‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 118 sur 218 · RETZ ET LA PRINCESSE DE ROSSANO · texte numérisé non relu

RETZ ET LA PRINCESSE DE ROSSANO

et sa grâce séduisante, que le vieillard ne pouvait

plus se passer de sa vue et que la signora Olimpia en

conçut une terrible jalousie. La faveur naissante de

la princesse de Rossano. tombait juste au moment de

I la nomination du coadjuteur au cardinalat, et, comme

' les Adolbrandini comptaient plusieurs alliances avec

i lesGondi de Florence, Retz n'eut pas de peine à se

rendre favorable la belle princesse. Par malheur, il I venait de perdre le cardinal Panzirolo, et cette perte

I était pour lui des plus sensibles, car Panzirolo , qui

I partageait pleinement la haine d'Innocent contre

I Mazarin, n'eût pas manqué, s'il eût vécu, de hâter

! de tous ses efforts la promotion d'un homme aussi

I capable que Retz de lutter contre le favori.

* Panzirolo avait été remplacé, en qualité de secré-

I taire d'État, par monsignor Fabio Chigi, nonce à

I Cologne, qui plus tard fut pape sous le nom d'A-

lexandre YII, et qui en attendant devait être nommé I cardinal dans la même promotion que le coadjuteur

de Paris. Pour plusieurs motifs, Retz n'avait pas à se féliciter de ce choix, car monsignor Chigi n'aimait pas plus à recevoir des présents qu'à en donner, et il était aussi sévère sur les questions de doctrine que sur les questions d'argent ; le gallicanisme et le jansénisme étaient ses bêtes noires. Ce fut lui qui, dans la première année de son pontificat, publia (16 octobre 1655) la bulle confirmant celle de son prédécesseur contre les cinq propositions contenues dans VAugustîntis. Il s'y élevait avec force contre ceux qui prétendaient que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius; il y soutenait qu'elles y sont en effet et qu'elles sont condamnées dans le sens de

MONSIGNOR FABIO GHIGI. 309

leur auteur. Ce fut lui enfin qui dressa le fameux formulaire contre les cinq propositions, avec ordre à tous les archevêques et évèques de France de le signer. Monsignor Chigi ne tarda pas à savoir que le coadjuteur était fort lié avec les jansénistes ; il fut même sur le point d'ajouter foi à Taccusation, portée contre ce prélat par ses ennemis, qu'il appartenait à cette secte, et de traverser sa promotion. Enfin, à la différence de Panzirolo, Fabio Chigi à cette époque n'avait aucune haine contre Mazarin. Loin de là, lorsqu'il était nonce à Cologne, d'où il venait d'être rappelé, en politique adroit et prudent, il avait rendu visite à Brûlh au cardinal fugitif, il lui avait ouvert sa bourse et l'avait promené publiquement dans son carrosse. A peine fut-il nommé secrétaire d'État, qu'il se montra aussitôt l'inflexible adversaire des abus pratiqués jusqu'à ce jour dans le gouvernement romain et qui n'avaient jamais été plus criants. Fort hostile à la signora Olimpia, il fit tous ses efforts pour l'empêcher de rentrer au palais. Il y réussit pendant quelque temps; mais, lorsque la signora se fut imposée de nouveau à rincurable faiblesse du pontife, Gbigi ne consentit jamais à plier devant elle, et il refusa constamment d'entrer dans le cabinet du pape avant que la signora n'en fût sortie. Dans la crainte qu'une « seconde dictature de cette femme ne fût encore plus déshonorante pour Innocent, dit le jésuite Pallavicini, il eut la hardiesse de montrer au pape à quel point il lui semblait inconvenant et indécent que les femmes fréquentassent la maison du vicaire de Jésus-ChristS) .

* Vita di Alessandro VU, da Pallavicini.

310 MOMSIGNOR AZZOUNI.

L'ambassadeur vénitien Quirino dit que Ghigi possédait, entre autres qualités, « la vivacité de resprit^ la soudaineté des ressources, la pénétration et la facilité dans les résolutions». C'était un homme fort lettré, quelque peu poëte et d'un esprit fécond en saillies.

