‹ Le Cardinal de RetzChapitre 44 sur 51 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Goût général des Français pour les Mémoires. — A quelle époque ont été écrits les Mémoires du cardinal de Retz. — Confiance qu'il faut leur accorder. — Retz ment pour mentir, dans ses Mémoires. — Il ment aussi pour tromper. — Quelques preuves de sa fausseté. —Ses Mémoires sont un mélange étonnant de duplicité et de cynisme. — Son génie politique. — Il s'élève sans effort aux idées générales, mais il ne cherche que la satisfaction de ses appétits particuliers. — Ses dissertations et conférences politiques, leur valeur. — Retz connaissait admirablement la société dans laquelle il vivait. — Il n'est pas un ancêtre de la démocratie. — 11 se sert du peuple, il ne le sert pas.

Les Français, au moins ceux qui ne sont pas les premiers venus, ont toujours de bonnes raisons pour écrire leurs mémoires. Ou ils ont réussi, et alors ils ne sont pas fâchés de laisser en exempleà leurs arrièreneveux l'énergie ou l'habileté avec laquelle ils ont triomphé des destins contraires. Ou ils ont échoué, et alors ils ne peuvent supporter la pensée que ces mêmes arrière-neveux attribuent à leur imprudence ou à leur faiblesse ce qui n'a été, à bien prendre, que l'œuvre d'une insurmontable malechance. Dans les deux cas c'est la vanité qui tient la plume, et on peut croire qu'elle s'acquitte passablement de sa besogne. Avec le caractère que nous lui connaissons et qui a déjà paru dans toute sa beauté en maint endroit de cet ouvrage, le cardinal de Retz ne pouvait échapper à

l'obligation décrire ses Mémoires. Il avait vu tant d'hommes et de villes, il avait tant de secrets qui lui gonflaient le cœur, tant de preuves de sa propre supériorité sur ceux qui étaient montés plus haut que lui, qu'il lui était impossible, ne pouvant lecrier sur les toits, de ne pas confier ce qu'il savait au papier. Et c'est bien ce qu'il a fait : à quelle époque? on ne le sait pas bien. Peut-être aux heures, qui lui parurent quelquefois si longues, de son exil. Il y a dans certaines parties de l'œuvre un brio si amusant, une telle abondance de détails dans le récit des intrigues, une verve si pétillante et sijuvénile, que ces qualités s'accordent mal avec les dernières années d'une vieillesse renfermée et chagrine. Mais si les Mémoires ont été écrits au moins avant la démission du chapeau, je n'ai pas besoin de dire que le cardinal, sans se faire faute de les retoucher, les garda précieusement en portefeuille. Le maître était ombrageux, il avait de la mémoire, et si on voulait chercher le motif de quelques-unes de ses actions où sa rigueur paraît aujourd'hui trop absolue et trop intéressante, on la trouverait peut-être dans les souvenirs de son enfance. Prosterné comme les autres fidèles du Dieu devant l'astre qu'il avait traité avec tant d'irrévérence autrefois, le cardinal de Retz n'eut garde de mettre au jour ses Mémoires, et on ne voit pas même qu'il ait laissé des instructions précises pour leur publication. Ils ne parurent pour la première fois qu'en 1717, deux ans après la mort de Louis XIV, en pleine

réaction contre la perruque solennelle et la dévotion du grand roi ; et, en dépit des fautes grossières où l'on s'y butait à chaque page, ils eurent un très grand succès. Depuis, ils ont été souvent réimprimés. La meilleure édition est celle que nous avons suivie et qui fait partie de la Collection des Grands Ecrivains de la France, chez Hachette; et à ceux qui ne les ont pas lus, je souhaite que ce livre-ci leur en donne l'idée. Ils n'y trouveront pas seulement un récit amusant et pittoresque, mais aussi des pages dignes, par la force de pensée et du style, des plus grands écrivains; et peut-être penseront-ils que leur auteur, si graves soient les reproches dont on a le droit de l'accabler, était supérieur à la destinée qu'il a remplie.

