BETZ
tisans s'accrut, et peu à peu il eut l'art de se composer dans ce monde spécial une clientèle qui fut plus tard le plus énergique et le plus fidèle de ses appuis. Si les âmes pieuses gémissaient en secret sur ses écarts de conduite, le plus grand nombre lui savait surtout gré de son aisance provocante à repousser les empiétements de la couronne et à défendre les droits de l'Eglise. Son attitude à l'Assemblée générale du clergé, en 1645, lui valut beaucoup de sympathies — et aussi une aigre réprimande de la reine mère chez qui la bonne femme des premiers jours de la régence avait depuis longtemps disparu.
— a Elle était sur son lit dans sa petite chambre grise, et elle me dit avec un ton de voix fort aigre qui lui était assez naturel, qu'elle n'eût jamais cru que j'eusse été capable de lui manquer au point que je venais de le faire, dans une occasion qui blessait la mémoire du feu Roi son seigneur (1). Il ne me fui pas difficile de la mettre en état de ne pouvoir que me dire sur mes raisons, et elle en sortit par le commandement qu'elle me fit de les aller faire connaître à M. le cardinal. Je trouvai qu'il les entendait aussi peu qu'elle. Il me parla de l'air du monde le plus haut ; il ne voulut point écouter mes justifications, et il me déclara qu'il me commandait de la part du roi que je me rétractasse le lendemain en pleine assemblée. Vous croyez bien qu'il eût été difficile de m'y résoudre. Je ne m'emportai toutefois nullement. Je ne sortis point du respect, et comme je vis que ma
(1) Il s'agissait de six prélats que Riehelieu avait exilés lors de l'Assemblée de Mantes en 1641. Gondi avait proposé, suivant un concert arrêté d'avance, de les inviter à prendre place dans l'Assemblée de 1645, bien qu'ils n'y fussent pas députés.
SON ROLE A l'archevêché 31
soumission no gagnait rien sur son osprit, je pris le parti d'aller trouver M. d'Arles, sage et modéré, et de le prier de vouloir bien se joindre à moi pour faire entendre ensemble nos raisons à M. le cardinal. Nous y allâmes, nous lui parlâmes, et nous conclûmes, en revenant de chez lui, qu'il était Ihomme du monde le moins entendu dans les affaires du clergé (1). »
C'est délicieusement insolent, et le digne M. d'Arles fait là une amusante figure. Retz a toujours excellé à compromettre les gens graves dans ses équipées. Cette sorte de plaisanterie, d'un goût douteux et d'un genre facile, avait le don de le ravir. C'était la revanche de la contrainte que lui imposait son rùle officiel, et qui allait si mal à la nature effrontée et cynique de ce gamin parisien. Mais c'était aussi chez un ambitieux une faiblesse que ses ennemis étaient trop habiles pour ne pas exploiter contre lui. Ce n'était pas la seule qu'on pût d'ailleurs lui reprocher. A mesure qu'on avance dans l'étude de sa vie, on s'aperçoit que certaines parties de son caractère ne sont à la hauteur ni de son intelligence ni de sa volonté. Sa vanité l'aveugle sur la véritable valeur de ses adversaires. Avec toute "sa finesse, il les avertit constamment de ses desseins. C'est un chasseur qui tend avec soin le collet où se prendra le gibier, mais qui, au dernier moment, fait du bruit et le met en fuite. Il n'est pas seulement vaniteux ; il est glorieux. Un ami de Vincent de Paul, Antoine de Barillon, lui
(1) OEuvres du cardinal de Retz, 1. 1, Mémoires, 2* partie, p. 248-
faisait remarquer doucement qu'il faisait trop de dépenses ; il répondit avec sa vivacité habituelle :
— Xai bien supputé. César à mon âge devait six fois plus que moi.
Mais sans doute aussi César savait se taire ; et s'il avait envie d'imiter Sylla, il ne montait pas sur le Capitole pour le crier aux toits de Rome. Etourdi, bavard, suffisant, plus désireux encore de triompher des gens que de les séduire, Gondi manqua toujours de discrétion.
Sa première escarmouche avec Mazarin fut suivie de quelques autres oii les deux adversaires commencèrent à se mesurer sérieusement de l'œil et du geste. Telle fut l'affaire du mariage de la reine de Pologne que Topposition du coadjuteur empêcha de célébrer à Notre-Dame comme le cardinal en avait eu la pensée. Il y eut à ce propos entre Gondi et Mazarin un échange de mots amers qui étaient d'un mauvais augure pour l'avenir :
« Comme je parlais au nom et de M. l'archevêque et de toute l'Église de Paris, il (Mazarin) éclata comme il eût pu faire si un particulier, de son autorité privée, Teût voulu haranguer à la tète de cinquante séditieux. Je lui en voulus faire voir, avec respect, la différence. Mais il était si ignorant de nos mœurs et de nos manières qu'il prenait tout de travers le peu que Ton lui en voulait faire entendre. 11 finit brusquement et incivilement la conversation, et il me renvoya à la reine. Je la trouvai sifïïée et aigrie, et tout ce que j'en pus tirer fut qu'elle donnerait audience au Chapitre, sans lequel je lui déclarai que je ne pouvais ni ne devais rien conclure.