut un véritable coup d'état dont pendant un moment la faction lut absolument atterrée. Le parti des courtisans revint au Cardinal. « Vingt-quatre heures suffirent à un si grand changement : quinze jours v mirent le comble. L'herbe croissait à l'archevêché, il n'v paraissoit que quelques Nicodèmes tremblants sous l'ellVoi de la svnagogue. En un moment on s'en rapprocha, en un autre tout v courut. Les évèques (}ui s'étoient le plus prostitués à la cour, ceux du second ordre qui s'étoient le plus fourrés pour faire

leur lortunc, los gens du monde (|ui avoieut eu leplusd'empressenienl de plaire et de s'appuyer des dictatures ecclésiasliques, n'eurent pas lionte de grossir la cour du Cardinal, et il y en eut (rasse/. impudents pour essayer de lui persuader qu'ils l'avoient toujours aimé et respecté et que leur conduite avoit été innocente. 11 en eut lui-même honte pour eux ; il les reçut tous en véritable père et ne montra cjuelque froideur qu'à ceux où la duperie auroit été trop manifeste, mais sans aigreur et sans reproches, peu ému du reste de ce suhit changement qu'il voyoit être la preuve d'un autre contraire, si la Cour venoit à cesser la faveur qu'elle lui montroil. » Le P. LeTellier fut exilé et le Conseil de Conscience futcomposéde façon à déplaire horriblement aux ennemis du Cardinal qui se retournèrent alors vers Rome, mais sans succès d'abord, car on cherchait à y observer une attitude prudemment expectative. ^lais les hostilités ne pouvaient demeurer longtemps suspendues : les adversaires d'ailleurs commencèrent à circonvenir le Régent en lui faisant sentir les dillicultés inextricables au milieu des- ([uclles dallait a\oir;i lutter: la religion lui importait peu, bien (|ue vSaint-Simon nous assure qu'il croyait malgré lui, mais il redoutait extrêmement les embarras. Peu à peu la coterie s'empara de lui par le duc de Villeroy, par d'Effîat, par Dubois, surtout par les cardinaux de Hissy etdeRohan. En lace dépareilles forces, le Cardinal de Noailles, avec ses (jualités droites et simples, n'était pas en état de résister, surtout avec les défections qui se produisaient chaque jour parmi les prélats d'abord dévoués à sa cause. Le nonce Hentivoglio ne négligeait rien pour aggraver la situation et avait à peu près rompu avec l'archevêque qu'il ne voyait plus. Le feu fut mis aussi aux poudres par l'appel au futur concile formulé par les quatre évêques opposés à la Huile, le h'' mars 1717, exemple imité l'année suivante par le Cardinal. a[)rès d interminables hésitations ('2'3 seplcml)re). En cette circonslancc Saint-Simon roveiidi(|ua l'honneur d'avoir décidé Monseiu^neur de .Noailles à cette mesure

décisive : aussitôt le chapitre métropolitain et tous les curés de Paris, un grand nombre de ceux du diocèse, plusieurs communautés et une foule d'ecclésiastiques suivirent cet exemple, qui provoqua une grande agitation dans Paris. Quelques jours avant le Cardinal avait donné sa démission de chef du Conseil de Conscience, qui futd'ailleurs supprimé peu de temps après, puis il publia un mandement explicatif très considérable: il continua cependant èi voirie Régent(l).

Les graves incidents causés par les affaires de Law amenèrent dans l'esprit public une diversion favorable au gouvernement et atténuèrent momentanément l'acuité de la crise religieuse. Le ministère négocia avec adresse pendant ce temps avec des gens évidemment fatigués de la lutte ; le Cardinal lui-même rétracta son appel le 21 août 1720. L année précédente il avait été chargé avec quelques autres évèques de rédiger un Corps de doctrine explicatif de la Bulle, ou plutôt sur la Bulle, expression employée, dit Mathieu Marais, pour ne point blesser le pape. Ce travail provoqua une violente opposition de l'archevêque de Reims et de sévères représailles du Parlement.

Le Régent cependant poursuivait son dessein de faire accepter la Bulle ; armé du Corps de doctrine approuvé par (jualre-vingts évèques, ce prince somma le Parlement, alors rélégué à Poutoise, de cesser son opposition (4 août 1720 .

{I) Cela n'einpèclia pas le Cardinal de faire preuve d'une très loualtle (crrntte <|uaad, eu 1710, Madame la Duchesse de Berry se trouva en danger de mort et iju'il vint au Luxembourg veiller à ce qu'on ne fit pas administrer clandestinement la l'rincesse sans en obtenir la satisfaction que sa déplorable conduite rendait nécessaire. Il y a toute une scène curieuse qu'il faut lire dans les mémoires de Sainl-Simon; du reste il y aurait bien des pages de ces Mémoires a citer à propos de la Constitution à laquelle, quoi qu'il en dise, le Duc prit une j)art active. Il déclare lui-même avoir creusé les questions théologiques assez, avant pour être au courant et cependant il jette les hauts cris quand le P. Le Tcllier, rêvant du concile national, lui j)roj)ose d'y assister comme commissaire (lu roi. IVous regrettons de ne pouvoir faire de plus larges emprunts anv MeDioirej^. Plus tard encore >'oailles montra sa fermeté en refusant obstinément la démissoire dont Dubois a>ait besoin pour recevoir les ordres et qu'il dut demander à un prélat plus complaisant.

IVmte ragiiation, apaisée en apparence, se réveilla déplus belle et les accusations les plus blessantes furent portées contre le cardinal (U; Noailles ; on lui reprocha notamment de déserter la loi dont il s'était lait le défenseur. Le Régent imposa au Grand Conseil Tacceptation de la Bulle, ce qu'il obtint très dillîcilement et encore plus inutilement, car Rome (U'clara ne tenir pour \alable que l'adhésion du Parlement. Tout était donc remis en (juestion. 'Noailles, après diverses hésitations, se résigna à publier un mandement où il déclara adhérer à la Bulle sur la base du Corps de doctrine^ mandement, remarque l'avocat Barbier, qui n'était guère qu'un jeu de mots sur des points de théologie. Quant au Parlement, il enregistra la déclaration du Régent, mais en termes aml)igus et uniquement pour rentrer à Paris \\ décembre). Cette déclaration cassait les anciens appels, défendait d'en faire de nouveaux et imposait un silence absolu sur la Constitution, Les évèques opposants ne se tinrent pas pour battus et la guerre continua avec le même acharnement. Le Régent parut alors se rapproclier du [)arti ultramontain, laissa publier deux brefs sans enregistrement, délégua au Conseil d'Etat la connaissance des allaires relatives à la Bulle el créa une « chambre du Pape » pour l'examen des publications contraires au Saint-Siège.

La situation devenait véritablement grave et un schisme pouvait naître de ces déplorables controverses. Le public soutenait les parlementaires et commençait à se défier des évèques et de Rome, où l'on croyait voir plus d'ardeur à étendre son empii-e temporel que de zèle h soutenir un dogme. La mort du Régent et l'avènement au ministère du duc de Bourbon « qui n'avoit jamais rien su que lâchasse » ne devaient pas amidiorer les choses. J^es Jansénistes au conlraire redoublèrent d'ardeur. L'évèque de Montpellier aflressa avec une hardiesse inconnue jusque là des « Remon- Irances au Roi » que le Conseil d'f^lat supprima, mais ({tic le prélat l'enouvela en haussant chaque fois le ton.

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