GONDI EST DÉCLARÉ CARDINAL
Gondi trahit la Fronde pour un chapeau. — La cour quille librement Paris. — Négociations de l'abbé Cliarrier à Rome. — Intrigues des ennemis de Gondi. — Il est enfin déclare cardinal le ly février 1632. — Embarras delà situation à Paris. — La guerre en province. L'humeur de M. de Lorraine. — Inaction de Gondi au mois de juillet 1632. — Sa conduite équivoque entre les deux partis. — Il engage le roi à revenir à Paris (septembre 1632).
Tant de fois promis et tant de l'ois ajourné, le chapeau tomba enliii sur la tète de Gondi, et ce lut Mazarin lui-même qui l'en coiffa. Mais à quel prix ? Le coadjuteur a oublié de nous en informer, ou, pour mieux dire, il s'est employé de toutes ses forces à nous dissimuler la vérité sur ce sujet qui lui tenait si fort au cœur. Il faut la rétablir malgré et contre lui. Il est sans doute désagréable de ne parler des gens que pour en dire du mal ; mais c'e^t un inconvénient auquel il est malaisé d'échapper quand il s'agit de Gondi. Nous nous rattraperons plus tard en louant chez lui tout ce qui est digne de louange ; pour le moment il faut une fois de plus constater lu stupéhante aisance avec laquelle il jeta pardessus bord amis et partisans pour arriver au chapeau. Le prince de Gondé avait quitté Paris dans les premiers jours de septembre 1051 : la reine s'y
trouvait encore avec son fils puisque la proclamation de la majorité du roi est du 7. Si pour bien des raisons dont la meilleure était le désir de se rapprocher du cardinal, elle avait autant d'envie qu'en avait eu Monsieur le Prince de s'éloigner de la capitale, il n'y avait pas d'apparence qu'elle put le faire aussi facilement. Le petit roi était, aux mains des frondeurs, un gage trop précieux pour (ju'on songeât à s'en dessaisir : aucun des chefs de la révolution n'avait oublié l'alerte de 1649, et les plus bornés sentaient qu'une seconde retraite de la cour mettrait pour de bon le parti en terre. Néanmoins le roi et la cour quittèrent tranquillement Paris le 26 ouïe 27 du mois de septembre: la garde qui veillait aux barrières ne s'opposa pas à leur dépari, et ce fut tout juste si le coadjuteur ne les accompagna pas jusqu'à la porte pour leur souhaiter bon voyage.
— «M, delà Vieuville, qui craignait plus que personne le retour da Mazarin, me dit, quinze jours après le départ du roi, que nous avions tous été des dupes de ne nous y être pas opposés. J'en convins en mon nom et en celui de tous les frondeurs. J'en conviens encore aujourd'hui de bonne foi, et que cette faute fût une des plus lourdes que chacun pût faire dans celte conjoncture en son particulier. Je dis chacun de ceux qui ne désiraient pas le rappel de M. le cardinal Mazarin. Car il est vrai que ceux qui étaient dans ses intérêts jouaient le droit du jeu. Ce qui nous la fit faire fut l'inclination naturelle que tous les hommes ont à chercher plutôt le soulagement présent dans ce qui leur fait peine qu'à prévenir ce qui leur en doit faire un jour. J'y donnai de ma part comme
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tous les autres, et l'exemple ne fait pas que j'en aie moins de honte. Notre bévue fut d'autant plus grande que nous en avions prévu les inconvénients qui étaient dans la vérité non pas seulement visibles mais palpables et qu'imprudemment nous prîmes le parti de courre les plus grands pour éviter les plus petits. Il y avait sans comparaison moins de péril pour nous à laisser respirer et fortifier Monsieur le Priuce dans la Guyenne qu'à mettre la reine comme nous faisions en pleine liberté de rappeler son favori. Cette faute est l'une de celles qui m'a obligé de vous dire, ce me semble, quelquefois que la source la plus ordinaire des manquements des hommes est qu'ils s'afïectent trop du présent et qu'ils ne s'affelctenlpas assez de l'avenir. Nous ne fûmes pas longtemps sans connaître et sans sentir que les fautes capitales qui se commettent dans les partis qui sont opposés à l'autorité royale les déconcertent si absolument qu'elles imposent presque toujours à ceux qui y ont eu leur poste une nécessité de faillir, quelque conduite qu'ils puissent suivre (1). »
C'est en vain que Gondi, dans les lignes qui précèdent, essaie de diminuer la responsabilité de sa faute en la partageant de compte à demi avec les autres chefs de la Fronde. Ce qui de leur part, au moins pour quelques-uns, fut sans doute une lourde erreur d'appréciation, a été en ce qui le regarde la plus coupable et la plus effrontée des trahisons. Gondi, féru de grandeurs, possédé jusqu'à la manie d'une convoitise qui était devenue pour lui un supplice de tous les instants et comme une véritable
(1) OEuvres du cardinal de Relz, t. IV', Mémoires, 2^ partie, p. 17-
maladie, Goiidi a vendu son parti pour un chapeau. Dans ses Mémoires, qui ne sont qu'un long plaidoyer d'aY0(;at retors, il n'a eu garde de s'avouer coupable ; il a maquillé les faits, transposé les dates et, sous la jonglerie des maximes politiques, dissimulé habilement le mensonge. C'est ainsi qu'il place sa nomination au cardinalat par la Régente au mois de juillet 1651 ; en réalité, elle n'eut lieu que le 20 septembre. Quelques jours après, la cour soritfd librement de Paris. Rapprochez les dates et concluez.
