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deLens, qui pouvait prétendre à d'autres triomphes, cavalcader en grand apparat devant le Palais-Royal, en manière d'insulte et de défi à la reine qui s'y trouvait renfermée. Un autre jour, avec une escorte armée jusqu'aux dents, il alla parader sur le Cours-la- Reine, et y croisa le roi en personne dont la suite parut mesquine à côté de la sienne. Le jeune souverain fut si outré qu'il l'eût faitarrèter sur-le-champ sans la crainte d'une bataille qui pouvait tourner à son détriment. De pareils excès révoltèrent l'opinion publique, dont il faut tenir compte à cette époque comme à la nôtre; tout ce qui n'était pas la lie du peuple frémit de l'humiliation inouïe iniligée par un sujet — et quel sujet ! — à son monarque légitime. Les manteaux noirs, qui avaient, comme les autres, applaudi au retour de Gondé, ne le virent plus qu'avec horreur, et le Premier Président se fit luimême l'écho de l'indignation générale en admonestant avec gravité le prince sur sa conduite scandaleuse au Gours-la-Reine.
Anne d'Autriche était exaspérée : on a presquepitié d'elle quand on songe aux angoisses oii elle se débattait. Ici Monsieur le Prince, là le duc d'Orléans souftlé ou, comme on disait alors, sifflé par le coadjuteur; des ministres qui n'étaient que des sous-ordres, Servien, Le Tellier, Lionne, et auxquels elle n'osait entièrement s'ouvrir : partout rintrigue, la trahison, la révolte toujours possible, les pavés prêts à sortir de terre en face du Palais-Royal, le trône peut-être
à la merci d'une émeute. Mais c'était moins encore la couronne de son fils que le retour de Mazarin qui la préoccupait : elle était femme avant d'être reine et mère, ou, pour mieux dire, ces divers sentiments se confondaient dans son esprit pour ne plus lui laisser voir dans le cardinal que le seul homme capable de relever l'Etat. On sait d'ailleurs que Mazarin continuait à la diriger du fond de son exil et qu'elle obéissait le plus docilement du monde à toutes les impulsions qui lui venaient de Brûhl. C'est sous l'inspiration du cardinal qu'elle se rapprocha de Gondi, et qu'elle tenta une réconciliation, qui ne fut pas plus sincère d'un côté que de l'autre. User le prince de Condé par le coadjuteur et comme un clou chasse l'autre se débarrasser de la vieille Fronde par la jeune, tel était le plan de Mazarin. Conquérir à n'importe quel prix le chapeau, le fameux chapeau, sans lequel rien n'était possible, empêcher ensuite Mazarin de revenir et prendre au besoin sa place, toute sa place auprès d'Anne d'Autriche, tel était le plan du coadjuteur. Quelle part tenait le bien public dans ces savantes combinaisons, on me dispensera de le dire. Je n'ai pas grande confiance dans le Mazarin contre lequel je partage les préventions du temps ; et quant à son adversaire, il faut décidément avoir de la bonne volonté pour voir autre chose en lui qu'un politicien sans scrupules sinon sans mérite, et qui pousse jusqu'à la nausée le souci de ses intérêts personnels. Ce prétendu défenseur des libertés publi-
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ques, cet ancêtre plus ou moins authentique des grands hommes de 1789 s'opposa autant qu'il le put à cette époque aussi bien à l'Assemblée particulière de la noblesse qu'à la convocation des Etats généraux. Par contre, il se rendit au premier appel que lui fit la reine avec un empressement qui fait plus d'honneur à la souplesse de son échine qu'à la dignité de son caractère. Il la vit en personne une nuit, dans son petit oratoire au Palais-Royal; il en reçut l'offre formelle du chapeau de cardinal, sous la condition du retour de Mazarin à Paris, et voici, après quelques ouvertures préliminaires, comme il lui parla :
— « Je manquerais au respect que je dois à Votre Majesté si je prétendais contrarier par toute autre voie que par une très humble et très simple remontrance les pensées qu'elle a pour monsieur le cardinal ; mais je crois que je n'en sors pas vu les circonstances, en lui représentant avec une profonde soumission ce qui me peut rendre utile ou inutile à son service dans les conjonctures présentes. Vous avez, Madame, à vous défendre contre Monsieur le Prince qui veut le rétablissement de monsieur le cardinal, à condition que vous lui donniez par avance de quoi le perdre quand il lui plaira. Vous avez besoin, pour lui résister, de Monsieur, qui ne veut point le rétablissement de monsieur le cardinal et qui, supposé son exclusion, veut sans exception tout ce qu'il vous plaira. Vous ne voulez, Madame, ni donner à Monsieur le Prince ce qu'il demande ni à Monsieur ce qu'il souhaite. J'ai toutes les passions du monde de vous servir contre l'un, et de vous servir auprès de l'autre, et il est constant que je ne puis réussir qu'en prenant les moyens qui sont propres à ces deux fins. Monsieur le Prince n'a de force contre Votre Majesté que celle qu'il tire de la
haine que l'on a contre monsieur le cardinal, et Monsieur n'ade considération, hors celle de sa naissance, que celle qu'il emprunte de ce qu'il a fait contre le même monsieur le cardinal. Vous voyez, Madame, qu'il faudrait beaucoup d'art pour concilier ces contradictoires, quand même l'esprit de Monsieur serait gagné en sa faveur. Il ne l'est pas, et je vous proteste que je ne crois pas qu'il puisse l'être ; et que si il entrevoyait que je l'y voulusse porter, il se mettrait plutôt aujourd'hui que demain entre les mains de Monsieur le Prince.