A qui le suit dans les détours compliqués de son esprit et de sa vie, Retz n'est jamais un indiffëreiit. On a tour à tour envie de l'embrasser, suivant la mode de son temps, ou de lui donner cent coups de bâton. On comprend les amitiés passionnées qui sont ; allées au-devant de lui comme les aigres rancunes qui l'ont poursuivi sans relâche. Toutes ses actions ne commandent pas, bien loin de là, la sympathie ; mais elles excitent la curiosité. Cet homme assurément n'était pas un naïf; mais il avait cet avantage de n'être pas non plus banal, et de porter partout oii il allait l'intérêt et la vie. Ce n'était pas là une petite qualité; mais c'est justement celle qu'on a peut-être le plus de peine à se figurer et à ressusciter en histoires

Pour rendre à Gondi la justice qui lui est due, il faut l'animer, le faire revivre, le replacer avec sa figure chafouine et ses yeux noirs, pétillants de malice, chez mademoiselle de Chevreuse ou au Palais-Royal, dans ses conciliabules nocturnes avec Anne d'Autriche. Il faut rendre à ce comédien non seulement ses jambes torses et le ridicule de ses accoutrements magnifiques, mais aussi ses gestes, sa vivacité, son débit, sa défiance si grande toujours en éveil et que seule pouvait endormir une vanité plus grande encore. On méprise ou on exsècre son caractère. Mais comment ne pas admirer ce qu'il y a de grand et de génial en lui, son don de vie, sa perception rapide et aiguë, ses décisions si promptes et souvent si justes, sa connaissance des hommes, son courage monté quelque fois jusqu'à la plus insensée témérité?

Et tous ces dons, si beaux et si rares qu'ils soient, gâtés par un incurable besoin de paraître, de faire la roue, d'être toujours en scène. Un exemple entre cent, et non des moins comiques. Madame de Longueville en 1672 perd son fils, tué, comme on sait, au passage du Rhin. Retz veut lui témoigner toute la part qu'il prend à sa douleur, et, au lieu de le faire simplement et par les voie^ naturelles comme tout le monde, il écrit à §on intendant, M. de la Fons, qui se trouve à Paris :

« Je vous prie de faire rendre la lettre que j'écris à M°' de Longueville par un homme botté qui parte comme si je l'avais envoyé exprès en poste pour la lui rendre et

pour lui témoigner la douleur que j'ai de la mort de monsieursonfiis (1).»

• Comme certaines femmes^ Gondi ^entait naturellement, pour le^ plaisir, sans avoir un intérêt, si petit qu'il fût, à altérer la vérité. Lui-même ne s'en cachait pajs, et confessait qu'à force de répéter des choses fausses, il finissait par croire qu'elles étaient arrivées. Aussi est-on obligé de lire ses Mémoires avec précaution : ils fourmillent d'imaginations charmantes qui ne sont, par malheur, que des imaginations ; comme Dorante, Retz a au plus haut point l'exactitude dans le mensonge, et quand on s'aperçoit qu'on a été dupé et qu'auci^n des nombreux détails fournis avec tant de précision n'est réel, on ressent malgré soi une secrète i irritation contre cet habile imposteur. Dans ce genre, il y a dans les Mémoires de Retz un chef-d'œuvre dont je ne veux pas priver mes lecteurs, bien qu'il soit un peu long ; le voici, ils pourront le savourer tout entier :

€ Les conférences dont je vous ai parlé ci-dessus se terminaient assez souvent par des promenades dans le jardin. Feu M"^ de Choisy en proposa une à Saint- Cloud, et elle dit en badinant à M™« de Vendôme qu'il y fallait donner la comédie à M. de Lisieux. Le bonhomme, qui admirait les pièces de Corneille, répondit qu'il n'en ferait aucune difficulté, pourvu que ce fût à la campagne et qu'il y eût peu de monde. La partie se fit: l'on convint qu'il n'y aurait que M""- et M"* de Vendôme,

, (1) CEiivres du cardinal «ie Rolz, t. VIII. p. 498.