Si nous avions eu besoin dèlre édifiés sur la morale du coadjuteur, ce dernier trait achèverait de nous la peindre. Cette réserve faite, il est impossible de ne pas admirer, comme on le ferait pour un escamoteur, les incroyables ressources de son génie. La nomination par le roi transformait le chapeau en un être réel dont on apercevait nettement la forme, les contours et la couleur; mais de là à l'atteindre et à s'en coiffer triomphalement la tète, il y avait encore un abîme. En d'autres termes, après le choix de la cour de France, il fallait obtenir l'agrément de la cour de Rome, transformer cet agrément en une solide adhésion, et obtenir que cette adhésion se manifestât par la voix du Pape en plein consistoire. Léger travail, en vérité, auprès duquel les intrigues précédentes du coadjuteur n'étaient qu'an jeu d'enfant. Sans compter qu'on n'avait pas le temps poUrsoi: il fallait se
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hâter, la nomination pouvait être à chaque instant révoquée, et Mazarin, qui avait contraint la reine à ce pénible sacrifice, était aussi capable qu^un autre de reprendre sa parole. C'était justement dans des cas semblables et, en apparence, presque désespérés, que (rondi était incomparable. Il ne pouvait se déplacer lui-même. Mais il se connaissait en hommes, et il choisit, pour le représenter là-bas et affronter ce nid de guêpes bourdonnantes et avides qu'était Rome, un personnage aussi roué que luimême, souple,, facile, insinuant, n'ayant qu'un mince bagage de scrupules ecclésiastiques, et capable, s'il le fallait, d'entrer dans sa pensée, et de parler comme d'agir pour lui sans attendre ses instructions. L'abbé Charrier, qui n'avait pas volé son surnom de Charrier le Diable, fut, jusqu'au bout de l'affaire, un admirable interprète des volontés de Gondi : le maître et le domestique se valaient. Il fallait de l'argent, beaucoup d'argent. Gondi naturellement n'en avait pas. Il en trouva dans la bourse de quelques-uns de ses amis. Trois cent mille livres, expédiées à l'abbé Charrier, eurent raison de bien des résistances. Chacun voulut à Rome avoir sa part de cette rosée bienfaisante. La princesse de Rossano, la signora Olympia et d'autres dames qui avaient de leur influence sur le Saint-Siège une opinion sans doute exagérée, reçurent de nombreux cadeaux, des bijoux, des montres, des bagues enrichies de pierres précieuses, des rubans, des coffrets, des éventails.
Le coadjuteur n'était pas embarrassé de savoir ce qui plaisait à ces gracieuses intermédiaires ; et si le bien qu'on pouvait attendre d'elles était douteux, le mal qu'elles étaient capables de faire était trop certain pour qu'il songeât à les négliger un instant. A chaque instant, partaient de Paris des courriers extraordinaires qui leur portaient, avec les hommages de leur humble serviteur, les dernières créations de la mode dans la capitale. Dans l'entourage du pape, Gondi avait pour lui le secrétaire des Brefs, monseigneur A/zolini ; le premier secrétaire d^Etat du pape, monsignor Félix Chigi, était froid, convenable, plein de prudence, difficilement accessible aux cadeaux. Quant au pape lui-même, Innocent X, il était complètement dévoué au coadjuteur, par haine de Mazarin ; mais il avait quatre-vingts ans, était aux trois quarts perclus, ne quittait guère son lit, et son âge autant que ses infirmités lui imposaient une sage lenteur dont il ne consentait guère à se départir. On voit d'ici l'état d'esprit de Gondi, tout salpêtre et tout flamme, devant ce pape qui remettait toujours à un lendemain dont il n'était pas assuré ce qu'il aurait pu faire le jour même. Il en trépignait d'impatience : il n'en dormait plus. Coup sur coup arrivaient de lui à Rome, cachées sous les chiffres les plus compliqués, des instructions ou nouvelles ou sans cesse renouvelées des anciennes à ses ambassadeurs : voir celui-ci^ séduire celle-là, faire peur à un tel, en rassurer un autre, jouer vingt
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personnages divers, faire toutes les promesses ou toutes les menaces, activer enfin, autant que faire se pourrait, le fameux consistoire où Gondi serait enfin proclamé cardinal. Et le temps s'écoulait, et chaque minute tombée augmentait les angoisses du candidat, tout en surexcitant son activité. Cest la situation de Charles-Quint dans Hernani:
— 0 rage, être empereur, ô rage, ne pas Fêtre.