La reine sourit à ces dernières paroles, et elle me dit : « Si vous le vouliez, si vous le vouliez ! — Non, Madame, repris-je, je vous le jure surtout ce qu'il y a au monde de plus sacré. — Revenez à moi, me dit-elle, et je memoquerai de votre Monsieur qui est le dernier des hommes. » Je lui répondis : « Je vous jure. Madame, que si j'avais fait ce pas et qu'il parût le moins du monde que je me fusse radouci pour M. le cardinal, je serais plus inutile auprès de Monsieur et dans le peuple, à votre service, que le prélat de Dol (1), parce que je serais sans comparaison plus haï de l'un et de l'autre. » La reine se mit en colère : elle me dit que Dieu protégerait ses intentions et l'innocence du roi son fils, puisque tout le monde l'abandonnait. Elle fut plus d'un demi-quart d'heure dans de grands mouvements dont elle revint après assez bonnement. Je voulus prendre ce moment pour suivre le fil du discours que je lui avais commencé ; elle m'interrompit en me disant : « Je ne vous blâme pas tant à l'égard de Monsieur que vous pensez. C'est un étrange seigneur; mais, reprit-elle tout d'un coup, je fais tout pour vous: je vous ai offert place dans le Conseil, je vous offre la nomination au cardinalat : que ferez-vous pour moi ? — Si Votre Majesté, Madame, m'avait permis d'achever ce que j'avais tantôt commencé, elle aurait déjà vu que je ne suis pas venu ici pour recevoir des
(1) Gohon, évùque de Dol, une des créatures de Mazarin.
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grâces, mais pour essayer de les mériter. » Le visage de la reine s'épanouit à ce mot. « Et que ferez-vous ? » me dit-elle fort doucement. « Votre Majesté me permet-elle ou plutôt me commande-t-elle, lui répondis-je, de dire une sottise ? parce que ce sera manquer au respect que Ton doit au sang royal. — Dites, dites, reprit la reine, même avec impatience. — J'obligerai, Madame, lui repartis-je, Monsieur le Prince de sortir de Paris devant qu'il soit huit jours, et je lui enlèverai Monsieur dès demain. )) La reine, transportée de joie, me tendit la main en me disant : « Touchez là : vous êtes après-demain cardinal et de plus le second de mes amis. »
Inutile de dire qui était le premier. A chacune de ses paroles, dans cet entretien, la passion d'Anne d'Autriche éclate en traits d'une violence qu'elle songe à peine à dissimuler et que Gondi a admirablement rendue. Elle vont qu'à l'avenir le coadjuteur soit Tami de Mazarin ; et comme il s'en excuse, non sur ses propres sentiments, mais sur le tort qu'une pareille liaison lui ferait auprès de ses amis et du peuple :
Mais vraiwenf, dit la reine, je ne erois pas quii y (lit jamais eu nnc chose si étrange ; il faut, pour me servir, que vous demeuriez ennemi de celui qui a ma. confiance.
