‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 141 sur 218 · LE POLTBON ET L*ANGE GABRIEL · texte numérisé non relu

LE POLTBON ET L*ANGE GABRIEL

quelques-uns de ses affidés une correspondance chiffrée et suivie dont on n'a publié qu'une partie. Nous mettrons sous les yeux du lecteur de nombreux passages de ces lettres inédites. Tous les personnages dont parle Mazarin y sont désignés par un signe de convention, ou par un nombre, ou par un surnom, ou même par plusieurs surnoms. Anne d'Autriche, par exemple, y est nommée le Séraphin, le coadjuteur le Muet (à cause du rôle de muet qu*il jouait alors en public), ou bien encore le Poltron, ce qui était à coup sûr la meilleure manière de deviser son nom ; la princesse palatine s'y nommait VAnge Gabriel, surnom assez plaisant, lorsque l'on songe aux relations qui existaient alors entre la princesse et le prélat. Elles ne se bornaient point à la politique, s'il faut en croire le malin Joly, l'inséparable compagnon des expéditions nocturnes de Retz, en dehors de Thôtel de Chevreuse, qui était un peu négligé à cette date. Il n'est pas douteux qu'Anne de Gonzague, sans cesse mêlée à cette correspondance de la manière la plus intime, n'ait rendu au coadjuteur un service capital dans l'affaire du chapeau par les soins infinis qu'elle se donna pour endormir l'ombrageux ministre. Mazarin adressait lettres sur lettres à cette princesse et à la reine afin de leur demander d'unir leurs instances auprès du coadjuteur pour qu'il consentit à une entrevue avec lui sur la frontière. Il ne cessait de prodiguer au prélat les plus douces caresses, de l'entretenir dans l'espoir qu'il serait bientôt cardinal ; il allait jusqa*à lui promettre le partage du ministère. Mais le coadjuteur, qui connaissait à fond le personnage, et qui

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craignait avec raison qu'une telle entrevue ne fournit la preuve évidente de leur concert secret, et ne le ruinât sans retour dans la faveur de la bourgeoisie et du peuple, se fit un jeu constant de la promettre et de Féluder, Il lui donnait parole sur parole de « le servir bien », de hâter son retour, et, en réalité, il ne cessait do faire la sourde oreille. Grâce à ce manège et à Textrème habileté de VAnge Gabriel, Mazarin fut amusé pendant quelques semaines, et, lorsqu'il commença à s'en apercevoir, il était trop tard pour y remédier. Bien que sa défiance, même à regard de ses plus fidèles partisans, fût sans cesse en éveil, il semble qu'il eut quelque espoir, pendant deux mois, de s'être acquis sinon le dévouement, du moins la neutralité du coadjuteur. C'est à peine si tout ce qu'on lui disait de sa conduite ambiguë et même parfois ouvertement hostile lui arrachait quelques plaintes. Il feignait d'être fermement résolu à se confier à lui ; il ne paraissait pas douter de sa bonne foi ; il affectait de lui dévoiler tous ses projets, même les plus cachés, avec une grâce et un abandon fort bien joués, mais auxquels, il faut bien le dire, le coadjuteur ne se laissa jamais prendre un seul instant. Rien de plus intéressant que certains passages des lettres de Mazarin qui ont trait au coadjuteur. Dans une lettre à la palatine, en date du 3 octobre, il se plaint tout doucement de ce que Retz ne lui a point encore adressé un remerciment i< après tout ce qu'il venait de faire pour lui » . Il n'en persistait pas moins à feindre de lui témoigner une confiance absolue et il le faisait prier par Barlet d'aller lui rendre visite. « Sur le sujet du coadju-

350 DOUBLE JEU DE RETZ ET DE UAZARIlf.

leur, écrivait-il à la palatine (3 octobre), les lellres de la reine m'ont dit des merveilles , me confirmant celles que vous m'en avez écrit, et je confesse que cela m'a réjoui extrêmement, car ce qu'elles m'ont rapporté de lui et de ses sentiments m'a confirmé dans la résolution de me confier sans aucune réserve à lui et à M"*** de Chevreuse, et de mander à la reine de ne recevoir d'autres avis que les leurs pour la conduite de mes affaires ; et j'oserai répondre que par cette voie tout peut être remis dans l'état queU reine et Mazarin souhaitent, ceux-ci étant persuadés que le coadjuteur, quand il sera question de les obliger, parlera comme il faut, et que M"* de Chevreuse ne sera pas muette. Pour moi, je crois qu après les choses qu'on a déjà faites,... rien n'est capable de gagner entièrement le c^ur desdites personnes que la confismce. Je vous réponds qu'elle est et sera entière et que Mazarin suivra aveuglément les conseils du coadjuteur et de M"* de Chevreuse et qu'il n'oubliera rien afin que la reine fasse de même pour les intérêts de Mazarin. »

Le coadjuteur, de son côté, ne négligeait rien dans ses conversations avec les émissaires de Mazarin pour leur faire croire qu'il lui était entièrement dévoué. Il allait jusqu'à blâmer en leur présence les arrêts du Parlement contre le ministre proscrit, airêts qu'il était le premier à provoquer sous main. « Vous ne sauriez imaginer le plaisir que Bartet m'a fait, écrivait Mazarin à la palatine (3 octobre), quand il m'a dit que le coadjuteur lui avait tant condamné le contenu dans la dernière déclaration et lavait assuré que la moindre difficulté qu'on y eût faite de