Mais Gondi ne s'amusait pas à débiter des monologues : les conjurés auxquels il avait affaire n'étaient pas de composition assez facile pour lui permettre ce délassement. Mazarin, il est vrai, n'avait pas osé révoquer ouvertement la nomination, de peur de jeter son rival dans les bras de Monsieur le Prince ; mais l'ambassadeur de France, Henri d'Etampes, bailli de Yalençay et chevalier de Malte, avait des instructions précises pour la retarder autant que possible, et il y obéissait avec un zèle qu'augmentait encore sa propre ambition du chapeau. Les Princes de leur côté faisaient rage. Gondé, furieux de se voir tenu en échec par ce petit prestolet d'archevêque, avait envoyé à Rome Mathieu de Montreuilet deux pères jésuites qui, avec la finesse naturelle a leur compagnie, trouvèrent sur-le-champ le moyen de lui être infiniment désagréables : ils l'accusèrent d'être janséniste. C'était l'abomination de la désolation. Monsignor Chigi en ftit atfecté jusqu'au fond du cœur, et le pape réclama du coadjuteur une con-
damnation formelle de la doctrine à laquelle on le soupçonnait d'appartenir. Le coup dirigé par les pères jésuites était d'autant plus adroit que Gondi était étroitement lié avec plusieurs jansénistes, et le bruit courait même qu'il avait tiré de Port-Royal les fonds nécessaires à son élection. Charrier put heureusement apaiser le premier émoi de la cour de Rome, et Gondi. mis au courant de ce qui se passait, fit entendre qu'on jouait avec lui un jeu dangereux et qu'à retarder ainsi sous de pareils prétextes sa nomination, on risquait de le voir se mettre à la tête des jansénistes et allumer un schisme où la cour de Rome pourrait elle-même flamber. Ce n'étaient pas là des menaces en l'air : Gondi, exaspéré par les retards que subissait son affaire, était capable de tout. On le voit au ton de ses lettres à l'abbé Charrier et, en particulier, de celle du 16 février 16132: il en a fait, dans ses Mémoires, un meâ culpâ plus orgueilleux que sincère.
— « Je ne puis m'enipêcher en cet endroit de rendre honneur à la vérité et de faire justice à mon imprudence qui faillit à me faire perdre le chapeau. Je m'imaginai et très mal à propos qu'il n'était pas de la dignité du poste où j'étais de l'attendre et que ce petit délai de trois ou quatre mois que Rome fut obligé de prendre pour régler une promotion de seize sujets n'était pas conforme aux paroles quelle m'avait données ni aux recherches qu'elle m'avait faites. Je me fâchai et j'écrivis une lettre ostensive à l'abbé Charrier sur un ton qui n'était assurément ni du bon sens ni de la bienséance. C'est la pièce
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la plus passable pour le style de celles que j'aie jamais faites, je l'ai cherchée pour l'insérer ici et je ne l'ai pu retrouver . La sagesse de l'abbé Charrier qui la supprima à Rome fit qu elle me donna de l'honneur par l'événement parce que tout ce qui est haut et audacieux est toujours justifié et même consacré par lesuecès. Il ne m'empêcha pas d'en avoir une véritable honte : je la conserve encore, et il me semble que je répare en quelque façon ma faute en la publiant (1). »
Nous avons la lettre : elle est en effet un chefd'œuvre de style — et aussi de duplicité. Gondi avait recommandé à Charrier de la brûler, aussitôt reçue ; mais sa vanité avait pris le dessus sur sa prudence, et il était si content de son petit morceau qu'il l'avait montré à plusieurs jansénistes de ses amis. Deux copies en coururent dans Paris. De toute façon le jansénisme dut se passer du chef qu'on lui promettait et dont les fantaisies auraient fait une joyeuse diversion à ses principes. La lettre fut inutile, et Charrier, plus avisé que son maître, ne la montra pas. En effet, quand elle arriva à Rome, tout était consommé. Les efforts de Charrier avaient réusst et surtout ceux des alliés de Gondi, Ferdinand de Médicis, grand-duc de Toscane, et le roi d'Espagne Philippe lY. Le pape avait résolu de ne pas ajourner plus longtemps une nomination qui devait être désagréable au cardinal Mazarin, et le 19 février 1632, il déclara en consistoire dix nou-
(1) Œuvres du cardinal de Retz, t. IV, Ménioires, 2* parlie. p. 136-
veaux cardinaux. Gondi était un des dix. Enfin!