Gondi, lui. ne trouve pas la chose étrange : il lui semble tout naturel de servir le Mazarin en dessous, pendantqu il le déchire à grands renforts d'épithètes outrageantes devant le Parlement. Sa conscience ne voit rien là qui ne soit naturel et louable. Mais la
reine n'est pas encore satisfaite de ces concessions : elle veut qu'on aime Mazarin comme elle l'aime:
— « Comme j'étais déjà sorti de l'oratoire, elle me rappela pour me dire qu'au moins je me ressouvinsse que c'était monsieur le cardinal qui lui avait fait instance de me donner la nomination. A quoi je lui répondis que je m'en sentais très obligé, et que je lui en témoignerais toujours ma reconnaissance en tout ce qui ne serait pas contre mon honneur; qu'elle savait ce que je lui avais dit d'abord et que je la pouvais assurer que je la tromperais doublement si je lui disais que je la pusse servir pour le rétablissement dans le ministère de monsieur le cardinal. Je remarquai qu'elle rêva un peu, et puis elle me dit d'un air assez gai ; « Allez, vous êtes un vrai démon. Voyez la Palatine ; bonsoir. Que je sache, la veille, le jour que vous irez au Palais. » Elle me mit entre les mains de M™^ de Gabouri qui me conduisit par je ne sais combien de détours presque à la porte de la cour des cuisines (1). »
Gondi eut encore d'autres entrevues avec la reine. Il la trouva toujours animée contre Gondé qu'elle voulait faire arrêter de nouveau. Quelques-uns des familiers du Palais chez qui revivait l'âme des mignons d'Henri III, d'Harcourt et surtout d'Hocquincourt proposèrent d'attendre Monsieur le Prince dans la rue et de l'attaquer à la faveur des ténèbres comme un simple Bussy d'Amboise. Repoussé avec perte sur ce point, d'Hocquincourt auquel son zèle donnait une imagination un peu trop romanesque
(1/ Œuvres du cardinal de Retz, t. III, Mémoires, 2° partie, p. 3'21.
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s'offrit à forcer les armes à la main rh(3tel de Condé, à surprendre Condé au lit. Gondi s'opposa à ce dessein, plus maladroit encore que noir. Il aurait préféré, dit-on, bien qu'il s'en défende, l'assassinat à l'italienne. D'Hocquincourt rentra au fourreau sa loyale épée, et Condé dont toute la bravoure n'allait pas jusqu'à risquer une fois encore la prison se mit à l'abri en sortant de Paris le 6 juillet, et en se retirant au château de Saint-Maur-les-Fossés. Ce fut une fausse sortie puisqu'on le revit quelque temps après dans la capitale. Mais toutes les fois qu'il y revint pour aller aux séances du Parlement ou ailleurs, il y parut fortement accompagné, et en cela il fit preuve d'une prudence sans seconde qui est tout à l'éloge des leçons que peut donner le séjour d'un an dans une prison bien close.
Gondi avait promis de faire quitter le pavé de Paris à Monsieur le Prince: il y avait momentanément réussi, non sans exciter de légitimes défiances parmi ses anciens partisans dont quelques-uns commençaient à murmurer le mot de trahison. Ce n'était encore qu'un soupçon : il y avait tant d'art dans ses intrigues, tant de précaution dans ses promenades et entrevues nocturnes que personne, sauf les intimes, ne savait exactement la vérité. Cependant de nombreux pamphlets dont quelques-uns portaient juste pleuvaient comme des flèches acérées sur le coadjuteur. Le Pont-Neuf lui était moins favorable qu'autrefois : les malins essayaient de lire dans son jeu, et le
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bon sens populaire, incapable de se démêler dans le peloton d'intrigues qu'il embrouillait à plaisir, l'accusait tout bonnement d'être passe à l'ennemi pour un chapeau et d'être devenu un Mazarin. Grave imputation : allié de Pitt et Gobourg n'était pas plus dangereux en 1793.Gondi, suivant son habitude, fit face à la meute qui aboyait contre lui et à laquelle les écus de Monsieur le Prince fournissaient la pâtée. En sa qualité d'entrepreneur d'émeutes publiques, il savait comment s'y prendre pour repousser de pareilles attaques. Aux pamphlets qui le déchiraient à belles dents, il répondit par des écrits du même genre, dus à la plume de ses intimes et même, quand il avait le temps, à la sienne. G'est ainsi qu'il fit paraître, le S avril 1631 : un pamphlet intitulé, « De'fense de r ancienne et légitime Fronde », dont la lettre, dit-il lui-môme avec une sorte de franchise cynique, paraissait être contre le Mazarin et dont le sens était proprement contre ceux qui se servaient de son nom pour abattre l'autorité royale. Il embaucha cinquante colporteurs — nos camelots d'aujourd'hui — pour le crier dans les rues ; et pour être sûr qu'ils ne seraient pas houspillés là où l'opinion publiquelui était défavorable, il les fit soutenir par des hommes armés de bâtons. Ges temps reculés n'avaient rien à envier aux nôtres. Gondi eût fait un excellent courtier d'élections, et s'il n'a pas inventé l'art de la réclame politique, on voit qu'il était passé maître dans l'art de s'en servir.
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