‹ Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeauChapitre 169 sur 218 · LETTRES DU COADJUTEUR · texte numérisé non relu

LETTRES DU COADJUTEUR

bons offices imaginables en votre absence comme en votre présence.

« Je suis si pressé par cet ordinaire que je n'écris à personne qu'à vous et que je remets au prochain à vous envoyer des lettres que je veux écrire à M. l'ambassadeur, au duc de Bracciano, et une à tous les autres qui m'ont rendu office à Rome, par lesquelles je leur veux rendre grâces des obligations que je leur ai. Vous leur direz, s'il vous plaît, en attendant, que vous les devez recevoir par un courrier extraordinaire que vous attendez de jour en jour.

« Affectez de faire paraître que je suis mieux que jamais dans l'esprit de M. le duc d'Orléans, ce qui est vrai, en effet, et, par une adresse digne du pays où vous êtes, faites voir à Chigi et autres gens, comme je vous l'ai déjà dit, que le refus de la déclaration vient de ma politique, et aux autres, qui n'ont pas de part aux affaires, faites-leur connaître que les raisons qui sont dans ma lettre (la lettre suivante) sont les véritables causes de ma résolu^ tiou... »

La lettre que nous venons de citer était accompagnée d'une autre lettre d'une habileté extraordinaire et que l'on pouvait. interpréter à volonté pour ou contre le jansénisme, tant le coadjuteur avait pris de précautions oratoires pour esquiver une réponse nette et précise. Il se défendait de donner une déclaration contre le jansénisme, en prenant le ton d'un chrétien froissé dans sa dignité et blessé dans son honneur et sa foi d'un soupçon si peu mérité, d'une demande si injurieuse. En même temps, pour se faire bien venir de ses amis les jansénistes, il

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donnait à entendre que, s'il avait au fond embrassé la doctrine du jansénisme, il devrait plutôt souffrir le martyre que de renier les convictions de sa conscience. Puis, après les plus vives et les plus éloquentes protestations de son dévouement au Saint- Siège, il insinuait à mots couverts que Rome aurait peut-être à se repentir de ne pas lui avoir donné le chapeau. Retz considérait cette lettre comme le chefd'œuvre de sa plume ; il en rechercha vainement la minute pour la publier dans ses Mémoires. Il y exprime en même temps le plus profond repentir de l'avoir écrite. « Je ne puis m'empëcher en cet endroit, dit-il, de rendre hommage à la vérité, et de faire justice à mon imprudence qui faillit à me faire perdre le chapeau. Je m'imaginai, et très-mal à propos, qu*il n'était pas de la dignité du poste où j'étais de lattendre, et que ce petit délai de trois ou quatre mois que Rome fut obligée de prendre pour régler une promotion de seize sujets ^ n'était pas conforme aux paroles qu'elle m'avait données, ni aux recherches qu'elle m'avait faites. Je me fâchai et j'écrivis une lettre ostensive à l'abbé Charrier, sur un ton qui n'était assurément ni du bon sens ni de la bienséance. C'est la pièce la plus passable pour le style de toutes celles que j'aie jamais faites. Je Tai recherchée pour l'insérer ici , et je ne l'ai pu retrouver. La sagesse de l'abbé Charrier, qui la supprima à Rome, fit qu'elle me donna de l'honneur par l'événement, parce que tout ce qui est haut et audacieux est toujours justifié , et même consacré

' La promotion dans laquelle Retz figurait ne comprenait que dix cardinaux.

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par le succès. Il ne m'empêcha pas d'en avoir une véritable honte ; je la conserve encore, et il me semble que je répare en quelque façon ma faute en la publiant. »