UABILë MANCEUVRE de RETZ. 351

la pari de la reine, le Parlement ne se fûipas opiniâtre,

et que, pour obtenir ce qu'on lui a donné à mon

égard, il eût consenti qu*on donnât au cardinal

Mazarin non-seulement un lieu pour demeurer en

France, mais une province. J'ai été ravi d'apprendre

ses sentiments sur ce sujet... » — « Bartet m'a dit,

écrivait-il le même jour à la reine, que le coadjuteur

Favait assuré qu'on ne manquerait pas de remèdes,

et que, si la reine se fiait en lui sur ce sujet et voulait

faire les choses qu'il lui conseillera suivant les

accidents qui arriveront, Mazarin verrait bientôt si

le coadjuteur avait envie de le servir et s'il aurait

des moyens pour cela. Il faudrait donc que la reine

lui dit, et à M""' de Ghevreuse aussi, que Mazarin

remet entièrement à eux la guérison de ses maux et

leur donne parole de faire tout ce qu'ils voudront

sur ce sujet. Gomme cela, on ne pourra se plaindre

que d'eux si les effets ne répondent aux paroles

qu'ils donnent; mais, si l'affaire tire de longue, le

malade mourra de fièvre lente... »

Par cette confiance qui paraissait si pleine d'abandon, Mazarin espérait, sinon gagner le coadjuteur à sa cause, au moins l'amener à mettre quelque tempérament dans ses cabales. Retz, de sou côté, s'attachait avec le même soin à sauver autant que possible les apparences pour ne donner aucun ombrage à Mazarin. Il écrivait même à Bourges, où se trouvait alors la cour, que, « s'il était aussi puissant que M. de Ghàteauneuf, il irait quérir le cardinal et l'amènerait par le poing pour le rétablir... » La reine, de son côté, soupirait bien plus sincèrement pour le retour de l'exilé. Elle ne cessait de dire à

352 DUPUCITÉ DE RETZ ET DE MAZABIK.

M. de Senneterre : « Mais, ce pauvre homme, quaud le verrons-nous revenir ^ ?» On a prétendu qu'à cette époque Anne d'Autriche était devenue assez indifférente à Mazarin et qu'elle se fût aisément habituée à un nouveau ministre qui aurait su prendre quelque empire sur son esprit. Le mot que nous citons vient dissiper tous les doutes sur les véritables sentiments de la régente pour son ancien favori.

Les déclarations du coadjuteur en faveur du rétablissement de Mazarin n'avaient d'autre but, cela va sans dire, que d'entretenir la bienveillance de la reine à son égard et de l'empêcher de révoquer sa nomination au cardinalat De son côté, Mazarin saltachait avec le plus grand soin à sauver tous les dehors de la bonne foi. Il écrivait au marquis de Noirmoutier, un des meilleurs amis de Retz, pour l'assurer que la promotion aurait lieu sans difficulté, et pour lui donner l'éveil sur certaines cabales que le duc d'Orléans, prétendait-il, quoique bien à tort, à la sollicitation des princes, ourdissait à Rome contre le coadjuteur. « On m*a donné avis, lui mandait*il de Huy, le 2 novembre, que M. le duc d'Orléans, à l'instance de M. le Prince, agit à Rome pour empêcher la promotion de M. le coadjuteur. La personne qui m'assure cela m'a paru toujours assez bien informée. Néanmoins, je n'appuie pas la chose, mais étant question du service de M. le coadjuteur, jai cru ne pouvoir pas me dispenser de vous avertir de ce que dessus, car il sera bien aisé d'en savoir la vérité... Je puis pourtant assurer M. le coadjuteur

1 if. de VUlacerfà Le TeUier, Bourges, 24 octobre 1651. BibL qai.. manuscrits fr. 4230.

NOUVELLES DE homk:. 353

que les avis que j*ai de Rome, de très-boune part,sont qu'il n'y aura point de difficulté à son affaire, et que, lorsque le pape pourra aller au consistoire, se portant déjà assez bien pour cela, il fera assurément la promotion ^.. »

A quelques jours de là, le 13 novembre, il écrivait de Dinant à un autre ami de Retz pour lui donner de bonnes nouvelles de laffaire pendante à Rome. « J'ai été ravi, lui disait-il, de tout ce que vous me mandez de M. le coadjuteur, et j'apprends de tous côtés avec un très-grand plaisir Tétat assuré que je puis faire de son amitié. Je m'assure qu'il n'aura jamais sujet de douter de la mienne, et que, pourvu qu'il prenne la peine de se faire éclaircir des choses qu'on lui pourrait dire pour l'en faire douter, je n'aurai pas de peine à lui faire connaître que ce sont artifices. J'en userai de même de mon côté, et comme cela j'espère que tout ira bien. Je viens de recevoir tout présentement des lettres de l'ambassadeur qui est à Rome et d'autres amis que j'y ai, par lesquelles j'apprends avec une dernière joie que les diligences de M. le Prince et de M. le prince de Conti n*avaient pu rien produire auprès du pape au préjudice de la promotion de M. le coadjuteur, laquelle personne ne met en doute, et je crois absolument qu'elle se fera au premier consistoire du mois prochain. Je vous prie de vous en réjouir par avance avec lui de ma part, et lui dire que cela vient du cœur et que je suis persuadé que rien ne saurait être plus avantageux au service du roi et à mes intérêts particuliers que de le voir au

* Archives du ministère des affaires étrangères. France. Lettres de Mazarin, t. XXIX.

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