Il y eut là pour le nouveau cardinal une minute de satisfaction délicieuse. Oui ; mais après? Ce chapeau, objet d'une flamme si constante et si criminelle, ne devait-il être qu'un ornement inutile, au lieu d'ouvrir à son heureux possesseur l'accès du pouvoir et la porte du conseil? Gondi, en examinant la situation, put s'avouer qu'elle n'était pas riante. Monsieur le Prince qui préparait à Bordeaux la guerre civile était devenu son mortel ennemi ; les bourgeois et le peuple de Paris doutaient comme il était naturel d'un chef qui n'était pas assez ennemi de lui-même pour repousser les bienfaits de la cour ; l'amitié du duc d'Orléans était un roseau pourri sur lequel il fallait bien être naïf ou bien désespéré pour s'appuyer. Quant à la cour, elle battait la France, prenant Bourges aujourd'hui, allant à Poitiers demain, mais parfaitement décidée à ne pas rentrer dans la capitale sans la garantie d'une bonne et solide armée. Anne soupirait après le retour de Mazarin ; et Mazarin, qui n'avait pas l'intention de la faire languir, s'apprêtait à rentrer, malgré les arrêts forcenés du Parlement. Comme le disait Gaston, âme couarde mais analyste subtil et qui dissertait excellemment sur lesrévolutions qu'il aimait, tout en en ayant une peur effroyable :
« Nous avons fait la sottise de laisser sortir de Paris la reine ; nous ne saurions plus faire que des
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fautes ; nous ne saurions plus prendre de bon parti : il faut aller au jour la journée. »
C'est ainsi que Gaston encourageait les siens. Mais ses paroles étaient néanmoins pleines de bon sens. Gondi songea un instant à la formation d'un tiers parti oii fût entré le Parlement et dont le chef nominal eût été le duc d'Orléans. Mais depuis la majorité du roi lesrobins ne se souciaient plus déjouer au rebelle : ils jetaient feux et flammes contre le Mazarin, tout en protestant de leur dévouement à la cause royale. Ils prenaient des mesures révolutionnaires ; mais ils avaient soin d'en détruire sur-lechamp l'effet en prétendant les asservir à des formalités judiciaires. Ils ordonnaient d'enthousiasme la marche des troupes destinées à opérer contre le Mazarin qui rentrait en France ; mais ils refusaient de laisser prendre dans les caisses publiques les fonds nécessaires au paiement de ces troupes, parce que les deniers du roi étaient sacrés et que nul n'avait le droit d'y toucher. Des ennemis si sagement formalistes n'étaient guère dangereux ; moins dangereux encore était le duc d'Orléans. Si le Parlement, dans un cas aussi grave, avait les allures de Bridoison, Gaston prenait sans effort celles de Panurge : il avait une peur naturelle des coups, et ressemblait assez bien aux enfants qui agacent une grande personne jusqu'à ce qu'ils aient reçu une bonne taloche qui leur tire des pleurs. Dans cette étrange compagnie, que pouvait faire Gondi, même avec son chapeau ? Rien
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OU peu de chose. Il vécut au jour le jour, suivant le conseil de Gaston, attendant un hasard qui ne se produisit pas; et chaque jour qui s'écoulait, en lui retirant un peu de son autorité, l'acheminait doucement à sa perte.
