‹ Le Cardinal de RetzChapitre 37 sur 51 · GONDI ET MONSIEUR LE PRINCE · texte numérisé non relu

GONDI ET MONSIEUR LE PRINCE

de Monsieur le Prince, qui n'étaient arrivés dans la salle que comme j'en ressortais, s'avisèrent de crier, en me voyant de loin : a An Mazarln b. Beaucoup de gens du même parti et Ghavagnac entre autres m'ayant fait civilité lorsque je passai et m'ayant témoigné joie de l'adoucissement qui commençait à paraître, deux gardes de Monsieur le Prince qui étaient aussi fort éloignés mirent l'épée à la main. Ceux qui étaient les plus proches de ces deux premiers crièrent : Aux armes ! Chacun les prit; mes amis mirent l'épée et le poignard à la main, et, par une merveille qui n'a peut-être jamais eu d'exemple, ces épées, ces poignards et ces pistolets demeurèrent un moment sans action, et dans ce Moment Crenan, qui commandait la compagnie de gendarmes de M. le prince de Conti, mais qui était aussi de mes anciens amis et qui se trouva par bonheur en présence avec Laigue avec lequel il avait logé dix ans durant, lui dit : « Que faisons-nous? Nous allons faire égorger Monsieur le Prince et M. le coadjuleur. Schelme qui ne remettra l'épée au fourreau. » Cette parole proférée par un des hommes du monde dont la réputation pour la valeur était la plus établie fit que tout le monde sans exception suivit son exemple. Cet événement est peut-être l'un des plus extraordinaires qui soit arrivé dans notre siècle. La présence d'esprit et de cœur d'Argenteuil ne l'est guère moins. Il se trouva par hasard fort près de moi quand je fus pris par le cou dans la porte et il eut assez de sang froid pour remarquer que Pesche, un fameux séditieux du parti de Monsieur le Prince, me cherchait des yeux le poignard à la main, en disant : « Où est le coadjuteur ? » Argenteuil qui se trouva par bonheur près de moi parce qu'il s'était avancé pour parler à quelqu'un qu'il connaissait du parti de Monsieur le Prince, jugea qu'au lieu de revenir à son gros et de tirer l'épée, ce que tout homme médiocrement vaillant eût fait en cette occasion, il ferait mieux d'observer et d'amuser Pesche qui n'avait qu'à faire un demi-tour à gauche pour

138 KET/

me donner du poignard dans les reins. Il exécuta si adroitement cette pensée qu'en raisonnant avec lui et en me couvrant de son long manteau de deuil, il me sauva la vie, qui était d'autant plus en péril que mes amis qui me croyaient rentré dans la Grande Chambre ne songeaient qu'à pousser ceux qui étaient devant eux (1). »

Les deux rivaux avaient failli s'égorger ou se faire égorger ce jour-là ; mais, comme l'a dit Retz lui-même, il faut bien égayer un peu le sérieux par le ridicule, et tous deux le lendemain donnèrent en bouffonnant la comédie à Paris :

— a Gomme Monsieur le Prince sortait de cette assemblée, suivi d'une foule de ceux du peuple qui étaient à lui, je me trouvai tête pour tête devant son carrosse, assez près des Cordeliers avec la procession de la Grande Confrérie que je conduisais. Comme elle est composée de trente ou quarante curés de Paris et qu'elle est toujours suivie de beaucoup de peuple, j'avais cru que je n'y avais pas besoin de mon escorte ordinaire, et j"avais même affecté de n'avoir auprès de moi que cinq ou six gentilshommes qui étaient MM. de Fosseuse, de Lamet, de Quérieux, de Châteaubriant, et les chevaliers d'Humières et de Sévigné. Trois ou quatre de ceux de la populace qui suivaient Monsieur le Prince crièrent, dès qu'ils me virent: « Au Mazarin. » Monsieur le Prince, qui avait ce me semble dans son carrosse MM. de la Rochefoucauld, de Rohan et de Gaucourt, en descendit aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il fit taire ceux de sa suite qui avaient commencé à crier, il se mit à genoux pour recevoir ma bénédiction. Je la lui donnai le bonnet en tête,

(l) CEuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t. III, 2e partie, p. 493-

GONDl ET MONSIEVI! LK PRINCE

je l'ôtai aussitôt et je lui fis une très profonde révérence (1). »

A quelques jours de là, le jeudi 7 septembre 16o0, eut lieu la déclaration de la majorité du roi. Coudé n'y assista pas :

— a Monsieur le Prince, qui n'avait pas plus de confiance à la cour qu'aux frondeurs, n'était pas si mal fondé dans la défiance qu'il prit des uns et des autres : il ne se voulut pas trouver à la cérémonie, et il se contenta d'y envoyer le prince de Conti, qui rendit au roi une lettre en son nom par laquelle il suppliait sa Majesté de lui pardonner si les complots et les calomnies de ses ennemis ne lui permettaient pas de se trouver au Palais, et il ajoutait que le seul motif du respect qu'il avait pour elle l'en empêchait. Cette dernière parole, qui semblait marquer que sans la considération de ce respect il y eût pu aller en sûreté, aigrit la reine au delà de tout ce que j'en avais vu jusquesà ces moments et elle me dit le soir ces propres mots : « Monsieur le Prince périra ou je périrai. » Je n'étais pas payé pour adoucir son esprit dans cette occasion. Comme je ne laissai pas de lui représenter par le seul principe d'honnêteté que l'expression de Monsieur le Prince pouvait avoir un autre sens et plus innocent, comme il était vrai, elle me dit d'un ton de colère; « Voilà une fausse générosité ; que je les hais (2)! »

A la bonne heure : la passion parle là toute pure, et l'on a quelque soulagement d'entendre une parole franche, fût-ce même de haine, qui éclate dans

(1) OEuvresdu cardinal de Retz, Mémoires, t. III, 2* partie, p. 509-

(2) Ibid. p. 529-531.

140 P.ETZ

cette atmosphère de mensonp^es et de faux serments où nous avons vécu jusqu'ici. Mais si la Reine eût été sincère jusqu'au bout, elle eût ajouté un autre nom à celui de Monsieur le Prince qu'elle couvrait d'exécrations. Et c'était justement celui de son interlocuteur. Gondi le sentait bien, sans en être autrement persuadé. Sa finesse naturelle lui commandait la défiance. Sa vanité parlait en sens contraire. Ajoutez-y la fascination exercée sur lui par oe chapeau magique qu'il allait enfin tenir, et c'est ainsi qu'après avoir imprudemment contribué à perdre sans retour Condé. il fut ensuite, malgré toute son habileté, dupe des protestations, d'une femme et victime des subtiles intrigues du Mazarin.

Page 1