Plus heureux que Retz, nous avons découvert une ancienne copie de cette lettre dans un volumineux recueil de pièces imprimées et manuscrites, relatives au cardinal, qu'a bien voulu nous réserver le savant bibliophile, M. L. Potier. Retz avait défendu à l'abbé de laisser copier cette lettre , mais, moins prudent que celui-ci, qui la supprima ^^ il la montra à Paris, avant de l'expédier, à ses amis les jansénistes, comme un glorieux trophée, comme une preuve de grandeur d*àme. Dans ses lettres à l'abbé Charrier le coadjuteur lui affirmait qu'il n'en avait pas laissé prendre de copie, mais ses amis de Port-Royal, plus zélés en cela qu'infidèles, se hâtèrent de lui désobéir. Nous savons qu'une copie de la lettre circulait à l'hôtel de Liancourt, et Sainte-Beuve, de son côté, en a trouvé une autre copie, dans les papiers du docteur Deslyons. Quoi qu'il en soit, voici cette fameuse lettre qui imprime autant de honte à la mémoire de Retz qu'elle fait honneur à la finesse du diplomate et au talent de l'écrivain ' : « J'ai été surpris, monsieur, à un point qui n'est pas imaginable,

t Ce qui prouve que Tabbé Charrier jeta Bcrupuleusement au feu Toriginal, c^est que nous ne l'avons pas retrouvé parmi les autres lettres de Retz adressées à cet abbé.

* Quy Joly, dans ses Mémoires, composés vers 1665, dit que cette lettre était en latin et qu'elle ne fut pas envoyée à l'abbé Charrier; mais, après un si long intervalle, il ne se souvenait pas bien de ce qui s'était passé. Nous aurons la preuve, par un passage d'une lettre postérieure, que la lettre fut expédiée à l'abbé.

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de la proposition que j'ai vue dans votre lettre, et j'avoue que, si je ne l'avais apprise par une personne à qui je me fie autant qu'à moi-même, j*aurais douté que Ton eût été capable de la faire. Je suis bien aise de vous faire savoir sur ce sujet mes sentiments ; je vous prie de les faire connaître avec soin aux personnes qui vous ont entretenu sur cette matière, pour les moindres desquelles j*ai trop de respect pour ne pas souhaiter avec passion qu'elles soient entièrement satisfaites de ma conduite. J'ai fait voir par toutes mes actions le respect que j'ai toujours eu pour le Saint-Siège ; je n'ai jamais manqué d'occasions de le témoigner d*une manière qui ne pût laisser aucun doute dans les esprits qui ne sont point passionnés. Il y a eu mAme des rencontres, dans le peu de temps que M. de Paris m'a laissé pour faire sa fonction, qui m'ont donné lieu de faire connaître à toute la France l'aversion que j'ai des brouilleries et des divisions que la chaleur des esprits, sur la matière de la Grâce, peut produire dans l'Église. J'ai fait des mandements publiés et imprimés sur ce sujet ; j'ai interdit des prédicateurs pour ne les avoir pas obseiTés assez ponctuellement ; j'ai contenu les esprits dans une paix douce et chrétienne ; je me suis porté avec ardeur à tous les moyens que j'ai cru capables de conserver la tranquillité dans l'Église, enfin, je n'ai oubli'é que le zèle ridicule et ignorant qui, sous prétexte de vouloir la paix, cause la guerre, qui est indigne des véritables lumières d'un véritable évéque, et qui aurait sans doute produit un eiïet bien contraire à la paix des concitoyens, dans une ville aussi savante que Paris et

dans une Faculté aussi éi^Iairée que la Sorbonne. Je me reproche à moi-même décrire tant de paroles sur cette matière, après tant d^actions qui doivent rendre ce discours fort sufierflu. Je ne suis ni de condition ni d*bumeur à me justifier, lorsque je ne suis point accusé dans les formes, et mon caractère m'apprend à mépriser toutes les lâches impostures qui seraient capables de le déshonorer en ma personne, si elles étaient capables de m'obli^er seulement d'y faire la moindre réflexion. Il nV a rien qui doive être si cher à on prélat et qu'il soit obligé de conserver avec plus de respect que l'obéissance qu*il doit au Saint-Siège. Mais, par cette même raison, il n'y a rien de si injurieux que de le soupçonner de man* querau devoir, sur des calomnies qui n'ont pas seulement des apparences pour fondement. J'ai sucé avec le lait la vénération que Ton doit avoir pour le chef de l'Église. Mes oncle et grand-oncle " y ont été encore moins attachés par leur pourpre que par leurs services tous positifs et tous particuliers. J'ai marché sur leurs pas ; j'en ai fait profession ouverte, et je puis dire, sans vanité, que, dans la plus docte école du monde*, j'ai fait éclater à \îngt-trois ans si clairement mes pensées sur ce sujet, que je ne conçois pas qu'il y ait encore des esprits capables de ces sortes d'ombrages, si mal fondés et si peu apparents. C'est dans cette source où j'ai puisé ce respect pour

* Pierre, cardinal de Oondi, et Henri de Oondi, cardinal de Reti, tous deux évéques de Paris.

