QUALITÉS I.ITTÉR-4IRES DE SON ŒUVRE
réputation. Il prévoyait assez bien le mal parce qu'il avait souvent peur ; mais il n'y remédiait pas à proportion parce qu'il n'avait pas tant de prudence que de peur. Il avait de l'esprit, de l'insinuation, de Tenjouement, des manières ; mais le vilain cœur paraissait toujours au travers et au point que toutes ces qualités eurent dans l'adversité tout l'air du ridicule et ne perdirent pas dans la plus grande prospérité celui de fourberie. Il porta le filoutage dans le ministère, ce qui nest jamais arrivé qu'à lui, et ce filoutage faisait que le ministère, même heureux et absolu, ne lui seyait pas bien et que le mépris s'y glissa qui est la maladie la plus dangereuse d'un Etat et dont la contagion se répand le plus aisément et le plus promptement du chef dans les membres (1). »
Voleur au jeu, escroc à la guerre, valet de Richelieu, cardinal de rencontre, poltron et filou, on devait parler ainsi de Mazarin le soir en 1649, dans les arrière-boutiques de la rue Saint-Denis. Mais Mazarin offrait assez de prise à l'attaque pour que Retz ne se crût pas obligé de ramasser ces potins de petit bourgeois parisien. Sa haine l'aveugle au point qu'il en perd sa finesse ordinaire ; il ne s'aperçoit pas qu'en rabaissant à ce point son heureux rival, il donne en même temps une fâcheuse idée de sa propre valeur. Et les reproches mêmes qui sont ou qui peuvent paraître justes, quel sel ont-ils dans la bouche de Gondi?« Il s'est moqué de la religion d, dit-il. On croirait entendre Vincent de Paul, et non son indigne élève. La religion était en de bonnes mains, placée
(1) œuvres du cardinal deKelz,Memoires, 1. 1, 2° partie, p. 283-286.
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sous le patronage diin cardinal aussi zélé et aussi attaché à ses devoirs que lui ! « II promit tout parce qu'il ne voulait rien tenir. »
Mais retournez-vous, de grâce, et Ton vous répondra.
Mazarin seul a violé ses promesses. Retz et ses amis, esclaves de leur parole, ont tenu les leurs, on sait "comment. Pour qui Retz prend-il ses lecteurs? Quand les gens d'esprit se mêlent d'être ridicules, ils le sont plus complètement que les imbéciles. Tous les portraits de Retz ne sont pas, par bonheur, aussi sottement chargés, et en sortant même des Mémoires, on peut en trouver de lui qui aient une véritable valeur historique et littéraire. De ce nombre est le portrait un peu llatté, mais singulièrement brillant, du comte de Fiesque dansV Histoire de la conjuratio7i, et nous ne pouvons pas mieux finir ce livre que par cette citation dont bien des traits peuvent s'appliquer à la carrière de notre héros :
« ■ Ainsi finit cette entreprise avec Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavagne, que les uns louent et les autres blâment et que plusieurs excusent. Si l'on considère celte loi indispensable qui veut que nous respections le gouvernement présent de notre pays tel quil est, son ambition est fort criminelle : si ton regarde son courage et son habileté dans la conduite de cette action, elle paraît héroïque: enfin, si Ton a égard à la puissance des Doria qui menaçait la maison de Fiesque et la République même d'une ruine prochaine, elle est excusable : mais de quelque façon que l'on en parle, les langues les plus envenimées ne peuvent désavouer que le comte Jean
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Louis n"eut de grandes qualités et ne fut un homme au-dessous du commun. Il était né dans un petit Etat où toutes les conditions particulières étaient au-dessous de lui, et il ne pouvait espérer de monter aux premières dignités tant que les Doria auraient vécu. L'inquiétude attachée à sa nation, l'éducation que sa mère lui avait donnée, l'élévation de son propre génie, sa jeunesse, ses grands biens, le nombre et la flatterie de ses amis, la faveur du peuple, la recherche des princes étrangers et enfin Testime de tout le monde étaient de puissants séducteurs pour inspirer de Fambition à un esprit encore plus mûr et plus modéré que le sien. La suite de son dessein est un de ces coups que la sagesse des hommes ne saurait prévoir; mais si le succès en eût été heureux, la souveraineté de Gênes n'eût pas borné son courage ni sa fortune. Des auteurs passionnés pour la maison de Doria ont essayé de noircir la mémoire du comte Fiesque par une infinité de calomnies et de défendre la mauvaise foi du sénat de Gênes ; mais la fausseté des faits qu'ils ont allégués est si grossière que cette supposition se détruit assez d'elle-même. Quoi qu'il en soit, c'est d'ordinaire le bon ou le mauvais événement qui justifie de semblables entreprises. Néanmoins nous pouvons dire, avec toute l'équité que doit garder un historien qui porte son jugement sur la réputation des hommes, qu'il n'y avait rien à désirer dans celle du comte Jean-Louis de Fiesque qu'une vie plus longue et des occasions plus légitimes pour acquérir de la gloire (1). y>
(1) OEuvres du cardinal de Retz, l. V, p. 657-668.