QUALITÉS LITTÉRAIKES DE SON ŒUVRE
VOUS venez de sortir et où vous n'avez vu que les peintures légères des préalables de la guerre civile. Voici la galerie où les figures vous paraîtront dans leur étendue et où je vous présenterai les tableaux des personnages que vous verrez plus avant dans l'action. Vous jugerez par les traits particuliers que vous pouvez remarquer dans la suite si j'en ai bien pris l'idée (1). »
Suit la galerie promise, en commençant par la reine, dont le portrait, pour être le premier, est loin d'être le meilleur. Qu'on en juge !
« La reine avait plus que personne que j'aie jamais vu de cette sorte d'esprit qui lui était nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas. Elle avait plus d'aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manières que de fond, plus d'inapplication à l'argent que de libéralité, plus de libéralité que d'intérêt, plus d'intérêts que de désintéressement, plus d'attachement que de passion, plus de dureté que de fierté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus d'intention de piété que de piété, plus d'opiniâtreté que de fermeté, et plus d'incapacité que de tout ce que dessus (2). »
Ce morceau n'est pas bon. Cliquetis de mots et gribouillis d'idées, c'est tout ce qu'il renferme. Si tous les portraits des Mémoires étaient écrits dans ce style d'oracles, nous n'aurions plus qu'à fermer le livre et à aller nous promener. Il n'en est rien, heureusement. Ailleurs Retz remplace ce genre de fantaisie italienne, feu d'artifice qui éblouit, mais qui
(1) OEuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t. II, 2« partie, p. 173. {2)Ibid. p. 174-175.
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n'éclaire pas, par des jugements droits et fermes, formulés, comme ils ont été conçus, avec netteté et relevés par une finesse qui va au-dessus de l'ordinaire. Tel est celui du prince de Gondé, que Retz était payé pour connaître:
« Monsieur le Prince est né capitaine, ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui, à César et à Spinola. Il a égalé le premier ; il a passé le second . L'intrépidité est l'un des moindres traits de son caractère. La nature lui avait fait l'esprit aussi grand que le cœur. La fortune, en le donnant à un siècle de guerre, a laissé au second toute son étendue : la naissance ou plutôt l'éducation, dans une maison attachée et soumise au cabinet, a donné des bornes trop étroites au premier. L'on ne lui a pas inspiré d'assez bonne heure les grandes et générales maximes qui sont celles qui font et qui forment ce qu'on appelle l'esprit de suite. Il n'a pas eu le temps de les prendre par lui-même, parce qu'il a été prévenu dès sa jeunesse par la chute imprévue des grandes affaires et par l'habitude au bonheur Ce défaut a fait qu'avec l'âme du monde la moins méchante 'û. a lait des injustices ; qu'avec le cœur d'Alexandre il n'a pas été exempt non plus que lui de faiblesse : qu'avec un esprit merveilleux, il est tombé dans des imprudences, qu'ayant toutes les qualités de François de Guise, il n'a pas servi l'Etat en de certaines occasions aussi bien qu'il le devait, et qu'ayant toutes celles de Henri du môme nom, il n'a pas poussé la faction où il le pouvait. Il n'a pu remplir son mérite, c'est un défaut ; mais il est rare, mais il est beau (1). »
On peut contester encore certaines parties de ce
(1) OEuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t II, 2° partie, p. 175-
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portrait : mais eu voici un autre qui touche à la perfection. C'est celui du maréchal de Turenne :
a M. de Turenne a eu dès sa jeune^se toutes les bonnes qualités, et il a acquis les grandes d'assez bonne heure. Il ne lui a manqué aucune que celles dont il ne s'est pas avisé . Il avait presque toutes les vertus comme inaturelles. 11 n'a jamais eu le brillant d'aucune. L'on 'a cru plus capable d'être à la tête d'une armée que d'un parti, et je le crois aussi parce qu'il n'était pas naturellement entreprenant. Mais toutefois, qui le sait? Il a toujours eu en tout, comme en son parler, de certaines obscurités qui ne se sont développées que dans les occasions, mais qui ne s'y sont jamais développées qu'à sa gloire (1). »
Un médaillon suflit au duc de Longueville : mais quelle singulière grimace il eût faite en s'y reconnaissant !
a M. de Longueville avait, avec le beau nom d'Orléans, de la vivacité, de l'agrément, de la dépense, de la libéralité, de la justice, de la valeur, de la grandeur, et il ne fut jamais qu'un homme médiocre, parce quil eut toujours des idées qui furent infiniment au-dessus de sa capacité. Avec la grande qualité et les grands desseins, l'on n'est jamais compté pour rien ; quand l'on ne les soutient pas, on nest pas compté pour beaucoup, et c'est ce qui fait le médiocre (2). »
On peut trouver Retz sévère, injuste même quelquefois par certaines omissions faites volontairement, mais il est rare qu'il trace un portrait de fantaisie,
(i) Œuvres du cardinal de Retz, t. II, Mémoires, 2* partie, p. 179. {2) Ibid. p. 176-171.
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destiné à satisfaire uniquement ses rancunes ou ses haines. Gela lui arrive cependant quelquefois, et c'est dans cette dernière catégorie qu'il faut ranger le dessin infidèle qu'il nous donne de son rival abhorré, du cardinal Mazarin. Ici la passion parle toute pure, et en admirant la verve de l'exécuteur, nous sommes obligés en même temps de constater son injustice et sa cruauté,
a Le cardinal Mazarin était d'un caractère tout contraire (à celui du cardinal de Richelieu). Sa naissance était basse, et son enfance honteuse. Au sortirdu Colisée, il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâton d'un orfèvre de Rome appelé Moreto. Il fut capitaine d'infanterie en Valteline ; et Ragni qui était son général m'a dit qu'il ne passa dans sa guerre qui ne fût que de trois mois pour un escroc. Il eut la nonciature extraordinaire en France par la faveur du cardinal Antoine qui ne s'acquérait pas en ce temps-là par de bons moyens. Il plut à Chavigny par ses contes libertins d'Italie, et par Chavigny à Richelieu qui le fit cardinal par le même esprit, à ce que l'on a cru, qui obligea Auguste à laisser à Tibère la succession de l'empire. La pourpre ne l'empêcha pas de demeurer valet sous Richelieu. La reine l'ayant choisi faute d'autres, ce qui est vrai quoi qu'on en dise, il parut d'abord l'original de Trivelino Principe. La fortune l'ayant ébloui et tous les autres, il s'érigea et l'on l'érigea en Richeheu ; mais il n'en eut que l'impudence de l'imitation. II se fit de la honte de tout ce que l'autre s'était fait de l'honneur. Il se moqua de la religion. Il promit tout parce qu'il ne voulut rien tenir. II ne fut ni doux ni cruel parce qu'il ne se ressouvenait ni des bienfaits ni des injures. Il s'aimait trop, ce qui est le naturel des âmes lâches : il se craignait trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n'ont pas de soin de leur