D'ailleurs la partie principale ne se jouait plus à Paris : l'intérêt avait passé tout entier à la province. Mazarin venait de faire une rentrée triomphale, accueilli, vous devinez comment, par la reine. L'armée royale commandée par le maréchal de Turenne, l'armée de la Fronde commandée par le prince de Condé entraient en lice. Tous les yeux étaient fixés de leur côté; la parole était au canon et Gondi, devenu cardinal de Retz, passait malgré lui au* second plan. Il lui restait, en attendant les événements, la ressource de gouverner Monsieur, qui était ingouvernable, et de jouir avec délices des honneurs particuliers attachés à sa nouvelle dignité. Ce fameux chapeau le ravissait comme au premier jour ; il en parle sur un petit ton modeste où éclate malgré lui la joie la plus effrénée :
— K Une des sources de l'abus que les hommes font presque toujours de leur dignité est qu'ils s'en éblouissent d'abord qu'ils en sont revêtus, et l'éblouissement est cause qu'ils tombent dans les premières fautes qui sont les plus dangereuses pour une infinité de raisons. La hauteur que j'avais affectée dès que je fus coadjuteur me réussit parce qu'il parut que la bassesse de mon oncle l'avait rendue nécessaire. Mais je connus clairement que sans cette considération et même sans les
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autres assaisonnements que la qualité des temps plutôt que mon adresse me donna lieu d'y mettre, je connus, dis-je, clairement qu'elle n"eùt pas été d'un bon sens ou au moins qu'elle ne lui eût pas été attribuée. Les réflexions que j'avais eu le temps de faire sur cela m'obligèrent à y avoir une attention particulière à l'égard du chapeau dont la couleur vive et éclatante fait tourner la tête à la plupart de ceux qui en sont honorés. La plus sensible, à mon opinion, et la plus palpable de ces illusions est la prétention de précéder les princes du sang qui peuvent devenir nos maîtres à tous les instants et qui, en attendant, le sont presque toujours par leur considération de tous nos proches. J'ai de la reconnaissance pour les cardinaux de ma maison qui m'ont fait sucer avec le lait cette leçon par leur exemple, et je trouvai une occasion assez heureuse de la débiter, le propre jour que je reçus la nouvelle de ma promotion. Châteaubriant... me dit en présence d'une infinité de gens qui étaient dans ma chambre : « IS'ous ne saluerons plus les premiers présentement. » Ce qu'il disait parce que, bien que je fusse très mal avec Monsieur le Prince et que je marchasse presque toujours fort accompagné, je le saluais comme vous pouvez croire partout où je le rencontrais avec tout le respect qui lui était dû par tant de titres. Je lui répondis: « Pardonnez-moi, Monsieur, nous saluerons toujours les premiers et plus bas que jamais. A Dieu ne plaise que le bonnet rouge me fasse tourner la tête au point de disputer le rang aux princes du sang. Il suffit à un gentilhomme d'avoir l'honneur d'être à leurs côtés. ■> Cette parole qui a depuis, à mon sens, comme vous le verrez dans la suite, conservé en France le rang au chapeau par l'honnêteté de Monsieur le Prince et par son amitié pour moi, cette parole, dis-je, fit un fort bon effet, et elle commença à diminuer l'envie. Ce qui est le plus grand de tous les secrets (Ij. »
(1) OEiivres (lu cardinal dcRotz.t. lY,. Mémo ires, 2" partie, r- 1S2-184.
Dire du mal des autres et se rendre amplement justice à soi-même est le but qu'ont à l'ordinaire devant les yeux ceux qui écrivent leurs Mémoires. Retz, comme on voit, n'a pas manqué à la règle : sur le chapitre du chapeau il est d'ailleurs inépuisable. Il a beau s'en défendre ; le chapeau rouge, joint à l'idée très haute qu'il avait de sa naissance, lui fait perdre la tète.
— « Messieurs les cardinaux de Richelieu et Mazarin qui avaient confondu le ministériat dans la pourpre avaient attaché à celle-ci de certaines hauteurs qui ne conviennent à l'autre que quand elles sont jointes ensemble. Il eût été dilTicile de les séparer en ma personne au poste où j'étais à Paris. Je le fis de moi-même en y mettant des circonstances qui firent que l'on ne le pouvait attribuer qu'à ma modération ; et je déclarai publiquement que je ne recevrais purement que les honneurs qui avaient toujours été rendus aux cardinaux de mon nom. Il n'y a que manière en la plupart des choses du monde. Je ne donnai la main à personne sans exception: je n'accompagnai les maréchaux de France, les ducs et pairs, le chancelier, les princes étrangers, les princes bâtards que jusques au haut de mon degré. Tout le monde fut très content (1). »
Que peut-on demander de plus ? Jamais on n'avait vu un cardinal aussi soucieux de ce qui lui est dû et en même temps aussi conciliant. Il ne lui restait plus, pour égaler Richelieu et Mazarin, qu'à confondre, suivant son expression, le ministériat dans la pourpre, et c'était là le point difficile. A cette heure,
(1) OEuvresdu cardinal de Relz, t. \N, Mémoires. 2« partie, p. 184.