* Le collège de la Sapience à Rome, ou la Sorbonne, qui rivalisaient pour le haut enseignement de la théologie. Paul de Oondi avait fait ses études dans ces deux écoles.

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le Saint-Siège, que j'ai protesté à mon sacre et dans lequel je veux vivre et mourir. Je ne l'ai jamais, grâces à Dieu, blessé par un mouvement du plus intérieur de mon cœur, et il ne serait pas juste que, par une complaisance basse et servile, je fisse voir une cicatrice où il n'y eut jamais de plaie, et que je reconnusse moi-même avec honte que l'on a eu raison de soupçonner, en reconnaissant pour raisonnable la proposition que Ton me fait de me justifier. Je Tai consulté en moi-même ; je l'ai discuté avec des personnes remplies de doctrine et de piété ; je l'ai pesé au poids du sanctuaire, et je proteste devant Dieu, qu'après un examen profond et sérieux, exempt de toute sorte de préjugés, je trouve que je manquerais à toutes les règles du christianisme, si je ne suivais dans ce rencontre les premiers mouvements de mon âme, qui, à l'ouverture de celte proposition, s'est sentie troublée par ces nobles impatiences que les Pères ont appelé de saintes indigna^ lions. Elles ont quelquefois porté les grands hommes à défendre leur honneur et devant les monarques et devant les empereurs avec une hardiesse digne de leur profession, et qui passait même, aux yeux du monde, pour un mouvement de fierté et d'orgueil. Mes défauts et les imperfections de ma personne me défendent assez de ces inconvénients, mais, par la grâce de Dieu, ils ne m'ont pas ôté de la mémoire que j'ai succédé à l'honneur de leur ministère, que je me suis obligé d'être dans leurs maximes. Que si j'étais dans les sentiments de ceux que l'on appelle jansénistes, je devrais plutôt mourir dans le martyre que de corrompre par des considérations temporel-

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les le témoignage, de ma conscieDce. Que si j'étais contraire à leur opinion, je ne devrais pas pour cela trahir l'honneur de mon caractère qui m'apprend à ne le pas soumettre à des soupçons frivoles qui l'avilissent, et qu'en quelque matière que ce soit, je suis obligé, par toutes sortes de devoirs, de me conserver en état de répondre à la vocation du ciel, qui, apparemment, ne m'a constitué dans la capitale de la France et la plus grande ville du monde, que pour y assoupir un jour les divisions que cette multitude de savants, préoccupés de tous les deux partis, peut y faire appréhender avec beaucoup de fondement. Si j'avais été dans la plénitude de la fonction, il y a longtemps que, sous l'autorité du Saint-Siège, j'aurais décidé ces questions, et ce même esprit, qui est celui du repos et de la tranquillité de l'Eglise, qui m'y aurait porté si j'eusse été en état, m'a obligé de ne point faire de pas en cette matière que ceux qui ont été absolument nécessaires pour empêcher la division... »

Il était impossible de se tirer plus habilement d'un pas si difficile, d'user de ménagements plus adroits à l'égard des jansénistes et de la cour de Rome. Retz excellait à prendre ce ton de conviction et d^innocence dont il était le premier à se moquer en secret, devant ses plus intimes confidents, et qui fait un si étrange contraste avec le cynisme de ses autres lettres à l'abbé Charrier.

Cet esprit de paix, ajoutait-il, m'a obligé à rester dans ma condition présente et à ne pas « mêler ma voix, encore faible et presque impuissante, dans ces bruits tumultuaircs et confus, qui diminuent tou-

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