Parfois il lui échappait des mots aussi fins qu amers sur le compte de la signora. Aux fêtes de Noèl de Tannée où nous sommes il déclara « qu'il n'avait point d'or à lui donner, qu'il ne voulait pas lui offrir d'encens , que la myrrhe ne lui était point agréable, et qu'ainsi il ne lui restait aucune matière à lui présenter S) . Monsignor Chigi n'était donc pas fort abordable pour quiconque eût voulu le gagner par les moyens mis en œuvre à cette époque dans cette cour corrompue. Le coadjuteur en fut averti et donna le conseil à l'abbé Charrier de sonder prudemment le terrain avec les plus grandes précautions, avant de se hasarder à offrir des cadeaux à un tel personnage.

Retz fondait plus d'espoir sur un homme fort capable de le comprendre, d'entrer dans ses vues et de ne rien refuser. C'était monsignor Azzolini, secrétaire des brefs, esprit délié s'il en fut, l*un des hommes les plus habiles de la cour de Rome et qui fut sans contredit un des diplomates les plus remarquables de son temps. Il était de la même famille que Retz par son intelligence, son esprit, son instruction, sa grâce, son enjouement, son insinuation, comme aussi par la corruption de ses mœurs. II jouit de son vivant d'une éclatante célébrité. Il n'était

• Viia (ii Alessandro K//, da Pallavicini.

l'ambassadeur de frange a ROME. 311

point encore cardinal, il ne le fut qu'en 16K4. Favori de la reine Christine de Suède, il fut, comme on le sait, son légataire universel. Azzolini était un trop fin politique pour se brouiller avec la signora Olimpia ; loin de là, il avait mis à son service toutes les ressources de son génie artificieux. Il fut même assez habile , non-seulement pour trouver grâce devant Taustérité de Chigi, mais pour s'insinuer trèsavant dans sa confiance. A la tète de V escadron volant, il contribua plus que personne à son élection au pontificat. Le coadjuteur, qui connaissait à fond la cour romaine, ne négligea rien pour se rendre favorable Azzolini : il y réussit pleinement; deux hommes pareils ne pouvaient manquer de s'entendre. Retz n'a pas oublié dans ses Mémoires de rappeler les services que lui rendit l'habile secrétaire des brefs.

L'affaire de son chapeau devait être officiellement dirigée à Rome par l'ambassadeur de France qui avait, comme nous Tavons dit, un intérêt tout personnel à le faire échouer. Henri d'Étampes, chevalier de Malte, g]*and-croix et bailli de son ordre, qui fut plus tard grand prieur de France, avait été envoyé à Rome depuis juillet 1681 pour y représenter le roi. D'un caractère bilieux, violent, sans ressort, sans la moindre souplesse, d'un esprit étroit, gallican fanatique, il n'avait absolument rien de ce qu'il fallait pour défendre utilement les intérêts de la France auprès d'une cour si hostile et si ombrageuse. Si Louis XIV eût ordonné au bailli de lever son gantelet sur Innocent X et de le conduire garrotté en France, le bailli aurait exécuté cet ordre aussi aveu-

31 s AMBITION SECRÈTE DU BAILU.

glément que Guillaume de Nogaret, lorsque Philippe le Bel l'envoya en mission auprès de Boniface VIII. Toutes les fois que le bailli était admis à une audience du pape, il se laissait aller à des audaces et à des violences de langage qui nous paraîtraient incroyables, s'il n'avait pris soin de les révéler luimême avec complaisance dans ses dépèches et même de s'en parer comme de trophées. Le pape, homme timide s'il en fut, était fort effrayé de ces scènes tragiques, et, comme il était de son naturel trèsvindicatif, il n'accordait jamais la moindre grâce au bailli sans y être contraint par la dernière nécessité. Depuis longtemps l'ambassadeur poursuivait le rêve du chapeau, mais on pense bien qu'il lui eût été plus facile de soulever des montagnes que de décider le pape à le lui accorder.

En proie à cette ambition secrète, le bailli avait donc le plus grand intérêt à traverser la promotion du coadjuteur, et, comme la cour d^ France, peu de temps avant qu'elle eût lieu, lui avait donné sous le manteau des instructions dans ce sens, il ne cessa depuis ce moment de travailler sourdement à la retarder, sinon à la faire échouer. Bien que dépourvu de finesse, il ne l'était pas de dissimulation, et plus d'une fois il amusa l'abbé Charrier par un semblant de fraiichise que celui-ci trouvait d'autant plus naturel qu'il était toujours assaisonné de rudesse. Tous deuï se jouaient réciproquement, mais ce fut l'abbé qui finit par avoir le dessus.

Tels étaient les principaux personnages avec lesquels l'abbé Charrier avait à négocier.

Le coadjuteur, dès que sa nomination fut signée,

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