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Gondi ne prenait pas précisément le cliemin du pouvoir. Il était contraint de louvoyer, comme il le disaitun jour au président de Bellièvrequi s'étonnait de son inaction :
« Nous sommes dans une grande tempête où il me semble que nous vopçuons tous contre le vent. J'ai deux bonnes rames en main, dont l'une est la masse de cardinal et l'autre la crosse de Paris. Je ne les veux pas rompre, et je n'ai présentement qu'à me soutenir (1). »
La guerre peu à peu s'était rapprochée de Paris, menée avec une rare maestria par les deux grands hommes qui se tenaient tête, savante comme un jeu d'échecs, mais entrecoupée de temps à autre, ainsi qu'il convient à la Fronde, d'intermèdes de la plus haute cocasserie. Le plus amusant de ces horsd'œuvre fut la venue du duc de Lorraine, qui arriva sans trop savoir pourquoi et qui s'en alla dans le môme style. Le duc sans duché jouait au moins les Rois en exil d'une manière originale. Il traînait derrière lui, comme les chefs barbares des grandes invasions, un amas confus et hétéroclite de soldats, de femmes, d'enfants et de bestiaux. Les bons badauds de Paris qui allèrent le voir à son camp près de Villeneuve-Saint-Georges on revinrent tout émerveillés. L'excursion dans ce coin de bohème pittoresque fut, un moment, le cri du jour, le divertissement à la mode. En manière d'échange, le duc vint
(1) (Euvres du cardinal de Retz, t. IV, Mémoires, 2' partie, p. 218.
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lui-même à Paris. Il s'était déclaré pour la Fronde ; mais il refusa toute conférence particulière avec les chefs des frondeurs. On voulut l'aboucher avec Retz : « Un prêtre s'écria-t-il ; avec un prêtre il faut prier Dieu : que l'on me donne un chapelet. » A un moment de là, on essaya d'un autre moyen : on fit avancer mesdames de Chevreuse et de Montbazon, qui*voulurent négocier avec lui. Il ne voulut rien entendre, et prenant une guitare : « Dansons, Mesdames, dansons ; cela vous convient bien mieux que de parler d'affaires. »
Ce plaisant bourru disparut bien vite de la circulation, et il fallut penser de nouveau aux choses sérieuses. Monsieurle Prince étaitvenu camper à Saint- Gloud. M. de ïurenne avec l'armée royale était à Saint-Denis. On juge de l'agitation qui régnait à Paris. La misère y était grande, les émeutes presque continuelles, le Parlement toujours échauffé contre le Mazarin, Monsieur toujours ému comme un soldat qui voit le feu pour la première fois. Dans ce gâchis, que devient Gondi? Lui, si allègre jadis et qui n'aurait pas donné sa part du tapage à un autre, se fait prudent, il se réserve, il se terre. Le jour du fameux combat de la porte Saint- Antoine, il montre autant de calme que le duc d'Orléans d'agitation, et il garde la chambre sans autre protection qu'un simple Suisse à sa porte. A toutes les demandes de conseil que lui fait parvenir le duc, il répond avec le flegme d'un avocat consultant. Il ne paraît pas davantage à
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l'Assemblée générale de l'Hôtel de Ville qui eut lieu deux jours après et qui se termina par un affreux massacre. Bien lui en prit : il n'en fût pas sans doute sorti vivant. Mais c'est ici que sa fortune commence décidément à se gâter. L'union avec les Princes, il n'y voulait pas songer. Le duc d'Orléans était moins sûr que jamais et pleurait à tous les échos. Le Parlement effrayé parles escopetteries, cette fois sérieuses, du i juillet à l'Hôtel de Ville, méditait un retour en arrière qu'il essayait de voiler sous de vaines et creuses résolutions. En réalité, Gondi était seul et uniquement protégé par son chapeau et son futur archevêché contre les vengeances de la cour qui, n'ayant plus besoin de lui, commençait à remuer toute la lie du passé. l\ eut un instant l'idée de quitter Paris.