M™e de Choisy, M. de Turenne, M. de Brion, Voiture et moi. Brion se chargea de la comédie et des violons. Je me chargeai de la collation. Nous allâmes à Saint-Cloud chez M. l'archevêque. Les comédiens, qui jouaient ce soir-là à Rueil, chez M. le cardinal, n'arrivèrent qu'extrêmement tard. M. de Lisieux prit plaisir aux violons ; jyjrae (jg Vendôme ne se lassait pas de voir danser mademoiselle sa fille, qui dansait pourtant toute seule. Enfin l'on s'amusa tant que la petite pointe du jour (c'était dans les plus grands jours de l'été) commençait à paraître quand l'on fut au bas de la descente des Bons-Hommes, « Justement au pied, le carrosse arrêta tout court. Comme j'étais à Tune des portières avec M"* de Vendôme, je demandai au cocher pourquoi il arrêtait ; et il me répondit avec une voix fort étonnée : « Voulez-vous que je passe par-dessus tous les diables qui sont là devant moi? » Je mis la tête hors de la portière ; etcomme j'ai toujours eu la vue fort basse, je ne vis rien. M"* de Choisy, qui était à l'autre portière avec M. de Turenne, fut la première qui aperçut du carrosse, la cause de la frayeur du cocher. Je dis du carrosse, car cinq ou six laquais qui étaient derrière criaient: « Jésus Maria! » et tremblaient déjà de peur. M. de Turenne se jeta hors du carrosse au cri de M""" de Choisy. Je crus que c'étaient des voleurs : je sautai aussi hors du carrosse, je pris l'épée d'un laquais, je la tirai et j'allai joindre de l'autre côté M. de Turenne que je trouvai regardant fixement quelque chose que je ne voyais point. Je lui demandai ce qu'il regardait ; et il me répondit en me poussant du bras et assez bas : « Je vous le dirai, mais il ne faut pas épouvanter ces femmes », qui dans la vérité hurlaient plutôt quelles ne criaient. Voiture commença un Oremus. Vous connaissez peut-être les cris aigus de M™* de Choisy. M'" de Vendôme disait son chapelet. M"'" de Vendôme voulait se confesser à M. de Lisieux qui lui disait : X Ma fille, n'ayez point de peur, vous êtes en la main de

Dieu », et le comte de Brion avait entonné bien dévotetementà genoux avec tous nos laquais les litanies de la Vierge. Tout cela se passa, comme vous vous pouvez imaginer, en même temps et en moins de rien. M. de Turenne, qui avait une petite épée à son côté, l'avait aussi tirée et après avoir un peu regardé, comme je vous Tai déjà dit, il se tourna vers moi de l'air dont il eut demandé son dîner et de l'air dont il eût donné une bataille avec ces paroles : « Allons voir ces gens-là. » — Quelles gens ? lui repartis-je ; et dans le vrai je croyais que tout le monde eût perdu le sens. Il me répondit: « Effectivement je crois que ce pourrait bien être des diables. » Comme nous avions déjà fait cinq ou six pas du côté de la Savonnerie et que nous étions par conséquent plus proches du spectacle, je commençai à entrevoir quelque chose et ce qui m'en parut fut une longue procession de fantômes noirs qui me donna d'abord plus d'émotion qu'elle n'en avait donné à M. de Turenne, mais qui, par la réflexion que je fis que j'avais longtemps cherché des esprits et qu'apparemment j'en trouvais en ce lieu, me fit faire un mouvement plus vif que ses manières ne lui permettaient de faire. Je fis deux ou trois sauts vers la procession. Les gens du carrosse, qui croyaient que nous étions aux mains avec tous les diables, firent un grand cri, et ce ne furent pourtant pas eux qui eurent le plus de frayeur. Les pauvres Augustins réformés et déchaussés que l'on appelle les Capucins noirs, qui étaient nos diables d'imagination, voyant venir à eux deux hommes qui avaient l'épée à la main, l'eurent très grande, et l'un d'eux, se détachant de la troupe, nous cria : « Messieurs, nous sommes de pauvres religieux qui ne faisons mal à personne et qui venons de nous rafraîchir un peu dans la rivière pour notre santé (1). »

(1) OEuvres du cardinal de Retz, t. I, Mémoires, V^ partie, p. 187-

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Est-ce assez complet? Est-ce assez documenté, détaillé, établi, point par point, parole par parole, geste par geste? Doutons de la lumière du soleil s'il faut douter de la véracité d'un pareil récit. Eh bien, cependant, si Thistoire n'a pas été inventée de toutes pièces, il ne s'en faut guère. L'aventure des fantômes noirs qui n'étaient que de pauvres Augustins^ a bien eu lieu, on la retrouve dans les historiettes de Tallemant des Réaux ; mais Gondi n'y paraît pas comme acteur^ et c'est de sa propre autorité qu'il s'y est donné une des premières places. La valeur de M. de Turenne n'est pas douteuse, mais ce n'est pas là qu'elle a trouvé l'occasion d'éclater. A la date où Gondi tixe le récit (1642), M. de Turenne guerroyait au dehors et on connaît presque jour par jour l'emploi de son temps. Heureusement pour la France, il tenait en respect d'autres hommes que des moines déchaussés. Madame de Vendôme, exilée dans ses terres depuis janvier 1641 jusqu'en décembre 1642,a manqué aussiàla petite fête. Retz a pris toutes cesbelles inventions sous son bonnet : c est du Dorante pur.

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