« Il n'y avait rien de plus naturel et à ma profession et à l'état où j'étais que de quitter Paris après une émotion qui jetait la haine publique sur le parti qui dans ce temps-là paraissait m 'être le plus contraire. Je n'eusse point perdu ceux des frondeurs qui étaient de mes amis, parce qu'ils eussent considéré ma retraite comme une résolution de nécessité. Je me fusse insensiblement et presque sans qu'ils eussent pu s'en défendre eux-mêmes rétabli dans l'esprit des pacifiques parce qu'ils m'eussent regardé comme exilé pour une cause qui leur était commune. Monsieur n'eût pas pu se plaindre de ce que j'abandonnais un lieu où il paraissait assez qu'il n'était plus le maître. M. le cardinal Mazarin même eût été obligé en ce cas, et par la bienséance et par l'intérêt, de me ménager; et il ne se pouvait même que naturelle-
ment l'aigreur que la cour avait contre moi ne diminuât de beaucoup par une conduite qui eût beaucoup contribué à noircir celle de ses ennemis. Les circonstances dont j'eusse pu accompagner ma retraite eussent empêché facilement que je n'eusse participé à la haine publique que l'on avait contre le Mazarin, parce que je n'avais qu'à me retirer au pays de Rais (Retz) sans aller à la cour, ce qui eût même purgé le soupçon du mazarinisme pour le passé. Ainsi je fusse sorti de l'embarras journalier où j'étais et de celui que je prévoyais pour l'avenir et que je prévoyais sans en pouvoir jamais prévoir l'issue. Ainsi j'eusse attendu en patience ce qu'il eût plu à la Providence d'ordonner de la destinée des deux partis, sans courre aucun des risques auxquels j'étais exposé à tous les moments des deux côtés. Ainsi je me fusse approprié l'amour public que l'horreur qu'on a d'une action concilie toujours infailliblement à celui qu'elle fait souffrir. Ainsi je me fusse trouvé, à la fin des troubles, cardinal et archevêque de Paris, chassé de son siège par le parti qui était publiquement joint avec l'Es^ pagne, purgé de la faction par ma retraite hors de Paris, purgé du mazarinisme par ma retraite hors de la cour, et le pis du pis qui me pouvait arriver après tous ces avantages était d'être sacrifié par les deux partis si ils se fussent réunis contre moi, à l'emploi de Rome qu'ils eussent été ravis de me faire accepter avec toutes les conditions que j'eusse voulu et qui à un cardinal archevêque de Paris ne peut jamais être à chçirge parce qu'il y a mille occasions dans lesquelles il y a toujours lieu d'en revenir (1). »
Voilà qui est parler : on ne saurait être plus clairvoyant, et quand on a lu cette page si sobre de ton et si nette d'allure, le seul étonnement qu'on puisse
(t) OEuvres du cardinal de Relz, Mémoires, 2» partie, p. S87-289.
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avoir, c'est que le cardinal de Retz ne soit pas sur-lechamp sorti de Paris, comme c'était son intérêt bien entendu. Il demeura toutefois, et, en persistant dans ses vieux péchés, il attira la foudre sur lui. Ainsi allait s'accomplir la parole d^4nne d'Autriche, dite en un temps où il n'était pas encore irrémédiablement perdu : « Il veut périr ; eh bien ! il périra. » Retz après coup en rejette la faute sur ses amis auxquels il sacrifia sa sécurité. Il en accuse aussi son propre orgueil qui ne voulait pas céder le pavé à Mon&ieur le Prince. Mais il faut ajouter que Retz, par un défaut commun à tous les auteurs de Mémoires, s'attribue toujours avant les événements une sûreté de conception, une fermeté et une lucidité de vues sur lesquelles il se fait peut-être d'assez grosses illusions. De toutes les manières que l'on a de se consoler d'un échec, la plus douce à notre vanité est encore celle qui consiste à dire : Je me suis perdu parce que je le voulais bien. Les naïfs avouent bonnement : Ah! si j'avais su ! Les malins qui veulent au moins sauver leur infaillibilité du naufrage proclament : J^' l'avais bien dit, et on les croit quelquefois.
Do l'aveu même de Retz, ses amis les plus désintéressés blâmaient sa conduite équivoque et lui prédisaient qu'à force de vouloir faire Téquilibriste entre le Mazarin et les Princes il finirait par se casser le cou. M. de Lanioignon, homme sage, lui disait : les frondeurs croient que vous ménagez le Mazarin ! Les Mazarins croient que vous appuyez les frondeurs
Prenez garde, vous êtes en train de perdre, avec l'amitié des frondeurs et des Mazarins, celle d'une troisième espèce de gens qui ne sont ni l'un ni l'autre, mais qui sont la majorité parce qu'ils veulent le bien de l'Etat. Le Père Dom Carrouges, que Retz était venu voir une fois dans sa cellule, lui disait aussi en enveloppant sa pensée dans toutes sortes de précautions et de politesses ecclésiastiques : Votre conduite est si nette, elle est si haute que tous ceux qui n'en seraient pas capables au poste où vous êtes, y conçoivent du mystère, et dans les temps embarrassés tout ce qui passe pour mystère est odieux. D'autres plus simplement lui confessaient ce qu'ils avaient sur le cœur ; l'un d'eux, un brave homme certainement, des Roches, chantre de Notre-Dame et colonel de la milice, venait pleurer régulièrement deux ou trois fois la semaine au chevet de son lit, en le suppliant de sauver Paris et l'Etat.
Il y a des jours où la voix des simples veut être entendue. Leur cœur a des intuitions dont les gens de trop d'esprit sont incapables. Le bon Des Roches avait raison. La bourgeoisie parisienne, enfin lasse de faire de l'opposition, parlait par sa voix, et Retz, qui ne pensait jamais qu'à lui-même, eut le tort de ne pas comprendre que cette fois ses propres intérêts s'accordaient avec ceux du pays. Fort d'une situation qui allait en s'affaiblissant peu à peu sans qu'il s'en aperçût, orgueilleusement confiant dans sa robe d'archevêque et dans son chapeau de cardinal, il crut
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qu'il pourrait encore pendant quelque temps régler les événements à sa guise. Il se trompait : coup sur coup une série de mesures habilement prises abattirent la Fronde . Le Parlement fut transféré à Pontoise ; quelques-uns de ses membres s'y rendirent d'abord, d'autres suivirent, et on eut le spectacle de deux cours de justice s'envoyant leurs arrêts et leurs bonnets carrésàla tête. Déconsidéré, scindé en deux, le Parlement fut ainsi mis hors d'état de nuire. Pour donner un semblant de satisfaction à des haines encore vivaces, mais oîi Ton sentait visiblement la fatigue, Mazarin prit le parti de quitter une seconde fois la France. Ce fut une comédie si l'on veut, mais surlaquellesejetèrent tous ceux — etils étaient légion — qui n'aspiraient désormais qu'à cultiver paisiblement leur jardin. On était las jusqu'à la mort de la guerre civile, desMazarins, des frondeurs, du coadjuteur, de tous ces pécheurs en eau trouble, de tous ces sacripants en buffle et en écharpe rouge ou Isabelle qui vivaient sur le commun, de tous ces meurtres, de tous ces brigandages, de tous ces massacres. Le boutiquier voulait enfin étaler de nouveau ses étoffes en paix dans la Galerie du Palais où les courtisans, depuis si longtemps éloignés de Paris, viendraient se remettre au courant de la mode ; le gros bourgeois entendait aller avec les siens à sa maison des champs sans passer par les mains de Monsieur le Prince qui no valaient pas mieux que celles de M. de Turenne. L'ouvrier soupirait après sa forge.
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le prêtre après son autel, le procureur après son banc et ses chicanes. La paix ! La paix ! C'était le cri général ; et il était si fort qu'il finit par dominer la clameur même des gens de guerre. Quand une nation en est arrivée à ce point d'accablement qu'elle préfère tout à la lutte et qu'elle s'endort sans même essayer de résister, cène sont pas les petites intrigues et les petites habiletés d'un Gondi qui sont capables de s'y opposer. Lui-même eutl'air de le comprendre et c'est ce moment qu'il choisit (septembre 1 652) pour opérer une démarche, venue trop tard pour qu'elle pût produire tout son effet et à la sincérité de laquelle personne ne voulut croire. A la tête d'une députation de l'Eglise de Paris, il partit le 9 septembre pour Gompiègne, et là il fit une fort belle harangue au roi pour l'engager à rentrer dans Paris. Il s'y compara modestement à saint Ambroise, mais fut mieux inspiré en rappelant à Louis XIV l'exemple de son grand-père Henri IV. La réponse du roi fut honnête. Anne d'Autriche vit le cardinal en particulier, mais sans donner à "cette entrevue qui fut insignifiante les airs mystérieux d'autrefois ; et Retz retourna à Paris n'ayant rien obtenu de précis, mais avec la satisfaction maladroite d'avoir ébloui la cour par son faste et de l'avoir effrayée par son insolence. Il était venu accompagné non seulement des députés de tous les corps ecclésiastiques de Paris, mais encore de près de deux cents gentilshommes et de cinquante gardes de
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Monsieur. Il entretint magnifiquement cette petite armée que ses ennemis faisaient encore plus nombreuse qu'elle n'était ; il eut jusqu'à sept tables servies en même temps, et il y dépensa, dit-il lui-même, jusqu'à huit cents écusparjour. Quelques-uns — ceux au moins qui mangeaient à ses dépens — l'admirèrent; d'autres en firent des gorges chaudes L'impression générale fut que c'était décidément là un sujet dangereux et que l'autorité royale ne redeviendrait entière que le jour oii, en dépit de son chapeau, il serait mis tout à fait hors d'état de nuire.